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mercredi 9 octobre 2024

Vineta, la ville sous les flots

Il n'aura échappé à personne l'omniprésence d'un nom associé à ce petit projet d'écriture, un nom donné à celui-ci à ses débuts, et qui est devenu une sorte d'ombrelle sous laquelle se trouve Heldenzeit, et peut-être d'autres textes à l'avenir. Ce nom est baigné de légendes et de mystère, et je vais enfin prendre le temps de vous raconter les histoires qui se cachent derrière lui. 

Je parle bien sûr de V I N E T A.
 
Vineta, par Hermann Wöhler (1897-1961)

Remontons quelques décennies en arrière, alors que votre serviteur n'était encore qu'un petit garçon. (Oui, il y a une petite introduction en mode ma-vie.eu, si ça vous soûle, et je peux le comprendre, vous pouvez scroller directement au vif du sujet.) Comme presque tous les étés, il visitait le parc d'attraction allemand Europa Park, dont les quartiers rendent hommages à divers pays européens (promis je ne vais pas parler de Pax Europæ bien qu'il y aurait sans doute à dire au sujet de cette connexion), et comme tous les étés il passait forcément par le quartier scandinave, sans savoir que vingt ans plus tard il déménagerait dans ces pays pour y faire sa vie. 
 
Or, dans ce quartier thématique aux façades de bois colorées, il y avait une attraction un peu particulière (mais qui a désormais disparu à cause d'un incendie), souvent dénigrée et ignorée car, il faut l'admettre, un peu désuète : une petite grotte, où les visiteurs pouvaient admirer la maquette d'une cité, surplombés par le mannequin d'un vieillard leur racontant l'histoire dont il s'agissait, et il commençait son récit en clamant ce nom :

VINETA !
 

Bon j'ai pas trouvé meilleure qualité où on l'entend crier au début, désolé, mais ça vous donne une idée (et réveillera sans doute les souvenirs de certains)(et oui la musique de l'attraction reprend une arabesque de Debussy). C'était le moment nostalgie.
 
Tout petit l'histoire me passait largement au-dessus, et pourtant ce cri, cet appel solennel me marquait déjà. Mon imagination était pincée comme la corde d'une cithare. En grandissant j'ai écouté toute l'histoire et c'est ainsi que je me familiarisais avec la légende d'une cité orgueilleuse de la Baltique, engloutie par Dieu pour la punir telle une Atlantide du Nord. Mais ce n'est que bien des années plus tard que je me plongeais pleinement dans cette légende, ses origines présumées et son héritage, que je vais essayer de résumer succinctement ici en français... car oui, la grande majorité des ouvrages s'intéressant à Vineta sont en allemand, et quelques publications en anglais complètent le tout. Peut-être que les francophones ont déjà trop à dire sur Is et l'Atlantide pour perdre leur temps sur les rivages de la Baltique ? Je m'excuse si ça ressemble un peu à la page wiki, c'est qu'on travaille sur les mêmes sources et qu'elles ne courent pas non plus les rues.
 
Ah et comme la lecture va être longue, pourquoi ne pas écouter un peu de musique ? Je mentionnais Debussy, restons dans le classique, pourquoi pas du Brahms ? Par exemple, et tout à fait au hasard, sa mise en musique du poème de Wilhelm Müller... Vineta.


Bon, par où commencer ? Peut-être par ce qui a véritablement attiré l'attention en premier lieu: la légende. En effet, on le verra, beaucoup ont cherché à remonter à la source pour retrouver la réalité historique derrière le mythe, mais si cette quête connut un engouement certain (du moins, essentiellement en Allemagne), c'est avant tout parce qu'il y avait, à la base, une histoire populaire. 

(Pour les impatients, le vif du sujet commence ici.)

La légende explique que la cité de Vineta était riche, ses habitants, orgueilleux et fiers, plus occupés à compter leurs deniers que les perles de leurs chapelets. Devant cette cupidité débridée et ce manque de piété, les habitants reçurent différents avertissements, selon les versions. Trois mois, trois semaines et trois jours avant la punition divine, on vit apparaître au-dessus de flots, face à la ville, une seconde Vineta fantomatique, telle un mirage, avec toutes ses tours et palais et murailles. Les sages anciens recommandèrent à tout le monde de quitter la ville, reconnaissant le présage pour ce qu'il était, cependant on ignora leur conseil. 
 
On raconte aussi qu'une sirène jaillie de l'écume au large de Vineta pour lui crier ceci : "Vineta, toi la ville riche ! Vineta doit sombrer car elle a fait beaucoup de mal !" puis replonger. Étonnamment, la ville n'est pas convaincue et ne se repent pas. Arrive alors un terrible cataclysme qui l'engloutit corps et bien. On dit pourtant que par temps clair il serait possible de distinguer les toits et les tracé des rues de l'arrogante Vineta sous les flots (sa taille rivaliserait même avec Lübeck!), et qu'entendre sonner ses cloches argentées au midi de la Saint-Jean (au solstice d'été, donc) serait mauvais présage pour les navires qui feraient mieux de rentrer au port, sous peine de rejoindre la cité au fond de la mer.

Un conte populaire raconte l'histoire d'un jeune et pauvre berger qui, un beau matin de Pâques, voit surgir des eaux ce qu'il croit d'abord être un mirage : toute une ville avec ses habitants, riches au-delà du raisonnable (les enfants joues avec des talents d'argent et ils bouchent les trous dans les murs avec du pain...), et tous désespérés de lui vendre toutes sortes de choses plus luxueuses et inutiles que les autres au pauvre berger. S'il pouvait leur donner ne serait-ce qu'un sou, ils seraient libérés de cet affreux sort, malédiction spectrale, seulement voilà, le berger n'a pas la moindre pièce à leur donner et Vineta disparaît, toujours maudite.
 
Bon, ça c'est la version courte et résumée. Vous souhaitez remonter aux sources et lire mes traductions ? Suivez-moi dans le second article de ce diptyque.

À partir de là, nombreux sont ceux qui ont élaboré sur la légende ou se sont laissés inspirer, que ce soient des poètes, des compositeurs, des peintres... tandis que d'autres, au contraire, ont choisi de rebrousser chemin, de remonter le temps en creusant les archives et sources anciennes pour dénicher la trace d'une Vineta authentique. La vraie, le fait derrière le mythe. Suivons-les sur ces sentiers obscurs et incertains, et tentons de répondre à cette épineuse question : Vineta est-elle fondée sur une réalité historique déformée avec le temps ?
 
Il y a eu depuis longtemps des artistes inspirés par la légende, et leurs créations dès le XIXe siècle attestent que celle-ci a un peu d'ancienneté, assez pour passer des cercles populaires aux ceux de poètes érudits. Cependant, je ne serai pas honnête si je ne précisais pas que le "renouveau" de Vineta, son retour en grâce dans l'imaginaire allemand, on le doit... à l'ex Allemagne de l'Est, la RDA (République Démocratique d'Allemagne) mais au quotidien que j'ai tendance à écrire et dire DDR (Deutsche Demokratische Republik), et donc je m'excuse par avance d'utiliser DDR plutôt que RDA, mais au moins ça éviter de mélanger les des deux. Bref, c'est la DDR qui va dépoussiérer le conte et publier plusieurs ouvrages à destination des enfants qui sont toujours, à ce jour, considérer comme des références (il suffit de regarder la page wiki). En soit ce n'est pas un problème, c'est un conte à la base, il est normal qu'on commence par là, mais disons qu'à la lecture on peut sentir un certain, euh... engagement.
 
