Nous arrivons (enfin...) au bout de notre voyage, l'ultime étape dans cette rétrospective sur les adaptations filmiques de Beowulf, les bonnes comme les mauvaises comme les très, très mauvaises. Nous avons vu le démarrage qualitatif quoique confidentiel en dessin animé, le premier film grand public exécrable mais (malheureusement) fondamental, la version qui choisit de prendre Grendel en pitié et de l'envisager comme une victime plutôt qu'un monstre, et même la version abominable qui nous a fait relativiser la nullité du nanar de 1999. Heureusement, la même année que cette purge infâme, une autre adaptation sortait sur nos écrans, et clairement c'était pas la même limonade.
Écrit par Roger Avary (co-scénariste de Pulp Fiction ou encre Reservoir Dogs et sortant tout juste de l'écriture du Silent Hill de Christophe Gans) ainsi que Neil "Call me master" Gaiman, réalisée par Robert Zemeckis (Retour vers le Futur, Forrest Gump, Qui veut la peau de Roger Rabbit, A la poursuite du Diamant vert... je pense que vous comprenez que c'est pas l'autre tanche à nanar qui a démoulé Beowulf et la colère des dieux la même année), incarnée par un casting de luxe (Anthony Hopkins, Angelina Jolie, Ray Winston, Crispin Glover, John Malkovich, Brendan Gleeson... ça fait du bien !), accompagnée d'une musique épique composée par l'excellent Alan Silvestri (Retour vers le Futur, Predator 1 et 2, Abyss, Contact, il y en a trop !), cette version avait toutes les cartes en main pour devenir la version définitive : elle arrive après toutes ces versions dont nous avons parlé et qui ont essuyé les plâtres pour préparer le terrain, elle a le gros budget à la hauteur de ses ambitions, une fiche IMDB aux petits oignons, et c'est pourquoi elle fut un succès énorme et immédiat qui mit tout le monde d'accord.
Ou pas.
Car il y a un tout petit détail qui va tout changer : le film est en image de synthèse, avec une technique de capture de mouvement des acteurs totalement nouvelle et innovante, un défi technologique et technique souhaité par Zemeckis pour faire progresser la méthode balbutiante qui finira par permettre des Thanos et co. chez Marvel ou des Navis sur Pandora. Un effort nécessaire et louable de la part d'un pionnier du numérique, bien sûr, mais... le résultat est ce qu'il est, sautant souvent à deux pieds dans la vallée de l'étrange, et avec un rendu disons... spécial, qui poussera beaucoup à trouver (et ça ne s'arrange pas avec le temps qui passe) que le film était laid. Pourtant, avec les années, il semble que cette adaptation ait trouvé une base de fan et d'amateurs, dont je fais partie, mais on ne pourra vraiment pas dire qu'il s'agisse de la version qui mit tout le monde d'accord. Et c'est bien dommage.
Une synthèse pour les lier toutes au pays du Danemark ou s'étendent les ombres.
Et pourtant, si on ne se laisse pas distraire par l'esthétique numérique particulière, cette adaptation est littéralement une synthèse de toutes les précédentes, ne puisant pas seulement dans la source médiévale, mais également (beaucoup (trop)) dans les changements à l'histoire insérés par d'autres films, y compris les mauvais (en même temps...) J'avoue que cela m'a particulièrement sauté aux yeux lors de mon revisionnage pour cette rétrospective.
Avant, je trouvais le film de Zemeckis relativement fidèle à mon souvenir du poème, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Après avoir relu et potassé la source pour Heldenzeit, j'ai vu (ou revu) chaque film dans l'ordre de leurs sorties, et tout cela a souligné la dépendance profonde du film de Zemeckis à ses prédécesseurs, parfois plus qu'au poème, et de manière générale, comme je l'ai plusieurs fois écrit, l'incroyable pérennité de influence du Beowulf avec Christophe Lambert. Beowulf (2007) est donc bien moins l'adaptation ultime du poème que la synthèse de toutes les tentatives précédentes.
Les personnages dans l'ombre de leurs prédécesseurs
Bon, le déroulé de l'intrigue vous devez commencer à le connaître, maintenant (si vous débarquez sur cet article sans avoir lu ni le poème médiéval, ni mes articles, le premier de ceux-ci au sujet de l'adaptation en dessin animé de 1998 vous donnera une bonne idée de ce qu'est réellement l'intrigue de Beowulf). Aussi vais parler de l'intrigue du film en partant du principe que je n'ai pas à réexpliquer en détail. Je précise également que je vais traiter de la Director's Cut, (ça ne sublime pas le film comme pour Kingdom of Heaven, ou Troie dans une moindre mesure, par exemple, mais tout de même).
Le film s'ouvre littéralement sur un insert, un plan serré sur une coupe à boire en or ornée d'un dragon. Cette coupe, élément central du dernier acte du poème, est présentée à la première seconde, comme une promesse que oui, cette fois, on ira enfin jusqu'au bout et on affrontera le dragon. Et ça, ça fait plaisir, puisque les quatre dernières adaptations (sur un total de 5.....) l'ont soigneusement évité, certaines avec astuce, comme le Treizième Guerrier, d'autres... en mode osef. Un pacte est donc scellé avec le spectateur, et ça me plaît. Bon, le fait que cette coupe s'avère être à Heorot dans le trésor de Hrothgar me plaît a priori un peu moins, mais je l'ai souvent dit, les films ont le devoir de condenser et simplifier, alors pourquoi pas.
Pourquoi pas ? Et bien parce que plus tard, Hrothgar nous explique tranquillou qu'il a obtenu ce trésor en terrassant Fafnir, la terreur des landes du Nord... FAFNIR, putain. Ah et ses hommes chantent cet exploit, notamment comment il a brisé les ailes du dragon. Les ailes. DE FAFNIR. FAFNIR LE SERPENT GÉANT. LECK MICH AM ARSCH.
