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mardi 18 août 2026

La pierre de Völund : sur les sentiers de la Heldenzeit

Pierre de Havor, 400-550 de notre ère

Aujourd'hui, vous et moi allons jouer à un petit jeu amusant. Mais si, vous verrez. Le jeu s'appelle : "Mais qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l ?", et les règles sont simples : être imaginatif, oui, mais toujours avec un pied dans les sources.

Au musée historique de Stockholm, on trouve plusieurs pierres illustrées du Gotland. Ce sont des pierres qui précèdent la mode des pierres runiques, et sont très spécifique à l'île du Gotland, sur la côte Ouest de la Suède. D'abord décorées de motifs abstraits, généralement à base de roues et de spirales, souvent encadrées d'entrelacs. Elles ont évolué pour devenir de véritables proto-bandes dessinées, avec plusieurs rangées d'illustrations racontant une ou plusieurs histoires. Les plus anciennes ont une forme en "trou de serrure" assez caractéristique, puis avec le temps elles deviennent plus simplement oblongues, enfin s'ajouteront des lignes de textes en runes. 

C'est la période de transition avec les pierres runiques, qui comme on l'a vu se verront volontiers mises en valeur par des illustrations mais auront une fonction différente : celle de faire passer des messages (souvent sans rapport avec l'illustration d'ailleurs). Néanmoins, si on trouve des pierres runiques dans toute la Scandinavie, les pierres illustrées sont spécifiques au Gotland et on les produit entre le Vè et le XIè siècle.

Beaucoup de ces illustrations sont devenues cultes. On les retrouve dans les ouvrages académiques, sur les couvertures de livres sur la mythologie, dans le design de bijoux et d'accessoires sur les marchés médiévaux, etc. C'est le cas de la pierre de Garda qui représente Odin sur son cheval Slepinir, par exemple, ou d'autres incluant des symboles devenus populaires comme les valknuts. Mais ce n'est pas le sujet, aujourd'hui, nous allons nous pencher sur une autre pierre avec un motif similaire, certes, mais surtout, une ribambelle de saynètes inédites sur lesquelles nous allons nous concentrer.

Pierre de Bota, 700-900

Afin d'analyser ces illustrations, puisque nous ne sommes pas des contemporains, et ne pouvons pas non plus demander à un contemporain de nous les expliquer, nous sommes seuls face à la pierre. Tout ce qu'il nous reste pour donner du contexte, ce sont des sagas et poèmes, mis à l'écris quelques siècles après que ces images furent gravées. Or, nous savons parfaitement que le corpus qui a traversé les âges jusqu'à nous est terriblement lacunaire. Mieux que rien, certes, mais ce serait profondément prétentieux et coupé de la réalité que d'affirmer que nous avons suffisamment de textes pour parfaitement comprendre l'univers mental des gens du Gotland qui érigèrent ces pierres.

Ce que cela implique, c'est que chaque dessin, que ce soit sur des pierres illustrées ou des pierres runiques, devient un jeu de devinettes où l'on est contrait de se prêter à des hypothèses éclairées. La raison pour laquelle je prends le temps insister sur ce point est qu'il est essentiel de comprendre pourquoi il est si difficile de comprendre ce que l'on regarde, et pourquoi certaines interprétations font consensus, et d'autres... beaucoup moins. Parfois, sur la même pierre, certains motifs parfaitement identifiables en côtoient d'autres, totalement obscurs. Là encore, nous y reviendrons dans mon prochain article, mais cela nous concerne ici également.

L'objet du jour fait partie d'un ensemble de pierres venue d'Ardre, Gotland (VIII-XIè siècle), qui ont été retrouvées sous le plancher d'une église (celle d'Ardre, pour les plus lents d'entre vous) au début du XXè siècle. Il y en a dix en tout, mélange de pierres illustrées et pierres runiques. Nous allons nous pencher sur la plus grosse, la plus célèbre d'entre elles, la numéro VIII, surnommée Pierre de Völund

Prêts à jouer ? Parfait ! Regardez bien, la voici en entier dans toute sa gloire... scrutez, réfléchissez, et demandez-vous : "qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l? "

 

Dès le départ, on se rend compte que le sculpteur a concentré un maximum de scènes et références dans l'espace alloué : ça dégueule de détails ! Et autant vous le dire tout de suite : nous ne sommes pas en mesure d'identifier tous les éléments avec certitude. C'est triste, mais c'est ainsi. Cependant, on peut essayer, et en se penchant plus attentivement sur chacun, nous ne sommes pas si démunis que cela.

 

How far to Asgard ? 

Les dieux tiennent une grande place sur cette pierre ! Au sommet, on peut voir Odin chevauchant Sleipnir, reconnaissable à ses huit pattes. La halle dans le fond peut donc raisonnablement être interprétée comme la Valhöll, et les guerriers les einherjar choisis pour servir Odin dans l'au-delà en attendant le Ragnarök, tandis qu'en dessous on peut voir une expédition militaire naviguant toute voile dehors. La pierre de Garda contient une scène quasiment identique mais incluant une valkyrie, ce qui confirme ce que l'on voit ici.


Pierre de Garda, VIII-IXè siècle, à titre comparatif

La figure du navire sur les pierres illustrées, et en particulier en combinaison avec Asgard et Odin, est apparemment souvent acceptée comme le navire des morts, un vaisseau psychopompe amenant les guerriers tombés au combat dans l'au-delà. Les innombrables tombes en pierres dressées sous forme de navire, et ce dès l'âge de Bronze, qu'on retrouve dans toute la Scandinavie, attestent d'une connexion profonde entre l'ultime voyage et la navigation. Si vous me suivez sur mes réseaux, vous savez que je suis friand de ces sites-là.

Sous le navire de guerre on voit une barque avec deux pêcheurs, un motif qu'on retrouve tout en bas. La recherche a souvent identifié les pêcheurs comme représentant le mythe de Thor tentant de pêcher Jörmungandr, le Serpent de Midgard, en compagnie du géant Hymir, tel que de nombreuses sources le rapporte (la Gylfaginning dans l'Edda en Prose, la Hymiskviða dans l'Edda Poétique, la Ragnarsdrápa de Bragi, etc.) et... 