Par exemple, et pour comparer les deux livres les plus couramment cités concernant le contenue du conte/de la légende, nous avons Geheimnis um Vineta, de Erich Rackwitz, ainsi que Vineta, Sagen und Märchen am Ostseestrand, de Albert Burkhardt (note si vous considérer lire ces ouvrages, le second est un recueil de contes et légendes de presque 400 pages dont quatre seulement concernent Vineta, et l'une d'entre elles est une illustration. Je préviens juste). Rackwitz résume un peu le conte sans chercher à la raconter comme Burckhardt le fait, à la manière d'un conteur, et sa version semble assez classique : orgueil, avarice, et l'insistance sur les dates religieuses rappelle les avertissements contre le manque de piété. La version collectée par Burkhardt mentionne Pâques, mais tartine surtout sur le fait que la ville soit riche comme dans un cartoon, et quand la sirène lance que "tu dois sombrer car tu a fait du mal", on est en droit de se demander si c'est ce mal ce n'est pas d'être riche (on ne parle jamais de guerre, d'injustice, de persécution - même des pauvres, puisqu'il n'y en a pas !). Les pamphlets chrétiens contre l'avarice sont légions, bien sûr, mais il n'est pas anodin que l'on ait choisi en Allemagne de l'Est une version ou Dieu est si peu présent et la cupidité un crime plus qu'un péché.
 
Bref, il y a un petit parfum de DDR qui émane de ces pages, on ne va pas se le cacher. Un autre indice intéressent (et il va me permettre d'enchaîner, si, si, j'ai un plan), c'est l'insistance de Rackwitz sur un autre aspect, celui du symbole de Vineta, ville prestigieuse bâtie sur le commerce au carrefour des peuples germaniques et slaves (si vous connaissez un peu l'histoire de la propagande en DDR vous savez à quel point ils ont mis le paquet sur l'amitié germano-slave "depuis toujours et à jamais").
 
"Vineta, la ville engloutie, aujourd'hui Swinemünde". Bon aujourd'hui surtout Świnoujście, vue que la frontière a un peu bougé après la dernière guerre. L'amitié germano-slave éternelle.

Mon exemplaire du livre de Rackwitz est une cinquième édition, publiée l'année de ma naissance, en 1987, mais la première date de 1969. Je le précise parce que ce ne sont pas les ouvrages adultes de recherche des archives que je vais désormais mentionner qui ont inspiré Rackwitz, je serai plutôt enclin à dire l'inverse, car l'ouvrage le plus souvent cité et/ou référencé dans le petit monde des amateurs de Vineta, c'est Vineta, Atlantis des Nordens, de Ingrid et P. Werner Lange, publié en 1988. Tout cela pour dire que ces "versions pour enfants" ne sont pas négligeables, elles ont très certainement contribué à la renaissance d'une intérêt pour la ville engloutie. Surtout le livre de Rackwitz, je suspecte, car il pose déjà les bases de l'interprétation moderne de l'histoire derrière le mythe : un comptoir commercial fondé par les Danois qui réussit si bien que le succès lui monte à la tête, essaye de devenir une cité libre - Freistadt ou Freiburg - et se fait... rouler dessus par les Danois, avant qu'un cataclysme naturel finisse le travail. (Il est par ailleurs absolument évident a posteriori que c'est ce livre que les créateurs d'Europa Park ont eu entre les mains). Qu'est-ce qui permet à Rackwitz, puis à d'autres auteurs comme plus tard les Werner, d'esquisser pareil tableau ?

Déjà, la première question à se poser est : les sources historiographiques, bibliographiques ou archéologiques ont-elles laissées des traces d'une Vineta ? Et la réponse vous surprendra peut-être, mais... oui, tout à fait.
 
Plusieurs cartes anciennes comportent une ville maritime nommée Vineta/Wineta, sur une île plus ou moins au large des côtes où se rejoignent les frontières actuelles entre l'Allemagne et la Pologne. Une carte de 1633 prétend reproduire la côte en 1304 à la suite d'une catastrophe naturelle, nous y reviendrons) et indique où Wineta se trouvait avant le désastre. Une autre carte mentionne même que la ville fut détruite par Conrad Roi des Danois (c'est la bannière de ce blog, cela dit en passant). Alors, on est d'accord, entre les monstres marins et autres bizarreries habituelles, les cartes anciennes ne sont pas une preuve en soi, mais elles confirment au moins que la légende était vivace il y a des siècles, qu'on attribuait sa destruction à des causes un peu plus prosaïques qu'un cataclysme divin, et rien que ça, c'est déjà intéressant. 

Wineta sur une carte de 1564 © SLUB / Deutsche Fotothek

Mais que disent les archives écrites ? Là ça devient compliqué car il n'y a pas de mention directe. En revanche, c'est là que les philologues sont entrés en jeu afin de décortiquer le nom "Vineta" et remonter à son étymologie. Je ne vais pas vous recopier toutes démonstrations à ce sujet, sachant qu'elles ne font pas toujours l’unanimité, cependant j'ai parfaitement conscience qu'en allant à l'essentiel ça paraît plus con que ça ne l'est, mais j'ai une vie et traduire des chapitres entiers des ouvrages d'autrui n'est pas une priorité. Bref, certains chercheurs sont remontés de Wineta > Jumneta > Jumne. Or, en 1075, Adam de Brême, dans son Histoire des Archevêques de Hambourg, mentionne bien Jumne (et pour rappel il y a donc environ trois siècles entre cette mention et la carte mentionnant Wineta, ce qui pour voir évoluer un nom de ville est très largement suffisant) :

"A [l'embouchure du fleuve Oder], là où il se jette dans les marais de Scythie, la célèbre ville de Jumne offre aux Barbares et aux Grecs vivants dans la région un point d'ancrage très recherché. Et comme on colporte sur cette ville quantité de fables, il m'a semblé judicieux de donner ici certaines précisions. Jumne est assurément la plus importante de toutes les cités d'Europe, elle est habitée par des Slaves, ainsi que par d'autres peuples, Grecs, Barbares. Des immigrants saxons ont même eu le droit de s'y installer comme les autres, à la seule condition de ne pas faire allusion durant leur séjour de leur appartenance à la religion chrétienne. Ses habitants demeurent en effet tous prisonniers  des rites et des illusions propres au paganisme, et l'on ne peut rencontrer de peuples aux mœurs plus douces ni à l'hospitalité plus courtoise. On trouve en abondance, dans cette ville, toutes les marchandises que vendent les peuples du Nord, et il n'y manque de rien de ce qui est recherché ou rare."