Ça commence donc fort pour Hrothgar, mais comment est-il présenté, peut-être que le film se rattrape ? Ha ha, bien sûr que non. Il est obèse, en toge, porté sur une litière par ses hommes, complètement beurré, et salace... c'est une licence artistique discutable, on ne va pas se mentir, mais au moins on le dépeint comme vieux, beaucoup plus âgé que sa jeune femme Wealhtheow, et ça c'est très bien, bien que celle-ci dans le poème ne soit pas dégoûtée par lui comme ici (en même temps, il n'est pas décrit comme un gros porc répugnant et lubrique dans la source...). Le poivron distribue l'or rouge, comme il se doit, afin de célébrer l'ouverture de sa grande halle, et nomme plusieurs de ses hommes les plus fidèles, y compris Hunferth "le violeur de vierges" ("Ouééé !"), et on le voit battre un esclave avec une canne injustement, là encore un ajout curieux, mais qui s'imbriquera dans un autre changement apporté au personnage, initié dans le premier moment où on le voit, tenant sa tunique entre ses dents pour pisser, et parlant à un compagnon de... Jésus Christ. Aah, vous le sentez venir, hein, ce petit relent de Beowulf & Grendel ? Ne vous inquiétez pas, nous y reviendrons.
Le vacarme de la fête attire Grendel, dont on comprend qu'il ne supporte pas les rires et les chants des Danois de manière tout à fait littérale : le bruit lui cause une douleur terrible et il veut juste que tout le monde la ferme. Trucider des Danois, c'est un peu comme avaler une aspirine. Commence un massacre terrible où même les femmes ne sont pas épargnées (bon point adaptation !) mais où Hrothgar, malgré ses appels répétés "Combat-moi !" ne parviens pas à obtenir un face à face : Grendel le lui refuse... comme le roi se tient devant son trône, on pourrait croire que le film gagne un autre point adaptation, mais non. Une autre ombre plane sur cette scène... une ombre qui s'étend sur fond de musique techno.
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| Ma tête quand j'ai compris la terrible vérité au revisionnage de ce film (Robin Wright joue Wealhtheow) |
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| Crispin Glover incarne Grendel, il avait déjà travaillé avec Zemeckis dans Retour vers le futur, où il jouait le père du héros Marty McFly. |
Bref, vous l'aurez compris, nous revoilà donc dans une adaptation choisissant de faire de Grendel et sa mère des victimes et de les humaniser, une nouveauté introduite par Beowulf & Grendel, une fois de plus. D'ailleurs, reparlons de Hunferth : après avoir déclaré que des sacrifices ont été fait à Odin et Heimdall, il suggère également de sacrifier au nouveau dieu romain, Jésus Christ. Le poème évoque les sacrifices aux dieux païens n'apportant aucun secours, mais encore une fois, l'ajout de prêcheurs chrétiens destinés, dans l'intrigue, à convertir les autres, n'est pas dans le poème, c'est une invention toujours de Beowulf & Grendel. Même le refus initial de Hrothgar en mode "non c'est inutile" est repris du film de 2005, la seule différence étant qu'au lieu d'inventer un personnage (le père Brendan) la version de 2007 donne ces caractéristiques à un personnage existant dans la source, Hunferth, tout en lui déversant un tas d'attributs pour en faire... autre chose.
En effet, Hunferth dans le poème est un fratricide, certes, il doute de Beowulf et de ses exploits rapportés, puis reconnaît son tort et lui offre l'épée familiale pour se faire pardonner. Ici, on sait qu'il est connu pour violer des vierges (hourra ! Bah quoi, Hrothgar et les autres guerriers avaient l'air de trouver ça marrant...), se montrer cruel envers des enfants / esclaves, se cacher lors de l'attaque de Grendel (un gros pleutre donc), bref, on en fait un Connard 9000... ET on lui donne l'arc de conversion au christianisme. Outre le fait que tout cela soit tiré d'un chapeau des années 2000, il y a comme un message à peine caché là derrière et je suis suis assez certain que le clerc qui posa Beowulf sur vélin il y a de cela un millénaire ne trouverait pas exactement tout ça fidèle à la source.
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| Hunferth (John Malkovich) et son courage, quelques pas derrière. |
On a droit à la petite scène avec le héraut de Hrothgar qui les interroge sur le rivage, très bien, et Beowulf déclare ne pas venir tuer Grendel pour l'or promis par le roi, mais pour la gloire. Parfait ! Dès qu'il entend son nom, Hrothgar reconnaît le "garçon d'Ecgtheow", donc ils se connaissent dans les enfances de Beowulf, parfait ! On a même le rappel du contexte précis (le père de Beowulf tuant un Wulfing, Hrothgar leur donnant l'asile et payant le Wergeld.) Excellent ! Excellent ! Et le héros de se vanter d'avoir éliminé une tribu de géants aux Orcades, et un serpent de mer, et...
Aaaaattendez une seconde. Vantard, oui, le Gaut l'est assurément dans la source, mais là, soit c'est un menteur compulsif, soit c'est un... chasseur de monstres. Comme Christophe Lambert. La réponse à cette question se trouve peut-être dans sa confrontation avec Hunferth qui ironise sur leur "sauveur" Gaut et évoque la compétition de nage avec Brecca. Bon déjà, amusons-nous de voir que Hunferth trouve le courage de moquer Beowulf seulement lorsqu'il est accompagné d'une dizaine de guerriers (un pleutre vous dis-je), mais autrement la scène est fidèle : Hunferth raconte une anecdote où Beowulf a perdu, afin de diminuer son prestige, et de le présenter comme vaniteux, imprudent, voire irresponsable.
