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dimanche 16 août 2026

Les pierres de Sigurd Pt. 2 (Ockelbo & Årsunda) : sur les sentiers de Heldenzeit

Lors de mon petit périple autour du Mälaren, en 2024, afin de rencontrer Sigurd là où il se trouve, gravé sur diverses pierres runiques, j'en avais omises plusieurs, notamment deux chouettes, car elles étaient bien trop excentrées et nécessitaient un autre voyage. Et bien c'est chose faite !

Un Florent heureux pour l'échelle.

Après un long bus de nuit de Malmö jusqu'à Gävle, j'ai remonté le sentier de Heldenzeit plus au nord avec un bus local jusqu'à Ockelbo. Là, érigée comme un monument aux morts moderne, entourée de fleurs et face à l'église, se trouve la pierre d'Ockelbo, ou plutôt, sa réplique.


En effet, après avoir été "sauvée" en 1830 des fondations de l'église où elle avait été maçonnée (un sort commun pour ce genre de pierre, j'en parlais ici), et ce afin d'être mise à l'abri à l'intérieur de l'édifice, la pierre fut... détruite dans l'incendie de l'église en 1904. Cruelle ironie du sort... Grâce à des dessins détaillées, la pierre a toutefois été reconstituée en 1932 :

L'inscription, comme pour toutes les pierres de Sigurd, n'a rien à voir avec Sigurd ou les Völsungs, il s'agit en vérité d'un texte runique des plus classiques : "Blesa a érigé ces monuments de pierre en mémoire de son fils Svarthǫfði. Friðelfr était sa mère."

La pierre de Drävle, pour comparer

Je vais décrire les éléments qu'on peut reconnaître, mais en partant du principe que vous avez déjà lu mon article précédents sur les pierres de Västerljung, Ramsund, Gök et Drävle. 

On y trouve une composition similaire à la pierre de Drävle, justement, avec l'arbre central, Sigurd au sommet, et des figures sur les côtés, bien plus élaborées ici, mais il faut dire que la pierre est bien plus large aussi. 

Sur la pierre de Drävle, l'arbre est beaucoup moins clairement défini, il ressemble à un genre de nœud autour d'un anneau (qui a été interprété comme une croix, je vous laisse juges) avec des branches, tandis qu'ici, on a un beau tronc bien net (motif qu'on retrouvera sur la pierre suivante). Notez qu'un coq semble se tenir perché dessus, comme sur le grand arbre de la tapisserie d'Överhögdal, il serait donc tentant d'identifier cet arbre comme Yggdrasil. 

Néanmoins, comme il est difficile de reconnaître véritablement de quelle espèce d'oiseau il s'agit, il est fort probable que cela représente tout simplement la mésange que Sigurd comprend dès qu'il goûte au sang de dragon et qui l'avertit de la trahison de Regin, motif très prisé des pierres de Sigurd, même si le "modèle Ramsund" tout comme les panneaux d'église font le choix de montrer plusieurs oiseaux, comme c'est le cas dans la légende. Ou bien l'artiste souhaitait-il évoquer les deux en même temps ?

Le "peut-être Yggdrasil" de la tapisserie d'Överhögdal. Pas l'original, malheureusement, pour ça il faudrait faire un voyage beaucoup plus long et beaucoup plus au nord de la Suède (c'est sur ma liste, bien sûr), mais le musée d'histoire de Stockholm offre un aperçu qui m'arrange bien.

Au-dessus, un cheval tire un chariot, difficile d'être certain mais compte-tenu du contexte, il tire sans doute le trésor. Les autres pierres (ainsi que les panneaux d'église qu'on a vu à Oslo) représentent souvent Grani avec une cassette d'or sur le dos, comme dans les sagas, mais les sources évoquent également comment le trésor est transporté en lieu sûr par chariots entiers (le Nibelungenlied remportant la palme de l'hyperbole, comme souvent, avec ses centaines de chariots à quatre roues - pas des carrioles ! - tirés par des bœufs, et qui doivent tout de même se taper des allers-retours. On passe d'un trésor qui se porte à dos d'un seul cheval à la piscine à pièces d'or de l'oncle Picsou, c'est beau le téléphone alaman).

Encore au-dessus, on discerne de Sigurd son pied et ses mains tenant le pommeau de l'épée Gram pour transpercer Fafnir par dessous. Là encore, la pierre de Drävle permet de confirmer ce que l'on voit. D'ailleurs, celle-ci comptait deux autres figures, l'une tenant une corne, l'autre un anneau, et elles sont également présentes sur la pierre d'Ockelbo. 

La corne pourrait évoquer la potion d'oubli, mais la manière de représenter cette femme tenant une corne est typique des représentations de valkyries ailleurs, et pourrait donc être Sigrdrifa/Brynhild, ce que semble confirmer le dindon pardon, l'autruche, pardon, le cygne (?) qui se tient derrière elle, indiquant potentiellement son statut de femme cygne et pas simplement de femme noble jouant son rôle d'échanson. Une autre pierre, dont il ne reste presque rien hormis un dessin, a un motif très similaire que le dessinateur a choisi de clairement faire représenter un coq. Si c'est le cas, je ne vois pas le rapport. 
 
Il faut également préciser que les fragments de l'Edda Poétique laissent entendre que le motif du philtre d'oubli n'existait probablement pas à l'origine de la légende, il n'est donc pas certain que le graveur le connaissait.
 
Quant à l'anneau que tient le bonhomme, c'est bien l'anneau maudit d'Andvari. 

En revanche, Ockelbo apporte plus de détails, comme ces deux personnages jouant au tafl, un jeu de plateau. Ce pourrait être Regin tenant son rôle de tuteur auprès de Sigurd, en lui enseignant entre autres choses "les sports, les runes, et les jeux de plateau, ainsi que plusieurs langues" (cf Völsunga Saga). D'ailleurs, la figure avec la corne est sensiblement plus grande que l'autre, comme pour marquer le fait qu'un adulte joue contre un enfant. C'est pour le compte de Regin que Sigurd tue Fafnir, avant de retourner son épée contre son tuteur qui s'apprêtait à le trahir. Ces détails finaux sont absents ici, mais présents sur les pierres de Ramsund et Gök.

Bon, par contre le cheval qui tient l'anneau à droite... je sèche. Sa croupe semble porter une cassette à la manière des représentations habituelles de Grani, mais sans queue ? Et pourquoi aurait-il l'anneau à sa patte ? Bref, je suis perplexe, n'hésitez pas à éclairer ma lanterne en commentaire.

(J'ouvre une parenthèse car il me faut avouer qu'une partie de moi aimerait que ce soit pour symboliser la boucle d'or que Norna Gest récupère après que les harnais de Grani se soit brisé et que Sigurd lui autorise à garder pour lui dans le Þáttr de Norna Gest, mais... c'est hautement improbable. Le Þáttr est bien plus tardif que la version de la légende qui a inspiré ces graveurs. Si pour Heldenzeit, puiser dans toutes les sources en les mettant toutes sur le même plan n'est pas un problème, dans la réalité il ne faut pas oublier que toutes ces légendes et toutes leurs versions n'existent pas simultanément, comme elles le font pour nous. Il y a fort à parier que pour les contemporains de ces artistes, Norna Gest n'existait pas encore. Il faut donc interpréter au mieux sur la base de ce que nous savons que ces gens connaissaient, tout en se rappelant qu'il ne nous reste qu'un aperçu, parfois limité, de ces connaissances et croyances. Autrement dit, ce n'est pas aussi facile que cela d'interpréter des dessins qui on mille ans. Sinon, l'eau mouille, le saviez-vous?)

On a donc une pierre très similaire à Drävle, en plus grand donc plus riche de scénettes, comme si on venait de découvrir un nouveau motif. De la même manière que Gök est une copie maladroite de Ramsund, ici il y a clairement eu de l'inspiration tirée d'un modèle, et cela se confirme avec la pierre suivante, un peu plus au sud à Årsunda.