... je dois dire que personnellement je ne partage pas cette interprétation. Aucun indice ne permet cette association, à part deux figures qui pêchent. Le fait que la pierre soit élimée juste sous la barque, rendant la gravure originale illisible, a permis à certains de suggérer que le serpent géant s'y trouvait à l'origine (mais là on est dans la conjecture totale plus que dans l'analyse de ce qu'on peut véritablement observer), et que ce blob rectangulaire était à la base la tête de bœuf que Thor utilise pour appâter Jörmungandr.  

L'article suivant reviendra là-dessus en comparant avec une pierre runique qui, elle, ne souffre d'aucune ambiguïté. Mais je me devais de l'écrire ici, puisque c'est ainsi que la scène est interprétée et acceptée par une grande partie de la recherche - même si ces dernières années ce paradigme semble être remis en question. 

 

Ce qui pourrait toutefois conforter cette hypothèse, c'est le contexte. En effet, juste en dessous on trouve un bonhomme avec une barbe qui étrangle (?), ou lutte, en tout cas, contre une créature humanoïde à quatre ou cinq têtes. Or, il existe plusieurs géants polycéphales dont l'existence nous soit parvenue de la mythologie germanique, dont un certain Þrívaldi qui affronte Thor et se fait défoncer (spoiler alert : il meurt). On aurait donc deux épisodes de Thor se mesurant à des géants (Jörmungandr est engeance de géant puisqu'il est la progéniture de Loki), l'un à côté de l'autre. Toutefois, il n'y a ni marteau (son attribut et marqueur visuel le plus reconnaissable) ni serpent visible sur cette scène de pêche, autrement dit on n'a pas beaucoup d'indices, mais ça reste plausible.

Et puisqu'on parle de Loki !

Une autre scène mythologique a été identifiée par les spécialistes, c'est à droite, une silhouette enfermée (on distingue le cadre qui l'enceint) dans un tas de serpents, la tête à l'envers, tandis qu'à côté de lui se tient une femme tenant deux cornes à boire. Malheureusement, la pierre est très abîmée et polie à cet endroit, mais les détails discernables font franchement penser à Loki, puni par les dieux pour son instigation du meurtre de Balder, pendu et torturé par du venin de serpent, tandis que Sigýn, son épouse, tente d’apaiser ses souffrances en collectant le venin qui lui goutte sur le visage à l'aide de coupes (ou ici de cornes). Chaque fois qu'elle doit vider les cornes (ce qui pourrait être représenté par la seconde figure féminine dans son dos, en réalité deux fois Sigýn qui fait son va et vient), le venin frappe Loki qui se tort de douleur, provoquant des tremblements de terre. Malgré l'usure, nous avons le corps au milieu des serpents dans un lieu clos (le cadre), ce qui pourrait également correspondre à Gunnar dans la fosse aux serpents, autre classique des représentations héroïques, cependant c'est la femme aux deux cornes qui oriente vers le mythe de Loki.

Cette présence majoritairement acceptée a fortement influencé les interprétations d'autres éléments de la pierre. Ce chien, tout en dessous, par exemple. Cela pourrait être un simple chien pour habiller, comme on voit parfois des oiseaux etc. Certains ont évoqué le rôle psychopompe de cet animal, raccord avec le thème de la partie supérieure... mais d'autres veulent y voir Vali, un autre fils de Loki, changé en loup par les Ases afin qu'il dévore son frère Narfi.

Même la scène de pêche où deux figures attrapent un saumon avec une lance et un large filet serait un élément de cette histoire, puisque Loki, après la mort de Balder, tente d'échapper au courroux des dieux en se métamorphosant en saumon, mais se fait capturer... dans un filet !

Prise indépendamment, rien dans cette scène de pêche anodine ne permet de supposer qu'elle ait quelque lien que ce soit avec Loki. C'est la présence en vis à vis de l'épisode de sa punition - qui arrive donc après sa capture sous forme de saumon - qui appuie fortement l'interprétation. En effet, il y a tout de même peu de chance que le graveur ait pris autant de temps et de place pour illustrer un simple dimanche de pêche entre copains sur une pierre qui déborde de références mythologiques et légendaires...

Et justement, on a parlé des références mythologiques, d'Odin, de Thor, de Loki et de Sigýn, et je vous entends me dire "c'est bien beau tout ça, mais ce n'est pas du légendaire, elle où la Heldenzeit promise dans le titre ?" " (C'est ça que vous vous dites, n'est-ce pas?)

Et bien nous y voilà, passons aux héros et héroïnes. 

Völsung, es-tu là ? 


À droite du navire des morts, deux personnages agenouillés se font face sous une arche. Pour certains ce sont deux homme prêtant serment sous une motte (le fameux rituel pour devenir frère juré), dans une version du rituel où l'hydromel est contenu dans une sorte de gourde en peau animale, tandis que pour d'autres, il ne s'agirait de nul autre que Sigmund et Sinfjötli, oui, oui, les père et demi-frère de Sigurd, et plus particulièrement de l'épisode où ils "enfilent" des peaux de loups qu'ils trouvent dans une cabane et deviennent pour un temps hamrammr - ils changent de peau et deviennent loups, tant et si bien qu'ils finissent d'ailleurs par avoir du mal à revenir à leur forme humaine.

Honnêtement, à cause de l'usure, difficile à dire, même si évidemment j'aime beaucoup l'hypothèse Völsung. Mais alors qui est cette femme à leur droite, à l'extérieur de la cabane ? La sœur de Sigmund et mère Sinfjötli, Signý ? Elle n'intervient pas directement dans l'épisode mais pourrait justement servir à identifier les deux personnages.

En dessous, deux hommes sont attachés et reposent tête-bêche, et une figure apparemment féminine armée d'une épée s'approche, sans doute pour les libérer. Cela pourrait très bien représenter Sigmund et Sinfjötli enterrés vivants sous un tertre fermé d'une dalle de pierre par le roi Siggeir, et de Signý, encore elle, venant à la rescousse de sa famille en leur filant en douce une épée capable de trancher à travers la pierre qui les enferme. 

