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mardi 13 janvier 2026

Die Nibelungen - Kampf der Königreiche (aka La Guerre des Royaumes) : la version longue de "Hagen"

En 2024 sortait au cinéma une adaptation très moderne de l'histoire des Nibelungen sous le titre de Hagen - Im Tal der Nibelungen, je vous en parlais ici. L'équipe du film avait alors annoncé qu'il s'agissait d'un projet exceptionnel : un film ET une minisérie tournés en même temps, afin d'offrir deux points de vue à une même histoire. Le film sorti, j'attendais la série et... rien. Pas de nouvelles, pas de mises à jours, jusqu'à ce qu'enfin les six épisodes débarquent en grandes pompes pratiquement par surprise sur RTL+ (un service de streaming allemand) en novembre 2025. Et puis, fort heureusement pour moi, elle déboula également sur la plateforme de streaming SVT Play, le service public suédois, à la toute fin décembre, ce qui me permit donc d'y jeter un œil attentif.

Car si vous avez lu mon article au sujet du film Hagen, vous savez qu'il me restait plusieurs questions sans réponses, de nombreuses incertitudes et critiques que j'avais néanmoins suspendues, en attendant le visionnage de la série. En effet, celle-ci devait développer le contexte, ou plutôt les contextes, remplir les trous et compléter l'intrigue, montrer d'autres points de vue, avec des scènes alternatives tournées sous d'autres angles et tout. Forcément, ça m'intriguait, et j'avais bien dit qu'il faudrait voir cette "version longue" avant de rendre un verdict. Or cette version je l'ai vue, et nous allons voir si elle tient ses promesses.

Déjà, avant de commencer à rentrer dans le détail, soyons clairs : cette version longue ne transforme pas radicalement le récit, et pratiquement toutes mes remarques au sujet du film sont toujours pertinentes ici. Aussi je ne compte pas m'étendre sur les costumes ridicules et les changements d'intrigue discutables, ni reprendre les éléments des sources qui ont été conservées etc., pour tout cela je considère que vous avez déjà lu mon article au sujet du film

Je ne reprendrais pas non plus le fil de l'intrigue, je l'ai déjà fait, et finalement il n'y a pas de grand changement dans le fil du récit. La série fait le choix de s'ouvrir d'une manière plus "cold open", ce qui m'a laissé croire de prime abord à un gros remontage audacieux, plein de flashbacks mélangeant totalement l'ordre des scènes pour leur donner un nouveau sens, moins chronologique peut-être, mais on revient finalement assez rapidement sur des rails similaires à ceux du film. Les changements sont en fin de compte bien moins dans le remontage que dans l'ajout de sous-intrigues, qui mettent en avant des éléments un peu délaissés comme les Anciens (les Alte Wesen, ou créatures anciennes), les Huns, ou encore... les méchants Romains.


Rome et les Huns

Oui, oui, les Romains ! J'avoue que je ne les avais pas vu venir, ceux-là, puisqu'ils sont totalement absents du film. Pas dans les franges, comme les Huns, non, non, totalement absents. Et c'est d'autant plus surprenant qu'ils ne se contentent pas d'apparaître par surprise dans la version longue : ils prennent un rôle important dans l'intrigue, y compris dans des scènes clefs où je ne les attendais pas. Il s'avère que depuis le début ils sont dans l'ombre et manigancent ! On apprend que, dans cette adaptation, la Burgondie a fait partie de l'Empire avant de s'en séparer et que les Romains aimeraient bien qu'ils redeviennent une province sous leur autorité (offrant à Gunther le titre de préfet qui ne vend pas du rêve au roi burgonde), se présentant en alliés face aux Huns, et puis en fait non ! Ils sont de mèche avec Etzel et ses hordes, qu'ils arment et payent pour affaiblir les royaumes germains, afin de faciliter leur "sauvetage" par Rome. Raclures 9000 donc.

 On apprend également que ceux qui ont massacré les gens de Hagen dans ses flashbacks, c'était eux ! L'identité des combattants était laissée à l'imagination du spectateur du film, on devinait que c'était les forces de Dankrat qui avait commis le massacre avant que le roi ne mente à Hagen pour jeter le blâme sur Fafnir. Mais en vrai c'était flou et incertain, une des mes questions sans réponses malgré un flashback récurent dans le métrage, grandement rallongé dans la série pour enfin révéler la vérité. 

Hagen comprend qui a vraiment massacré les siens autrefois.

D'ailleurs c'est seulement dans ce flashback rallongé qu'on voit une flotte romaine combattre, autrement, ils restent perpétuellement dans leurs tentes rouges à manigancer et envoyer leur allié Hun mourir pour eux et économiser leurs propres hommes (ce qui, en vrai, est très Romain historique). On a donc une nouvelle faction totalement nouvelle dans le récit, mais qui est le moteur des décisions prises par tous les rois, que ce soit Etzel, Dankrat puis son fils Gunther. Ils sont la menace qui plane au-dessus de toutes les factions, et ce sur toutes les générations de protagonistes. C'est plutôt cool, surtout quand on pense qu'il n'y en avait pas une trace dans le film, mais que ça s'intègre tout de même bien à ce que l'on savait déjà !


 
On voit même le Limes !

Alors j'avoue que lorsqu'on annonce un visiteur venu de Ravenne, et qu'on a commencé à évoquer les Romains, j'ai eu l'espoir fou de voir débarquer Ermrich lui-même, mais les scénaristes ont préféré faire de leur antagoniste en chef Flavius Aetius, une figure historique liée à Attila, ce qui est curieux quand le roi des Huns de la diégèse n'est pas Attila, mais bien son alter ego légendaire Etzel. 

L'Histoire plutôt que la légende 

Les scénaristes ont dû ressentir le besoin de nommer le "chef" des Romains sans savoir qu'il y en avait un dans les sources, Ermrich, et ont juste fait appel à l'Histoire en se croyant malins. Flavius Aetius défait effectivement les Burgondes du roi Gundahari avec des auxiliaires Huns (sans Attila), avant de retourner sa veste et poutrer les Huns avec l'aide des Visigoths aux champs Catalauniques, des événements qu'on considère souvent comme à l'origine du massacre des Burgondes et des Huns dans les sources légendaire. D'ailleurs, on explique aussi qu'Etzel a tué son frère, ce qui est "historique" et non pas légendaire, puisque dans la tradition continentale (la scandinave ne s'attarde pas trop sur ses frères), Etzel ne tue pas son frère Bloedelin, lequel participe à ses côtés au massacre des Burgondes. Bref, toute l'intrigue Huns/Romains se base sur l'Histoire avec un grand H, avec les manigances romaines jouant sur tous les tableaux avec les tribus "barbares", toujours à son avantage, et en vrai c'est cool, c'est le véritable contexte historique de ces légendes.

Tim Seyfi interprète Flavius Aetius.

Un effort sur les costumes pour faire romain tardif.

Vladimir Korneev a un peu plus de choses à jouer en tant qu'Etzel, cette fois, et c'est tant mieux.

 Pourquoi les scénaristes ont-ils fait le choix de se tourner vers l'Histoire, la vraie, pour développer le côté Hun et Romain, plutôt que de puiser dans le légendaire pourtant bien fourni ? Est-ce pour raconter "la vraie histoire derrière la légende" (tout en conservant le merveilleux, les nains, la magie et les dragons... ce qui n'a pas de sens...) ? Est-ce un travers déjà présent dans le roman qu'ils adaptent ? Toujours est-il que pour les amateurs de la matière de Germanie, quelle occasion manquée ! Bon, on aura eu vent de Ravenne, et c'est déjà ça. Mais quel dommage !

D'un point de vue historique, c'est donc parfaitement cohérent, mais vis à vis des sources, justement, c'est une idée bancale. Les Burgondes y sont assis le cul entre deux chaises, les Huns et les Romains, deux puissances rivales, parfois même en guerre ouverte. Voir Etzel en pion des Romains n'a aucun sens d'un point de vue légendaire, c'est même un contresens total. Et les Burgondes des sources ont bien fait partie d'un empire avant de s'en émanciper, mais... c'était les Huns, pas Rome. Dans les sources directement liées aux Burgondes/Nibelungen, la présence des Romains est réelle, néanmoins négligeable, essentiellement concentrée dans les sous-intrigues autour des personnages de Dietrich et Svanhilde, et donc cristallisé par un Suprême Connard : l'empereur Ermrich. Toutefois, l'antagonisme majeur, la menace qui plane, l'ancien occupant qui cherche à reprendre la main et lorgne sur le trésor, ce sont plutôt les Huns, ici renvoyés au statut de larbins, de pantins aux fils tirés par Aetius.