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| Ray Winstone est Beowulf |
Pour attirer Grendel, on fait la fête et Hrothgar lui offre la fameuse coupe de F... FFffff... respire, respire... Fafnir... en échange de la mort de Grendel, révélant que l'obtenir faillit lui coûter la vie et surtout, que le dragon avait un point faible sous la gorge. On se demande si ce sera utile plus tard, tiens ! Mais au moins c'est raccord avec la manière dont SIGURD terrasse le dragon dans les sources, en le plantant par dessous. Après, je râle, mais cet ajout est de bonne guerre.
En effet, dans le poème, on parle bien d'un Völsung tueur de dragon, mais il s'agit alors de Sigmund, le père de Sigurd (qui n'est même pas mentionné), trahissant peut-être une version antérieure de la légende. Alors donner cet exploit à Hrothgar plutôt qu'à Sigmund dans le même esprit d'une "version antérieure", en vrai, ça passe. Mais ça passe parce que j'ai envie d'être sympa avec le film aussi, je ne vais pas le nier. Et puis ça donne au roi un passé héroïque et guerrier, que le poème lui prête par voie de conquête, avant d'être une loque.
Dehors, un Gaut tente de trousser une servante, et on notera les tatouages sur les côtés du crâne très Vikings avant l'heure (sauf que le motif ressemble plus aux tatouages tribaux à la mode dans les années 90). Visionnaire !
Dedans, Wealhtheow est sauvée du lit nuptial où l'invite son époux libidineux par l'intervention de Beowulf qui demande à la reine un chant de plus, preuve que Beowulf sait également se montrer subtil (ce qui n'est pas un luxe vu comment le reste du film le dépeint). La reine révèle aussi à Beowulf que Grendel est la honte de son époux : "Il n'en a pas d'autres, de fils... et il n'en aura pas d'autres." Et là, votre Lambert-dar doit biper si fort que ça commence à ressembler à de la musique électronique.
Ainsi on découvrira que si la reine refuse de coucher avec son royal époux, ce n'est pas parce qu'il est vieux, obèse, portée sur la boisson, non, enfin si aussi, mais surtout, parce qu'il a trempé son biscuit dans une créature pas très catholique et que Grendel... est son fils *coup de tonnerre*. Un twist totalement repompé du nanar avec Christophe Lambert sans aucune base dans la source. Et non seulement ce film reprend une invention du nanar, mais il va construire toute son intrigue dessus, tout l'arc du protagoniste dépend de cet ajout moderne, comme on le verra. Jusqu'au bout la purge de 99 nous hantera, jusqu'au bout... On comprend également que lorsque Grendela refusé d’attaquer le roi, ce n'était pas par crainte du divin incarné par le trône, comme dans le poème, mais parce que Hrothgar est son père, comme dans la purge sur pellicule de 1999. Il ne manquait plus qu'il lui dise "PaS ToI !" et c'était le bingo.
Grendel, sa mère, son père, son oncle
Beowulf se prépare à affronter Grendel, et il le fait ENFIN à poil. Quoi ? Oui, enfin à poil ! Comprenez-moi : C'est un des éléments les plus frappants de son duel contre le monstre, sa volonté de le combattre à égalité, puisque celui-ci ne porte ni broigne, ni arme, et bizarrement c'est souvent négligé dans les adaptations. Ici, Zemeckis y va littéralement, et à fond : entre le désagrafage de cotte de maille devant la reine en mode "Coucou, tu veux voir ma bite ?" et le plan de lui avec une épée plantée dans la table pour "pudiquement" masquer sa virilité (ou l'exagérer, c'est selon), on sent qu'ils se font plaisir avec l'idée d'un guerrier à poil.
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| "Coucou..." |
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| En VO "Something vexes you, my Wiglaf." |
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| Il n'y qu'une Ulfbert qui puisse contenir tant de virilité à l'écran. |
L'attaque en elle-même j'ai peu à dire, quelques hommes meurent mais Beowulf parvient à arracher un bras à Grendel qui s'enfuit en se vidant de son sang. Notons que le Gaut comprend la sensibilité de Grendel et lui perce ce qui lui tient d'oreille, ce qui le faire rapetisser (un élément très vidéoludique inventé pour l'occasion), mais surtout, quand le héros le traite de démon, Grendel rétorque qu'il n'est pas le démon, ici. Vous l'avez ? Le vrai monstre ce n'est pas la créature mais le Dr Frankenstein. Qui sont les gentils ou les méchants, selon où vous vous placez ça change tout.
D'ailleurs, le film choisit de faire parler Grendel et sa mère en vieil anglais, la langue du poème, en opposition à l'anglais moderne du film, ce qui leur confère immédiatement une ancienneté qu'il n'est pas utile d'expliquer au spectateur. C'est instinctif et assez malin ! La mort de Grendel dans les bras de sa mère et le chagrin de celle-ci continuent de marteler leur statut de victime du récit, mais après tout, dans la source, la mère de Grendel vient bien se venger donc ces sanglots déchirants ne sont pas si difficiles à imaginer.
En revanche, le contrecoup est plus intéressant. Hrothgar tient parole et offre la corne à Beowulf, ou plutôt, il fait offrir la corne par son épouse. Ainsi, le film remplace le collier des Brisingar du poème par la coupe, afin de simplifier toujours et de ne pas multiplier les objets ou personnages qui ne reviendraient pas par le suite. En effet, cette version se contrefout du Gautland, ou du roi Gaut Hygelac que sert Beowulf, nous ne les verrons jamais ni l'un, ni l'autre, dans ce cas le collier des Brisingar que le héros reçoit de Wealhtheow n'est guère utile dans cette scène. Les scénaristes ont décidé de tout cristalliser autour de la corne dorée, et si c'est un changement important vis à vis de la source (notamment pour ce que ça implique d'éléments coupés), je comprends et apprécie l'effort de se recentrer sur quelques points d'intrigue, mais de les utiliser à fond.