Coïncidence (ou pas), l'épisode du père et son fils/neveu portant des peaux de loups et celui de l'ensevelissement forcé sous un tertre sont tirés du même chapitre de la Völsunga Saga (le 8, pour les curieux). Certains ont voulu y voir un doublon de Sigýn (oui je sais, Sigýn et Signý c'est difficile à suivre) aidant Loki, personnellement j'ai du mal à comprendre pourquoi on aurait représenté exactement le même épisode deux fois, l'hypothèse Völsung a plus de sens, à mon avis, notamment, une fois de plus, grâce au contexte offert par la scène précédente qui lui est littéralement collée.

Peut-être que l'hypothèse Völsung ne vous convainc pas. Qu'à cela ne tienne, voici venir la pièce de résistance, celle qui donne son surnom à cette pierre : la légende de Völund, le forgeron. 

La revanche de Völund 

Nous y voilà. Avant toute chose, je tiens à préciser que l'interprétation de cette scène est très, très largement acceptée, contrairement à l'hypothèse Völsung. J'ai déjà parlé de la légende Völund / Velent /Wieland sur ce blog, je vais donc partir du principe que vous connaissez la légende ou avez au moins lu mon article précédent.

On peut distinctement reconnaître Völund dans sa parure d'oiseau qu'il a lui-même forgé, s'échappant de la forge (reconnaissable aux outils de forgerons) dans laquelle le roi Nidud/Nidung le maintenait prisonnier. "Derrière" la forge (sous la forge dans les sagas) on voit les deux corps décapités des princes qu'il a manipulés et tués, et dont les crânes ont été ensuite transformés en hanaps par ses soins. Devant lui, lui tournant le dos, sans doute l'autre victime collatérale de sa vengeance la princesse Bödvilar / Beadohild, qu'il a séduite ou violée ou les deux, selon les versions, et qui lui donnera des fils.
 
Pinces et marteaux sont les outils emblématiques des forgerons, et deviendront même l'armoirie du fils de Völund, Widrik/Witege, et par extension, celle du Härad de Villand, en Suède (j'en avais fait un addendum dans mon article sur Wieland, si ça ne vous dit rien, vous avez peut-être manqué la mise à jour). Impossible d'interpréter ce lieu autrement qu'une forge. Derrière le mur, à droite, gisent les corps décapités des deux princes

Si la forge et les deux corps sans tête ne suffisaient pas, la silhouette ailée de Völund est reconnaissable entre mille. Il est d'ailleurs extrêmement remarquable de comparer cette représentation sur pierre du IXè siècle au Gotland, à celle, un siècle et demi plus tard trouvée à Uppåkra, en Scanie, sous la forme d'une statuette en or :

Völund gravé sur la pierre Ardre VIII. Son design suit une convention pour représenter un oiseau de proie qu'on retrouve sur au moins une autre pierre du Gotland.

Völund en or d'Uppåkra exposé au musée d'Histoire de Lund
 

Maintenant qu'on a ce contexte exceptionnel, on pourrait questionner certaines autres scènes situées toutes proches sur la pierre, comme ces fameux pêcheurs qui pourraient soi disant être Thor et le géant qui l'accompagne. Le blob rectangulaire est-il vraiment une tête de bœuf stylisée ? Et s'il ne s'agissait pas plutôt du tronc d'arbre que Völund a transformé en une sorte de sous-marin avant l'heure, et qui se fait attraper par des pêcheurs ? Cela illustrerait, avec ses ailes, la seconde prodigieuse invention de son cru dans la légende, même si elle est moins célèbre et joue un rôle plus anecdotique dans l'intrigue. Deux épisodes, deux hommages à ses plus incroyables créations. D'ailleurs, Loki aussi a droit à deux saynètes, si l'on accepte le saumon dans le filet, et Sigmund et Sinfjötli également, si l'on accepte l'hypothèse Völsung. Odin a la Valhöll et le navire des morts.

 Ce qu'on comprend mal 

Tentant, n'est-ce pas ? Mais alors quid de Thor combattant Þrívaldi ? Le dieu au marteau n'aurait-il droit qu'à une seule scène ? Remboursez !

Il reste pourtant d'autres images, mais malgré plusieurs éléments très bien préservés... le sens nous échappe, faute d'avoir d'autres sources à lui comparer, comme cette femme brandissant deux épées, ou cette grange avec un bœuf (l'animal à des cornes et des sabots) qu'un homme à l'extérieur est en train de détacher, et sa tête est exactement la même que celle de l'adversaire du géant polycéphale. Et donc peut-être Thor dérobant le bœuf dont la tête lui servira à appâter Jörmungandr, par exemple... Si les épisodes vont par pair, ces deux-là sont tout de même plus crédibles, il me semble. Mais pourquoi montrer le vol de l'animal si la pêche est absente ? Aucun intérêt !

Le piège qui peut se présenter à nous, c'est de vouloir absolument chercher à identifier chaque élément sur la base de ce que nous connaissons, de ce qu'il nous reste des mythes et légendes scandinaves, alors même qu'une grande partie, on l'a dit, est perdue. Et si certaines de ces mises en scènes aux interprétations tarabiscotées ne représentaient pas, en vérité, ce que nous cherchons à y voir, mais d'autres histoires pour lesquelles il n'est point besoin d'imaginer des éléments effacés par le temps pour les comprendre... si elles avaient survécu jusqu'à nous.

Par exemple, et si nous cherchions à voir un filet de pêche là où se trouverait en réalité le damier d'un jeu de plateau, type tafl ? Personnellement, le filet me paraît évident, mais l'hypothèse du plateau a bel et bien été émise.

Il y a aussi ces personnages à l'intérieur de cette grange où notre voleur semble se servir, dont un portant un gourdin sur l'épaule (?) ce qui est plutôt l'apanage des géants... et une interprétation postule qu'il s'agit de Loki ! Selon cette hypothèse, il s'agirait de l'épisode mentionné dans le Skáldskaparmál de Snorri, où Odin, Loki et Höni essaient de tuer puis manger un bœuf lors d'un voyage, et que Loki s'empare d'une arme improvisée pour se frapper le géant Þjazi, perché sur un chêne sous la forme d'un aigle, qui par sa magie empêche la viande de cuire (il va aussi kidnapper Idunn et Loki va aider à la libérer, mais restons concentrés) à moins que les dieux ne partagent, puis se sert un peu trop goulument. L'arme est décrite comme un bâton ou un gourdin, et certains on fait remarque que l'arme sur Ardre VIII ressemble à une branche voire un arbre.