 Cela pourrait m'agacer, mais puisque la série, tout comme le film d'ailleurs, s'arrête à la mort de Siegfried, sans poursuivre sur le mariage entre Etzel et Kriemhilde, et le massacre final des Burgondes au palais des Huns, ça m'embête moins : Etzel n'a de toute façon pas le rôle complexe et crucial qu'il tient dans les légendes, alors pourquoi s'embêter à en faire plus qu'un pion ? Pourquoi ne pas faire référence à la figure historique qui l'a inspiré ? Je comprends d'autant mieux pourquoi les Huns étaient si effacés dans le film. 

Je trouve toutefois intéressant qu'Etzel finisse par rompre son allégeance avec Rome - ou plutôt Ravenne - lorsque débarquent les valkyries de Brynhilde et que ses armées se font soudain rouler dessus. L'échange de regard qu'on voit entre lui et la reine d'Isenstein m'a particulièrement interpelé, comme si au-delà de la terreur qu'elle lui inspire, il fallait y voir une sorte de reconnaissance. En effet, dans la tradition scandinave, Brynhilde est du même sang qu'Etzel (voire sa demi-sœur). Je doute que ce soit voulu par les créateurs de la série mais je l'ai interprété comme cela quand même. Sachant que dans les sources, Brynhilde ne mène pas de troupes au combat pour les Burgondes, et encore moins contre les Huns, tout ça, c'est sorti du chapeau.

Finalement, ce changement de focus embrassant un côté plus politique, plus jeux de pouvoirs entre factions, explique le titre de la série, La guerre des royaumes. Un titre initialement annoncé comme Nibelungen - la guerre des royaumes, et c'est toujours le cas sur la page dédiée sur SVT Play, pourtant dans le générique même de la série, le nom Nibelungen n'apparaît pas sur le carton titre ! 

 D'ailleurs, il est à peine prononcé dans la série. Je ne suis pas allé recompter dans le film, mais il me semble bien que les personnages prononcent moins souvent ce nom emblématique dans la version longue... un comble ! À croire que pour la série, le côté "vieillot"  et poussiéreux des Nibelungen (cf. les interviews promotionnelles des acteurs pour la sortie du long métrage) soit plus un encombrant boulet que l'argument de vente qu'il devrait être à l'international. Pourtant, la série ne sabre pas pour autant l'aspect merveilleux, bien au contraire !

Les Alte Wesen

Plutôt que Nibelungen, le film (et la série d'autant plus) préfère le termes d'Anciens, ou Êtres Anciens : les Alte Wesen. Cela est approprié puisque dans les sources, même lorsqu'on évoque les Nibelungen comme un peuple surnaturel et non les Burgondes, il s'agit d'un peuple de nains spécifiquement. Les Alte Wesen de cette adaptation regroupent tous les êtres fantastiques, des nixes aux dragons en passant par les nains, les nornes, les valkyries... avec les grands dragons au sommet de la hiérarchie. Pas de dieux, Odin n'a pas de lien avec les valkyries. Hagen mentionne bien une fois qu'elles emmènent les guerriers à la "halle des dieux" (que le sous-titre suédois traduit abusivement par "Valhall", d'ailleurs, ce que la VO ne dit pas, Hagen dit bien "Halle der Götter", soit une manière très vague et générique), mais c'est ce qu'il raconte à ses hommes... et c'est tout, rien d'autre dans le récit ou à l'écran ne va dans ce sens.

Nouvelle scène inédite où les protagonistes observent, en Islande, un étrange cortège de Wesen qui "quitte notre monde à jamais". Le plan est magnifique, le moment doux amer, et cela ne fonctionne que parce que l'intrigue sur leur extermination a été étoffée.

Les dieux sont donc toujours complètement absents, mais le monde grouille de créatures merveilleuses, bien plus que dans le film qui se concentrait sur Alberich et les valkyries. Dans cette version longue on a droit à des nixes, notamment, qui reprochent à Hagen de les avoir exterminés, une référence à la manière avec laquelle le borgne traite les nixes dont les prophéties ne lui conviennent pas dans les sources. Mieux encore, une scène fait directement écho à cela, remplaçant les esprits des eaux par une Norne lui prédisant la fin des Burgondes, qu'il tue pareillement. Et c'est génial ! Respect des sources !

Nouveau Wesen : une nixe avec ses branchies sur le flanc.

 
La Norne qui paiera sa prophétie à Hagen de sa vie.

On ne va pas se mentir, dès qu'on revient un peu aux sources, ça fait tout de suite vachement plaisir, même sans être 100% fidèle, ce n'est pas ce que je demande nécessairement... ça, par exemple, c'est malin !

À mon sens, tout ce qui a été rajouté autour de Hagen aurait dû se trouver dans le film soit disant de son point de vue...

... à part le nouveau personnage, une lieutenant Vandale qu'on lui colle et qui ne sert à rien, meurt à un tiers de la série sans rien apporter. J'avoue je n'ai pas compris l’intérêt, ça rajoute du temps sans aucune plus value à la narration... du temps qu'on aurait pu donner à d'autres plus nécessiteux, mais je vais y revenir.

J'ai dû chercher sur le net pour vous dire que Emma Preisendanz joue "Damira". Je n'ai rien contre elle ou son jeu d'actrice, malheureusement c'est son personnage qui est écrit de telle sorte qu'il ne sert à rien.

 Les Alte Wesen sont donc paradoxalement  plus mis en avant dans cette version (justifiant déjà plus les rajouts), l'ampleur de leur génocide soulignée, sans pour autant en faire d'innocentes victimes sans défense. La scène rajoutée où des sirènes amènent des hommes à se noyer, par exemple, rappelle que les Alte Wesen peuvent aussi se montrer dangereux :


Pourtant, ils vivaient autrefois en harmonie avec les humains, et le film n'a jamais vraiment expliqué pourquoi les Hommes ont rompu cette paix. La série nous donne l'explication, en tout cas en ce qui concerne les Burgondes, et ça a à voir avec un autre personnage beaucoup plus développé ici : la reine Ute.

Ute : une victime à l'origine du génocide des Alte Wesen 

Ute, l'épouse du roi Dankrat, la mère de Gunther, Kriemhilde, Giselher et Gernot. Ute, personnage secondaire, voire tertiaire du film, a non seulement droit à plus de background, mais en plus essentiel au destin des Alte Wesen, rien que ça ! Et accrochez-vous car en plus... ça a un vague lien avec les sources ! (Youhou!)

Dans cette version, Ute m'a d'abord surpris par des ajouts qui m'ont laissé... dubitatif. En effet, à deux reprises ses enfants vont venir la consulter pour interpréter leurs rêves (Kriemhilde d'abord, puis Gernot). Et à deux reprises elle les rembarre ! À sa fille elle rétorque que ce sont les enfants qui parle de leurs rêves, et à son fils qu'il doit se comporter en homme et ne pas accorder d'intérêt à ses songes. Or, l'interprétation des rêves est TURBONIBELUNGEN, c'est omniprésent dans toutes les traditions, et de nombreuses fois dans un même poème ! Balayer cela nonchalamment, surtout par Ute, c'était une trahison incompréhensible...

Gernot (Béla Gabor Lenz) n'est plus un figurant grâce à cette sous-intrigue et une nouvelle dynamique avec sa mère. Je serai curieux de voir ce qu'ils feraient de ce "nouveau" Gernot si une suite devait sortir, avec la vengeance de Kriemhilde etc.

Je suis content pour Jördis Triebel (Ute) que j'apprécie dans d'autres œuvres (notamment Dark et la Papesse Jeanne) et qui trouve ici un plus gros os à ronger, prenant pleinement sa place parmi le cast plutôt que d'être reléguée au second plan !

...sauf qu'en fait pas du tout. La reine connaît la valeur de rêve (on a répété plusieurs fois dans la série que les Wesen nous viennent en songes). Alors que sa santé mentale semble se dégrader depuis la mort de son époux Dankrat, on découvre que la reine a eu une aventure avec un roi (?) nixe, d'abord présenté comme un viol, une séduction magique (un thème récurent des sources), puis révélé comme un amour réciproque, causant l'ire de Dankrat et sa vengeance sur tous les Wesen. On apprend aussi, gros twist, que Gernot est le fils de cette créature, sa main est monstrueusement palmée et écaillée, raison pour laquelle il la dissimulait déjà dans le film sans qu'on explique l'importance de ce détail. Gernot est mort de honte et refuse cet héritage, brûlant la hutte où il fut conçu comme pour effacer toute trace de cet amour interdit. Ute, quant à elle, perd la raison de chagrin et se suicide en portant le collier représentant un dragon qu'elle tenait de son amant depuis longtemps massacré.

Alors là, quel twist ! Mais pas totalement sorti d'un chapeau, puisque dans la tradition scandinave, Hagen est le beau-frère des Burgondes, de la même mère, mais d'un père... différent. Un loup, parfois, mais plus souvent un alfe. Et si on suppose que ce fut un viol, ce n'est pas toujours certain. Cette adaptation ayant fait de Hagen un étranger, suivant la tradition continentale, elle bascule ces éléments de lore sur Gernot, qui n'a autrement pas grand chose à faire à ce stade de l'histoire. Et ça permet de lier les intrigues tirées des sources à celle du génocide wesen inventée pour l'occasion. Pas mal, pas mal du tout ! Le suicide de Ute n'a en revanche aucun fondement dans les sources, mais dans ce contexte, pourquoi pas.