On a donc Adam de Brême qui fait un guide du routard des terres sous l'autorité religieuse de l’archevêché de Hambourg, et durant lequel il s'attarde sur une cité : païenne et multiculturelle, riche comme Crésus, et surtout... bien réelle. On ne parle pas de bulshitter sur des voyages dans l'Orient lointain comme le ferait un Marco Polo, là il s'adresse à un public qui a de grandes chances de voyager dans le coin à moment ou un autre et de fracasser sa réputation si tout ça c'est du pipeau. Alors, exagération ? Possible, mais il y un faisceau d'indice indiquant qu'à un endroit relativement précis de la côte sud de la Baltique, une ville prospère a existé, et puis plus. D'ailleurs, après avoir détaillé quelques fantasmes concernant les rites païens locaux bien loin des fables qu'on raconte à son sujet (tousse tousse), Adam nous donne même des indications de voyage précises :

"De Jumne on peut gagner, on peut rapidement rejoindre à la rame Demmin, à l’embouchure de la Peene, où habitent les Runes, soit la province de Semland, qui est propriété des Prussiens." Et là il déroule tout le périple et toutes les étapes. L'emplacement pour Adam et ses contemporain est concret. Mais le clerc va faire encore plus pour développer le mythe de Vineta. Plus loin, il va citer Jumne dans un tout autre contexte.
 
Je ne vous copierai pas tout le passage, cette fois (d'ailleurs pour info je me base sur la traduction chez Gallimard qui se trouve déjà dans la bibliographie du blog, clin d’œil appuyé, hein), mais il raconte la guerre civile danoise entre Harald à la Dent Bleue et son fils Sven, qui rejetait le christianisme imposé par son père (il est évidemment le méchant dans le récit d'Adam) , comment Sven affronta son père et le blessa grièvement, et comment Harald s'enfuit pour finalement rendre son dernier soupir... à Jumne. Tiens donc ! C'est marrant ça, parce que Saxo Grammaticus, un autre auteur familier des lecteurs de ce blog, nous livre une version assez similaire à cette histoire, sauf que la ville en question s'appelle (roulement de tambour pour effet dramatique) : Jomsborg.

Les enquêteurs de Vineta ont donc commencé à raccrocher les wagons. Un comptoir riche et prospère sur la côte sud de la Baltique, pas super enclin à faire ses prières à Jésus ? Jomsborg semble coller au profil, d'autant que la lente évolution Jomsborg > Jumne > Jumneta > Vineta n'est pas du tout impossible d'un point de vue strictement linguistique. On sait également que Jombsborg, fondée par Harald à la Dent Bleue, finit par ne plus vouloir se soumettre à l'autorité danoise, notamment à cause du contentieux religieux mais aussi et surtout, eh bien... l'argent. On trouve également dans les annales que vers 1100 environ, Jomsborg fut rasée par le roi Erik du Danemark... et que l'évêque Otto von Bamberg aurait baptisé massivement 22 000 personnes à Wolin, en actuelle Pologne, toujours dans cette même zone. Une mention de Jumne datant de 1168 en parle au passé puisque son auteur, Helmod von Bossau, évoque ses ruines. Tout semble indiquer que la ville a bien payé pour son trop confortable succès et que la colère divine s'est bien abattue sur elle, sous la forme de Danois fanatiques (vous savez, les mêmes qui vont massacrer des païens en Estonie en versant tellement de sang impie que ça deviendra la légende d'origine de leur drapeau...).
 
Wineta en 1618, détruite par le roi des Danois (vous reconnaîtrez ma bannière)

Tout cela, c'est bien joli, mais cela ne nous explique pas le lien avec l'élément le plus frappant de la légende : la submersion. Cet élément est pourtant probablement historique, et l'indice se trouvait dans la carte évoquée plus haut retraçant le nouveau contour de la côte après une catastrophe naturelle. Je ne l'avais pas dit alors pour ménager le suspense, mais ce désastre, bien réel et qui a effectivement redessiné toute la côte à cet endroit, c'est l'onde de tempête (Sturmflut) qui a ravagé la région à la Toussaint 1304. Toute une partie du littoral s'est littéralement affaissé puis a été englouti, il suffit de regarder la carte encore aujourd'hui pour réaliser le cataclysme que cela a du représenter pour les habitants et le genre d'histoires que cela inspira aux survivants.
La carte indiquant le nouveau tracé de la côte après le désastre de 1304. A droite du cartouche, on peut lire "Vineta l'engloutie se trouve ici à l'embouchure de la Peene."

Si la connexion avec Jomsborg est juste, alors Jumne/Vineta n'existait déjà plus qu'en ruines lorsque la mer avala tout un pan de terre ce jour-là, mais les deux éléments se seraient, avec le temps, retrouvés associés par les poètes au coin du feu. De la même manière, Otto von Bamberg arrive dans la région vers 1124, bien après le sac de la ville par les Danois, par exemple. On peut estimer que pendant plus de vingt ans les païens de Jumne soient restés là, démunis hors du monde, avant la conversion, au lieu d'émigrer vers un ailleurs plus accueillant, bien sûr, mais... est-ce crédible ? J'ai déjà pas mal évoqué la manière qu'ont eu les sagas et gestes à évoluer, absorber de nouveaux éléments qui, d'abord exogènes, deviennent avec le temps des retournements de situation considérés comme classiques. C'est la nature même de cet art que de voler avec goût afin de toujours polir des vieilles histoires en de nouveaux joyaux.

Je ne peux pas vous jurer que Vineta fut Jomsborg, bien que cette idée soit de plus en plus fermement implantée dans le Zeitgeist et, à mon humble avis, il y a assez d'éléments pour les lier, ne serait-ce que littérairement.
 
Répétons-le une dernière fois : il n'existe, à ce jour, aucune preuve formelle que Jormsborg devint Jumne, et qu'elle se trouvait là où Allemands et Polonais fantasment qu'elle se trouvât, et que cette Jumne perdura dans la mémoire des locaux sous le nom de Vineta. Ce sont des hypothèses, des suppositions, des rêveries. De toute façon, la Vineta richissime aux cloches d'argent telle que nous nous l'imaginons, n'a jamais existé, c'est un mirage, le spectre d'une ville peut-être bien réelle, mais dont le souvenir se perd dans les siècles et donc nous ne pouvons qu'assembler des bribes. Cela n'empêche évidemment pas certains d'essayer de retrouver le site archéologique, le lieu précis

Vineta sur une carte de 1789, qui situe la ville engloutie au large du récif de Damerow.
 
Certains, comme Klaus Goldmann et Günther Wermusch dans leur Vineta, die Wiederentdeckung einer versunkene Stadt, partent dans des théories assez, euh... originales (Barth ? Vraiment ?). Leur livre a néanmoins le mérite de se montrer très critiques des théories plus installées, et c'est toujours bien de rester attentif aux approximations assénées ailleurs comme des faits. Cela étant dit, l'hypothèse Barth n'est guère convaincante, et deux sites plus sérieux se tirent un peu la bourre, deux villes très proches d'une de l'autre, sauf que Wolin est en Pologne et que sa voisine Usedom est en Allemagne... à quelques kilomètres seulement l'une de l'autre. Or, franchement, si les ruines de la Vineta historique il y a bien eu, à un endroit de la côte qui subit l'onde de tempête de plein fouet, ce qui en restait a été emporté par le déluge de 1304, et qu'on n'en retrouvera probablement jamais rien. Mais ça ne décourage pas tout le monde, chacun veut être le nouveau Schliemann.
 