Fort bien, mais... où est Þjazi ? A moins, bien sûr, qu'il ne soit la figure ailée, puisqu'il est censé avoir pris la forme d'un aigle... mais dans ce cas, point de Völund ? Et la forge ? Et les deux corps sans tête ?

Aah, ce jeu est parfois bien compliqué.

Mais ne pourrait-il pas tout aussi bien s'agir de Thor ? En effet, sur une autre pierre de Gotland (la pierre de Sanda), Odin, Thor et Freyr forment une autre triade parfaitement identifiable, or le "marteau" de Thor ressemble franchement plus à une masse qu'autre chose (il marche au milieu, derrière Odin, et devant Freyr). Donc un gourdin pour Thor, pourquoi pas* ! Que fait Thor dans cette grange ? Je n'en sais rien. Après peut-être qu'il rapporte juste le sapin de Jul du marché, hein. Tout est possible

la "pierre de Sanda" ou de son vrai nom Inscription runique du Gotland 181, moitié du XIè siècle.
 

Il faut savoir que durant l'antiquité tardive, les Germains continentaux ont porté des amulettes en forme de "gourdins de Donar" (Donarkeule) sur le modèle des gourdins d'Héraclès/Hercules, on en a même retrouvé par chez moi (le chez moi d'où je viens, Baden, Alsace, pas le chez moi actuel). Mais on parle V-VIIè siècle, les marteaux tels qu'on les connaît apparaissent au VIIIè siècle, donc bien avant que ces pierres ne soient gravés. Il y a très, très, trèèès peu de chances que les gourdins de Donar antiques aient influencé les représentations de Thor au Gotland médiéval trois siècles plus tard, mais je trouvais l'anecdote rigolote, donc je la place.

Et ainsi notre petite partie "Mais qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l ?" s'achève. Vous voyez, c'est rigolo ! Aviez-vous compris la plupart des choses au premier regard ? Moi non. Mais en se plongeant de la sorte dans une pierre comme celle-ci, en observant chaque détail, on constate la profondeur inattendue qui se cache derrière ce "bel objet", cette relique cool. De nombreuses couches de compréhension dorment sous la surface. Nous avons remué des souvenirs de l'Edda Poétique, de la Völsunga Saga, de la Thidrekssaga... nous avons voyagé en Heldenzeit.

La minute sources

Je vais être transparent, je n'aurais pas vu le quart de tout cela sans l'aide précieuse de l'analyse détaillée  du site de Gotlandic Picture Stones, car la littérature qui m'est accessible est étonnamment avare de détails, même si Judith Jensch m'avait déjà mis le pied à l'étriller avant mon périple avec ses quelques pages à ce sujet dans son Women of the Viking Age.

Vous y trouverez non seulement des descriptions morceau par morceau (je n'ai pas tout repris !), mais également la discussion académique au sujet des interprétations, défendant ou réfutant les analyses des uns et des autres, c'est passionnant et foisonnant. Par contre, c'est en anglais, avec de longs passages de citations en allemand (promis je ne le fais pas exprès.)

Vous y trouverez également toutes les références de ces "on" dont je parle si vous souhaitez aller plus loin, mon but étant de rester divertissant à lire, pas de rédiger un article universitaire. Les études les plus fréquemment citées par le site de Gotlandic Picture Stones étant celles de Ludwig Buisson (1976) (la plus longue et détaillée à ce jour), suivie par Erland Lagerlöf & Svahnström (1991), et enfin tout récemment Sigmund Oehrl (2019). Mais il y en a d'autres ! J'avoue, à titre personnel, être plus souvent enclin à suivre Buisson malgré les nouvelles hypothèses émises après lui qui essaient parfois un peu trop de réinventer la roue sous prétexte de "voir les choses sous une autre perspective" (ce qui en principe reste une bonne chose), mais c'est uniquement mon point de vue. Oehrl a le mérite d'utiliser la technologie numérique pour avancer de nouvelles idées, notamment pour appuyer son rejet de l’hypothèse de Thor pêchant Jörmungandr.

dimanche 16 août 2026

Les pierres de Sigurd Pt. 2 (Ockelbo & Årsunda) : sur les sentiers de la Heldenzeit

Lors de mon petit périple autour du Mälaren, en 2024, afin de rencontrer Sigurd là où il se trouve, gravé sur diverses pierres runiques, j'en avais omises plusieurs, notamment deux chouettes, car elles étaient bien trop excentrées et nécessitaient un autre voyage. Et bien c'est chose faite !

Un Florent heureux pour l'échelle.

Après un long bus de nuit de Malmö jusqu'à Gävle, j'ai remonté le sentier de Heldenzeit plus au nord avec un bus local jusqu'à Ockelbo. Là, érigée comme un monument aux morts moderne, entourée de fleurs et face à l'église, se trouve la pierre d'Ockelbo, ou plutôt, sa réplique.


En effet, après avoir été "sauvée" en 1830 des fondations de l'église où elle avait été maçonnée (un sort commun pour ce genre de pierre, j'en parlais ici), et ce afin d'être mise à l'abri à l'intérieur de l'édifice, la pierre fut... détruite dans l'incendie de l'église en 1904. Cruelle ironie du sort... Grâce à des dessins détaillées, la pierre a toutefois été reconstituée en 1932 :

L'inscription, comme pour toutes les pierres de Sigurd, n'a rien à voir avec Sigurd ou les Völsungs, il s'agit en vérité d'un texte runique des plus classiques : "Blesa a érigé ces monuments de pierre en mémoire de son fils Svarthǫfði. Friðelfr était sa mère."

La pierre de Drävle, pour comparer

Je vais décrire les éléments qu'on peut reconnaître, mais en partant du principe que vous avez déjà lu mon article précédents sur les pierres de Västerljung, Ramsund, Gök et Drävle. 

On y trouve une composition similaire à la pierre de Drävle, justement, avec l'arbre central, Sigurd au sommet, et des figures sur les côtés, bien plus élaborées ici, mais il faut dire que la pierre est bien plus large aussi. 