Mention spéciale à Ute ruminant sa tristesse dans... le jardin de roses de Worms !! OUI ! On aperçoit le fameux Rosengarten zu Worms ! Le détail improbable... Dans les sources, il est associé à Kriemhilde qui s'y réfugie pour... ruminer sa tristesse (et organiser un tournoi mais c'est une autre histoire), et c'est son jardin qu'elle entretient elle-même. Dans cette nouvelle interprétation, c'est Dankrat qui l'a mis en place pour atténuer le chagrin de son épouse, mais on conserve l'imagerie de la roseraie en refuge de dame déprimée, et ça c'est Turbonibelungen. Quel pied !

 

Cela confirme et explique également la piètre opinion qu'a Siegfried de Dankrat et de son propre père, Sigmund, qui ont d'après ses dires beaucoup massacré côtes à côtes. Je croyais donc naïvement que la série allait bel et bien dissiper LE point d'interrogation du film, à savoir le traumatisme qui a fait de Siegfried l'épave émotionnelle qu'il est devenu...

La promesse non tenue au bout du compte, et l'échec de la série

Quedalle, ouais !

La série ne nous offre aucune explication, aucun éclaircissement. C'était pour moi le point le plus vital à expliquer dans une version longue et là-dessus, échec total. On a uniquement un peu plus de détails sur sa jeunesse :  enfant casse-couilles, son père l'envoie apprendre la discipline auprès d'un forgeron dont Siegfried s'emploiera à malmener les autres apprentis. Ces derniers essaient de le tuer une nuit, mais il les défonce et ils meurent. Après quoi, le forgeron cherche à se débarrasser de lui en l'envoyant dans la Vallée des Nibelungen où se trouve Fafnir et autres Wesen (le film se contentait de ne rapporter que la seconde partie). C'est peu ou prou la jeunesse du héros dans le Hürnen Seyfrid, j'avais déjà noté l'influence de cette source dans mon article sur le film. Très cool, donc, et ça confirme qu'il était déjà imprévisible et brutal très jeune (la série ajoute d'ailleurs plusieurs scènes le montrant beaucoup plus violent et incontrôlable encore que dans le film).

Mais comme rien d'autre ne nous est montré pour indiquer un traumatisme justifiant ses (nombreux) signes de stress post-traumatique, cette anecdote semble impliquer que son comportement de connard odieux... n'a pour source que son caractère de connard odieux. Ce que plein d'autres scènes contredisent ! 

Une en particulier promettait des réponses, celle où Siegfried raconte à Kriemhilde sa rencontre avec le majestueux Fafnir, et comment croiser son regard fut le plus beau jour de sa vie. "Pourquoi l'avoir tué alors ? demande-t-elle, et lui de répondre "tu ne devrais plus poser de questions !"

Ça m'avait fait l'effet d'un :


Et tout pareil, on n'aura jamais la réponse. Visiblement, la réponse de Siegfried, c'est celle des scénaristes aux spectateurs qui réfléchissent trop. Franchement, la Vandale de Hagen était indispensable, mais cette question cruciale, posée par les spectateurs mais aussi littéralement à l'écran par Kriemhilde, ne mérite pas de réponse dans une version longue de 6 X 45 minutes ? Vous êtes sérieux ?

D'ailleurs, puisqu'on parle de sidekicks inutiles, vous vous souvenez de la mystérieuse Team Siegfried, hétéroclite et cool, mais avec 0 background pour expliquer leur présence ?

Bah on en apprendra strictement rien de plus. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Pourquoi abandonnent-ils Siegfried lorsqu'il se marie (quel lien/serment les unissait que ce mariage ne rompe ?) ? OSEF. Sinon je vous ai dit que Hagen a une lieutenant Vandale qu'on avait jamais vue avant et ne sert littéralement à rien ? #gros_sel.

 Un peu comme ces guignols, là, quand j'y pense, comme quoi, il y a comme un fil rouge.

Pourtant, et c'est là que je ne comprends pas du tout ce qu'ils ont voulu faire, la version longue rajoute des éléments pour appuyer que Fafnir était le dernier grand dragon, et que ces derniers étaient les "rois" des Alte Wesen. Entre le pendentif que chérit Ute, la fresque murale chez les valkyries ou le dessin qu’aperçoit Hagen avant de rencontrer la Norne dans sa grotte, la série insiste lourdement sur le dragon, et son importance pour les créatures... comme pour mettre en place un enjeu vis à vis d'un développement autour de son meurtre par Siegfried, développement qui ne vient jamais. Pourquoi insister autant sur le dragon, si son rôle reste inchangé ? 

La sculpture murale en Isenstein.

Ma théorie sur le sujet

D'ailleurs, en voyant cette sculpture murale plutôt... sensuelle, dirons-nous, et étant donné le choix de la série de présenter non pas un, mais deux protagonistes à demi-Wesen (Hagen, comme dans le film, et Gernot en plus), j'ai commencé à me demander si l'on allait pas nous amener à apprendre que Fafnir était également le père de Siegfried, peut-être pas le fruit d'un amour, mais d'un viol, ou d'un amour que Siegfried n'accepterait pas, quoi qu'il en soit menant à une confrontation. Cela expliquerait son rapport amour-haine avec le dragon, et en plus ça ferait de Balmung, l'épée tirée dans cette version d'un os de Fafnir, littéralement la lame de son père... pas à son père, mais à base de son père. Fafnir aurait pu, avant de mourir, lui recommander de se baigner dans son sang, comme un dernier cadeau tragique à son fils, et toutes les scènes de Siegfried couvert de sang en hurlant prendraient alors un sens nouveau et bel et bien traumatique. Cela expliquerait également pourquoi les Wesen semblent vouloir l'accompagner ou ne rien lui faire, puisqu'il serait littéralement l'héritier du dragon par le sang, et pas seulement un guerrier terrifiant qui "porte sa peau", à Fafnir, or on sait que les dragons sont au sommet de leur hiérarchie.

Séduisant, cependant... ce n'est absolument pas dit, montré ni suggéré dans le film ou la série. Jamais Siegfried ne parle de son père d'une manière qui laisserait entendre qu'il ne soit pas son géniteur, il désigne toujours Sigmund, le roi de Xanten dont Siegfried porte la bague, celui qui a combattu avec Dankrat. D'après les éléments qu'on nous donne, Siegfried ne tombe sur Fafnir que par hasard lorsque son tuteur forgeron essaie de se débarrasser de lui en l'envoyant dans la Vallée des Nibelungen. Enfin, aucune prophétie ou révélation, cryptiques ou pas, délivrées par les alfes, Nornes et nixes n'y font la moindre allusion, se concentrant sur Hagen ou Gernot. Vraiment, cette version n'a rien à dire de plus sur Siegfried et Fafnir.

Ce n'est donc qu'une théorie qu'on peut s'imaginer si on a envie de se fouler plus que les scénaristes, et même si ça crée tout de même beaucoup de redondance avec Gernot, au moins ce serait une explication. 


Bref, si cette version longue parvient à rendre bien pus intéressante toute la famille royale burgonde, le conflit avec les Wesen et même l'intrigue pourtant déjà bien étoffée autour de Hagen, elle se plante lamentablement sur Siegfried, le personnage est le seul qui semble toujours incomplet et tronqué à la fin des six épisodes. Siegfried est le perso le plus bâclé, hallo, on est où là ? Alors oui, je sais, le roman dont sont adaptés le film et la série est lui-même centré sur Hagen, mais si on a trouvé le temps pour la Vandale de mes deux, on aurait pu s'occuper un peu de Siegfried, c'est pas comme s'il était à la fois un des principaux protagonistes ET antagonistes de cette version.

Faut-il voir la série ?

Si vous êtes curieux de cette adaptation et hésitez entre le film et la série, voyez la série, vous aurez la version la plus complète de l'histoire. Le côté coucherie et romance est dilué dans l'ensemble par le rajout d'intrigues de cour et de machinations politiques, ce qui n'est pas plus mal, mais ne vous attendez pas à des complots de haute volée non plus, ce n'est pas une des premières saisons de Game of Thrones (même si ça aimerait bien). La série conserve la plupart des défauts du film, et souffre des mêmes problèmes d'un point de vue strictement "adaptation" (comprenez : c'est une très médiocre adaptation), l'intrigue des Romains et des Huns enfonçant davantage le clou : on s'est éloigné encore un peu plus de la substance des sources en ne conservant des liens qu'en apparence, très superficiellement. Les Nibelungen ne sont finalement qu'un skin appliqué sur une série de Dark Fantasy à la GoT. C'était le cas du film, et ça reste le cas ici.