Une pierre plus modeste, conservée elle aussi dans une église (on lui souhaite un sort meilleur). D'ailleurs, l'église n'est pas simplement ouverte au public, il faut appeler la gardienne pour qu'elle vous ouvre... si elle est dans le coin. Il faut dire qu'en plus de cette pierre runique l'église contient deux crucifix du XIIIè et XIVè siècle ainsi qu'un retable médiéval, on n'est donc jamais trop prudent.

La pierre de Sigurd suit exactement le même modèle dont on vient de dresser les contours, mais on remarque que le tronc de l'arbre porte une croix, cette fois sans confusion possible, et que le coq a disparu : le sculpteur s'est assuré qu'on ne puisse plus voir Yggdrasil dans son œuvre. C'est la plus remarquable des variations sur cette version, car autrement la pierre est beaucoup plus sobre : la figure tenant l'anneau est toujours là, mais plus de valkyries (c'est raccord avec les choix du sculpteur), seulement Sigurd au sommet plantant Fafnir par dessous. On est vraiment au plus simple de ce modèle.

Notons que la pierre d'Årsunda copie sans doute Ockelbo plutôt que Drävle. La preuve ?  En plus de copier son arbre central, elle représente Fafnir... avec des pattes, comme à Ockelbo, mais pas à Drävle, ni les autres pierres que je vous ai présenté, d'ailleurs, et ce n'est pas surprenant, car dans la Völsunga Saga et l'Edda Poétique (soit la version de l'histoire que ces graveurs connaissaient), Fafnir n'a ni pattes, ni ailes. C'est littéralement un serpent géant qui rampe comme un serpent.

La présence de croix sur beaucoup de ces pierres est fascinante. La légende de Sigurd a été totalement acceptée et conservée dans l'imaginaire scandinave christianisé : croix sur les pierres runiques en Suède, scènes de la saga sur des panneaux d'église et fond baptismal représentant la mise à mort de Gunnar en Norvège, scènes de la saga sur des croix en pierre en Angleterre viking : les représentations picturales anciennes du héros et des moments forts de son histoire sont presque toujours colorés de christianisme ou sur des supports lié à son culte, d'une manière ou d'une autre, dans un syncrétisme curieux (la saga scandinave ne s'y prête pourtant pas particulièrement, Sigurd est un Völsung, descendant d'Odin, et ne se convertit pas à la fin). Sans parler, évidemment, de l'influence chrétienne inévitable sur les versions scandinaves ultérieures (folkeviser, chants féringiens) et sur la tradition continentale, Nibelungenlied en tête.

Le texte runique est très abîmé et il manque littéralement la moitié, mais il semble qu'Ǫnundr ait dressé ce monument en mémoire de Þorgeirr, son frère et Guðelfr, sa mère, et en mémoire d'Ásbjörn.

 

 
Même si ce n'est pas aussi évident que sur d'autres pierres, on dirait bien que le personnage étire son pouce, on retrouverait donc le motif de Sigurd portant le pouce à sa bouche après s'être brûlé sur le cœur rôti de Fafnir. C'est un motif récurent des pierres de Sigurd, en Suède comme en Angleterre, et même sur les panneaux d'église norvégienne exposés à Oslo. Malheureusement, le niveau de détail étant ce qu'il est, c'est peut-être moi qui extrapole. D'habitude, il porte le pouce à sa bouche, il n'y a aucun doute possible, tandis qu'ici le geste est plutôt suggéré. En regardant bien la figure de Ockelbo, elle semble également étirer son pouce :


On pourrait croire qu'il "s'accroche" à la racine, mais la comparaison avec Årsunda suggère que c'est une coïncidence et que le pouce est censé être dressé.

Sur la pierre de Drävle aussi on met le pouce en évidence, clairement les trois pierres suivent le même modèle.

C'est tout de même beaucoup plus évident à Ramsund. Mais c'est un énorme rocher aussi, pas une petite pierre.

En vérité, je n'ai pas encore vu *toutes* les pierres de Sigurd de Suède. Il y en a une rigolote à Ramsjö que j'ai du zapper alors que j'étais tout près, car j'ai dû choisir entre elle et la pierre runique d'Altuna représentant Thor pêchant le serpent géant Jormungandr. Je dis rigolote, car c'est une copie très maladroite de Drävle, par un graveur qui ne connaissait pas les runes et a donc écrit... n'importe quoi. J'irai peut-être la voir un jour, mais entre ça et Thor, j'ai choisi. Il y a également une autre pierre que j'ai choisi de ne pas m'y visiter, et ce pour plusieurs raisons.

Le Thor qui pêche, le voici pour la frime.

Déjà, il n'en reste presque rien, un morceau de la base, et bien qu'il subsiste un dessin du morceau central, aucun effort de reconstitution n'a été entrepris. De toute façon, il manque la partie supérieure sous quelque forme que ce soit. Ensuite, tout le monde n'est pas d'accord pour la classifier de pierre de Sigurd, aucun motif du dessin n'est concluant, même s'il ressemble aux autres pierres avec l'arbre central et un personnage qui porterait peut-être un anneau, mais sans la partie supérieure, point de Sigurd, et le fragment de pierre qui reste n'offre rien à voir ou presque (ah si, le fameux coq, que je trouve un peu trop bien fait comparé au reste, et que je suspecte être une interprétation du dessinateur face au "dindon" original). On peut affirmer qu'elle ressemble beaucoup à une pierre de Sigurd, mais on ne peut l'affirmer franchement.

Enfin, je suis à pied, donc je dois voyager d'un point à un autre en bus et en train, ce qui prend beaucoup de temps lorsque les endroits en question sont mal desservis au milieu de nulle part (l'avantage de voyager lentement c'est que je profite bien des paysages que je traverse). Voir une pierre plutôt qu'une autre c'est potentiellement plusieurs heures en plus sur l'emploi du temps. Pour toutes ces raisons, j'ai fait 'impasse sur la pierre d'Österfärnebo, et sur Ramsjö, même si je pense que j'irai voir cette dernière un jour.

Avec ce petit périple, j'ai pu visiter les deux pierres de Sigurd situées les plus au nord, les plus excentrées de tous les autres sites intéressants, et j'en ai profité pour voir plein d'autres choses, y compris un autre site des sentiers de la Heldenzeit... un article bientôt !

(ce suspense intenable)

(sauf si vous me suivez sur Instagram et Facebook) 

dimanche 26 juillet 2026

Peut-on vraiment se fier aux traductions des sources ? - Respecter, adapter, trahir pt. 5

Initialement pensé comme une série de vlogs pour tester un nouveau format, le sujet du jour sera un mélange bâtard de vlogs et d'un blog, cette expérience se concluant en désastre car demandant beaucoup trop de temps et d'énergie pour un résultat sans appel (personne ne regarde). Je n'ai par conséquent pas conclu la série pour consacrer plus de temps au roman.

Oui, je sais, je vous le vend bien, le billet du jour, mais la vérité c'est que je ne m'attends même pas à mieux ici ! C'est uniquement par acquis de conscience et pour ne "pas gâcher", si on peut dire, que je vais tout rassembler ici et conclure.

Commençons donc par ces fameux vlogs, puis bouclons au mieux :






Les traductions de sources, comme toutes les traductions, sont donc affaire de choix et de compromis qui n'enlèvent rien, du moins pas nécessairement, aux compétences des traducteurs/trices. Au contraire, on a vu que certains choix démontrent une grande compréhension de la source, même lorsque cela semble trahir celle-ci.

Cela signifie toutefois que toute traduction doit être ouverte au débat. Il n'y a qu'à voir la réception... polarisée, c'est peu de le dire... reçue par la nouvelle traduction de l'Odyssée par Emily Wilson (qui a inspiré le film The Odyssey de Christopher Nolan), et ses choix radicaux par rapport à ses prédécesseurs. Comme on l'a vu avec le Kalevala traduit par Rebourcet, un choix radical n'est pas nécessairement mauvais en soi, tant qu'il se justifie.