Sur la pierre de Drävle, l'arbre est beaucoup moins clairement défini, il ressemble à un genre de nœud autour d'un anneau (qui a été interprété comme une croix, je vous laisse juges) avec des branches, tandis qu'ici, on a un beau tronc bien net (motif qu'on retrouvera sur la pierre suivante). Notez qu'un coq semble se tenir perché dessus, comme sur le grand arbre de la tapisserie d'Överhögdal, il serait donc tentant d'identifier cet arbre comme Yggdrasil. 

Néanmoins, comme il est difficile de reconnaître véritablement de quelle espèce d'oiseau il s'agit, il est fort probable que cela représente tout simplement la mésange que Sigurd comprend dès qu'il goûte au sang de dragon et qui l'avertit de la trahison de Regin, motif très prisé des pierres de Sigurd, même si le "modèle Ramsund" tout comme les panneaux d'église font le choix de montrer plusieurs oiseaux, comme c'est le cas dans la légende. Ou bien l'artiste souhaitait-il évoquer les deux en même temps ?

Le "peut-être Yggdrasil" de la tapisserie d'Överhögdal. Pas l'original, malheureusement, pour ça il faudrait faire un voyage beaucoup plus long et beaucoup plus au nord de la Suède (c'est sur ma liste, bien sûr), mais le musée d'histoire de Stockholm offre un aperçu qui m'arrange bien.

Au-dessus, un cheval tire un chariot, difficile d'être certain mais compte-tenu du contexte, il tire sans doute le trésor. Les autres pierres (ainsi que les panneaux d'église qu'on a vu à Oslo) représentent souvent Grani avec une cassette d'or sur le dos, comme dans les sagas, mais les sources évoquent également comment le trésor est transporté en lieu sûr par chariots entiers (le Nibelungenlied remportant la palme de l'hyperbole, comme souvent, avec ses centaines de chariots à quatre roues - pas des carrioles ! - tirés par des bœufs, et qui doivent tout de même se taper des allers-retours. On passe d'un trésor qui se porte à dos d'un seul cheval à la piscine à pièces d'or de l'oncle Picsou, c'est beau le téléphone alaman).

Encore au-dessus, on discerne de Sigurd son pied et ses mains tenant le pommeau de l'épée Gram pour transpercer Fafnir par dessous. Là encore, la pierre de Drävle permet de confirmer ce que l'on voit. D'ailleurs, celle-ci comptait deux autres figures, l'une tenant une corne, l'autre un anneau, et elles sont également présentes sur la pierre d'Ockelbo. 

La corne pourrait évoquer la potion d'oubli, mais la manière de représenter cette femme tenant une corne est typique des représentations de valkyries ailleurs, et pourrait donc être Sigrdrifa/Brynhild, ce que semble confirmer le dindon pardon, l'autruche, pardon, le cygne (?) qui se tient derrière elle, indiquant potentiellement son statut de femme cygne et pas simplement de femme noble jouant son rôle d'échanson. Une autre pierre, dont il ne reste presque rien hormis un dessin, a un motif très similaire que le dessinateur a choisi de clairement faire représenter un coq. Si c'est le cas, je ne vois pas le rapport. 
 
Il faut également préciser que les fragments de l'Edda Poétique laissent entendre que le motif du philtre d'oubli n'existait probablement pas à l'origine de la légende, il n'est donc pas certain que le graveur le connaissait.
 
Quant à l'anneau que tient le bonhomme, c'est bien l'anneau maudit d'Andvari. 

En revanche, Ockelbo apporte plus de détails, comme ces deux personnages jouant au tafl, un jeu de plateau. Ce pourrait être Regin tenant son rôle de tuteur auprès de Sigurd, en lui enseignant entre autres choses "les sports, les runes, et les jeux de plateau, ainsi que plusieurs langues" (cf Völsunga Saga). D'ailleurs, la figure avec la corne est sensiblement plus grande que l'autre, comme pour marquer le fait qu'un adulte joue contre un enfant. C'est pour le compte de Regin que Sigurd tue Fafnir, avant de retourner son épée contre son tuteur qui s'apprêtait à le trahir. Ces détails finaux sont absents ici, mais présents sur les pierres de Ramsund et Gök.

D'ailleurs, ce choix de dépeindre Regin sous un jour positif est très intéressant, considérant la manière avec laquelle la pierre de Ramsund, ainsi que son imitation à Gök, préfèrent le montrer décapité après sa trahison manquée envers Sigurd.

Bon, par contre le cheval qui tient l'anneau à droite... je sèche. Sa croupe semble porter une cassette à la manière des représentations habituelles de Grani, mais sans queue ? Et pourquoi aurait-il l'anneau à sa patte ? Bref, je suis perplexe, n'hésitez pas à éclairer ma lanterne en commentaire.

(J'ouvre une parenthèse car il me faut avouer qu'une partie de moi aimerait que ce soit pour symboliser la boucle d'or que Norna Gest récupère après que les harnais de Grani se soit brisé et que Sigurd lui autorise à garder pour lui dans le Þáttr de Norna Gest, mais... c'est hautement improbable. Le Þáttr est bien plus tardif que la version de la légende qui a inspiré ces graveurs. Si pour Heldenzeit, puiser dans toutes les sources en les mettant toutes sur le même plan n'est pas un problème, dans la réalité il ne faut pas oublier que toutes ces légendes et toutes leurs versions n'existent pas simultanément, comme elles le font pour nous. Il y a fort à parier que pour les contemporains de ces artistes, Norna Gest n'existait pas encore. Il faut donc interpréter au mieux sur la base de ce que nous savons que ces gens connaissaient, tout en se rappelant qu'il ne nous reste qu'un aperçu, parfois limité, de ces connaissances et croyances. Autrement dit, ce n'est pas aussi facile que cela d'interpréter des dessins qui on mille ans. Sinon, l'eau mouille, le saviez-vous?)

On a donc une pierre très similaire à Drävle, en plus grand donc plus riche de saynètes, comme si on venait de découvrir un nouveau motif. De la même manière que Gök est une copie maladroite de Ramsund, ici il y a clairement eu de l'inspiration tirée d'un modèle, et cela se confirme avec la pierre suivante, un peu plus au sud à Årsunda.