Juste pour le fun, les candidates au titre de "Vineta originale" sont notamment : le Vinetariff de Damerow/Koserow, un récif qui correspond aux cartes, Wolin, où on a retrouvé des traces d'une ville ancienne, Usedom, où depuis les fouilles entamées en 2001 les trouvailles impressionnantes s'accumulent, Menzlin, où un site du IXe-Xe siècle a été exhumé sur 18 hectares, Barth où, euh..., ah bah non, rien, et l'embouchure de la Peene, mentionnée dans Adam de Brême et où l'on a bien trouvé un bracelet viking en or, en 1905. (C'est déjà plus que Barth, haha !) Comme le suggérait déjà la carte postale de Swinemünde/Świnoujści, localiser Vineta chez soi ne serait pas forcément une mauvaise chose d'un point de vue business, d'ailleurs plusieurs de ces villes ont des musées dédiée à la cité engloutie.
 
Bref, tout le monde a trouvé en creusant (sauf Barth trolol), ce qui ne prouve qu'une chose : la région a été riche en histoire, les Hommes ont vécu, commercé et guerroyé à cet endroit avant et après Jumne, alors que l'on retrouve l'emplacement de Jomsborg / Jumne / Vineta ou non, les archéologues déterrent plein de choses inestimables et rien que ça, c'est déjà très bien.
 
D'ailleurs, l'Allemagne du nord a déjà (presque) retrouvé une autre de ses villes englouties avec succès (oui, apparemment on les collectionne), à savoir Rungholt. Hum... attendez... Rungholt, riche ville équipée d'un vaste port, engloutie par une onde de tempête similaire à celle de Jumne, à trente ans d'écart seulement... et dont on dit qu'on peut entendre les cloches sonner par temps clair, annonciatrices de tempête... attendez une seconde...
 
 
Malgré tout l'amour que je porte à Vineta, force est de constater que ce conte légendaire s'inscrit dans un ensemble plus vaste d'histoires de marins et de voyageurs et qu'une fois encore, retrouver "la vraie version", la "seule et unique vérité derrière le mythe" est illusoire ; et vain. En revanche, il n'est pas vain de s'en inspirer et de faire comme les raconteurs d'autrefois, en puisant dans le merveilleux de la légende pour la transmettre à d'autres.
 
(Je pense que si ce n'était pas déjà suffisamment clair jusqu'ici, vous commencez à comprendre pourquoi Vineta fut et reste le nom général de mon projet, et par extension de ce blog, n'est-ce pas ?)
 
Voilà, j'en ai fini pour aujourd'hui. Mais comme vous le savez, ceci est un diptyque, et dans un second article, vous pouvez découvrir le conte lui-même, tel que le racontent les sources.

Ou devrais-je dire les contes eux-mêmes ?
 
 
Pour aller plus loin (et dans l'ordre de mes préférences) :

Vineta Trugbilder, par Martina Krüger, Vorpommerschen Landesbühne Anklam. Si vous n'en lisez qu'un seul, lisez celui-ci.
 
Vineta, Sedina, Greif: Einige literarische Beispiele für pommersche Mythen um 1900, par Bartosz Wójcik (article disponible en ligne)

Vineta, Atlantis des Nordens, par Ingrid Lange, P. Werner Lange, Urania Verlag. Un peu daté mais pose solidement les bases de l'hypothèse dominante.

Geheimnis um Vineta, par Erich Rackwitz, Der Kinderbuchverlag. Un peu la version "pour enfants" de l'ouvrage précédent.
 
Vineta, Sagen und Märchen von Ostseestrand, par Albert Burkhardt, Hinstorff Verlag. Intéressant aussi pour les 99% du livre consacré à d'autres histoires qui ne sont pas moins fascinantes.

Vineta, die Wiederentdeckung einer versunkene Stadt, par Klaus Goldmann et Günther Wermusch, Bastei Lübbe. Sympathique dans son aspect critiques des différentes hypothèses, bien que peu convainquant sur sa propre solution

Bonus :

Vineta: the Vineta 'Sage' and its reception in German literary texts from the 1820s to 1989, par Máire O Broin, thèse de son Ph.D. C'est excellent, c'est en anglais (donc un peu plus accessible pour la majorité de mes visiteurs) et bien que ce ne soit pas tellement pertinent pour cet article, je puiserais dedans pour un prochain billet, un jour, alors autant mettre la référence ici avec le reste.

mardi 17 septembre 2024

Heldenzeit / Pax Europæ : deux faces d'une même médaille

On pourrait croire qu'écrire Heldenzeit est une pause radicale à mi-parcours de Pax Europæ. D'une anticipation uchronique en pleine troisième guerre mondiale, je bascule sur des légendes héroïques médiévales, remplies de merveilleux. Deux salles, deux ambiances, a priori. D'ailleurs, c'était l'objectif pour moi : faire un peu autre chose après de nombreuses années quasiment exclusivement consacrées à mes États-Unis d'Europe fictionnels. Et pourtant...

Pourtant, je me rends compte, maintenant que j'ai énormément progressé sur le manuscrit de Heldenzeit, que les deux projets sont très proches dans leurs thématiques et leur traitement des personnages. La réflexion sur le devoir, qu'il soit individuel ou collectif, les interrogations sur la loyauté, le fanatisme, l'interdépendance des peuples et des cultures en opposition au modèle compartimenté des nationalistes, avec une approche paneuropéenne... Le ton (et j'espère le style) sont différents, évidemment, mais mes marottes sont néanmoins au rendez-vous. Et je n'ai même pas besoin de les forcer au chausse-pied !

Les États Germaniques Unis d'Europe, où quand les nationalistes du XIXe mélangeaient déjà mes lubies : les héros germaniques (ici Arminius), les États-Unis d'Europe, et les cartes fictionnelles qui n'ont aucun sens. (Bon alors petite digression mais... Sérieux, les mecs, encore les pays baltes, je conçois, occupation prussienne de longue date et élite germanophone, tout ça, allez, je comprends l'idée, très XIXe dans l'esprit. La côte ouest de la Finlande, suédophone, OK (même si les implications militaires d'une telle carte puent sérieusement du cul)... L'Irlande... certes sous occupation britannique avec élite anglophone, bon, soit, mais on tire franchement sur la corde colonialiste quand même. Mais alors le melting-pot pot US/Canada et les "germains" mexicains, vraiment ? Alors que l'Islande et les îles Féroé non, par contre ? Pas assez badass pour ces messieurs ? Pourquoi il faut toujours que ma route retombe sur les hurluberlus fans de la Nibelungentreue ?)

On retrouve le groupe comme protagoniste, au-delà des individus, et c'est curieux car ce n'est pas forcément quelque chose que j'ai particulièrement intellectualisé. J'aime raconter un événement sous plusieurs points de vue plutôt que de suivre un seul personnage (avec toutes les restrictions intéressantes que cela implique pour le lecteur), confronter les biais sans nécessairement désigner celui qui a raison, ce n'est pas nouveau. La multiplication des points de vue et les retournements de points de vue sont ce que les gens qui ont apprécié Pax Europæ relèvent le plus souvent.

Sans surprise, on retrouve cela dans Heldenzeit, mais les potards sont au max : fi d'une narration à la troisième personne, absolument tout est toujours raconté par des personnages, et le lecteur est entièrement dépendant de la bonne foi des narrateurs, lesquels sont évidemment bourrés de biais et se contredisent les uns les autres. Quel pied pour moi ! Multiplier les points de vue et les ambiguïtés, sans jamais me forcer à trancher. Cela m'est grandement facilité par la pluralité des sources et des incohérences qu'elles charrient. En faisant le choix de rassembler un maximum de sources de diverses traditions et de les harmoniser, j'ai naturellement appliqué ma méthode de caractérisation héritée du travail sur Pax.