La traduction de Wilson a essentiellement provoqué des critiques sur son biais idéologique, accusée d'être féministe, voire "woke". Et c'est très bien de se pencher sur ce biais potentiel, tant que l'on oublie pas que les traductions des années 50 et avant ne sont pas moins biaisées idéologiquement que celle d'une femme juste parce qu'elles étaient jusqu'ici toutes rédigées par des messieurs, issus de certains milieux, etc..

Le contexte de publication d'une traduction est donc évidemment à prendre en compte pour bien appréhender sa fiabilité : qui l'a produite ? Quand ? Où ? Vous ne lisez pas une traduction/réécriture de Biterolf und Dietleib par Felix Dahn sans rester un minimum sur vos gardes, n'est-ce pas !

Nous avons également vu que les sources elles-même sont souvent des traductions et adaptations plus ou moins fidèles, et les manuscrits ayant survécu au temps contiennent déjà des variations, fautes de copistes ou choix délibérés, d'un exemplaire à l'autre. Cela oblige forcément à trancher en faveur des uns ou des autres.

Se pose donc la question : finalement, ne vaut-il pas mieux avoir plein de manuscrits avec des variations et des sources parallèles avec lesquelles comparer le récit, comme le Nibelungenlied avec la Völsunga Saga, la Þidrekssaga, etc.,  plutôt qu'une seule copie et aucun texte parallèle auquel le comparer, comme Beowulf ? Nous ne saurons jamais si ce manuscrit est lui-même fiable vis à vis de la légende de Beowulf lui-même, telle qu'on la racontait autrefois, de fait le manque d'alternative nous oblige à accepter ce texte unique sans réserve. 

Pourtant, si on regarde les héros périphériques du poème, on voit des disparités. Certains détails dans Beowulf concernant d'autres légendes, par exemple celle des Völsungs, ne sont pas cohérents avec ce qu'on sait par la Völsunga saga ou l'Edda Poétique.

Alors, fiable ou pas fiable ?

Enfin, c'est parfois l'éditeur qui dicte sa loi, comme lorsque les traductions sont abrégées. Au regard de notre question du jour, une traduction abrégée reste-t-elle fiable ? Ça dépend. Pour moi, pour Heldenzeit, je n'aime pas l'idée qu'il me manque des détails, qui plus est sur la base de l'avis d'un autre concernant ce qui est important ou non. D'autant plus que mon projet est fondamentalement basé sur la comparaison de sources, or l'intertextualité se niche souvent dans ces détails, ce qui revient ailleurs, ce qui diffère, etc.. 

Le problème, c'est que plus on remonte dans le temps, plus on augmente le risque de tomber sur des traductions abrégées... qui ne s'assument pas comme telles. Beaucoup de vieilles traductions ne trouvaient pas nécessaire de prévenir que le texte était abrégé, ça faisait tellement partie des pratiques courantes que tous les éditeurs ne s’embarrassaient pas d'une mention. 

Là, c'est traître, car on croit avoir tout lu et appréhendé toute la source, notre garde est baissée, et de fait, notre analyse faussée. Mais ça rejoint ce que je vlogais au sujet des vieilles sources et de leur rigueur aléatoire.

Alors voilà, les traductions dénaturent et trahissent inévitablement les sources. On peut seulement tenter de se rapprocher au plus des sources, pour en retranscrire le sens, le rythme, le style, l'émotion... et c'est pourquoi je recommande de lire différentes traductions d'une même source, si possible, ainsi que de compléter par des sources secondaires. Croisez vos sources, c'est le mieux qu'on puisse faire, en toutes circonstances, d'ailleurs.

Si vous lisez en plusieurs langues, c'est l'idéal, car les besoins linguistiques de différentes langues ainsi que les sensibilités culturelles variables font souvent ressortir autre chose à chaque traduction. Mais plusieurs traductions en français font déjà l'affaire, comme on l'a vu avec le Kalevala. Cela peut permettre d'affiner sa compréhension de passages donnés : en comparant les choix de traducteurs divers et variés, on devine mieux les contours du sens original, au-delà du mot-à-mot. Un peu comme le stacking en photographie, finalement.

À défaut de pouvoir lire les sources dans le texte, les traductions sont un moindre mal, un compromis acceptable, à condition d'en comprendre les limitations et les angles morts.

Et je suis éternellement reconnaissant aux érudits qui ont passé des carrières entières à traduire pour moi (et les autres, évidemment) ce que je n'aurais autrement jamais pu savourer dans le texte, contraint à la sècheresse des résumés plus ou moins détaillés. Heldenzeit n'existerait tout simplement pas sans ces traductions, vieillottes comme modernes. 

Alors, les traductions de sources sont-elles fiables ?

Non. 

Sont-elles essentielles ? Indubitablement.

mercredi 22 juillet 2026

Les fils de Ragnar à Vitaby : sur les sentiers de la Heldenzeit

Vallabacken, Suède.

Dans la Saga de Ragnar aux braies velues et le Dit des fils de Ragnar, la progéniture du fameux héros commence sa carrière sur les chapeaux de roues puisque leur premier raid est très fructueux. Dans le Dit, Ivar et ses frères Björn, Hvitserk, Sigurd et Rögnvald (dans la saga, le petit Sigurd n'ayant alors que trois ans reste auprès de leur mère Áslaug) soumettent la Sélande, le sud de la Suède, ainsi que les îles d'Öland et du Gotland (qui devraient déjà être aux mains de leur père, mais c'est un autre problème sur lequel je reviendrai dans un article au sujet de Ragnar, sa dynastie, et leur incapacité chronique à apporter de la stabilité à leur royaume).

Dans la saga, c'est même plus précis encore : ils écrasent une place forte qui a jusqu'ici toujours résisté aux sièges et attaques de leur père - et du premier coup, eux, ils parviennent à s'en saisir ! C'est un endroit où, nous dit-on, les habitants vénèrent deux vaches sacrées, et ce lieu s'appelle Hvitbær. La recherche a beaucoup glosé sur la véridicité de ce toponyme. Endroit réel ou simple invention légendaire ? La saga ajoute que c'est à Hvitbær que tombe Rögnvald, le fils de Ragnar dont vous n'avez jamais entendu parler car il n'est pas dans la série télé. Mais elle ajoute que l'adolescent y est enterré dans le Gnipafjord, qui serait implicitement tout proche, voire même : Hvitbær pourrait s'y trouver. Ce sont les seuls indices que l'on a.*

Deux villes encore en existence aujourd'hui sont considérées comme des potentielles candidates à une localisation de Hvitbær : Whitby, en Angleterre, et Vitaby, en Scanie. Aucune n'a de fjord à proximité (ça commence mal).

Mais alors, est-ce qu'il y a autre chose, à part l’étymologie, qui pourrait appuyer ces hypothèses ? Concernant Whitby, elle a un passé viking du temps du Danelaw, quant à Vitaby, elle est en plein cœur du territoire viking original. 

Vitaby se trouve à l'Est de la Scanie, proche de la côte (vers Kivik, où se trouvent les sites funéraires de l'âge du bronze dont j'ai récemment parlé sur mes réseaux), et si elle est bel et bien "au sud de la Suède" aujourd'hui, ce n'est pas ce qu'entendait le poète de la saga (plutôt le Småland et le Halland, la Scanie étant considérée dans les sagas comme sa propre entité, ou bien carrément danoise). Cela dit, toutes les sources au sujet de Ragnar et de ses fils font de la Scanie une région en révolte constante qu'il faut mater et reconquérir, encore et encore. Cela colle assez bien avec cette première campagne telle que décrite par le Dit, qui ne sont que des territoires à mater, pas de nouvelles terres à conquérir. Et si vous dessinez une grosse banane partant de Sélande, englobant Öland, le "sud de la Suède" et Gotland, la Scanie est en plein dedans. D'ailleurs, une révolte scanienne à écraser sert de premier combat pour les fils de Ragnar dans la Geste des Danois (cf. plus bas)

L'emplacement de Vitaby est donc cohérent avec les sources, aussi bien géographiquement que thématiquement (une expédition punitive / de maintien de l'ordre).