Cela étant dit, une fois qu'on a fait notre deuil d'une véritable adaptation et accepté cet état de fait, une fois qu'on prend le récit pour ce qu'il est et souhaite proposer, sans réfléchir aux sources, ça reste correct, et la série étoffe suffisamment certains angles morts pour divertir le grand public avec plus de satisfaction que le film. Néanmoins, il faut le dire, cette version aurait pu être vraiment pas mal, mais se prendre ainsi les pieds dans le tapis sur Siegfried me laisse franchement dubitatif. C'est la meilleure des deux versions, mais elle n'est toujours pas complète.

Le point bande-originale

Si la musique est semblable à celle du film, je me dois de préciser avoir sérieusement grincé des dents lorsque les trois premiers épisodes se sont conclus par des chansons pop-rock absolument hors ton du plus mauvais goût. Heureusement ils corrigent le tir dès l'épisode 4, mais quelle idée... ça veut se la jouer cool à la Peaky Blinders, j'imagine. Quelle idée...

mardi 2 décembre 2025

Beowulf du vélin à la toile - Adapter & trahir pt. 4


 Tout comme les Nibelungen, le poème Beowulf aura eu droit à plusieurs adaptations, plus ou moins directes, plus ou moins réussies. Enfin, surtout moins, car comme cette rétrospective le démontrera, le héros des Gauts n'a pas eu autant de chance que Siegfried lorsqu'il s'agit de voir ses exploits mis en images sur nos écrans. 

Outre le manque chronique de fidélité à la source, ces adaptations souffrent d'un syndrome de cannibalisme, se repompant les unes les autres en ne conservant souvent que les inventions récentes, syphonant le récit de son squelette et de son âme pour imposer des thèmes récurrents propres à ces versions modernes, à tel point que c'est la compréhension même de la légende qui s'en trouve lourdement altérée, tronquée, estropiée.

 

 Vous trouvez que j'exagère ? Laissez-vous porter par ma série d'articles, et si possible dans l'ordre de sorties des films, et vous verrez comment la légende de Beowulf s'est petit à petit transformée en... autre chose. 

1998

1999
 
1999

2005

2007

2007

2008
 
2016

Beowulf de loin mais loin d'être Beowulf


Voilà, on en a enfin terminé avec les adaptions de Beowulf pour cette rétrospective assez décevante, finalement. Quelques bons films, mais aucune bonne adaptation. Il ne me reste plus qu'à aborder vite fait deux autres productions pour être vraiment complet, mais qui ont si peu à voir avec Beowulf que je les regroupe ici en bonus, à savoir Beowulf, return to the Shieldlands, une série de la chaîne ITV, et Outlander (le film de SF, pas la série historico-fantastique avec la musique aux petits oignons de Bear McCreary)

La raison pour laquelle je mets ces deux projets à l'écart est assez simple : ils n'ont quasiment rien à voir avec la source, et je veux dire encore moins que le Beowulf avec Christophe Lambert, dans lequel on discernait encore le squelette de l'intrigue originale. Quelques noms sont mentionnés mais je ne parviens pas, même avec la meilleure volonté du monde, à déceler assez d'éléments pour en faire un article, comme je l'ai fait pour les deux nanars de cette rétrospective. 

Commençons par Outlander, car  c'est de loin le plus intéressant, ou du moins le plus divertissant des deux.

Alors, soyons clairs d'emblée, le réalisateur et co-scénariste Howard McCain déclare avoir voulu adapter Beowulf , et ce "depuis toujours" sans savoir comment "engager les spectateurs" et les faire croire à cette histoire (ça en dit long su l'amour qu'il porte au poème, mais soit), et le scénariste Dirk Blackman déclare que c'est bien le concept du "Le poème original c'est une histoire vraie à base d'éléments SF". Donc les intentions du film et de ses créateurs étaient bien d'émuler ce qu'avaient fait Crichton et McTiernan avec le Treizième Guerrier.

Cela étant dit. 

On le verra, c'est une adaptation détournée particulièrement éloignée du poème et qui n'hésite pas à tirer son inspiration parmi d'autres source. Je suspecte que le script d'origine était peut-être bien plus proche du poème mais que les réécriture successives ont pu gommé cet aspect jusqu'à le rendre quasiment invisible pour la grande majorité du film. Certains détails de l'intrigue le laissent supposer. Malheureusement, les ressemblances sont en fin de compte si légères qu'elles deviennent anecdotiques et que les deux compères échouent dans leur démarche.

Le pitch est le suivant : un extra-terrestre, Kainan (Jim Kaviezel), s'écrase sur Terre avec son vaisseau prison, libérant un monstre carnassier (un Moorwen) qui va décimer les locaux. Il se trouve que les locaux en questions sont des scandinaves du VIIIe siècle, dans le dernier siècle de l'âge de Vendel, donc pas des vikings contrairement à ce qu'ils disent dans le film et que le marketing placarde partout.

C'est marrant ça, la date de 709 donnée dès la séquence d'introduction respecte la période du poème, mais le reste du film décide de s'en tamponner le coquillard. 

Par un hasard de dingue, notre héros, bien qu'extra-terrestre, ressemble en tout points à un être humain (la Terre étant présentée comme une colonie abandonnée, on peut supposer que les Humains descendent de cette race d'alien), et sa technologie lui permet d'apprendre instantanément le vieux norrois façon Néo et son Kung-Fu, neutralisant tout enjeu autour de la communication entre lui et les vikings pour aller direct au sujet (démontrant ainsi, s'il le fallait encore, la supériorité du Treizième Guerrier). 

Après les péripéties d'usage (il se fait capturer, on ne lui fait pas confiance, il prouve sa valeur, on lui fait confiance), les vikings et lui tentent de piéger le monstre et échouent. Ils traquent la bête jusqu'à son repaire dans une grotte en montagne avec une chute d'eau, et le trio final parvient à se débarrasser du Moorwen qui, on l'a découvert entre-temps, est en fait... la victime ! Et oui, retournement de situation incroyable, Kainan, qu'on pensait être un extra-terrestre sympa dont la famille avait été massacrée par la créature grâce à un flashback tragique, était en fait un homme (ou un alien quoi) rongé de remord car son espèce à littéralement génocidé la race des Moorwen pour faire de la place et si sa propre famille est morte, c'est parce que les aliens moches ont essayé de résister à leur propre extermination.

M. Moorwen juste avant de se faire atomiser.

Bref, le monstre est la victime incomprise, le héros est gris foncé, on est au moins dans la lignée des dernières adaptations de Beowulf, même si là ça me gêne pas, car si vous avez été attentif, il n'y a aucune trahison, puisque cette histoire n'a presque rien à voir avec le héros du Gautland : 

Déjà, Kainan... c'est lui qui amène le monstre (!!), et il est le bourreau de la créature, c'est lui la cause du problème en somme. Il n'y a qu'un seul monstre, qu'ils assimilent eux-même à un dragon (j'exclue le petit Moorwen car sa présence est anecdotique, cependant, si on veut vraiiiment se montrer généreux, il y a une Mère et son fils dans la famille monstre, mais la Mère endosse les deux rôles), même si on pourrait vite fait y voir un amalgame des trois monstres du poèmes (Grendel pour le côté attaques nocturnes, Maman Grendel pour le repaire lié à l'eau et la maternité, tout bêtement, et le dragon avec ses tentacules rougeoyants vaguement semblables au jet de flammes et qui le font ressembler aux créatures dans l'art viking, notamment dans le style Urnes). 

Un exemple du style Urnes
 

C'est moins évident avec des captures d'écran, alors voici le Moorwen en mouvement avec sa queue tentaculaire :

 


Enfin, pour en revenir au protagoniste, on suit l'archétype de l'étranger venu sauver le royaume (façon Christophe Lambert, et pas façon poème donc), un étranger, surhumain, qui vient seul (toujours comme Lambert), les péripéties ne correspondent à rien dans le poème ou presque.  

Néanmoins, parmi les éléments qui laissent supposer que la script initial devait être plus proche du poème, outre les noms de Hrothgar et Unferth, on note celui des Moorwen (moor, en anglais, c'est la lande, les tourbières, c'est à dire le lieu où vivent Grendel et sa Mère dans le poème). Dans une scène coupée ou répète bien clairement que le frère de Hrothgar, dont celui-ci a pris la place à sa mort et dont Wulfric est le fils, s'appelait Halga (il est possible que ce soit dit une fois dans le film à la volée), comme dans le poème, faisant de Wulfric l'équivalent de Hrodhulf, aka Hrolf Kraki.

Il y a également plusieurs éléments concentrés dans le final du métrage : la nage sous l'eau pour gagner le repaire de la créature, ici en passant par un puits, mais aussi la mise à mort du Moorwen, suspendu à une falaise au-dessus du vide (jusque là rien de très Beowulf), mais à qui on tranche le bras comme à Grendel pour le précipiter vers la mort... Puis comment Wulfric, devenu roi, agonise de la morsure (!) infligée par le Moorwen et s'assure que la créature est morte avant de transmettre le pouvoir à Kainan, comme Beowulf le fait avec Wiglaf dans le poème après a défaite du dragon. 