La vengeance de la mère de Grendel fauche tous les Gauts dormant dans la halle à l'exception de Beowulf qui a eu un rêve mouillé où la créature a pris l'apparence de la reine pour le tenter et lui demander un filsOHPUTAIN mais c'est ENCORE le nanar avec Christophe Lambert, c'est pas possible ! Même la séquence du rêve érotique ils l'ont reprise, avec les cheveux flottant au vent et tout (d'un ventilo pour le navet, numérique dans celui-ci).
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| D'ailleurs la Mère de Grendel appelle Beowulf "my love", pas "my prince" ou "my dear" ou autre, non, elle insiste avec "my love", comme... comme... dans le navet de Christophe Lambert ! |
Cela dit, la réaction de Beowulf lorsqu'il apprend l'existence d'une mère à Grendel est juste parfaite :
"Combien de monstres me faudra-t-il tuer ? La Mère de Grendel ? Son père ? L'oncle de Grendel ? Dois-je abattre tout un arbre généalogique de démons ?"
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| J'avoue que c'est sans doute ma réaction favorite à la révélation, toutes versions confondues. |
Il est donc temps pour notre héros de passer à sa seconde épreuve, et il ira armé de Hrunting, l'épée familial de Hunferth qui s'excuse d'avoir douté de lui et veut faire amende honorable (bon point adaptation!). Beowulf et Wiglaf se rendent seuls (sans l'escorte du poème) dans les Alpes danoises puis le chef Gaut part seul dans la grotte. Heureusement pour lui, la corne de Fff... FFFfff... la corne dorée brille dans le noir (c'est nouveau, ça vient de sortir) comme ça il voit où il va. Il lui faut plonger sous l'eau souterraine pour gagner le repaire de la famille Grendel (bon point adaptation !) où l'accueille la mère de Grendel. Là, les choses ses corsent.
Dans le poème, on ne badine pas : aucun échange verbal, juste un combat où Hrunting ne sert à rien, et il faut au héros brandir une épée de géant qui gît parmi l'énorme trésor autour de lui pour tuer la créature hideuse, dont le sang fait fondre la lame. Le film fait... un autre choix.
Déjà, elle s'amuse qu'elle lui ait apporté du trésor (la coupe), ce que j'apprécie puisque cela évoque les sacrifices des tourbières attestés au Danemark et auxquels Grendel et sa mère sont probablement liés. Le design de la Mère est... adapté au film, où elle est une tentatrice, même si on se doute que ce n'est pas sa véritable forme, encore une fois comme dans le nanar de 99. Elle a des talons aiguilles intégrés à ses pieds, ce qui en fait une cousine de la Reine Xenomorph, mais je m'égare. Sa longue tresse est en réalité un appendice qu'elle manipule à volonté telle la queue pointue d'un Xenormorph, d'ailleurs maintenant que j'y songe, elle est nue, sa peau recouverte d'or, ah et elle a la tête d'Angelina Jolie, autant dire que canon + boobs + à poil, Beowulf ne réfléchit plus avec son cerveau. Mais elle le tente aussi avec du pouvoir, et un titre de roi, et des richesses... à condition de lui donner un fils pour compenser la perte de Grendel. Et Beowulf, il est pas con, hein : il peut coucher avec Angelina Jolie ET recevoir or, pouvoir et tout le tintouin ? En plus elle masturbe caresse langoureusement la lame de Hrunting qui fond (subtil)(après même si c'est pas la bonne épée, c'est presque fidèle ? Au moins c'est une référence au poème) et il lui laisse reprendre la coupe (et je dis bien reprendre), cédant à la tentation.
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| La Mère de Grendel (Angelina Jolie) scelle le pacte sexuel avec Beowulf en l"amadouant". Hyper subtil, bravo. |
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| Au temps pour moi, c'était bien subtil en comparaison. C'est bon, tout le monde a compris ? |
Le preux rentre à Heorot en emportant la tête du cadavre de Grendel comme gage de sa tâche accomplie, une tête que la Mère a elle-même séparé du corps grâce à un éclair (?? Dans le poème c'est Beowulf lui-même qui s'en charge d'une coup d'épée, c'est plus prosaïque). Beowulf ment à Hunferth au sujet de la perte de son épée en prétendant que dès qu'il retirait la lame de la créature, celle-ci revenait à la vie, et que pour qu'elle fût morte, l'arme devait rester plantée dans sa poitrine à jamais, et je trouve ça cool, ça prolonge son côté bonimenteur maître du bullshit, tout en évitant une incohérence absente du poème puisqu'il y rend son épée au Danois. J'approuve le changement !
Je suis moins friand de la suite, cependant, bien que je comprenne ce choix : Hrothgar déclare que, puisqu'il n'a pas de fils, il cédera, à sa mort, son royaume, ses richesses, sa halle et même sa reine à Beowulf. Et il se suicide.