Mais sur place, à Vitaby, que trouve-t-on pour soutenir tout ça ?

Et bien déjà il y a le cimetière de l'Âge du Fer de Grevlunda qui correspond à la période, confirmant l'existence d'une communauté conséquente à cet endroit précis. Mais surtout, il y a les restes d'une motte fortifiée ! Alors certes, elle est plus tardive de plusieurs siècles, mais on pense qu'elle a probablement été construite à l'emplacement d'une structure défensive de l'âge viking, qu'elle a donc complètement remplacée. 

 


Ainsi, Vitaby, à la période où est censée se dérouler cette aventure dans les sources, avait bien une ville ou un gros village fortifié, et se trouve "sur le chemin" des différentes étapes de la campagne décrite par le Dit. On peut donc, si on le souhaite (et en oubliant discrètement le Gnipafjord), imaginer que Hvitbær est Vitaby.

En tout cas, c'est le choix que j'ai fait pour Heldenzeit

En plus il y a des vaches ! 

*Dans la Geste des Danois, le premier combat impliquant les fils de Ragnar (en tout cas, ceux auxquels vous pensez) est assez différent, mais on retrouve à la fois le motif du Jutland et de la Scanie révoltés (et donc une cohérence de lieu), et celui d'un très jeune fils abattu, ici Siwardus (Sigurd) plutôt que Rögnvald, même s'il ne meurt pas. Enfin, il serait bel et bien mort, s'il n'avait pas été sauvé par l'intervention Deus ex machina (littéralement) d'Odin déguisé en guérisseur. Ce n'est d'ailleurs qu'après cet incident, et non dès la naissance, que Sigurd obtient son fameux "serpent dans l’œil", selon la Gesta Danorum.

Quant à Rögnvald, la saga de Ragnar aux braies velues est la seule à véritablement s'intéresser à sa mort. Les autres sources se contentent de dire (quand elles daignent le mentionner) qu'il a existé et qu'il est mort jeune, et donc sans rien accomplir qui vaille la peine qu'on en parle. Le Krákumál lâche bien son nom en passant mais semble suggérer une mort aux Hébrides, ou du moins qu'il périt lorsque Ragnar subit une défaite aux Hébrides, qu'il ait été avec ou qu'il s'agisse d'un marqueur temporel.

jeudi 2 juillet 2026

Le patrimoine culturel et historique (et des runes) [Vlog]

Aujourd'hui on va à Torna-Hällestad, en Scanie, pour voir des pierres runiques maçonnées dans une église médiévale, l'occasion de papoter un peu sur le concept de patrimoine historique et culturel. Un vlog à l'ancienne où j'en profite pour vous montrer des vieilles pierres (et un petit bonus pour boucler la boucle, à savoir Runstenskullen, à Lund) :



dimanche 21 juin 2026

La nuit la plus courte, sauf pour les Nibelungen (Vineta année 6)

Aujourd'hui, c'est le solstice d'été, la nuit la plus courte de l'année, Midsommar, ou pour les pieux parmi vous, Juhannus, la Saint-Jean. Mais pour moi, c'est également l'anniversaire de mes projets d'écriture. 
 
Si commencer la rédaction de Pax Europæ ce jour-là fut une coïncidence, ce fut une démarche totalement consciente pour Heldenzeit. C'est un jalon important de l'année à mes yeux, sous l'égide duquel je souhaitais placer le projet, il y a désormais six ans de cela. Et oui, je commençais à écrire le projet en 2020, le temps file...
 
Mais alors, puisque j'en parle, vous vous demandez sans doute si cette fête joue un rôle quelconque dans les sources, et par extension, mon manuscrit (oui, je me sers de l'occasion pour parler des sources, comme d'habitude, alors faites un effort, c'est ma meilleure transition). Est-ce que cette date est symbolique, ou bien a-t-elle seulement été mentionnée ?
 
Il y a finalement assez peu de dates clairement données dans les sources d'Heldenzeit (je vais me concentrer sur celles-ci, pas toutes les sagas et gestes, sinon je n'en finirais pas). 

Les poètes vont parler des règnes (ça donne au moins une fourchette temporelle, encore que ce sont généralement des règnes légendaires, loin de toute réalité chronologique), mais aussi des saisons, soit été ou hiver, puisque pendant longtemps l'espace germanique ne connaissait que deux saisons, raison pour laquelle le solstice d'été est toujours appelé midsommar en suédois ou midsummer en anglais, la mi-été, alors que dans nos calendriers modernes, c'est la date où on bascule du printemps à l'été. La saison est importante dans le récit puisque différentes activités, et donc éléments d'intrigue propres à la période de l'année : l'été étant propice aux campagnes militaires, aux expéditions, tandis que l'hiver le drama est au pays, plutôt "familial" et interne.
 
Le moment de la journée (jour, nuit, matin, soir) est également assez commun, et éventuellement, on nous informe si c'est dimanche et qu'il faut aller à la messe, comme lors de la querelle entre Kriemhilde et Brunhilde sur le parvis de la cathédrale de Worms dans le Nibelungenlied, puis la messe hyper tendue qui s'en suit après les terribles révélations.

Mais occasionnellement, on a droit à une date plus précise grâce à des fêtes, chrétiennes ou païennes, par exemple Yule  (Noël, donc autour du solstice d'hiver), lorsque Norna Gest se présente à la cour du roi Olaf Tryggvason et y raconte sa vie (OK, dis comme ça ce n'est pas hyper intéressant mais c'est mon récit cadre) (il est super mon récit cadre, je vous le jure). 
 
Il y a également la Pentecôte, qui revient à deux reprises dans le Nibelungenlied : d'abord comme jour de la victoire contre les Saxons, puis comme celui du mariage de Kriemhilde (avec Etzel), ou plus exactement, la première fois qu'ils partagent leur couche. 
 
Si du côté de Dietrich de Bern, c'est Pâques qui est mis à l'honneur, puisqu'elle est mentionnée à plusieurs reprises  (dans la Fuite de Dietrich ou encore la Rabenschlacht), la fête ne sert cependant pas à donner la date, mais comme allégorie afin d'exprimer le deuil du héros.
 
Dans mon récit j'incorpore une légende du XIIe siècle rapportée par Claude Lecouteux dans sa traduction de la Þidrekssaga, et qui est liée à la ville de Ravenne. Cette légende étiologique explique le nom de la cité par un événement particulier impliquant d'immenses nuées de corbeaux et ayant lieu à la St Apollinaire (le premier évêque de Ravenne et martyr chrétien), c'est à dire le 20 juillet. J'utilise cette date pour faire coïncider cet événement prodigieux annuel avec la fameuse bataille de Ravenne légendaire, la Rabenschlacht, qui n'est pas datée dans les sources. En revanche, la bataille historique qui l'a inspirée a bien eu lieu en juillet 491. Cela tombe décidément fort bien.
 
Enfin, il y a... le solstice d'été. Oui, il est bien présent ! Et en deux occasions, même ! 
 
D'abord, le poète de la Chanson des Nibelungen nous dit que c'est au solstice d'été que le roi Sigmund organise une grande fête pour son fils Siegfried qui est fait chevalier, armé et équipé comme tel avec toute une cohorte à son service, avant qu'il ne parte à l'aventure au pays des Burgondes. C'est un moment de joie et de célébration pour tous, un moment à l'image du héros : solaire. Nous sommes alors que dans la seconde âventiure, vraiment au tout début du récit.