Une pierre plus modeste, conservée elle aussi dans une église (on lui souhaite un sort meilleur). D'ailleurs, l'église n'est pas simplement ouverte au public, il faut appeler la gardienne pour qu'elle vous ouvre... si elle est dans le coin. Il faut dire qu'en plus de cette pierre runique l'église contient deux crucifix du XIIIè et XIVè siècle ainsi qu'un retable médiéval, on n'est donc jamais trop prudent.

La pierre de Sigurd suit exactement le même modèle dont on vient de dresser les contours, mais on remarque que le tronc de l'arbre porte une croix, cette fois sans confusion possible, et que le coq a disparu : le sculpteur s'est assuré qu'on ne puisse plus voir Yggdrasil dans son œuvre. C'est la plus remarquable des variations sur cette version, car autrement la pierre est beaucoup plus sobre : la figure tenant l'anneau est toujours là, mais plus de valkyries (c'est raccord avec les choix du sculpteur), seulement Sigurd au sommet plantant Fafnir par dessous. On est vraiment au plus simple de ce modèle.

Notons que la pierre d'Årsunda copie sans doute Ockelbo plutôt que Drävle. La preuve ?  En plus de copier son arbre central, elle représente Fafnir... avec des pattes, comme à Ockelbo, mais pas à Drävle, ni les autres pierres que je vous ai présenté, d'ailleurs, et ce n'est pas surprenant, car dans la Völsunga Saga et l'Edda Poétique (soit la version de l'histoire que ces graveurs connaissaient), Fafnir n'a ni pattes, ni ailes. C'est littéralement un serpent géant qui rampe comme un serpent.

La présence de croix sur beaucoup de ces pierres est fascinante. La légende de Sigurd a été totalement acceptée et conservée dans l'imaginaire scandinave christianisé : croix sur les pierres runiques en Suède, scènes de la saga sur des panneaux d'église et fond baptismal représentant la mise à mort de Gunnar en Norvège, scènes de la saga sur des croix en pierre en Angleterre viking : les représentations picturales anciennes du héros et des moments forts de son histoire sont presque toujours colorés de christianisme ou sur des supports lié à son culte, d'une manière ou d'une autre, dans un syncrétisme curieux (la saga scandinave ne s'y prête pourtant pas particulièrement, Sigurd est un Völsung, descendant d'Odin, et ne se convertit pas à la fin). Sans parler, évidemment, de l'influence chrétienne inévitable sur les versions scandinaves ultérieures (folkeviser, chants féringiens) et sur la tradition continentale, Nibelungenlied en tête.

Le texte runique est très abîmé et il manque littéralement la moitié, mais il semble qu'Ǫnundr ait dressé ce monument en mémoire de Þorgeirr, son frère et Guðelfr, sa mère, et en mémoire d'Ásbjörn.

 

 
Même si ce n'est pas aussi évident que sur d'autres pierres, on dirait bien que le personnage étire son pouce, on retrouverait donc le motif de Sigurd portant le pouce à sa bouche après s'être brûlé sur le cœur rôti de Fafnir. C'est un motif récurent des pierres de Sigurd, en Suède comme en Angleterre, et même sur les panneaux d'église norvégienne exposés à Oslo. Malheureusement, le niveau de détail étant ce qu'il est, c'est peut-être moi qui extrapole. D'habitude, il porte le pouce à sa bouche, il n'y a aucun doute possible, tandis qu'ici le geste est plutôt suggéré. En regardant bien la figure de Ockelbo, elle semble également étirer son pouce :


On pourrait croire qu'il "s'accroche" à la racine, mais la comparaison avec Årsunda suggère que c'est une coïncidence et que le pouce est censé être dressé.

Sur la pierre de Drävle aussi on met le pouce en évidence, clairement les trois pierres suivent le même modèle.

C'est tout de même beaucoup plus évident à Ramsund. Mais c'est un énorme rocher aussi, pas une petite pierre.

En vérité, je n'ai pas encore vu *toutes* les pierres de Sigurd de Suède. Il y en a une rigolote à Ramsjö que j'ai du zapper alors que j'étais tout près, car j'ai dû choisir entre elle et la pierre runique d'Altuna représentant Thor pêchant le serpent géant Jormungandr. Je dis rigolote, car c'est une copie très maladroite de Drävle, par un graveur qui ne connaissait pas les runes et a donc écrit... n'importe quoi. J'irai peut-être la voir un jour, mais entre ça et Thor, j'ai choisi. Il y a également une autre pierre que j'ai choisi de ne pas m'y visiter, et ce pour plusieurs raisons.

Le Thor qui pêche, le voici pour la frime.

Déjà, il n'en reste presque rien, un morceau de la base, et bien qu'il subsiste un dessin du morceau central, aucun effort de reconstitution n'a été entrepris. De toute façon, il manque la partie supérieure sous quelque forme que ce soit. Ensuite, tout le monde n'est pas d'accord pour la classifier de pierre de Sigurd, aucun motif du dessin n'est concluant, même s'il ressemble aux autres pierres avec l'arbre central et un personnage qui porterait peut-être un anneau, mais sans la partie supérieure, point de Sigurd, et le fragment de pierre qui reste n'offre rien à voir ou presque (ah si, le fameux coq, que je trouve un peu trop bien fait comparé au reste, et que je suspecte être une interprétation du dessinateur face au "dindon" original). On peut affirmer qu'elle ressemble beaucoup à une pierre de Sigurd, mais on ne peut l'affirmer franchement.

Enfin, je suis à pied, donc je dois voyager d'un point à un autre en bus et en train, ce qui prend beaucoup de temps lorsque les endroits en question sont mal desservis au milieu de nulle part (l'avantage de voyager lentement c'est que je profite bien des paysages que je traverse). Voir une pierre plutôt qu'une autre c'est potentiellement plusieurs heures en plus sur l'emploi du temps. Pour toutes ces raisons, j'ai fait 'impasse sur la pierre d'Österfärnebo, et sur Ramsjö, même si je pense que j'irai voir cette dernière un jour.