Alors déjà non, le Hrothgar original vit encore longtemps après ça dans le poème, mais surtout, il offre à Beowulf d'être son héritier, en dépit du fait qu'il ait plusieurs fils (mais très jeunes), et Beowulf refuse. Il repart et ne revient jamais à Heorot, succède à Hygelac en Gautland et c'est là qu'il affronte son dragon. Le refus du héros de prendre la place de Hrothgar est un élément essentiel de son caractère et de quel genre d'homme il s'agit : il est venu pour la gloire et la réputation, pas les richesses et encore moins les responsabilités. La reine Wealhtheow essaie de plaider en faveur de leurs fils, héritiers légitime, et n'apprécie guère qu'un étranger, le fils du tueur d'un Wulfing de surcroît (clan auquel elle appartient) les devance, d'autant que ça implique un fort risque qu'il s'en débarrasse pour éviter les litiges. Hrothgar, quant à lui, préfère donner le pouvoir à Beowulf de son vivant plutôt que de risquer la vie de ses fils dans un conflit de succession, notamment avec son neveu Hrothulf (aka Hrolf Kraki, absent de toutes les adaptations). Tout ça pour dire, dans le poème, l'offre d'héritage de Hrothgar a de graves implications et de cette offre dépend peut-être la stabilité, voire la pérennité du royaume, et Beowulf refuse.
Ici, les choses sont différentes. Il n'y a aucun jeune prince, aucune crainte à avoir pour la reine, Hrolf Kraki n'existe pas et aucun contexte vis à vis du Gautland. En vérité, le film va connecter le dernier acte du film avec le reste pour conserver une unité dramatique (le fil rouge étant la Mère de Grendel et les pactes qu'elle fait avec les Hommes, et les enfants qu'ils lui donnent en échange), ainsi qu'une unité de lieu : Heorot, du début à la fin. Puis qu'il n'y a pas de retour au Gautland, Beowulf doit bien devenir le seigneur de Heorot. Cela évite aux spectateurs de devoir réapprendre qui et qui, où est quoi, arrivé au dernier tiers du film. C'est logique, efficace et je comprends complètement. Dommage qu'il faille passer cela au chausse-pied avec le suicide de Hrothgar qui se jette par la fenêtre deux minutes après sa déclaration.
Le dernier acte : le dragon, enfin
Un saut dans le temps nous montre Beowulf grisonnant dirigeant une bataille contre les Frisons qui se démerdent très mal. Wiglaf déclare qu'ils viennent pour la gloire et qu'on chante au sujet de leur bravoure, ce à quoi le roi répond : "Ce sera une chanson bien brève." Et moi ça m'amuse beaucoup car je ne peux m'empêcher de penser qu'il s'agit d'une allusion des scénaristes au fait qu'il ne reste presque plus rien du poème de la Bataille à Finnsburg, dont les événements sont longuement mentionnés dans Beowulf. La petite blague méta qui va bien. D'ailleurs, Beowulf confronte un guerrier Frison "anonyme" mais celui-ci rétorque qu'il se nomme Finn, de Frise, et qu'il sera remémoré à jamais, là encore, un hommage aux deux poèmes anglo-saxons et au roi Finn le Frison, dont on se souvient bel et bien mille ans plus tard (même s'il meurt à Finnsburg, en Frise, et pas face aux gigantesques que dis-je, titanesque, non, les cyclopéennes falaises danoise *tousse*. Le poème parle bien des hautes falaises, certes... mais du Gautland. Mais soit, c'est la Fantaisinavie, tout n'est que fjords glacés, plages noires volcaniques, hautes montagnes enneigées et pans de falaises abruptes. Vous pouvez me croire sur parole, après tout, je vis en Scanie.
Beowulf âgé est un roi désenchanté, insatisfait, plein de regrets pour sa faiblesse dans la grotte remplie de trésors, et clairement rongé par un désir de mort. Bien que ce soit tout à fait logique dans le film, cela ne correspond en rien à Beowulf tel qu'il est dans la source à cet âge. Les deux versions ont cela en commun qu'ils n'ont pas d'héritier, ce qui s'explique moins pour la version littéraire que pour celle du film, où le héros couche avec ses servantes mais est boudée par sa reine. Celle-ci a vu une silhouette dorée emporter le cadavre de Hrothgar dans les vagues danoises et a, dès le départ, compris que son nouvel époux avait lui aussi trempé le biscuit. Il est logique qu'elle lui réserve le même sort, aka la planche de chasteté au milieu du plumard.
Hunferth, devenu moine chrétien bien que toujours violent contre plus faible que lui, rapporte à Beowulf la fameuse corne dorée qu'il a abandonné à la Mère de Grendel, et raconte que son esclave Cain l'a trouvé dans les tourbières, et c'est pas mal : c'est bien un esclave qui trouve le trésor du dragon sous un tertre et dérobe la coupe dans la source, et ce vol met le dragon qui y dormait en rage. Le nom de Cain fait référence au mythe de Cain et de sa descendance de géants que le poète médiéval prétend à l'origine de Grendel & co., et j'ai déjà expliqué le lien entre ces créatures et les tourbières. J'apprécie que le film, malgré ses inventions et ses écarts, parfois empruntés aux pires adaptations, continue sans cesse de glisser partout des références visuelles ou textuelles au poème. Il y a un souci de rester proche du texte tout en faisant d'énormes sorties de route, c'est perturbant.
Et là, le film nous offre ce dont toutes les autres adaptations nous avaient privés : le combat épique contre le dragon. Car oui, même le dessin animé de 98 n'a pas réellement présenté la confrontation de manière aussi épique qu'elle aurait dû, la faute aux limitations techniques et au budget, certes, mais aussi au ton volontairement plus contemplatif, voire psychédélique. Sauf que Zemeckis, il n'est pas là pour lécher des crapauds, il est là pour la castagne, et il va nous en donner pour notre argent... un peu trop peut-être.