Cependant, la nuit la plus courte de l'année revient beaucoup plus tard, à l'âventiure XXIII, soit dans le dernier quart du poème, et cette fois on n'est plus là pour rigoler. Car c'est afin de célébrer le solstice (en tout cas de participer à un "festival" à cette date) que Kriemhilde invite ses frères à la cour d'Etzel, son nouveau mari. Bien sûr, c'est un faux prétexte pour les attirer dans son piège et accomplir sa vengeance contre eux, les meurtriers de son premier époux, Siegfried.
 
La Þidrekssaga ne parle que d'une "fête amicale", mais sur la route qui les mène à Gran, les Burgondes se tapent du gros vent et beaucoup de pluie. Si ça, ça n'est pas implicitement Juhannus, je ne sais pas ce qu'il vous faut, hihi (la météo du solstice en Finlande, c'est toujours un grand moment d'incertitude. Mais c'est grillades garanties même s'il pleut).
 
Le bain de sang final de la légende a donc lieu lors de la nuit la plus courte de l'année, s'il faut en croire le Nibelungenlied. D'ailleurs, n'est-il pas parfaitement adapté aux circonstances que tout ce beau monde périsse alors que brûle la halle d'Etzelburg ? Après tout, le solstice d'été se fête souvent par de grands feux de joie ! Bon, j'aime autant vous dire que pour les Huns, les Burgondes et les Goths qui s'étripent par centaines, on n'est pas là pour danser autour de l'arbre de mai : cette nuit la plus courte ne dure que quelques heures, ressenti : interminable.

Après la nuit de carnage, les survivants retournent à leurs domaines, mais les pertes sont colossales et les royaumes de Brunhilde ou Dietrich sont condamnés à péricliter. Le Bernois rentre au pays mais a perdu tous ses amis, Hildebrand doit affronter son fils en chemin et, malheureusement, le tuer. L'époque s'assombrit, et l'âge héroïque décline, tout comme le jour lui-même après le solstice.

Grosse ambiance ! 

Pourtant, en ce Midsommar 2026, les choses ne vont pas si mal pour Heldenzeit : le projet avance bien, j'ai entamé le dernier arc narratif, et on se rapproche à bon pas d'un bouclage du premier jet. Je suis très, très content du résultat jusqu'ici. Des années à ruminer le projet, six années de rédaction, et la satisfaction de concrétiser mon ambition comme je l'envisageais.

Alors bon, c'est pas encore fini, mais avec 627 pages A4 rédigées, je ne boude pas mon plaisir. Cela fait une moyenne de 110 pages par an, un rythme assez lent, mais seulement si l'on ne prend pas en compte les innombrables lectures préparatoires qui auront été nécessaires. J'ai rempli tout un carnet de mes notes en pattes de mouches, et bien entamé un second. Heldenzeit, c'est beaucoup, beaucoup de boulot en amont, mais franchement, quand je vois le résultat (même inachevé), je me dis que ça vaut le coup.

Voilà ! C'était ma manière à moi de marquer avec vous ce jalon de 6 années d'écriture du projet. J'espère pouvoir annoncer mieux que ça au prochain anniversaire, et si je conserve ce rythme, cela se pourrait fort bien ! Ne me reste plus qu'à vous souhaiter un très beau solstice d'été, til árs ok friđar !

Souvenir de Juhannus en Finlande, l'année ou Heldenzeit a germé dans mon esprit.

vendredi 29 mai 2026

Du nouveau pour la #TeamDietrich (Vlog)

Je me rend compte que j'ai posté ce vlog partout sauf sur le blog, et c'est bien dommage ! Je compte faire plus de vlogs à l'avenir histoire de communiquer de façon plus dynamique, et puis ce serait un retour à une forme que j'ai pratiqué autrefois, c'est rigolo.

Bref, aujourd'hui (il y a un mois.....) je vous parlais d'une nouveauté qui met mon cœur en joie : une traduction (inespérée) en français moderne de sources continentales sur Dietrich ! 

mardi 13 janvier 2026

Die Nibelungen - Kampf der Königreiche (aka La Guerre des Royaumes) : la version longue de "Hagen"

En 2024 sortait au cinéma une adaptation très moderne de l'histoire des Nibelungen sous le titre de Hagen - Im Tal der Nibelungen, je vous en parlais ici. L'équipe du film avait alors annoncé qu'il s'agissait d'un projet exceptionnel : un film ET une minisérie tournés en même temps, afin d'offrir deux points de vue à une même histoire. Le film sorti, j'attendais la série et... rien. Pas de nouvelles, pas de mises à jours, jusqu'à ce qu'enfin les six épisodes débarquent en grandes pompes pratiquement par surprise sur RTL+ (un service de streaming allemand) en novembre 2025. Et puis, fort heureusement pour moi, elle déboula également sur la plateforme de streaming SVT Play, le service public suédois, à la toute fin décembre, ce qui me permit donc d'y jeter un œil attentif.

Car si vous avez lu mon article au sujet du film Hagen, vous savez qu'il me restait plusieurs questions sans réponses, de nombreuses incertitudes et critiques que j'avais néanmoins suspendues, en attendant le visionnage de la série. En effet, celle-ci devait développer le contexte, ou plutôt les contextes, remplir les trous et compléter l'intrigue, montrer d'autres points de vue, avec des scènes alternatives tournées sous d'autres angles et tout. Forcément, ça m'intriguait, et j'avais bien dit qu'il faudrait voir cette "version longue" avant de rendre un verdict. Or cette version je l'ai vue, et nous allons voir si elle tient ses promesses.

Déjà, avant de commencer à rentrer dans le détail, soyons clairs : cette version longue ne transforme pas radicalement le récit, et pratiquement toutes mes remarques au sujet du film sont toujours pertinentes ici. Aussi je ne compte pas m'étendre sur les costumes ridicules et les changements d'intrigue discutables, ni reprendre les éléments des sources qui ont été conservées etc., pour tout cela je considère que vous avez déjà lu mon article au sujet du film

Je ne reprendrais pas non plus le fil de l'intrigue, je l'ai déjà fait, et finalement il n'y a pas de grand changement dans le fil du récit. La série fait le choix de s'ouvrir d'une manière plus "cold open", ce qui m'a laissé croire de prime abord à un gros remontage audacieux, plein de flashbacks mélangeant totalement l'ordre des scènes pour leur donner un nouveau sens, moins chronologique peut-être, mais on revient finalement assez rapidement sur des rails similaires à ceux du film. Les changements sont en fin de compte bien moins dans le remontage que dans l'ajout de sous-intrigues, qui mettent en avant des éléments un peu délaissés comme les Anciens (les Alte Wesen, ou créatures anciennes), les Huns, ou encore... les méchants Romains.


Rome et les Huns

Oui, oui, les Romains ! J'avoue que je ne les avais pas vu venir, ceux-là, puisqu'ils sont totalement absents du film. Pas dans les franges, comme les Huns, non, non, totalement absents. Et c'est d'autant plus surprenant qu'ils ne se contentent pas d'apparaître par surprise dans la version longue : ils prennent un rôle important dans l'intrigue, y compris dans des scènes clefs où je ne les attendais pas. Il s'avère que depuis le début ils sont dans l'ombre et manigancent ! On apprend que, dans cette adaptation, la Burgondie a fait partie de l'Empire avant de s'en séparer et que les Romains aimeraient bien qu'ils redeviennent une province sous leur autorité (offrant à Gunther le titre de préfet qui ne vend pas du rêve au roi burgonde), se présentant en alliés face aux Huns, et puis en fait non ! Ils sont de mèche avec Etzel et ses hordes, qu'ils arment et payent pour affaiblir les royaumes germains, afin de faciliter leur "sauvetage" par Rome. Raclures 9000 donc.

 On apprend également que ceux qui ont massacré les gens de Hagen dans ses flashbacks, c'était eux ! L'identité des combattants était laissée à l'imagination du spectateur du film, on devinait que c'était les forces de Dankrat qui avait commis le massacre avant que le roi ne mente à Hagen pour jeter le blâme sur Fafnir. Mais en vrai c'était flou et incertain, une des mes questions sans réponses malgré un flashback récurent dans le métrage, grandement rallongé dans la série pour enfin révéler la vérité. 