Mais alors, c'est censé être qui Beowulf dans cette histoire ? Kainan ou Wulfric ? Wulfric c'est pas le neveu de Hrothgar ? Est-ce que Faux Beowulf était en fait le personnage secondaire comme dans le Treizième Guerrier, et Kainan en fait c'est Ahmad Ibn Fadlân ?


 (Non.)

D'ailleurs, la chute d'eau m'évoque vaguement le Treizième Guerrier, les montagnes ça n'est pas la Fantaisinavie habituelle, cette fois, car le film a au moins le bon goût de se déplacer l'action en Norvège, pas au Plat Pays des Danois, donc ça passe (mais ça l'éloigne encore plus du poème). 

Bon, et enfin, alors que les siens sont venus le chercher, notre héros casse sa balise de secours car il décide de rester. Tout l'inverse de Beowulf, donc.

On l'a donc vu, à part les nom du roi Hrothgar et de Unferth qui passe par là  (même pas leur personnage, juste leur nom), ce film n'adapte pas vraiment Beowulf. C'est juste un alien qui amène un autre alien sur Terre et aide les Terriers à s'en débarrasser. Comme je le faisais remarquer, on pourrait estimer que sa manière de rougeoyer ardemment en attaquant trace un parallèle entre le Moorwen et le dragon, et c'est vrai. D'ailleurs, les vikings eux-même appellent la créature un dragon tout du long.

Toutefois, il y a d'autres héros légendaires que Beowulf à affronter des dragons, comme Sigurd le Völsung, par exemple. D'ailleurs, vous savez à quoi ressemble la halle des Völsungs dans la saga éponyme ? Une grande halle au toit ouvert pour laisser passer un énorme chêne (voire un pommier) nommé Barnstokk. Et vous ne devinerez jamais à quoi ressemble la halle du roi Hrothgar dans ce film... suspense insoutenable :



 Oh bah ça alors ! 

En plus d'offrir au spectateur un village fortifié évoquant sans copier, tel un brouillon, les futures forteresses rondes type Trelleborg, construites des siècles plus tard par le roi danois Harald à la Dent Bleue, on a droit à, clairement, un hommage à la halle des Völsungs. Le clin d’œil me fait très, très plaisir car c'est un détail négligé par les adaptations des Nibelungen

En parlant de la Völsunga Saga, Kainan se faisant forger une épée plus solide que n'importe quelle autre arme à sa disposition pour aller tuer le monstre (à base d'un fragment de métal de son vaisseau écrasé) évoque clairement plus Sigurd que Beowulf. Il y a même un chef de clan qui s'appelle Gunnar, même si c'est un nom finalement très courant. Et pour les amateurs de Fantasy plus récente, il y a Boromir (si, si, c'est même le comic relief, Tolkien doit être fier), prouvant qu'on est dans l’œuf de Pâques et le brassage de références connues, rien de plus, comme cette séquence de jeu d'adresse (ici sur les boucliers), un trope des festins commun dans les sagas, par ailleurs absent de Beowulf.

Je trouve très intéressant que l'opposition christianisme / paganisme soit non seulement de retour, mais agrémenté d'une troisième option : Kainan, qui ne crois évidemment ni aux dieux, ni au Destin, mais en sa seule capacité à décider de ses actions. C'est un point de vue moderne mais qu'on retrouve parfois dans les sagas, donc ça n'est pas hors de propos et ça change un peu du trope mis en place par Beowulf & Grendel, dont Outlander reprend même l'idée du moine se confrontant à la créature armé uniquement de sa foi... sauf qu'ici ça se termine pas aussi bien pour le clerc, hihi

Trop long, pas lu : Outlander ne cherche même pas à adapter Beowulf, même si ce fut l'ambition initiale, en fait, il y fait juste référence et pioche ce qui lui plaît, au même titre que d'autres sagas connues et appréciées, pour flatter les amateurs d'histoires de barbus bourrins. Et c'est très bien comme ça, ainsi pas de trahison du poème. Comme pot pourri et best-of de sagas, c'est assez réussi.

Faut-il voir le film ? Si vous voulez une bonne adaptation détournée de Beowulf, regardez plutôt le Treizième Guerrier, car sur cet aspect pourtant revendiqué, Outlander échoue. En revanche, si vous souhaitez regarder un petit film d'aventure SF sympa avec des """vikings""" et un alien qui traquent un monstre pendant que vous mangez du pop-corn, oui ! Ce n'est peut-être pas de la SF intellectuelle mais c'est fun, et en plus il y a John Hurt et Ron Perlman ! 

Oui, j'avais gardé le meilleur pour la fin.

Enfin, pas exactement, car... passons à

*roulement de tonnerre* 

Beowulf, return to the Shieldlands 

Cette série n'a pas la même excuse.

Cette fois, il y a carrément "Beowulf" dans le titre, on est donc en droit d'attendre un peu plus qu'Outlander et ses petits coups de coude discrets dans les côtes. Est-ce que la série a plus de rapport avec le poème que les extraterrestres chez les vikings ?

Et non !

Déjà, il y a un petit test très simple qui permet de se faire une idée assez rapidement : ouvrez la page IMDB du film ou de la série que vous souhaitez mettre à l'épreuve et regardez la liste des acteurs, et donc des personnages. Relevez les noms qui proviennent de la source, voire estimez le ratio noms originaux / noms inventés pour l'occasion. Ce n'est pas une garantie, bien sûr, par exemple le Roland sorti d'un chapeau dans le Beowulf avec Christophe Lambert correspond à peu près au Hunferth du poème, quant au Beowulf de Zemeckis, il a un bon ratio mais ne respecte pas les personnages en question. Ainsi ça ne suffit pas à juger l’œuvre, mais ça donne une idée de ce en quoi on s'embarque. Par exemple, pour cette série, on obtient :

Noms tirés du poème : Hrothgar, Herot (une autre orthographie pour Heorot, ça compte), Beowulf, bien sûr, Breca (Brecca et Breca se valent), Grendel, Wulfing et... c'est tout. Alors c'est mieux que le Beowulf de Lambert, mais c'est là une barre bien basse. Il y a cependant une différence, et de taille : le ratio.

Return to the Shieldlands liste 6 noms propres tirés de Beowulf sur 59 noms propres listés, soit à peine plus de 10%. Et parmi les 90% d'inventions on trouve des noms tout à fait dans le ton comme Slean, Axel, Aaron, Shay, Malek, Roth, Treece, Greff, Jogan... en somme, on est vraiment transporté à l'Âge de Vendel. (Par souci d'honnêteté intellectuelle et pour les curieux, le ratio pour le nanar de 99 c'est 3 noms propres tirés du poème sur 9 noms propres au total, soit un tiers.) Encore une fois, ça ne veut rien dire en soit, alors voyons le pitch :

Beowulf, accompagné de son comic-relief Breca, revient à Herot pour rendre un dernier hommage au roi Hrothgar qui vient de décéder. Il n'y est pas le bienvenue, détesté par le prince Slean. En effet, Beowulf a été recueilli enfant par Hrothgar, après la mort de son père, et le roi le préférait à son propre fils (mais en fait, c'est parce que Beowulf était son vrai fils, aha ! Celle-là vous ne l'aviez pas vu venir !). S'en suit une guerre larvée de succession au titre de "jarl", le chef de toutes les tribus, à base de machinations politicoproutprout et de trahisons, tandis qu'en toile de fond gronde un retour des monstres qui vivaient sur ces terres autrefois, et que les hommes ont quasiment exterminé mais qui grouillent encore aux franges du monde civilisé.

En étant d'une extrême générosité, je dirais que la série extrapole sur la tension politique du poème quand Hrothgar offre son trône à Beowulf afin que ça ne tourne pas au vinaigre avec son neveu, qui risquerait de se débarrasser des trop jeunes princes. Mais soyons honnêtes, ce n'est pas vers le poème que cette série s'est tournée pour l'inspiration, mais vers ce qui était hyper populaire à l'époque de sa sortie : Games of Thrones et Vikings (d'ailleurs on trouve David Bradley, qui joue Walder Frey dans GoT, et Jefferson Hall, qui joue Torstein dans Vikings). Vous ne me croyez pas ? Matez le générique et dites-moi si ça ne vous rappelle rien :


L'écriture des intrigues, les costumes, tout est fait pour capitaliser sur ces succès, mais sans le budget. C'est simple, Return to the Shieldlands fait passer les scènes de bataille de la première saison de Vikings pour la bataille du Gouffre de Helm. Ah d'ailleurs, l'architecture en ruine des "géants" qui vivaient autrefois sur ces terres et ont été massacrés est très, trèèès inspirée du Seigneur des Anneaux / Hobbit, quelle coïncidence ! Enfin, tout ça, sans tunes quoi.

Trèèèèès inspiré.