Et tout comme dans Pax, je me plais à revenir sur des événements 200 pages plus loin pour expliquer (mais pas nécessairement excuser) des actes répréhensibles par un nouveau point de vue. Dans Pax c'est notamment le cas du général Peterson, ou David Agota, tandis que dans Heldenzeit on verra par exemple Sibeche, Brynhild ou même Hagen.

Karl Anton Heinrich Mucke, Scène tirée de la Nibelungensage (Hagen et Volker)

Alors évidemment, je ne suis pas le seul à le faire. Mais c'est mon école. Même Erwin Helm, bien que protagoniste central de Pax Europæ, n'est pas le héros, il est un parmi d'autres, même pas le plus doué, ni le plus malin ou le plus fort. Il est le point d'entrée du lecteur et fil rouge dans l'ensemble qui est le véritable protagoniste : le groupe. Le Bataillon Furie est une entité, une division dans l'organigramme de l'Eurocorps (lui-même un sous-groupe un peu particulier au sein des États-Unis d'Europe, qui s'oppose régulièrement aux civils qu'il est pourtant censé protéger), et pourtant sa présence est partout, elle lie les personnages en bien (la camaraderie, le sens qu'elle donne à leur vie) et en mal (l'injustice, la bureaucratie aveugle qui régie tout, et surtout les combats, les morts). Le Bataillon Furie, c'est des privilèges et des devoirs, certains personnages étant plus ou moins à cheval sur ces derniers. Loyauté et fidélité sont au cœur du drama, mais envers qui ? Les camarades, ou le bataillon ? Les individus ou le groupe ? Les hommes ou les chefs ? Les individus ou les symboles ? Les ordres ou sa conscience ?

Les héros de Heldenzeit sont confrontés exactement aux mêmes états d'âmes. Il y a les hommes, et il y a les groupes (les clans Nibelungen, Amelungen, Völsungen  etc., la compagnie de Dietrich, les empires d'Etzel et d'Ermrich, etc., tous à des degrés d'importance superposés). Loyauté, amitié et fidélité sont professés en permanence, mais les circonstances mettent constamment les serments en concurrences les uns envers les autre. Impossible de respecter tous les serments à la fois, il faut alors choisir à qui va la préférence du protagoniste... amitié, amour, famille, honneur... qu'est-il plus important ? Vouloir bien faire et agir noblement, même pour un parangon de vertu comme Siegfried, n'est jamais une ligne droite claire et évidente... et parfois c'est tout bonnement impossible, même avec la meilleure volonté du monde. On en revient à cette citation qui émaille Pax Europæ : "le plus difficile n'est pas de faire son devoir mais de savoir où il se place."

Cette thématique, il me semble, parle à tout le monde. Et si l'univers """futuriste""" (presque rétro-futuriste, les années passant) et militariste de Pax pouvait sembler spécifique au contexte martial moderne, je pense avoir réussi un traitement plus universel avec Heldenzeit. La distance posée par un univers de fantasy (car c'est bien de cela qu'il s'agit) aide à ne pas se concentrer sur la loyauté, la fidélité et le devoir en termes purement militaires ou civiques, voire nationalistes vs européistes.

Ironiquement, on retrouve deux camps idéologiquement opposés qui divisent les héros, Eztel contre Ermrich, mais je pense que cela restera assez neutre pour la plupart des lecteurs, en tout cas plus que fédéralistes vs défédératistes ou Européens vs Russes. La distance temporelle et culturelle avec les protagonistes de Heldenzeit évitera sans doute que les lecteurs ne se projettent trop par rapport à leur propre ressenti au sujet de l'actualité... brûlante, par exemple. Certes, on favorisera sans doute Etzel car il est mis en valeur par les narrateurs, mais... ces derniers sont-ils honnêtes et de bonne foi ? Ermrich est-il vraiment ce monstre sanguinaire face à un Etzel bon et généreux mécène ? Les Défératistes sont-ils tous des terroristes inconscients ? Les fédéralistes sont-ils intrinsèquement proto-fascistes ? Les Russes Indépendants sont-ils vraiment seuls responsables de la guerre ? Gunther est-il vraiment neutre en ne venant pas à l'aide de Dietrich face à Ermrich? Sibeche a-t-il conduit un empire à la ruine par pure malice ?

Illustration de Karoline Juzanx pour le tome 4 de Pax Europæ : Trahisons. Ceux aussi ont lu le livre comprendront ce choix pour illustrer mon propos, avec un personnage, Ennio Gayans, en mauvaise posture confronté au problème de la rupture face au groupe, et puni pour cela. Une thématique qu'on retrouvera avec le personnage de Witege dans Heldenzeit.

Alors, Pax Europæ et Heldenzeit : deux salles, deux ambiances, vraiment ? Peut-être, mais au final, la danse sur les deux pistes reste la même. Ce qui me fascine, c'est que tout cela est dans les sources au cœur d'Heldenzeit, et pas un ajout forcé. C'est sans doute pourquoi j'ai toujours aimé celles-ci : elles renferment les genres de fiction et de thèmes qui me parlent. Les sociétés décrites tout comme les sociétés qui ont produit ces sources sont très différentes de  la nôtre, mais les thèmes sous-jacents n'ont rien perdu de leur fraîcheur. Ce sont des questions qui traversent les époques, certes des questions bateau, pourrait-on dire, mais comme il n'y a toujours pas de réponse définitive, nous continuons d'y réfléchir collectivement.

Alors certes, comme je le remarquais dans mon précédent billet, mes apports ne feront pas date, mais c'est le cas pour 99% des gens qui, comme moi, s'y sont penchés au cours du temps. Et ce n'est pas grave ! C'est même tout naturel, et pourtant... j'ai envie de consacrer mon temps à ces sujets, que ce soit dans le passé légendaire des héros germaniques d'autrefois ou le futur alternatif d'États-Unis d'Europe dystopiques. Deux faces d'une même médaille.

mercredi 11 septembre 2024

Sur la route des Pierres de Sigurd

Lorsqu'on s'intéresse à la légende de Sigurd et qu'on lit un peu sur le sujet, on tombe forcément, à un moment ou un autre, généralement sous la forme d'une photo dégueulasse en noir et blanc, sur une pierre runique illustrée de scénettes tirées de la Saga des Völsungs. La plupart des gens se disent probablement que c'est cool et passent à autre chose. En ce qui me concerne, cette pierre m'obsède depuis bien plus de dix ans. Non seulement le concept me plaisait beaucoup, mais aussi le fait que la gravure fût si large qu'ils avaient choisi un rocher dans le sol plutôt que de lever une pierre comme c'est plus courant. Et puis j'ai appris qu'il s'agissait d'une pierre parmi un ensemble de huit ou neuf "pierres de Sigurd" ou "gravures de Sigurd" (en suédois Sigurd stenar / Sigurd Ristningar), et là c'était parti, je voulais, un jour, les voir de mes yeux. Vous savez, ce genre de rêve à la con du genre "je veux aller au sommet de l'Empire State Building... mais ça implique d'être à New York pour commencer et, bon, hein... on verra. Un jour."