Hagen comprend qui a vraiment massacré les siens autrefois.

D'ailleurs c'est seulement dans ce flashback rallongé qu'on voit une flotte romaine combattre, autrement, ils restent perpétuellement dans leurs tentes rouges à manigancer et envoyer leur allié Hun mourir pour eux et économiser leurs propres hommes (ce qui, en vrai, est très Romain historique). On a donc une nouvelle faction totalement nouvelle dans le récit, mais qui est le moteur des décisions prises par tous les rois, que ce soit Etzel, Dankrat puis son fils Gunther. Ils sont la menace qui plane au-dessus de toutes les factions, et ce sur toutes les générations de protagonistes. C'est plutôt cool, surtout quand on pense qu'il n'y en avait pas une trace dans le film, mais que ça s'intègre tout de même bien à ce que l'on savait déjà !


 
On voit même le Limes !

Alors j'avoue que lorsqu'on annonce un visiteur venu de Ravenne, et qu'on a commencé à évoquer les Romains, j'ai eu l'espoir fou de voir débarquer Ermrich lui-même, mais les scénaristes ont préféré faire de leur antagoniste en chef Flavius Aetius, une figure historique liée à Attila, ce qui est curieux quand le roi des Huns de la diégèse n'est pas Attila, mais bien son alter ego légendaire Etzel. 

L'Histoire plutôt que la légende 

Les scénaristes ont dû ressentir le besoin de nommer le "chef" des Romains sans savoir qu'il y en avait un dans les sources, Ermrich, et ont juste fait appel à l'Histoire en se croyant malins. Flavius Aetius défait effectivement les Burgondes du roi Gundahari avec des auxiliaires Huns (sans Attila), avant de retourner sa veste et poutrer les Huns avec l'aide des Visigoths aux champs Catalauniques, des événements qu'on considère souvent comme à l'origine du massacre des Burgondes et des Huns dans les sources légendaire. D'ailleurs, on explique aussi qu'Etzel a tué son frère, ce qui est "historique" et non pas légendaire, puisque dans la tradition continentale (la scandinave ne s'attarde pas trop sur ses frères), Etzel ne tue pas son frère Bloedelin, lequel participe à ses côtés au massacre des Burgondes. Bref, toute l'intrigue Huns/Romains se base sur l'Histoire avec un grand H, avec les manigances romaines jouant sur tous les tableaux avec les tribus "barbares", toujours à son avantage, et en vrai c'est cool, c'est le véritable contexte historique de ces légendes.

Tim Seyfi interprète Flavius Aetius.

Un effort sur les costumes pour faire romain tardif.

Vladimir Korneev a un peu plus de choses à jouer en tant qu'Etzel, cette fois, et c'est tant mieux.

 Pourquoi les scénaristes ont-ils fait le choix de se tourner vers l'Histoire, la vraie, pour développer le côté Hun et Romain, plutôt que de puiser dans le légendaire pourtant bien fourni ? Est-ce pour raconter "la vraie histoire derrière la légende" (tout en conservant le merveilleux, les nains, la magie et les dragons... ce qui n'a pas de sens...) ? Est-ce un travers déjà présent dans le roman qu'ils adaptent ? Toujours est-il que pour les amateurs de la matière de Germanie, quelle occasion manquée ! Bon, on aura eu vent de Ravenne, et c'est déjà ça. Mais quel dommage !

D'un point de vue historique, c'est donc parfaitement cohérent, mais vis à vis des sources, justement, c'est une idée bancale. Les Burgondes y sont assis le cul entre deux chaises, les Huns et les Romains, deux puissances rivales, parfois même en guerre ouverte. Voir Etzel en pion des Romains n'a aucun sens d'un point de vue légendaire, c'est même un contresens total. Et les Burgondes des sources ont bien fait partie d'un empire avant de s'en émanciper, mais... c'était les Huns, pas Rome. Dans les sources directement liées aux Burgondes/Nibelungen, la présence des Romains est réelle, néanmoins négligeable, essentiellement concentrée dans les sous-intrigues autour des personnages de Dietrich et Svanhilde, et donc cristallisé par un Suprême Connard : l'empereur Ermrich. Toutefois, l'antagonisme majeur, la menace qui plane, l'ancien occupant qui cherche à reprendre la main et lorgne sur le trésor, ce sont plutôt les Huns, ici renvoyés au statut de larbins, de pantins aux fils tirés par Aetius.


 Cela pourrait m'agacer, mais puisque la série, tout comme le film d'ailleurs, s'arrête à la mort de Siegfried, sans poursuivre sur le mariage entre Etzel et Kriemhilde, et le massacre final des Burgondes au palais des Huns, ça m'embête moins : Etzel n'a de toute façon pas le rôle complexe et crucial qu'il tient dans les légendes, alors pourquoi s'embêter à en faire plus qu'un pion ? Pourquoi ne pas faire référence à la figure historique qui l'a inspiré ? Je comprends d'autant mieux pourquoi les Huns étaient si effacés dans le film. 

Je trouve toutefois intéressant qu'Etzel finisse par rompre son allégeance avec Rome - ou plutôt Ravenne - lorsque débarquent les valkyries de Brynhilde et que ses armées se font soudain rouler dessus. L'échange de regard qu'on voit entre lui et la reine d'Isenstein m'a particulièrement interpelé, comme si au-delà de la terreur qu'elle lui inspire, il fallait y voir une sorte de reconnaissance. En effet, dans la tradition scandinave, Brynhilde est du même sang qu'Etzel (voire sa demi-sœur). Je doute que ce soit voulu par les créateurs de la série mais je l'ai interprété comme cela quand même. Sachant que dans les sources, Brynhilde ne mène pas de troupes au combat pour les Burgondes, et encore moins contre les Huns, tout ça, c'est sorti du chapeau.

Finalement, ce changement de focus embrassant un côté plus politique, plus jeux de pouvoirs entre factions, explique le titre de la série, La guerre des royaumes. Un titre initialement annoncé comme Nibelungen - la guerre des royaumes, et c'est toujours le cas sur la page dédiée sur SVT Play, pourtant dans le générique même de la série, le nom Nibelungen n'apparaît pas sur le carton titre ! 

 D'ailleurs, il est à peine prononcé dans la série. Je ne suis pas allé recompter dans le film, mais il me semble bien que les personnages prononcent moins souvent ce nom emblématique dans la version longue... un comble ! À croire que pour la série, le côté "vieillot"  et poussiéreux des Nibelungen (cf. les interviews promotionnelles des acteurs pour la sortie du long métrage) soit plus un encombrant boulet que l'argument de vente qu'il devrait être à l'international. Pourtant, la série ne sabre pas pour autant l'aspect merveilleux, bien au contraire !

Les Alte Wesen

Plutôt que Nibelungen, le film (et la série d'autant plus) préfère le termes d'Anciens, ou Êtres Anciens : les Alte Wesen. Cela est approprié puisque dans les sources, même lorsqu'on évoque les Nibelungen comme un peuple surnaturel et non les Burgondes, il s'agit d'un peuple de nains spécifiquement. Les Alte Wesen de cette adaptation regroupent tous les êtres fantastiques, des nixes aux dragons en passant par les nains, les nornes, les valkyries... avec les grands dragons au sommet de la hiérarchie. Pas de dieux, Odin n'a pas de lien avec les valkyries. Hagen mentionne bien une fois qu'elles emmènent les guerriers à la "halle des dieux" (que le sous-titre suédois traduit abusivement par "Valhall", d'ailleurs, ce que la VO ne dit pas, Hagen dit bien "Halle der Götter", soit une manière très vague et générique), mais c'est ce qu'il raconte à ses hommes... et c'est tout, rien d'autre dans le récit ou à l'écran ne va dans ce sens.