Il est intéressant de noter que faire des monstres les descendants d'une race antique éliminée, chassés par les hommes et repoussés dans les bordures du monde, c'est exactement le point de vue de la Mère de Grendel dans le Beowulf de Zemeckis. Oh, je vous avais dit qu'il y avait toute une intrigue autour des monstres qui sont les victimes après tout et qui sont les vrais monstres quand on y regarde de plus près et... oui, c'est la même chose depuis Beowulf & Grendel. Sauf que là, je m'en fous, puisque ce n'est pas Beowulf !

Ces costumes... Rien à ajouter...
Mis à part quelques noms disséminés ici ou là, RIEN ne ressemble au poème, mais étrangement, on trouve plein de parallèles et d'inspirations... dans les adaptations précédentes. Ainsi la boucle est bouclée : on regarde une œuvre strictement basée sur les mauvaises interprétations et, de fait, l'image incorrecte du récit qui s’est développé dans l'inconscient populaire, pas du tout sur l’œuvre dont elle se pare du nom sans aucune gêne. C'est du téléphone Alaman ! Chaque version modifie encore plus l'histoire jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un saupoudrage léger sur... autre chose. À force de regarder des films raconter l'histoire de travers sans lire le texte à côté, on obtient un truc qui ne ressemble plus à rien, dans un univers de Fantasy générique au possible (adieu Danemark, Gautland et Frise, bonjour Shiedlands, Farlands, et pourquoi pas Disneylands), avec des nations à code couleur de jeux vidéos qui n'ont aucun sens, des costumes à peine meilleurs que Hercules et Xéna, pas assez de figurants pour ses ambitions, des monstres vus et revus (faces de félins et cornes, changeurs de formes, il y a même des vers des sables qu'on attire en tapant sur le sable. J'aimerai plaisanter...)

Y a une scène où les gentils nous font une 300 commandée sur Ali Express, sur un pont, capes rouges et tout, et le méchant dit "Tu as quoi, une douzaine d'hommes, quant à moi, je mène..." Et mon cynisme esprit a immédiatement fini sa phrase : "la même douzaine d'homme qui se sont vite fait changés pour le contrechamps", mais non, en fait il répond "une armée." 

 

Le méchant et son, euh, armée.

Bref, cette adaptation s'inspire... des adaptions. Et mal, en plus. Le poète anonyme, quant à lui, se retourne dans sa tombe et pleure.

Faut-il voir la série ? Non. Déjà, parce que dans le même genre il y a bien mieux ailleurs, et en plus ça ne se finit pas car la saison 2 n'a jamais vu le jour. Absolument rien n'est résolu, et c'était nul. Épargnez-vous ça !

Le point bande-originale

La BO d'Outlander est vraiment cool. Elle est composée par Geoff Zanelli, un second couteau de la bande à Hans Zimmer qui a fait beaucoup de "composition additionnelle" notamment sur les Pirates des Caraïbes 1 à 4 avant de devenir le compositeur principal du cinquième opus (et je préfère sa musique pour ce film à celle de Hans pour le quatre, voilà, c'est dit). Outlander est l'un de ses premiers projets en compositeur principal et on sent qu'il n'est pas encore à son maximum, pourtant il livre un score plus qu'honnête, avec un thème épique pour Kainan et les vikings (qui rappelle fortement le Roi Lion *tousse*), et un autre, mélancolique, pour les flashbacks et les regrets. Une suite pour donner une idée :


La BO de Beowulf, return to the Shieldlands par Rob Lane est fort sympatoche, le thème principal reste bien tête et plusieurs séquences aussi. Après, c'est de la composition pour télévision des années 2010, on sent les inspirations déjà nommées, avec techniques vocales ethniques et nordiques (ils ont réussi à se payer Eivør Pálsdóttir, ça ajoute de suite un grosse plus-value... ah tiens, comme l'avais The Last Kingdom !), instrumentations très Vikings, Einar Selvik en moins, et puis le combo chœurs / percussions de la Fantasy de ce temps-là. En vrai, ça m'a rappelé certaines BO de séries BBC comme Robin des Bois, etc., un thème efficace et pas mal de remplissage, non dénué de pistes plaisantes mais sans aucune ambitions de prendre place au panthéon des compositions de légende... le tout mélangé aux BO types Vikings et Last Kingdom qui ont beaucoup plus de richesse et de texture dans leurs instrumentations (on ne remerciera jamais assez Einar pour ça). Un bâtard entre deux époques, et pourtant, j'avoue que l'aime suffisamment pour avoir mis la main sur le CD. J'ai déjà mis le générique / thème principal donc voici d'autres exemples :



mercredi 26 novembre 2025

La grande synthèse : Beowulf (2007)

 Nous arrivons (enfin...) au bout de notre voyage, l'ultime étape dans cette rétrospective sur les adaptations filmiques de Beowulf, les bonnes comme les mauvaises comme les très, très mauvaises. Nous avons vu le démarrage qualitatif quoique confidentiel en dessin animé, le premier film grand public exécrable mais (malheureusement) fondamental, la version qui choisit de prendre Grendel en pitié et de l'envisager comme une victime plutôt qu'un monstre, et même la version abominable qui nous a fait relativiser la nullité du nanar de 1999. Heureusement, la même année que cette purge infâme, une autre adaptation sortait sur nos écrans, et clairement c'était pas la même limonade.

Écrit par Roger Avary (co-scénariste de Pulp Fiction ou encre Reservoir Dogs et sortant tout juste de l'écriture du Silent Hill de Christophe Gans) ainsi que Neil "Call me master" Gaiman, réalisée par Robert Zemeckis (Retour vers le Futur, Forrest Gump, Qui veut la peau de Roger Rabbit, A la poursuite du Diamant vert... je pense que vous comprenez que c'est pas l'autre tanche à nanar qui a démoulé Beowulf et la colère des dieux la même année), incarnée par un casting de luxe (Anthony Hopkins, Angelina Jolie, Ray Winston, Crispin Glover, John Malkovich, Brendan Gleeson... ça fait du bien !), accompagnée d'une musique épique composée par l'excellent Alan Silvestri (Retour vers le Futur, Predator 1 et 2, Abyss, Contact, il y en a trop !), cette version avait toutes les cartes en main pour devenir la version définitive : elle arrive après toutes ces versions dont nous avons parlé et qui ont essuyé les plâtres pour préparer le terrain, elle a le gros budget à la hauteur de ses ambitions, une fiche IMDB aux petits oignons, et c'est pourquoi elle fut un succès énorme et immédiat qui mit tout le monde d'accord.

Ou pas.

Car il y a un tout petit détail qui va tout changer : le film est en image de synthèse, avec une technique de capture de mouvement des acteurs totalement nouvelle et innovante, un défi technologique et technique souhaité par Zemeckis pour faire progresser la méthode balbutiante qui finira par permettre des Thanos et co. chez Marvel ou des Navis sur Pandora. Un effort nécessaire et louable de la part d'un pionnier du numérique, bien sûr, mais... le résultat est ce qu'il est, sautant souvent à deux pieds dans la vallée de l'étrange, et avec un rendu disons... spécial, qui poussera beaucoup à trouver (et ça ne s'arrange pas avec le temps qui passe) que le film était laid. Pourtant, avec les années, il semble que cette adaptation ait trouvé une base de fan et d'amateurs, dont je fais partie, mais on ne pourra vraiment pas dire qu'il s'agisse de la version qui mit tout le monde d'accord. Et c'est bien dommage.

Une synthèse pour les lier toutes au pays du Danemark ou s'étendent les ombres. 

Et pourtant, si on ne se laisse pas distraire par l'esthétique numérique particulière, cette adaptation est littéralement une synthèse de toutes les précédentes, ne puisant pas seulement dans la source médiévale, mais également (beaucoup (trop)) dans les changements à l'histoire insérés par d'autres films, y compris les mauvais (en même temps...) J'avoue que cela m'a particulièrement sauté aux yeux lors de mon revisionnage pour cette rétrospective. 

Avant, je trouvais le film de Zemeckis relativement fidèle à mon souvenir du poème, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Après avoir relu et potassé la source pour Heldenzeit, j'ai vu (ou revu) chaque film dans l'ordre de leurs sorties, et tout cela a souligné la dépendance profonde du film de Zemeckis à ses prédécesseurs, parfois plus qu'au poème, et de manière générale, comme je l'ai plusieurs fois écrit, l'incroyable pérennité de influence du Beowulf avec Christophe Lambert. Beowulf (2007) est donc bien moins l'adaptation ultime du poème que la synthèse de toutes les tentatives précédentes.

Les personnages dans l'ombre de leurs prédécesseurs

Bon, le déroulé de l'intrigue vous devez commencer à le connaître, maintenant (si vous débarquez sur cet article sans avoir lu ni le poème médiéval, ni mes articles, le premier de ceux-ci au sujet de l'adaptation en dessin animé de 1998 vous donnera une bonne idée de ce qu'est réellement l'intrigue de Beowulf). Aussi vais parler de l'intrigue du film en partant du principe que je n'ai pas à réexpliquer en détail. Je précise également que je vais traiter de la Director's Cut, (ça ne sublime pas le film comme pour Kingdom of Heaven, ou Troie dans une moindre mesure, par exemple, mais tout de même).