Avec ce petit périple, j'ai pu visiter les deux pierres de Sigurd situées les plus au nord, les plus excentrées de tous les autres sites intéressants, et j'en ai profité pour voir plein d'autres choses, y compris un autre site des sentiers de la Heldenzeit... un article bientôt !

(ce suspense intenable)

(sauf si vous me suivez sur Instagram et Facebook) 

dimanche 26 juillet 2026

Peut-on vraiment se fier aux traductions des sources ? - Respecter, adapter, trahir pt. 5

Initialement pensé comme une série de vlogs pour tester un nouveau format, le sujet du jour sera un mélange bâtard de vlogs et d'un blog, cette expérience se concluant en désastre car demandant beaucoup trop de temps et d'énergie pour un résultat sans appel (personne ne regarde). Je n'ai par conséquent pas conclu la série pour consacrer plus de temps au roman.

Oui, je sais, je vous le vend bien, le billet du jour, mais la vérité c'est que je ne m'attends même pas à mieux ici ! C'est uniquement par acquis de conscience et pour ne "pas gâcher", si on peut dire, que je vais tout rassembler ici et conclure.

Commençons donc par ces fameux vlogs, puis bouclons au mieux :






Les traductions de sources, comme toutes les traductions, sont donc affaire de choix et de compromis qui n'enlèvent rien, du moins pas nécessairement, aux compétences des traducteurs/trices. Au contraire, on a vu que certains choix démontrent une grande compréhension de la source, même lorsque cela semble trahir celle-ci.

Cela signifie toutefois que toute traduction doit être ouverte au débat. Il n'y a qu'à voir la réception... polarisée, c'est peu de le dire... reçue par la nouvelle traduction de l'Odyssée par Emily Wilson (qui a inspiré le film The Odyssey de Christopher Nolan), et ses choix radicaux par rapport à ses prédécesseurs. Comme on l'a vu avec le Kalevala traduit par Rebourcet, un choix radical n'est pas nécessairement mauvais en soi, tant qu'il se justifie.

La traduction de Wilson a essentiellement provoqué des critiques sur son biais idéologique, accusée d'être féministe, voire "woke". Et c'est très bien de se pencher sur ce biais potentiel, tant que l'on oublie pas que les traductions des années 50 et avant ne sont pas moins biaisées idéologiquement que celle d'une femme juste parce qu'elles étaient jusqu'ici toutes rédigées par des messieurs, issus de certains milieux, etc..

Le contexte de publication d'une traduction est donc évidemment à prendre en compte pour bien appréhender sa fiabilité : qui l'a produite ? Quand ? Où ? Vous ne lisez pas une traduction/réécriture de Biterolf und Dietleib par Felix Dahn sans rester un minimum sur vos gardes, n'est-ce pas !

Nous avons également vu que les sources elles-même sont souvent des traductions et adaptations plus ou moins fidèles, et les manuscrits ayant survécu au temps contiennent déjà des variations, fautes de copistes ou choix délibérés, d'un exemplaire à l'autre. Cela oblige forcément à trancher en faveur des uns ou des autres.

Se pose donc la question : finalement, ne vaut-il pas mieux avoir plein de manuscrits avec des variations et des sources parallèles avec lesquelles comparer le récit, comme le Nibelungenlied avec la Völsunga Saga, la Þidrekssaga, etc.,  plutôt qu'une seule copie et aucun texte parallèle auquel le comparer, comme Beowulf ? Nous ne saurons jamais si ce manuscrit est lui-même fiable vis à vis de la légende de Beowulf lui-même, telle qu'on la racontait autrefois, de fait le manque d'alternative nous oblige à accepter ce texte unique sans réserve. 

Pourtant, si on regarde les héros périphériques du poème, on voit des disparités. Certains détails dans Beowulf concernant d'autres légendes, par exemple celle des Völsungs, ne sont pas cohérents avec ce qu'on sait par la Völsunga saga ou l'Edda Poétique.

Alors, fiable ou pas fiable ?

Enfin, c'est parfois l'éditeur qui dicte sa loi, comme lorsque les traductions sont abrégées. Au regard de notre question du jour, une traduction abrégée reste-t-elle fiable ? Ça dépend. Pour moi, pour Heldenzeit, je n'aime pas l'idée qu'il me manque des détails, qui plus est sur la base de l'avis d'un autre concernant ce qui est important ou non. D'autant plus que mon projet est fondamentalement basé sur la comparaison de sources, or l'intertextualité se niche souvent dans ces détails, ce qui revient ailleurs, ce qui diffère, etc.. 

Le problème, c'est que plus on remonte dans le temps, plus on augmente le risque de tomber sur des traductions abrégées... qui ne s'assument pas comme telles. Beaucoup de vieilles traductions ne trouvaient pas nécessaire de prévenir que le texte était abrégé, ça faisait tellement partie des pratiques courantes que tous les éditeurs ne s’embarrassaient pas d'une mention. 

Là, c'est traître, car on croit avoir tout lu et appréhendé toute la source, notre garde est baissée, et de fait, notre analyse faussée. Mais ça rejoint ce que je vlogais au sujet des vieilles sources et de leur rigueur aléatoire.

Alors voilà, les traductions dénaturent et trahissent inévitablement les sources. On peut seulement tenter de se rapprocher au plus des sources, pour en retranscrire le sens, le rythme, le style, l'émotion... et c'est pourquoi je recommande de lire différentes traductions d'une même source, si possible, ainsi que de compléter par des sources secondaires. Croisez vos sources, c'est le mieux qu'on puisse faire, en toutes circonstances, d'ailleurs.

Si vous lisez en plusieurs langues, c'est l'idéal, car les besoins linguistiques de différentes langues ainsi que les sensibilités culturelles variables font souvent ressortir autre chose à chaque traduction. Mais plusieurs traductions en français font déjà l'affaire, comme on l'a vu avec le Kalevala. Cela peut permettre d'affiner sa compréhension de passages donnés : en comparant les choix de traducteurs divers et variés, on devine mieux les contours du sens original, au-delà du mot-à-mot. Un peu comme le stacking en photographie, finalement.

À défaut de pouvoir lire les sources dans le texte, les traductions sont un moindre mal, un compromis acceptable, à condition d'en comprendre les limitations et les angles morts.