Dans ce cas précis, ça implique de se rendre en Suède... un peu partout. Car oui, même si les pierres de Sigurd se trouvent plus ou moins regroupées autour de Stockholm, la zone à couvrir reste conséquente. Certaines sont même très excentrées, comme celle qui se trouve sur l'île de Gotland, et qui est aussi sur ma liste, mais pas pour tout de suite. Gotland est sur ma carte des lieux à visiter de toute façon. Mais disons que tant que je vivais en Finlande, ça impliquait de prendre le ferry de nuit jusqu'à Stockholm et partir de là. À l'époque, financièrement, ce n'était pas possible. Aujourd'hui, je vis certes en Suède, mais... à sa pointe sud, loin de Stockholm. Mais cette année, les astres se sont alignés et j'ai décidé de prendre la route du nord. Neuf heures de bus plus tard (moins cher que le train, mais plus lent), j'étais à la capitale, et dès le lendemain aux aurores, je prenais mon premier train vers le sud de la capitale, direction les pierres de Sigurd.

Spoiler...

Mais avant de parcourir mon itinéraire, faisons le point. Qu'entend-on par exactement par "pierre de Sigurd" ? C'est simple : des pierres, soit runiques, soit dites "illustrées" (dans le cas de Gotland) reprenant des éléments visuels de la Saga des Völsungs. Même si vous ne l'avez pas lue - scandale !! - vous devriez être un peu familier depuis le temps si vous suivez ce blog. Ces éléments mettent en général en scène Sigurd plantant son épée par dessous à travers le dragon Fafnir (mais pas toujours, comme on le verra). Je vais résumer ici l'épisode, brièvement et sèchement, afin de simplement contextualiser les éléments visuels dont on va parler ici :

Les dieux font une balade et Loki tue accidentellement Ottr, un nain capable de changer de forme, alors qu'il se baigne sous la forme d'une loutre. Le père et les frères d'Ottr demandent réparation - c'est leur droit - et veulent que les dieux remplissent le corps d'Ottr d'or, puis recouvre le corps d'encore plus d'or. Les dieux ont besoin d'une quantité d'or indécente, obligent un autre nain, Andvari, à leur donner tout son or, jusqu'à lui extorquer son dernier anneau, Andvaranaut, qu'il leur donne en le maudissant. La famille d'Ottr est déchirée par la cupidité, le père est tué, et l'un des frères, Fafnir, garde tout l'or pour lui et prend la forme d'un dragon. L'autre frère, Regin, finira par former le jeune Sigurd et, en échange d'un service, le fera abattre le terrible Fafnir, avec l'intention de tuer Sigurd dans la foulée pour garder tout le trésor pour lui, évidemment. Quand Sigurd tue la bête en le transperçant par dessous, Regin demande à Sigurd de lui rôtir le cœur pour qu'il le mange (ah, la famille...), Sigurd s'exécute mais se brûle le pouce en contrôlant la cuisson, porte son pouce à la bouche et le sang de dragon lui donne le pouvoir de comprendre les oiseaux. Ces-derniers l'avertissent des intention de Regin et le héros décapite son mentor, puis les oiseaux lui recommandent de se baigner nu dans le sang du dragon afin de rendre sa peau invulnérable au fer. Suite à ce prodige, il repart en compagnie de son cheval Grani chargé de trésor.

Voilà, on admettra que c'est grossièrement résumé, mais pour les besoins de cet articles, ça fera l'affaire. Tiens, pendant que vous lisez, je vous suggère comme accompagnement sonore la ballade féringienne traditionnelle Regin Smiður, Regin le forgeron, qui se concentre spécifiquement sur cet épisode de la saga de Sigurd. Le refrain rappelle en boucle comme Sigurd frappa vaillamment de son épée, et que Grani porta l'or sur son dos.Cette chanson, cette mélodie, n'ont jamais quitté mon esprit tout au long de ce petit périple.

Autre élément récurent des pierres de Sigurd (et de beaucoup de pierres runiques en général), le corps serpentin du dragon sert de cadre au texte runique, écrit en Jeune Futhark. Ces textes n'ont rien à voir avoir avec les images gravées autour d'elles, celles-ci servent simplement à mettre le texte en valeur, par le simple fait que la Saga des Völsungs, c'est cool. En général ce sont des memento honorant des pères ou parents morts ou fameux. 

Imaginez une carte de fête des pères avec Dark Vador dessus. C'est de la pop culture au service de l'effet cool. Voilà, maintenant, gardez Vador, mais sur un faire-part de décès affiché sur un énorme panneau publicitaire en bord de route, et vous avez l'équivalent moderne d'une pierre de Sigurd.

Zoomez !
Selon la taille et le talent des graveurs, les pierres auront plus ou moins de détails, plus ou moins reconnaissables. Certaines sont aujourd'hui en piteux état, d'autres restent remarquables. On en dénombre huit ou neuf, selon les critères. Pour ce road-trip un peu particulier, je me suis posé un objectif : quatre pierres bien précises en quatre jours. L'immanquable pierre de Sundbyholm, la fameuse qu'on voit dans tous les livres, serait bien sûr la pièce de résistance, mais celle de Näsbyholm, la pierre de Gök, une copie de la première mais néanmoins très bien conservée, me semblait également essentielle. Toutefois, les deux autres étaient plutôt des objectifs secondaires, car nécessitant de faire des détours et de "perdre du temps", or je n'avais que quatre jours possibles hors de Stockholm. Je savais que je risquais de ne pouvoir en voir que trois sur les quatre... alors j'ai décidé d'y aller banco et de commencer par un détour.

Première étape, donc : Västerljung, une toute petite ville à 60km de la capitale à vol d'oiseau. Là, dans le cimetière, tout à côté de l'église blanche se dresse un monolithe, fine aiguille de pierre de presque trois mètres gravée de runes, d'entrelacs et dominée par une croix : c'est ma première pierre de Sigurd... et Sigurd n'y apparaît même pas (oui, je sais, ça commence bien). Un autre personnage de la saga fait figure de clou du spectacle ici, car outre un dragon et des figures difficiles à identifier (un personnage bicéphale ?), il y a un homme, les mains attachées, les pieds jouant d'un instrument, et entouré de serpents : c'est Gunnar (Gunther), frère juré de Sigurd, ainsi que l'instigateur et principal bénéficiaire de son meurtre, condamné plus tard à la fosse aux serpents par Atli, tentant de charmer les reptiles de sa harpe. C'est une mort remarquable - oui parce que le coup de jouer avec les pieds parce que les mains sont liées, ça ne marche pas éternellement, et il meurt - et impossible de confondre cette représentation avec un autre héros.

Certes, plus tard la Saga de Ragnar Lodbrok reprendra plusieurs éléments de la Völsunga Saga, y compris la mise à mort par fosse aux serpents, donnée à Ragnar, justement. Lui aussi meurt en guerrier poète, mais non pas en jouant de la harpe, mais en chantant, aussi peut-on être certain qu'il ne s'agit pas de lui sur cette pierre. D'ailleurs, cette image de Gunnar dans la fosse aux serpents à beaucoup marqué les esprits et on retrouve également ce motif ainsi que d'autres tirées de la saga sur les magnifiques portes en bois sculptée d'une église en bois debout, en Norvège.