Le film s'ouvre littéralement sur un insert, un plan serré sur une coupe à boire en or ornée d'un dragon. Cette coupe, élément central du dernier acte du poème, est présentée à la première seconde, comme une promesse que oui, cette fois, on ira enfin jusqu'au bout et on affrontera le dragon. Et ça, ça fait plaisir, puisque les quatre dernières adaptations (sur un total de 5.....) l'ont soigneusement évité, certaines avec astuce, comme le Treizième Guerrier, d'autres... en mode osef. Un pacte est donc scellé avec le spectateur, et ça me plaît. Bon, le fait que cette coupe s'avère être à Heorot dans le trésor de Hrothgar me plaît a priori un peu moins, mais je l'ai souvent dit, les films ont le devoir de condenser et simplifier, alors pourquoi pas. 

Pourquoi pas ? Et bien parce que plus tard, Hrothgar nous explique tranquillou qu'il a obtenu ce trésor en terrassant Fafnir, la terreur des landes du Nord... FAFNIR, putain. Ah et ses hommes chantent cet exploit, notamment comment il a brisé les ailes du dragon. Les ailes. DE FAFNIR. FAFNIR LE SERPENT GÉANT. LECK MICH AM ARSCH.

Hrothgar (Anthony Hopkins en toge) et sa couronne, commémorant sa bravoure face à Fafnir, qui lui valut ses richesses et son royaume. Plus tard, elle prendra des airs de foreshadowing lorsqu'on la posera sur la tête de Beowulf, qui devra affronter son propre dragon.

Ça commence donc fort pour Hrothgar, mais comment est-il présenté, peut-être que le film se rattrape ? Ha ha, bien sûr que non. Il est obèse, en toge, porté sur une litière par ses hommes, complètement beurré, et salace... c'est une licence artistique discutable, on ne va pas se mentir, mais au moins on le dépeint comme vieux, beaucoup plus âgé que sa jeune femme Wealhtheow, et ça c'est très bien, bien que celle-ci dans le poème ne soit pas dégoûtée par lui comme ici (en même temps, il n'est pas décrit comme un gros porc répugnant et lubrique dans la source...). Le poivron distribue l'or rouge, comme il se doit, afin de célébrer l'ouverture de sa grande halle, et nomme plusieurs de ses hommes les plus fidèles, y compris Hunferth "le violeur de vierges" ("Ouééé !"), et on le voit battre un esclave avec une canne injustement, là encore un ajout curieux, mais qui s'imbriquera dans un autre changement apporté au personnage, initié dans le premier moment où on le voit, tenant sa tunique entre ses dents pour pisser, et parlant à un compagnon de... Jésus Christ. Aah, vous le sentez venir, hein, ce petit relent de Beowulf & Grendel ? Ne vous inquiétez pas, nous y reviendrons.

Le vacarme de la fête attire Grendel, dont on comprend qu'il ne supporte pas les rires et les chants des Danois de manière tout à fait littérale : le bruit lui cause une douleur terrible et il veut juste que tout le monde la ferme. Trucider des Danois, c'est un peu comme avaler une aspirine. Commence un massacre terrible où même les femmes ne sont pas épargnées (bon point adaptation !) mais où Hrothgar, malgré ses appels répétés "Combat-moi !" ne parviens pas à obtenir un face à face : Grendel le lui refuse... comme le roi se tient devant son trône, on pourrait croire que le film gagne un autre point adaptation, mais non. Une autre ombre plane sur cette scène... une ombre qui s'étend sur fond de musique techno.

Ma tête quand j'ai compris la terrible vérité au revisionnage de ce film (Robin Wright joue Wealhtheow)

 Le design de Grendel est assez monstrueux, déformé, gluant, et surtout... partiellement recouvert d'écailles, parfait pour le fils d'un être aquatique ! Dommage que pour plus d'effet dramatique on ait encore placé son repaire en montagne, les fameux pics du Danemark comme on les a déjà admirés dans Beowulf et la colère des dieux, mais admettons, à défaut des tourbières, le film conserve la brume. Intéressant aussi à noter est que dès son retour chez lui, Grendel interagit avec (la voix de) sa mère, comme si le film, sachant que sa présence dans l'intrigue n'était pas une surprise, voulait éviter son arrivée comme un cheveux sur la soupe, comme le faisait déjà Beowulf & Grendel avec l'apparition régulière de son bras hors des eaux. Ici, son rôle est plus important : elle révèle que Grendel a le droit de s'attaquer aux bêtes sauvages et au bétail mais pas aux hommes, qui ont massacré tant des leurs, puis elle le réconforte en chantant une berceuse. 

Crispin Glover incarne Grendel, il avait déjà travaillé avec Zemeckis dans Retour vers le futur, où il jouait le père du héros Marty McFly.

Bref, vous l'aurez compris, nous revoilà donc dans une adaptation choisissant de faire de Grendel et sa mère des victimes et de les humaniser, une nouveauté introduite par Beowulf & Grendel, une fois de plus. D'ailleurs, reparlons de Hunferth : après avoir déclaré que des sacrifices ont été fait à Odin et Heimdall, il suggère également de sacrifier au nouveau dieu romain, Jésus Christ. Le poème évoque les sacrifices aux dieux païens n'apportant aucun secours, mais encore une fois, l'ajout de prêcheurs chrétiens destinés, dans l'intrigue, à convertir les autres, n'est pas dans le poème, c'est une invention toujours de Beowulf & Grendel. Même le refus initial de Hrothgar en mode "non c'est inutile" est repris du film de 2005, la seule différence étant qu'au lieu d'inventer un personnage (le père Brendan) la version de 2007 donne ces caractéristiques à un personnage existant dans la source, Hunferth, tout en lui déversant un tas d'attributs pour en faire... autre chose. 

En effet, Hunferth dans le poème est un fratricide, certes, il doute de Beowulf et de ses exploits rapportés, puis reconnaît son tort et lui offre l'épée familiale pour se faire pardonner. Ici, on sait qu'il est connu pour violer des vierges (hourra ! Bah quoi, Hrothgar et les autres guerriers avaient l'air de trouver ça marrant...), se montrer cruel envers des enfants / esclaves, se cacher lors de l'attaque de Grendel (un gros pleutre donc), bref, on en fait un Connard 9000... ET on lui donne l'arc de conversion au christianisme. Outre le fait que tout cela soit tiré d'un chapeau des années 2000, il y a comme un message à peine caché là derrière et je suis suis assez certain que le clerc qui posa Beowulf sur vélin il y a de cela un millénaire ne trouverait pas exactement tout ça fidèle à la source.

Hunferth (John Malkovich) et son courage, quelques pas derrière.

Mais voyons comment le film introduit Beowulf. Après une séquence de navigation en pleine tempête où on rit fort comme de vrais bonhommes, le héros et ses hommes débarquent sur une plage suspicieusement noire et cernée de montagnes en arrière plan : pas de doute, nous somme en Fantaisinavie, quelque part entre l'Islande et la Norvège. Beowulf et la colère des dieux approuve.

On a droit à la petite scène avec le héraut de Hrothgar qui les interroge sur le rivage, très bien, et Beowulf déclare ne pas venir tuer Grendel pour l'or promis par le roi, mais pour la gloire. Parfait ! Dès qu'il entend son nom, Hrothgar reconnaît le "garçon d'Ecgtheow", donc ils se connaissent dans les enfances de Beowulf, parfait ! On a même le rappel du contexte précis (le père de Beowulf tuant un Wulfing, Hrothgar leur donnant l'asile et payant le Wergeld.) Excellent ! Excellent ! Et le héros de se vanter d'avoir éliminé une tribu de géants aux Orcades, et un serpent de mer, et...

Aaaaattendez une seconde. Vantard, oui, le Gaut l'est assurément dans la source, mais là, soit c'est un menteur compulsif, soit c'est un... chasseur de monstres. Comme Christophe Lambert. La réponse à cette question se trouve peut-être dans sa confrontation avec Hunferth qui ironise sur leur "sauveur" Gaut et évoque la compétition de nage avec Brecca. Bon déjà, amusons-nous de voir que Hunferth trouve le courage de moquer Beowulf seulement lorsqu'il est accompagné d'une dizaine de guerriers (un pleutre vous dis-je), mais autrement la scène est fidèle : Hunferth raconte une anecdote où Beowulf a perdu, afin de diminuer son prestige, et de le présenter comme vaniteux, imprudent, voire irresponsable. 