Nouvelle scène inédite où les protagonistes observent, en Islande, un étrange cortège de Wesen qui "quitte notre monde à jamais". Le plan est magnifique, le moment doux amer, et cela ne fonctionne que parce que l'intrigue sur leur extermination a été étoffée.

Les dieux sont donc toujours complètement absents, mais le monde grouille de créatures merveilleuses, bien plus que dans le film qui se concentrait sur Alberich et les valkyries. Dans cette version longue on a droit à des nixes, notamment, qui reprochent à Hagen de les avoir exterminés, une référence à la manière avec laquelle le borgne traite les nixes dont les prophéties ne lui conviennent pas dans les sources. Mieux encore, une scène fait directement écho à cela, remplaçant les esprits des eaux par une Norne lui prédisant la fin des Burgondes, qu'il tue pareillement. Et c'est génial ! Respect des sources !

Nouveau Wesen : une nixe avec ses branchies sur le flanc.

 
La Norne qui paiera sa prophétie à Hagen de sa vie.

On ne va pas se mentir, dès qu'on revient un peu aux sources, ça fait tout de suite vachement plaisir, même sans être 100% fidèle, ce n'est pas ce que je demande nécessairement... ça, par exemple, c'est malin !

À mon sens, tout ce qui a été rajouté autour de Hagen aurait dû se trouver dans le film soit disant de son point de vue...

... à part le nouveau personnage, une lieutenant Vandale qu'on lui colle et qui ne sert à rien, meurt à un tiers de la série sans rien apporter. J'avoue je n'ai pas compris l’intérêt, ça rajoute du temps sans aucune plus value à la narration... du temps qu'on aurait pu donner à d'autres plus nécessiteux, mais je vais y revenir.

J'ai dû chercher sur le net pour vous dire que Emma Preisendanz joue "Damira". Je n'ai rien contre elle ou son jeu d'actrice, malheureusement c'est son personnage qui est écrit de telle sorte qu'il ne sert à rien.

 Les Alte Wesen sont donc paradoxalement  plus mis en avant dans cette version (justifiant déjà plus les rajouts), l'ampleur de leur génocide soulignée, sans pour autant en faire d'innocentes victimes sans défense. La scène rajoutée où des sirènes amènent des hommes à se noyer, par exemple, rappelle que les Alte Wesen peuvent aussi se montrer dangereux :


Pourtant, ils vivaient autrefois en harmonie avec les humains, et le film n'a jamais vraiment expliqué pourquoi les Hommes ont rompu cette paix. La série nous donne l'explication, en tout cas en ce qui concerne les Burgondes, et ça a à voir avec un autre personnage beaucoup plus développé ici : la reine Ute.

Ute : une victime à l'origine du génocide des Alte Wesen 

Ute, l'épouse du roi Dankrat, la mère de Gunther, Kriemhilde, Giselher et Gernot. Ute, personnage secondaire, voire tertiaire du film, a non seulement droit à plus de background, mais en plus essentiel au destin des Alte Wesen, rien que ça ! Et accrochez-vous car en plus... ça a un vague lien avec les sources ! (Youhou!)

Dans cette version, Ute m'a d'abord surpris par des ajouts qui m'ont laissé... dubitatif. En effet, à deux reprises ses enfants vont venir la consulter pour interpréter leurs rêves (Kriemhilde d'abord, puis Gernot). Et à deux reprises elle les rembarre ! À sa fille elle rétorque que ce sont les enfants qui parle de leurs rêves, et à son fils qu'il doit se comporter en homme et ne pas accorder d'intérêt à ses songes. Or, l'interprétation des rêves est TURBONIBELUNGEN, c'est omniprésent dans toutes les traditions, et de nombreuses fois dans un même poème ! Balayer cela nonchalamment, surtout par Ute, c'était une trahison incompréhensible...

Gernot (Béla Gabor Lenz) n'est plus un figurant grâce à cette sous-intrigue et une nouvelle dynamique avec sa mère. Je serai curieux de voir ce qu'ils feraient de ce "nouveau" Gernot si une suite devait sortir, avec la vengeance de Kriemhilde etc.

Je suis content pour Jördis Triebel (Ute) que j'apprécie dans d'autres œuvres (notamment Dark et la Papesse Jeanne) et qui trouve ici un plus gros os à ronger, prenant pleinement sa place parmi le cast plutôt que d'être reléguée au second plan !

...sauf qu'en fait pas du tout. La reine connaît la valeur de rêve (on a répété plusieurs fois dans la série que les Wesen nous viennent en songes). Alors que sa santé mentale semble se dégrader depuis la mort de son époux Dankrat, on découvre que la reine a eu une aventure avec un roi (?) nixe, d'abord présenté comme un viol, une séduction magique (un thème récurent des sources), puis révélé comme un amour réciproque, causant l'ire de Dankrat et sa vengeance sur tous les Wesen. On apprend aussi, gros twist, que Gernot est le fils de cette créature, sa main est monstrueusement palmée et écaillée, raison pour laquelle il la dissimulait déjà dans le film sans qu'on explique l'importance de ce détail. Gernot est mort de honte et refuse cet héritage, brûlant la hutte où il fut conçu comme pour effacer toute trace de cet amour interdit. Ute, quant à elle, perd la raison de chagrin et se suicide en portant le collier représentant un dragon qu'elle tenait de son amant depuis longtemps massacré.

Alors là, quel twist ! Mais pas totalement sorti d'un chapeau, puisque dans la tradition scandinave, Hagen est le beau-frère des Burgondes, de la même mère, mais d'un père... différent. Un loup, parfois, mais plus souvent un alfe. Et si on suppose que ce fut un viol, ce n'est pas toujours certain. Cette adaptation ayant fait de Hagen un étranger, suivant la tradition continentale, elle bascule ces éléments de lore sur Gernot, qui n'a autrement pas grand chose à faire à ce stade de l'histoire. Et ça permet de lier les intrigues tirées des sources à celle du génocide wesen inventée pour l'occasion. Pas mal, pas mal du tout ! Le suicide de Ute n'a en revanche aucun fondement dans les sources, mais dans ce contexte, pourquoi pas.

Mention spéciale à Ute ruminant sa tristesse dans... le jardin de roses de Worms !! OUI ! On aperçoit le fameux Rosengarten zu Worms ! Le détail improbable... Dans les sources, il est associé à Kriemhilde qui s'y réfugie pour... ruminer sa tristesse (et organiser un tournoi mais c'est une autre histoire), et c'est son jardin qu'elle entretient elle-même. Dans cette nouvelle interprétation, c'est Dankrat qui l'a mis en place pour atténuer le chagrin de son épouse, mais on conserve l'imagerie de la roseraie en refuge de dame déprimée, et ça c'est Turbonibelungen. Quel pied !

 

Cela confirme et explique également la piètre opinion qu'a Siegfried de Dankrat et de son propre père, Sigmund, qui ont d'après ses dires beaucoup massacré côtes à côtes. Je croyais donc naïvement que la série allait bel et bien dissiper LE point d'interrogation du film, à savoir le traumatisme qui a fait de Siegfried l'épave émotionnelle qu'il est devenu...

La promesse non tenue au bout du compte, et l'échec de la série

Quedalle, ouais !

La série ne nous offre aucune explication, aucun éclaircissement. C'était pour moi le point le plus vital à expliquer dans une version longue et là-dessus, échec total. On a uniquement un peu plus de détails sur sa jeunesse :  enfant casse-couilles, son père l'envoie apprendre la discipline auprès d'un forgeron dont Siegfried s'emploiera à malmener les autres apprentis. Ces derniers essaient de le tuer une nuit, mais il les défonce et ils meurent. Après quoi, le forgeron cherche à se débarrasser de lui en l'envoyant dans la Vallée des Nibelungen où se trouve Fafnir et autres Wesen (le film se contentait de ne rapporter que la seconde partie). C'est peu ou prou la jeunesse du héros dans le Hürnen Seyfrid, j'avais déjà noté l'influence de cette source dans mon article sur le film. Très cool, donc, et ça confirme qu'il était déjà imprévisible et brutal très jeune (la série ajoute d'ailleurs plusieurs scènes le montrant beaucoup plus violent et incontrôlable encore que dans le film).