Et je suis éternellement reconnaissant aux érudits qui ont passé des carrières entières à traduire pour moi (et les autres, évidemment) ce que je n'aurais autrement jamais pu savourer dans le texte, contraint à la sècheresse des résumés plus ou moins détaillés. Heldenzeit n'existerait tout simplement pas sans ces traductions, vieillottes comme modernes. 

Alors, les traductions de sources sont-elles fiables ?

Non. 

Sont-elles essentielles ? Indubitablement.

mercredi 22 juillet 2026

Les fils de Ragnar à Vitaby : sur les sentiers de la Heldenzeit

Vallabacken, Suède.

Dans la Saga de Ragnar aux braies velues et le Dit des fils de Ragnar, la progéniture du fameux héros commence sa carrière sur les chapeaux de roues puisque leur premier raid est très fructueux. Dans le Dit, Ivar et ses frères Björn, Hvitserk, Sigurd et Rögnvald (dans la saga, le petit Sigurd n'ayant alors que trois ans reste auprès de leur mère Áslaug) soumettent la Sélande, le sud de la Suède, ainsi que les îles d'Öland et du Gotland (qui devraient déjà être aux mains de leur père, mais c'est un autre problème sur lequel je reviendrai dans un article au sujet de Ragnar, sa dynastie, et leur incapacité chronique à apporter de la stabilité à leur royaume).

Dans la saga, c'est même plus précis encore : ils écrasent une place forte qui a jusqu'ici toujours résisté aux sièges et attaques de leur père - et du premier coup, eux, ils parviennent à s'en saisir ! C'est un endroit où, nous dit-on, les habitants vénèrent deux vaches sacrées, et ce lieu s'appelle Hvitbær. La recherche a beaucoup glosé sur la véridicité de ce toponyme. Endroit réel ou simple invention légendaire ? La saga ajoute que c'est à Hvitbær que tombe Rögnvald, le fils de Ragnar dont vous n'avez jamais entendu parler car il n'est pas dans la série télé. Mais elle ajoute que l'adolescent y est enterré dans le Gnipafjord, qui serait implicitement tout proche, voire même : Hvitbær pourrait s'y trouver. Ce sont les seuls indices que l'on a.*

Deux villes encore en existence aujourd'hui sont considérées comme des potentielles candidates à une localisation de Hvitbær : Whitby, en Angleterre, et Vitaby, en Scanie. Aucune n'a de fjord à proximité (ça commence mal).

Mais alors, est-ce qu'il y a autre chose, à part l’étymologie, qui pourrait appuyer ces hypothèses ? Concernant Whitby, elle a un passé viking du temps du Danelaw, quant à Vitaby, elle est en plein cœur du territoire viking original. 

Vitaby se trouve à l'Est de la Scanie, proche de la côte (vers Kivik, où se trouvent les sites funéraires de l'âge du bronze dont j'ai récemment parlé sur mes réseaux), et si elle est bel et bien "au sud de la Suède" aujourd'hui, ce n'est pas ce qu'entendait le poète de la saga (plutôt le Småland et le Halland, la Scanie étant considérée dans les sagas comme sa propre entité, ou bien carrément danoise). Cela dit, toutes les sources au sujet de Ragnar et de ses fils font de la Scanie une région en révolte constante qu'il faut mater et reconquérir, encore et encore. Cela colle assez bien avec cette première campagne telle que décrite par le Dit, qui ne sont que des territoires à mater, pas de nouvelles terres à conquérir. Et si vous dessinez une grosse banane partant de Sélande, englobant Öland, le "sud de la Suède" et Gotland, la Scanie est en plein dedans. D'ailleurs, une révolte scanienne à écraser sert de premier combat pour les fils de Ragnar dans la Geste des Danois (cf. plus bas)

L'emplacement de Vitaby est donc cohérent avec les sources, aussi bien géographiquement que thématiquement (une expédition punitive / de maintien de l'ordre).

Mais sur place, à Vitaby, que trouve-t-on pour soutenir tout ça ?

Et bien déjà il y a le cimetière de l'Âge du Fer de Grevlunda qui correspond à la période, confirmant l'existence d'une communauté conséquente à cet endroit précis. Mais surtout, il y a les restes d'une motte fortifiée ! Alors certes, elle est plus tardive de plusieurs siècles, mais on pense qu'elle a probablement été construite à l'emplacement d'une structure défensive de l'âge viking, qu'elle a donc complètement remplacée. 

 


Ainsi, Vitaby, à la période où est censée se dérouler cette aventure dans les sources, avait bien une ville ou un gros village fortifié, et se trouve "sur le chemin" des différentes étapes de la campagne décrite par le Dit. On peut donc, si on le souhaite (et en oubliant discrètement le Gnipafjord), imaginer que Hvitbær est Vitaby.

En tout cas, c'est le choix que j'ai fait pour Heldenzeit

En plus il y a des vaches ! 

*Dans la Geste des Danois, le premier combat impliquant les fils de Ragnar (en tout cas, ceux auxquels vous pensez) est assez différent, mais on retrouve à la fois le motif du Jutland et de la Scanie révoltés (et donc une cohérence de lieu), et celui d'un très jeune fils abattu, ici Siwardus (Sigurd) plutôt que Rögnvald, même s'il ne meurt pas. Enfin, il serait bel et bien mort, s'il n'avait pas été sauvé par l'intervention Deus ex machina (littéralement) d'Odin déguisé en guérisseur. Ce n'est d'ailleurs qu'après cet incident, et non dès la naissance, que Sigurd obtient son fameux "serpent dans l’œil", selon la Gesta Danorum.

Quant à Rögnvald, la saga de Ragnar aux braies velues est la seule à véritablement s'intéresser à sa mort. Les autres sources se contentent de dire (quand elles daignent le mentionner) qu'il a existé et qu'il est mort jeune, et donc sans rien accomplir qui vaille la peine qu'on en parle. Le Krákumál lâche bien son nom en passant mais semble suggérer une mort aux Hébrides, ou du moins qu'il périt lorsque Ragnar subit une défaite aux Hébrides, qu'il ait été avec ou qu'il s'agisse d'un marqueur temporel.