Le combat est interminable. Ça m'embête de le dire, car je suis ravi d'avoir enfin un vrai combat héros VS dragon, mais là on franchit la ligne du cool pour passer dans le grand-guignol. Beowulf le film devient Beowulf le jeu vidéo : le niveau dans les airs, le niveau sous l'eau, le niveau sur les remparts... Les lois de la physique n'ont pas été invité, le preux valdingue dans tous les sens sans rien peser ni souffrir des chocs, on sent que tout est en 3D (c'était malheureusement déjà le cas avec Grendel, mais là c'est pire). Là où le poème contient deux lieux de l'action (sous le tertre et autour du tertre), le film emmène Beowulf jusque sous les eaux où il attrape la chaîne d'une ancre d'épave pour se rattacher à la bête... aïe... Si vous n'êtes pas attachés au poème médiéval, permettez cette analogie : voir cette scène en tant qu'amateur de la source, c'est comme regarder Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées en version longue pour un fan de Tolkien.
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| Au moins l'effet est cool. |
Le bras attaché à une chaîne, tout comme Grendel autrefois, manquant d'allonge avec son bras libre, le héros n'a d'autre choix, s'il veut atteindre le cœur de la bête, que de s'arracher l'épaule. Il s'inflige la même blessure que celle qui tua le fils de Hrothgar et le rendit célèbre, c'est très poétique... mais totalement inventé pour l'occasion.
Notre héros se suicide. Le film a amené ce désir de mort plus tôt dans le récit, donc ça passe bien dans cette version, mais d'un point de vue adaptation, c'est une lourde trahison (de plus). Le dragon n'est aucunement responsable de la mort de Beowulf, pas de morsure venimeuse, Beowulf tue Beowulf.
Dans le film, le preux fini sur la plage aux côtés de son fils, lequel perd sa forme de dragon pour prendre forme humaine avant d'être emporté par les vagues. Même le dragon est humanisé jusque dans son trépas, après avoir été dédouané pour la mort du protagoniste. Il a pourtant carbonisé un tas d'innocent, y compris toute la famille d'Hunferth apparemment, et pourtant on est plus triste pour lui que pour le moine, montré à chaque occasion comme méprisable.
"Les péchés du père !" : Les thèmes de cette adaptation
Et ce n'est pas un hasard, car le film met l'accent sur la confrontation entre l'ancien temps et les anciennes coutumes avec la montée du christianisme. Les créatures surnaturelles auxquelles on sacrifiait autrefois ("Tu m'apportes du trésor") ont été massacrées et maintenant même les croyances changent, le monde bascule, et où va la compassion du film ? Pas vers les chrétiens en tout cas, puisque leur principale figure est l'odieux et hypocrite Hunferth.
Wiglaf est la clef. Dans le poème, il n'apparaît que dans le dernier acte, il est alors jeune (il n'a donc pas pu prendre part aux événements à Heorot) et est le seul à rester aux côtés de son roi face au dragon, quand tous les autres s'enfuient, acte de valeur qui lui vaut d'être désigné par Beowulf comme son successeur légitime. Le truc c'est que... on a peu de noms en ce qui concerne les compagnons de Beowulf, et aucun qui soit présent dans l'ensemble de ses aventures. Lorsqu'on on veut incarner ces compagnons anonyme en une figure qui cristalliserait les Gauts et pourrait ainsi devenir un vrai personnage, il est logique de fusionner ou tricher, et faire de Wiglaf un ami de longue date du héros, présent dès le départ, est logique (j'ai fait le même choix pour Heldenzeit).
Le film ne se contente pas de le placer là dès le début, il lui donne un rôle de témoin, qui commente les actions de Beowulf et ses billevesées aussi (cf. les versions qui changent). Il ne le contredit pas, cependant, et à la fin, lorsque le roi s'apprête à lui révéler la vérité face au repaire de la Famille Grendel, Wiglaf refuse de l'entendre. Il sait l'importance d'une bonne histoire, du besoin parfois d'une légende plutôt que de la vérité. Des mensonges qui fédèrent, qui galvanisent, valent mieux que la triste et grise vérité lorsque manque le courage d'affronter l'adversité.
Quelque part, il incarne le point de vue des poètes qui ont couché ces légendes héroïques sur vélin, là où Hunferth représente la christianisation grossière du matériau d'origine. D'ailleurs, le film prend bien soin de faire référence à l'origine antédiluvienne de la Famille Grendel, liée au Cain de l'Ancien Testament... sans l'intégrer. Il ignore cet élément de lore tardif, tout en utilisant le nom de Cain, comme pour dire "oui, on sait, on connaît cette rustine tardive, mais on choisit de l'ignorer." Il y a toutefois un élément purement visuel qui pourrait être l'indice de cette filiation, c'est la voûte de l'antre de la Famille Grendel : une cage thoracique gigantesque, qui pourrait donc être celle d'un géant biblique enseveli par le déluge, créant cette caverne. Mais c'est juste un élément de fond facilement négligeable au visionnage et sur lequel le réalisateur n'appuie pas le regard de sa caméra, donc mon hypothèse vaut ce qu'elle vaut.
La vision qu'a le film du christianisme est parfaitement incarnée en ce Hunferth qui doute des légendes d'autrefois, mesquin, hypocrite, violent et opportuniste, avec une haute perception de lui-même. Et force est de constater qu'à la fin du film, il a une église et les Danois se sont convertis... tous sauf Wiglaf le droit, le raisonnable, le fidèle, le dernier païen.
Ce n'est pas un hasard si c'est à son vieux compagnon que Beowulf âgé déclare : "Le temps des héros est passé, Wiglaf. Jésus Christ y a mis fin, ne laissant à l'Humanité que martyrs pleureurs, peur et honte."