Gunnar dans la fosse aux serpents






 

Le texte en rune nous dit que c'est Honefr qui fit dresser la pierre pour son père Geirmarr, qui périt à Tjust, tandis que Skammhals grava les runes. C'est tout à fait classique pour une pierre runique : Qui a commandité - et donc payé, qui est honoré, qui a fait le travail. Qu'on ne s'y trompe pas, les trois sont mis à l'honneur, pas seulement la personne à qui l'on rend hommage. On veut que tout le monde sache qui a payé, et l'artisan laisse sa carte de visite au besoin.

Je reprends la route car je dois parcourir environ 80 km en train pour rejoindre Strängnäs, et de là prendre un bus encore une dizaine de kilomètre jusqu'à Härad... et là, je n'ai que des indications vagues, pas de localisation précise, et le jeu de piste va commencer. C'est le milieu de nulle part, les rares gens que je croise n'ont aucune idée de ce dont je parle (malheureusement assez typique, j'ai remarqué). Finalement, je marche deux bornes jusqu'au musée de la défense de Näsbyholm et le personnel me donne quelques conseils judicieux. La pierre, à l'évidence, est dans un enclos à bétail / réserve naturelle. Il me faut d'abord trouver le portillon qui permet aux randonneurs de passer la clôture, puis, une fois dans la pampa, trouver la pierre malgré Google Maps aux fraises. Aussi, quelle ne fut pas mon immense satisfaction d'enfin poser mon regard sur ma seconde pierre de Sigurd : la pierre de Gök. Et quelle pierre !

 
Difficile à voir mais c'est Grani avec l'or sur son dos.


 
Le cadre sauvage, la richesse des éléments... tout était plus frappant que la première. Et je lui faisais face seul, au milieu de nulle part, sans gens ni trafic. Avoir galéré pendant une bonne heure et demi en plein cagnard a sans doute participé à l'euphorie du moment, je ne vais pas mentir.

Mais parlons de la pierre. C'est un rocher qui n'a pas été déplacé ni "dressé", on l'a gravé là où il se trouvait (cela va avoir son importance). On y retrouve enfin les éléments classiques : Sigurd plantant Fafnir par dessous, Fafnir servant de cadre au texte runique, mais aussi les oiseaux qui avertissent Sigurd que son mentor Regin, le forgeron, compte le trahir et l'assassiner, ainsi que le corps décapité de Regin après que Sigurd ait réglé le problème, Grani avec une cassette d'or sur son dos, le corps d'Ottr (dont le meurtre fut compensé par le trésor qui est au cœur du récit), Sigurd rôtissant le cœur de Fafnir (même si j'ai personnellement eu du mal à le voir à cause du lichen). Tout ceci est clairement inspiré de la pierre dont je parlerais ensuite, la fameuse pierre de Sundbyholm, mais à un détail près : Une grosse croix chrétienne bien au milieu de tout ça, comme à Västerljung. Cela n'étonnera qu'à moitié, car dans plusieurs versions de cette histoire, le paganisme et le christianisme s’entremêlent, et si cela était le cas des poètes, il n'est guère surprenant qu'il en aille de même dans d'autres arts. Lire la Völsunga Saga puis enchaîner sur le Nibelungenlied est un parfait exemple du passage de cette charnière.

Le texte, quant à lui, est assez curieux. Le phrasé, étrange, pourrait être intentionnel, pour tester l'astuce du lecteur, mais... cela ressemble surtout à des erreurs et fautes de débutant, ou d'un graveur ne maîtrisant pas son art. Il utilise notamment l'expression très courante "X a dressé cette pierre" alors que, comme on l'a vu, ce n'est justement pas une pierre dressée. Un pro n'aurait pas utilisé cette phrase que l'artiste a probablement apprise par cœur sans véritablement en comprendre le sens. Cela nous rappelle, comme le disait R. I. Page, que les runes étaient avant tout le système d'écriture d'une civilisation illettrée. Toujours est-il qu'à cause de l'obscurité du texte, il n'y a pas de transcription satisfaisante, mais en gros on rend hommage à deux hommes "pères de X" qui sont revenus chargés d'or de Sémigalie, c'est à dire la Lettonie actuelle.

Grani est plus visible sous cet angle, au-dessus de Sigurd.

Après un long moment de contemplation, j'ai continué ma route jusqu'à Sundbyholm où m'attendait la pièce maîtresse, mais le soleil se couchait déjà, alors j'ai décidé de ne pas me précipiter et d'attendre le lendemain pour profiter et savourer à tête (et pieds) reposée. La nuit fut brumeuse et au petit matin, quand je me suis rendu au lieu tant désiré, le brouillard se levait à peine, une ambiance complètement différente de la veille avec son ciel bleu et son soleil brûlant. Ce matin-là était humide et gris, avec cette odeur de sous-bois mouillés. Pour se rendre au rocher, il faut longer une petite route et passer un pont qui enjambe une rivière, or ce pont (du moins la localisation, ce n'est évidemment plus le même pont) est la raison derrière l'existence de ma troisième pierre de Sigurd. En effet, le texte nous révèle que :

"Sigrid, mère d'Alrik, fille de Orm, construisit ce pont pour l'âme de Holmgeirr, père de Sigröd, son époux."

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Sigrid a bien établi la dominance. Elle a non seulement fait construire un pont en l'honneur de son défunt beau-père - ce qui a déjà dû coûter bien cher - et ensuite elle a claqué encore plus de pognon pour faire graver un dessin massif sur le rocher d'à côté, afin que personne n'oublie qui a mis la main à la poche. Évidemment, tous les affins satellites de Sigrid sont mentionné, mais on a bien compris qui est la boss dans le coin.

C'est peut-être parce que la personne officiellement honorée se nomme Sigröd, une variation de Sigurd, que le choix s'est porté sur la Völsunga Saga, et plus spécialement sur le grand moment de bravoure du héros Völsung (pas sa mort), les autres pierres ayant ensuite copié le principe de plus ou moins près, parce que... bah, elle est quand même bien classe cette pierre. Mais on n'en a aucune certitude.

On devine le pont juste derrière l'arbre mort.

Tous les motifs de la pierre de Gök sont donc présents, puisque c'est d'ici que le copieurs à puisé l'inspiration : Sigurd plantant Fafnir par dessous, Sigurd rôtissant le cœur, les oiseaux avertissant Sigurd, Regin décapité,  Ottr, supposément... On voit bien sûr Grani avec l'or sur son dos et le corps de Fafnir sert de cadre au texte. Sauf qu'ici, Sigurd rôtissant le cœur porte également le doigt à sa bouche après s'être brûlé, ce qui lui donne le pouvoir de comprendre les oiseaux. Il est également évident qu'il est alors tout nu tandis qu'il porte un pagne lorsqu'il tue Fafnir, impliquant le bain dans le sang du dragon sous le conseil des oiseaux, justement. Regin est lui aussi plus reconnaissable car ses outils de forgeron sont répandus autour de lui : marteau, tenaille, soufflet et enclume.  De manière générale, la pierre de Sundbyholm est plus détaillée et plus riche, et raconte vraiment tout l'épisode, là où la pierre de Gök est plus maladroite, certains chercheurs supposant même que le copieur connaissait lui-même mal la légende.

 


Grani bar gullið av heiði...



Une loutre, donc, à ce qu'il parait...