Mais comme rien d'autre ne nous est montré pour indiquer un traumatisme justifiant ses (nombreux) signes de stress post-traumatique, cette anecdote semble impliquer que son comportement de connard odieux... n'a pour source que son caractère de connard odieux. Ce que plein d'autres scènes contredisent ! 

Une en particulier promettait des réponses, celle où Siegfried raconte à Kriemhilde sa rencontre avec le majestueux Fafnir, et comment croiser son regard fut le plus beau jour de sa vie. "Pourquoi l'avoir tué alors ? demande-t-elle, et lui de répondre "tu ne devrais plus poser de questions !"

Ça m'avait fait l'effet d'un :


Et tout pareil, on n'aura jamais la réponse. Visiblement, la réponse de Siegfried, c'est celle des scénaristes aux spectateurs qui réfléchissent trop. Franchement, la Vandale de Hagen était indispensable, mais cette question cruciale, posée par les spectateurs mais aussi littéralement à l'écran par Kriemhilde, ne mérite pas de réponse dans une version longue de 6 X 45 minutes ? Vous êtes sérieux ?

D'ailleurs, puisqu'on parle de sidekicks inutiles, vous vous souvenez de la mystérieuse Team Siegfried, hétéroclite et cool, mais avec 0 background pour expliquer leur présence ?

Bah on en apprendra strictement rien de plus. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Pourquoi abandonnent-ils Siegfried lorsqu'il se marie (quel lien/serment les unissait que ce mariage ne rompe ?) ? OSEF. Sinon je vous ai dit que Hagen a une lieutenant Vandale qu'on avait jamais vue avant et ne sert littéralement à rien ? #gros_sel.

 Un peu comme ces guignols, là, quand j'y pense, comme quoi, il y a comme un fil rouge.

Pourtant, et c'est là que je ne comprends pas du tout ce qu'ils ont voulu faire, la version longue rajoute des éléments pour appuyer que Fafnir était le dernier grand dragon, et que ces derniers étaient les "rois" des Alte Wesen. Entre le pendentif que chérit Ute, la fresque murale chez les valkyries ou le dessin qu’aperçoit Hagen avant de rencontrer la Norne dans sa grotte, la série insiste lourdement sur le dragon, et son importance pour les créatures... comme pour mettre en place un enjeu vis à vis d'un développement autour de son meurtre par Siegfried, développement qui ne vient jamais. Pourquoi insister autant sur le dragon, si son rôle reste inchangé ? 

La sculpture murale en Isenstein.

Ma théorie sur le sujet

D'ailleurs, en voyant cette sculpture murale plutôt... sensuelle, dirons-nous, et étant donné le choix de la série de présenter non pas un, mais deux protagonistes à demi-Wesen (Hagen, comme dans le film, et Gernot en plus), j'ai commencé à me demander si l'on allait pas nous amener à apprendre que Fafnir était également le père de Siegfried, peut-être pas le fruit d'un amour, mais d'un viol, ou d'un amour que Siegfried n'accepterait pas, quoi qu'il en soit menant à une confrontation. Cela expliquerait son rapport amour-haine avec le dragon, et en plus ça ferait de Balmung, l'épée tirée dans cette version d'un os de Fafnir, littéralement la lame de son père... pas à son père, mais à base de son père. Fafnir aurait pu, avant de mourir, lui recommander de se baigner dans son sang, comme un dernier cadeau tragique à son fils, et toutes les scènes de Siegfried couvert de sang en hurlant prendraient alors un sens nouveau et bel et bien traumatique. Cela expliquerait également pourquoi les Wesen semblent vouloir l'accompagner ou ne rien lui faire, puisqu'il serait littéralement l'héritier du dragon par le sang, et pas seulement un guerrier terrifiant qui "porte sa peau", à Fafnir, or on sait que les dragons sont au sommet de leur hiérarchie.

Séduisant, cependant... ce n'est absolument pas dit, montré ni suggéré dans le film ou la série. Jamais Siegfried ne parle de son père d'une manière qui laisserait entendre qu'il ne soit pas son géniteur, il désigne toujours Sigmund, le roi de Xanten dont Siegfried porte la bague, celui qui a combattu avec Dankrat. D'après les éléments qu'on nous donne, Siegfried ne tombe sur Fafnir que par hasard lorsque son tuteur forgeron essaie de se débarrasser de lui en l'envoyant dans la Vallée des Nibelungen. Enfin, aucune prophétie ou révélation, cryptiques ou pas, délivrées par les alfes, Nornes et nixes n'y font la moindre allusion, se concentrant sur Hagen ou Gernot. Vraiment, cette version n'a rien à dire de plus sur Siegfried et Fafnir.

Ce n'est donc qu'une théorie qu'on peut s'imaginer si on a envie de se fouler plus que les scénaristes, et même si ça crée tout de même beaucoup de redondance avec Gernot, au moins ce serait une explication. 


Bref, si cette version longue parvient à rendre bien pus intéressante toute la famille royale burgonde, le conflit avec les Wesen et même l'intrigue pourtant déjà bien étoffée autour de Hagen, elle se plante lamentablement sur Siegfried, le personnage est le seul qui semble toujours incomplet et tronqué à la fin des six épisodes. Siegfried est le perso le plus bâclé, hallo, on est où là ? Alors oui, je sais, le roman dont sont adaptés le film et la série est lui-même centré sur Hagen, mais si on a trouvé le temps pour la Vandale de mes deux, on aurait pu s'occuper un peu de Siegfried, c'est pas comme s'il était à la fois un des principaux protagonistes ET antagonistes de cette version.

Faut-il voir la série ?

Si vous êtes curieux de cette adaptation et hésitez entre le film et la série, voyez la série, vous aurez la version la plus complète de l'histoire. Le côté coucherie et romance est dilué dans l'ensemble par le rajout d'intrigues de cour et de machinations politiques, ce qui n'est pas plus mal, mais ne vous attendez pas à des complots de haute volée non plus, ce n'est pas une des premières saisons de Game of Thrones (même si ça aimerait bien). La série conserve la plupart des défauts du film, et souffre des mêmes problèmes d'un point de vue strictement "adaptation" (comprenez : c'est une très médiocre adaptation), l'intrigue des Romains et des Huns enfonçant davantage le clou : on s'est éloigné encore un peu plus de la substance des sources en ne conservant des liens qu'en apparence, très superficiellement. Les Nibelungen ne sont finalement qu'un skin appliqué sur une série de Dark Fantasy à la GoT. C'était le cas du film, et ça reste le cas ici.

Cela étant dit, une fois qu'on a fait notre deuil d'une véritable adaptation et accepté cet état de fait, une fois qu'on prend le récit pour ce qu'il est et souhaite proposer, sans réfléchir aux sources, ça reste correct, et la série étoffe suffisamment certains angles morts pour divertir le grand public avec plus de satisfaction que le film. Néanmoins, il faut le dire, cette version aurait pu être vraiment pas mal, mais se prendre ainsi les pieds dans le tapis sur Siegfried me laisse franchement dubitatif. C'est la meilleure des deux versions, mais elle n'est toujours pas complète.

Le point bande-originale

Si la musique est semblable à celle du film, je me dois de préciser avoir sérieusement grincé des dents lorsque les trois premiers épisodes se sont conclus par des chansons pop-rock absolument hors ton du plus mauvais goût. Heureusement ils corrigent le tir dès l'épisode 4, mais quelle idée... ça veut se la jouer cool à la Peaky Blinders, j'imagine. Quelle idée...