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| Wiglaf (Brendan Gleeson) ancre morale du film jusqu'au bout ? |
Seul Wiglaf jure encore comme un païen, il est sans doute l'un des derniers de l'entourage du roi à ne pas avoir basculé. Lui refuse de préférer la prosaïque vérité et jusqu'au bûcher funéraire de Beowulf, il insiste pour qu'on se remémore les histoires et les hauts faits, même si les mots peinent à lui venir. Cette adaptation fait de Beowulf le dernier héros légendaire, et sa mort la fin d'un âge héroïque (une Heldenzeit ! Hihi). Pourtant, le thème des péchés du père (explicite dans le film, Hunferth utilise l'expression) est tout à fait chrétien et pas spécialement une obsession de l'ancienne coutume, comme quoi, ça reste un film hollywoodien.
Au final, le dernier plan du film montre la tentation de Wiglaf, dernier païen et témoin de la chute de son maître, par la responsable même de cette déchéance : la Mère de Grendel. Le cycle va-t-il se répéter ? Depuis combien de temps ce manège a-t-il lieu ? On devine que FFFf... sois fort, Flo... on devine aisément que Fafnir, le monstre que tua Hrothgar avant de tremper le biscuit dans sa mère, était déjà lui-même le rejeton d'un grand roi ou guerrier, et qu'on pourrait sans doute remonter la chaîne ainsi jusqu'à la nuit des temps. Le films ne nous donne pas de réponse claire à ce sujet, et c'est tant mieux, ça laisse un peu de place à la spéculation, et ça évite de raconter trop de merde au sujet de Fafnir accessoirement.
Mon problème avec ce film
J'ai plusieurs fois développé mon opinion sur les besoin de respecter et trahir lorsqu'on adapte une œuvre (ici ou ici), vous savez donc que je ne suis pas fermé au changement par principe, tant que l'esprit est respecté. Or, avec Beowulf (2007), je suis dans l'inconfort d'un paradoxe : le film a gardé plein d'éléments du poème, de sorte qu'on reconnaisse encore bien qu'il s'agisse de Beowulf. Pourtant, d'un autre côté ces éléments sont presque systématiquement utilisés à "mauvais" escient ou de travers. Les personnages sont bien là, mais tous sont radicalement transformés de sorte que ni Beowulf, ni Hrothgar, ni Wealhtheow, ni Wiglaf, ni Hunferth ne sauraient être pris en exemple pour expliquer le personnage à un novice. Grendel et sa mère sont également trop éloignés de leurs originaux pour donner un aperçu honnête à tout néophyte. Quant aux éléments visuels ou narratifs, ils sont tous hors contexte (la lame qui fond) ou leur importance, leur symbolique, est radicalement altérée (la corne dorée, Finn et les Frisiens).
On a donc un film qui, à première vue, est turbo-Beowulf, avec énormément de fidélité superficielle qui flatte le connaisseur par une avalanche de noms, d'objets, de lieux tirés du poème, mais dès qu'on y regarde de plus près, le fond est complètement siphonné et remplacé par autre chose. Un autre chose intéressant au demeurant, avec ses réflexions sur les légendes qu'on se raconte, le changement de paradigme religieux, la fin d'un âge... mais n'est-on pas dans le paradoxe du navire de Thésée ? Toutes les planches sont remplacées par des bois d'essences différentes, mais la silhouette demeure, clairement reconnaissable entre toutes, plus encore en tout cas que les imitations qui l'ont précédé. La différence avec le navire de Thésée, c'est que dès qu'on regarde sous le pont qui en jette, on découvre que toute la structure interne est chamboulée. Et c'est pour cela que pour moi, ce n'est plus Beowulf.
Conclusion
Malgré tout l'aspect humanisation et victimisation des monstres qui trahissent complètement l'esprit du poème et tout droit tirés de Beowulf & Grendel, Beowulf (2007) a le bon goût d'y ajouter le thème du récit légendaire, exagéré, mensonger, parfois honnête aussi, des histoires qu'on se raconte et des vérités qu'elles cachent, et ce thème se marie plutôt bien avec le concept de Grendel innocent. On développe ce questionnement en général dans les récits héroïques, et la remise en question du statut des bons ou gentils dans cette histoire bien particulière a bien plus de sens et de poids que le superficiel postulat de "et si Grendel était la victime ?" sans développement du film de 2005. Zemeckis a réussi a rendre cette trahison plus pertinente et mieux intégrée à une adaptation (d'intention en tout cas) de Beowulf. Car les créatures ne sont pas toutes si innocentes : la Mère de Grendel séduit les hommes et leur offre un pacte faustien, elle entretien le cycle de violence, comme le prouve son retour dans le dernier acte, lorsque la corne réapparaît pour rompre la paix. La situation est moins manichéenne qu'il n'y parait, et certainement moins que dans Beowulf & Grendel ! J'ai beau râler, je lui concède cela bien volontiers.
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| Grendel en victime, un corps en souffrance, littéralement écorché. |
Les hommes sont fautifs aussi par leur faiblesse de la chair, un emprunt à la catastrophe de 1999, et paradoxalement un motif finalement assez chrétien lui aussi. Le film fait également de son héros un chasseur de monstres - du moins s'en vante-t-il - à la manière de Christophe Lambert. Clairement ces deux films sont autant des inspirations majeures pour l'adaptation de 2007 que le poème lui-même, car ces inventions modernes combinées sont au cœur de l'intrigue, remplaçant celui du poème. Mais Zemeckis semble, volontairement ou pas, d'ailleurs, avoir synthétisé tous ses prédécesseurs :
Au navet sorti la même année, on ne pourra pas dire que Zemeckis a pompé, je doute qu'il ait eu le temps (ni même la volonté, si on est honnête) de se le farcir, pourtant on retrouve un goût prononcé pour les alpages danois et les forteresses anachroniques (palais romain pour l'un, château de chevaliers de Fantasy pour l'autre), ainsi que l'usage d'un personnage hommage à Finn le Frison. Une coïncidence, sans doute, mais amusante.