Matez-moi ce p'tit cul de Regin, en voilà un qui ne négligeait pas les exercices fessiers à la gym.





Afin de passer à la dernière étape de ce périple, je vais faire une ellipse car atteindre cette quatrième pierre fut beaucoup plus compliqué. Pas comme celle de Gök, car cette fois je savais précisément où elle se trouvait, sauf que "où", c'était la cour d'une villa appartenant à une entreprise privée, villa au milieu de la campagne, à Refvelsta, loin de toute ligne de bus. Autant dire de longues heures de marche en perspective. C'est pourquoi je me suis d'abord rapproché en poursuivant 80 km plus loin jusqu'à Västerås [insérez blague Winter is Coming ici]. J'y ai visité un site funéraire de l'âge du fer et des gravures rupestres de l'âge du bronze, et le lendemain, une cinquantaine de bornes de plus via Enköping puis vers Fjärhundra, et de là une marche jusqu'à la villa. Et là, enfin, fatigué, cramé par le soleil et le manque d'ombre, le dos bien lourd à cause du sac, j'arrivai à ma dernière pierre.


Cette pierre est dite de Drävle, du lieu où elle fut érigée. Elle a été déplacée à Göksbo en 1878, après c'est le bled juste à côté donc cela ne change pas grand chose au final. C'est une pierre assez petite, mais très belle, très élégante. Sigurd y plante Fafnir par dessous, bien entendu, Fafnir lui-même sert de cadre, bien entendu, mais on y voit, et c'est pus intéressant deux figures de part et d'autres : Andvari, le nain que les dieux extorquent pour pouvoir payer la compensation pour leur meurtre d'Ottr, et qui tient dans sa main l'anneau Andvaranaut, qu'il maudit et causera bien des malheurs. Malheurs impliquant le premier amour de Sigurd, celle qu'il trahira malgré lui et jurera sa mort, l'épouse involontaire de Gunnar : Sigrdrifa, aka Brynhhild. La valkyrie est ici représentée servant une corne (visuel assez typique), et ne saurait être confondu avec Gudrun, qui dans l'histoire sert pourtant la corne d'oubli à Sigurd, car le personnage porte également des ailes sur son dos. Ici, comme dans pas mal de sources, le concept de valkyrie est amalgamé à celui de femme cygne, de la même manière que Sigrdrifa et Brynhild, à l'origine deux personnages différents, furent amalgamées, d'ailleurs.

Quant au texte, quatre fils y rendent hommage à leur père Erinbjörn.

Avant de passer à la conclusion, quelques remarques concernant l'interprétation des figures présentes. 

Déjà, si personnellement je comprends qu'on interprète la bestiole comme le corps d'Ottr, car ça a du sens dans le récit présenté, je ne peux pourtant m'empêcher de voir un loup, ou un chien, pas une loutre. Il est évident que les dessins sont tous assez... grossiers, et je ne dis pas ça avec mépris, ce sont le style et le support qui veulent ça. Mais là c'est à se demander si les artistes avaient déjà vu des loutres dans leur vie. Pourrait-il s'agir d'un loup, alors ? Après tout, le père de Sigurd, Sigmund, devra errer un temps sous la forme d'un loup à cause d'une pelisse enchantée. Mais ce n'est pas du tout lié à l'épisode de la confrontation avec Fafnir. Peut-être qu'ainsi on établit ou au moins rappelle la parenté de Sigurd, fils de Sigmund. Ottr est plus logique, soit, mais bon, voilà, j'ai mes réserves.

De même, qui est l'homme bicéphale sur la pierre de Västerljung ? Il n'est pas sur la même face du monument que Gunnar, est-il donc complètement séparé de lui et de la Saga des Völsungs ? Serait-ce alors un géant ou un troll ? Et quels sont ces anneaux qui tournent autour de son bassin ? Probablement pas un hula hoop. Mystère... Après, vu l'état de la pierre lors de ma visite, je n'ai pas vraiment eu l'opportunité de me faire un avis car malheureusement, voilà à quoi le personnage bicéphale ressemble aujourd'hui :

Bref, même en sachant où regarder, je n'ai presque rien vu. Paradoxalement, les trois autres pierres, dont deux en pleine nature, étaient mieux entretenues et moins couvertes de lichen que celle-ci, au cœur du village...

Voilà pour les quatre pierres que j'espérais pouvoir visiter et voir de mes propres yeux. Objectif rempli, pour ma plus grande satisfaction. J'ai pu profiter de la moitié des pierres de Sigurd recensées en Scandinavie, et surtout celles qui ont le plus suscité ma fascination, à l'exception de celle de Gotland qui demandera un tout autre voyage. Ces monuments à la mémoire de parents décédés ne sont pas forcément religieux en tant que tels, ils n'ont rien de sacré. Pourtant, face à eux, je n'ai pu m’empêcher de ressentir quelque chose de profond. Une connexion avec des gens morts il y a plus de mille ans, dont les vies n'avaient rien à voir avec la mienne, mais qui partageaient la même fascination pour Sigurd, ses exploits et ses échecs, et tout le légendaire d'autrefois. Qui sait combien d'innombrables voyageurs à travers les époques ont, comme moi, siffloté ou chantonné une variante de Regin Smiður en contemplant ces pierres ? Quant à Sigrid et son pont en mémoire de son beau père, elle ne saurait être plus différente de Florent, auxiliaire de vie anonyme dont personne ne se souviendra dans deux générations. Mais si nous pouvions échanger à travers le temps, l'espace et les langues, nous aurions une passion en commun. Et je trouve cela extraordinaire.

La main sur les gravures usées par les siècles j'ai renouvelé mon serment de finir Heldenzeit, malgré le poids du projet, le boulot, malgré la bipolarité qui n'aide pas toujours, et c'est un euphémisme. Plus que jamais j'ai eu l'impression d'être un maillon dans une interminable chaîne remontant à plus d'un millénaire, d'être membre d'un club qui n'aura jamais cessé de recruter au fil des siècles, certains membres plus célèbres et plus remémorés que d'autres. On ne se souviendra pas d'Heldenzeit comme du Ring de Wagner ni du Nibelungen de Fritz Lang, bien sûr, toutefois le projet existera, comme ces pierres gravées au milieu de nulle part dans la campagne suédoise, et que nul ne visite, hormis ceux qui savent déjà où chercher et qui trouvent du plaisir à les observer, les apprécient malgré les maladresses des artistes, leurs erreurs et leur qualité parfois grossière. Leur existence suffit à leur mérite.

C'est un rappel dont j'avais besoin.

BONUS : 

En 2013 je visitais brièvement Stockholm et notamment le musée historique, et il se trouve que j'y avais vu, sans le savoir, une pierre de Sigurd, ou du moins un artifact lié à ces pierres, à savoir un fond baptismal norvégien du XIIème siècle. On y trouve une belle représention de Gunnar dans la fosse aux serpents jouant de la harpe avec ses pieds (en meilleur état qu'à Västerljung !)


Le texte runique dit "Sven m'a fait", ce qui pourrait être prosaïquement la marque du sculpteur, ou peut-être une référence à une baptême/conversion au christiannisme. Quant à la suite de runes liées qui suit... on ne sait pas ce qu'elle signifie.

Et en second bonus, voilà comment j'ai découvert Regin Smiður en 2010, héhé :