Au dessin animé de 1998, ce film répond par la mise en image du combat contre le dragon. Chacun jugera duquel est le meilleur, puisqu'aucun des deux ne reflète vraiment celui du poème... affrontement psychédélique ou épuisante scène vidéoludique, avec ses niveaux et ses coups spéciaux, faites votre choix.
Enfin, le Treizième Guerrier. Celui-ci ne semble pas avoir particulièrement laissé sa trace, ce qui est ironique lorsqu'on se dit que c'est une adaptation somme toute assez fidèle à l'esprit du poème, plus, peut-être, que celle-ci, qui trahit en profondeur tout en se fardant d'une loyauté d'apparat. Je pourrais abuser en disant que, comme lui, le film de Zemeckis déplace son intrigue à la période viking (on le sait car il y a une référence à l'Islande dans une des chansons paillardes, impliquant que l'histoire se déroule après la colonisation de l'île par les vikings). Beowulf et la colère des dieux le fait également, mais comme dit, cette purge est sorti après le Treizième Guerrier et la même année que notre sujet du jour donc le point est valide ! Ah si, il y a le côté actioner avec des scènes de combats épiques, et ça, il n'y a bien que ces deux-là qui l'aient fait à fond, avec des moyens.
Faut-il le voir ?
Oui, mais. J'avoue volontiers qu'au revisionnage, mon appréciation pour le film a changé. Clairement il est beaucoup moins fidèle que le laissait supposer mes impressions un peu datée, trop de changements et d'ajouts modernes pour tordre le récit en quelque chose de différent, cependant, en tant que film tout court, il reste vraiment bon, si vous arrivez à vous laisser porter par le style visuel particulier, évidemment. Les modifications rendent l'intrigue beaucoup plus cohérente, plus linéaire, et pour un film... c'est ce qu'il faut. D'un point de vue script, c'est excellent, les personnages ont des arcs (aidés par ce resserrement des rôles), c'est vraiment bien. Même le jeu des acteurs est excellent (la plupart du temps) malgré les balbutiements de la technologie. Hunferth souffre souvent de moments un peu gênant où l'animation pêche, mais le soin apporté à Beowulf, Wiglaf ou encore Hrothgar tient encore la route, même si on se plaît à imaginer ce qu'aurait pu donner le film s'il avait été tourné de manière plus conventionnelle...
Bon, j'aurais également préféré que les scènes de combat soient moins éclatées au sol en mode Cirque du Soleil - certes sans les trampolines de Christophe Lambert, mais sans les lois de la physique non plus. Tout est permis, puisque tout est numérique, aux chiottes la gravité ! C'est un peu dommage, parfois, mais en vrai, le reste compense largement, notamment grâce à la musique extraordinaire d'Alan Silvestri.
Reste un très bon film d'aventure héroïque, donc, mais une mauvaise adaptation du poème. Il faut bien se rendre à l'évidence, nous n'avons, à l'heure actuelle, aucune excellente adaptation comme le Nibelungen de Fritz Lang l'est pour Siegfried & co, par exemple. On trouve des qualités disparates ici ou là, mais aucune adaptation pour les dominer toutes. Tant pis !
Paradoxalement, si je devais recommander une adaptation de Beowulf à quelqu'un qui n'y connaît rien, je choisirais tout de même celle-ci, mais si un peu à contrecœur, pour sa représentation générale de l'intrigue, des personnages, et sa mise en lumière d'une partie du sous-texte, enrobée dans un film d'action moderne, mais surtout parce que c'est une adaptation directe du poème, bien que triturée dans tous les sens. Au moins le spectateur aura-t-il vu le déroulé de tous les principaux événements et entendu parler de Hrothgar, de Wealhtheow, de Hunferth de Wiglaf... incorrectement, certes, mais...
Cela étant dit, ma version préférée restera le Treizième Guerrier, adaptation indirecte, c'est vrai, mais à mon sens la plus fidèle à l'esprit et au souffle du poème, tout en conservant un nombre impressionnant d'éléments originaux dans un contexte pertinent, là où Beowulf (2007) ressemble un peu trop à un mashup entre le nanar de 99 et Beowulf & Grendel, tout en ajoutant de nouvelles trahisons complètes par-dessus.
Le point bande-originale
Le Treizième Guerrier avait eu droit au compositeur de La Momie, Beowulf (2007) aura l'honneur d'être mis en musique par le compositeur du Retour de la Momie. C'est une BO qui, de prime abord, peut sembler un peu monochromatique, en mode bourrin, mais il y a plusieurs thèmes et leitmotifs qui s'entrecroisent plus subtilement qu'il n'y paraît, et même deux chansons intégrées au film puisque chantées par Wealhtheow. L'introduction avec des notes de synthé bien grasses et d'accords de guitare électrique peut déconcerter, mais le reste de la BO est dans sa globalité plus "classique", essentiellement orchestrale avec des chœurs qui vont bien. Pourquoi ces quelques passages qui détonnent clairement, dans ce cas ? J'y vois la note d'intention du film : mélanger les technologies modernes, même si elles sont très "dans ta face" avec celles plus traditionnelles. C'est ce que fait Zemeckis, et c'est la couleur annoncée par l'introduction musicale. Après, on est loin de la richesse instrumentale et thématique d'un Retour de la Momie, ni de son souffle épique, mais je trouve cette composition de Silvestri moins épuisante que celle (très bonne au demeurant) qu'il composa pour Van Helsing, plus équilibrée à l'écoute, mais c'est sans doute une question de goût. C'est bourrin quand il faut, tout en sachant prendre le temps de respirer, à l'image du film.


























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