Ray Winstone est Beowulf 

Le héros explique que s'il a perdu, c'est à cause des monstres marins qui l'ont attaqué et dont il a dû se débarrasser, et ça aussi c'est fidèle, à la différence que dans le film, il donne un nombre de créatures occises pour neuf, et que son compagnon Wiglaf s'amuse que "la dernière fois c'était trois." On découvre également dans la même scène que Beowulf se laisse aisément amadouer tant que le monstre a une paire de nibards (une sacrée faiblesse tout de même), peut importe à quoi ça ressemble sous le nombril, mais soit. Le fait que durant l'analepse l'image nous montre le héros séduit par une sirène et lâchant son épée, tandis que sa narration évoque comment il plongea sa lame dans le cœur de la créature, nous confirme que Beowulf, dans ce film, est un menteur, ou à tout le moins, un exagérateur digne de l'école marseillaise.

Pour attirer Grendel, on fait la fête et Hrothgar lui offre la fameuse coupe de F... FFffff... respire, respire... Fafnir... en échange de la mort de Grendel, révélant que l'obtenir faillit lui coûter la vie et surtout, que le dragon avait un point faible sous la gorge. On se demande si ce sera utile plus tard, tiens ! Mais au moins c'est raccord avec la manière dont SIGURD terrasse le dragon dans les sources, en le plantant par dessous. Après, je râle, mais cet ajout est de bonne guerre.

En effet, dans le poème, on parle bien d'un Völsung tueur de dragon, mais il s'agit alors de Sigmund, le père de Sigurd (qui n'est même pas mentionné), trahissant peut-être une version antérieure de la légende. Alors donner cet exploit à Hrothgar plutôt qu'à Sigmund dans le même esprit d'une "version antérieure", en vrai, ça passe. Mais ça passe parce que j'ai envie d'être sympa avec le film aussi, je ne vais pas le nier. Et puis ça donne au roi un passé héroïque et guerrier, que le poème lui prête par voie de conquête, avant d'être une loque. 

Dehors, un Gaut tente de trousser une servante, et on notera les tatouages sur les côtés du crâne très Vikings avant l'heure (sauf que le motif ressemble plus aux tatouages tribaux à la mode dans les années 90). Visionnaire ! 

Dedans, Wealhtheow est sauvée du lit nuptial où l'invite son époux libidineux par l'intervention de Beowulf qui demande à la reine un chant de plus, preuve que Beowulf sait également se montrer subtil (ce qui n'est pas un luxe vu comment le reste du film le dépeint). La reine révèle aussi à Beowulf que Grendel est la honte de son époux : "Il n'en a pas d'autres, de fils... et il n'en aura pas d'autres." Et là, votre Lambert-dar doit biper si fort que ça commence à ressembler à de la musique électronique. 

Ainsi on découvrira que si la reine refuse de coucher avec son royal époux, ce n'est pas parce qu'il est vieux, obèse, portée sur la boisson, non, enfin si aussi, mais surtout, parce qu'il a trempé son biscuit dans une créature pas très catholique et que Grendel... est son fils *coup de tonnerre*. Un twist totalement repompé du nanar avec Christophe Lambert sans aucune base dans la source. Et non seulement ce film reprend une invention du nanar, mais il va construire toute son intrigue dessus, tout l'arc du protagoniste dépend de cet ajout moderne, comme on le verra. Jusqu'au bout la purge de 99 nous hantera, jusqu'au bout... On comprend également que lorsque Grendela refusé d’attaquer le roi, ce n'était pas par crainte du divin incarné par le trône, comme dans le poème, mais parce que Hrothgar est son père, comme dans la purge sur pellicule de 1999. Il ne manquait plus qu'il lui dise "PaS ToI !" et c'était le bingo.


 Grendel, sa mère, son père, son oncle

Beowulf se prépare à affronter Grendel, et il le fait ENFIN à poil. Quoi ? Oui, enfin à poil ! Comprenez-moi : C'est un des éléments les plus frappants de son duel contre le monstre, sa volonté de le combattre à égalité, puisque celui-ci ne porte ni broigne, ni arme, et bizarrement c'est souvent négligé dans les adaptations. Ici, Zemeckis y va littéralement, et à fond : entre le désagrafage de cotte de maille devant la reine en mode "Coucou, tu veux voir ma bite ?" et le plan de lui avec une épée plantée dans la table pour "pudiquement" masquer sa virilité (ou l'exagérer, c'est selon), on sent qu'ils se font plaisir avec l'idée d'un guerrier à poil.

"Coucou..."

En VO "Something vexes you, my Wiglaf."

Il n'y qu'une Ulfbert qui puisse contenir tant de virilité à l'écran.

L'attaque en elle-même j'ai peu à dire, quelques hommes meurent mais Beowulf parvient à arracher un bras à Grendel qui s'enfuit en se vidant de son sang. Notons que le Gaut comprend la sensibilité de Grendel et lui perce ce qui lui tient d'oreille, ce qui le faire rapetisser (un élément très vidéoludique inventé pour l'occasion), mais surtout, quand le héros le traite de démon, Grendel rétorque qu'il n'est pas le démon, ici. Vous l'avez ? Le vrai monstre ce n'est pas la créature mais le Dr Frankenstein. Qui sont les gentils ou les méchants, selon où vous vous placez ça change tout.

D'ailleurs, le film choisit de faire parler Grendel et sa mère en vieil anglais, la langue du poème, en opposition à l'anglais moderne du film, ce qui leur confère immédiatement une ancienneté qu'il n'est pas utile d'expliquer au spectateur. C'est instinctif et assez malin ! La mort de Grendel dans les bras de sa mère et le chagrin de celle-ci continuent de marteler leur statut de victime du récit, mais après tout, dans la source, la mère de Grendel vient bien se venger donc ces sanglots déchirants ne sont pas si difficiles à imaginer.

En revanche, le contrecoup est plus intéressant. Hrothgar tient parole et offre la corne à Beowulf, ou plutôt, il fait offrir la corne par son épouse. Ainsi, le film remplace le collier des Brisingar du poème par la coupe, afin de simplifier toujours et de ne pas multiplier les objets ou personnages qui ne reviendraient pas par le suite. En effet, cette version se contrefout du Gautland, ou du roi Gaut Hygelac que sert Beowulf, nous ne les verrons jamais ni l'un, ni l'autre, dans ce cas le collier des Brisingar que le héros reçoit de Wealhtheow n'est guère utile dans cette scène. Les scénaristes ont décidé de tout cristalliser autour de la corne dorée, et si c'est un changement important vis à vis de la source (notamment pour ce que ça implique d'éléments coupés), je comprends et apprécie l'effort de se recentrer sur quelques points d'intrigue, mais de les utiliser à fond.

La vengeance de la mère de Grendel fauche tous les Gauts dormant dans la halle à l'exception de Beowulf qui a eu un rêve mouillé où la créature a pris l'apparence de la reine pour le tenter et lui demander un filsOHPUTAIN mais c'est ENCORE le nanar avec Christophe Lambert, c'est pas possible ! Même la séquence du rêve érotique ils l'ont reprise, avec les cheveux flottant au vent et tout (d'un ventilo pour le navet, numérique dans celui-ci).  

D'ailleurs la Mère de Grendel appelle Beowulf "my love", pas "my prince" ou "my dear" ou autre, non, elle insiste avec "my love", comme... comme... dans le navet de Christophe Lambert !


Les autres n'ont pas passé une aussi bonne nuit. Dans le poème, il y a une réplique que j'adorerais entendre dans une adaptation, c'est après ce massacre, comme Beowulf a eu droit à une chambre d'amis séparée il débarque tout frais au petit matin devant à peu près ce spectacle et en gros il dit à Hrothgar : "Je ne te demande pas si tu as passé une bonne nuit ?"

Cela dit, la réaction de Beowulf lorsqu'il apprend l'existence d'une mère à Grendel est juste parfaite :

"Combien de monstres me faudra-t-il tuer ? La Mère de Grendel ? Son père ? L'oncle de Grendel ? Dois-je abattre tout un arbre généalogique de démons ?"

J'avoue que c'est sans doute ma réaction favorite à la révélation, toutes versions confondues. 

Il est donc temps pour notre héros de passer à sa seconde épreuve, et il ira armé de Hrunting, l'épée familial de Hunferth qui s'excuse d'avoir douté de lui et veut faire amende honorable (bon point adaptation!). Beowulf et Wiglaf se rendent seuls (sans l'escorte du poème) dans les Alpes danoises puis le chef Gaut part seul dans la grotte. Heureusement pour lui, la corne de Fff... FFFfff... la corne dorée brille dans le noir (c'est nouveau, ça vient de sortir) comme ça il voit où il va. Il lui faut plonger sous l'eau souterraine pour gagner le repaire de la famille Grendel (bon point adaptation !) où l'accueille la mère de Grendel. Là, les choses ses corsent.

Dans le poème, on ne badine pas : aucun échange verbal, juste un combat où Hrunting ne sert à rien, et il faut au héros brandir une épée de géant qui gît parmi l'énorme trésor autour de lui pour tuer la créature hideuse, dont le sang fait fondre la lame. Le film fait... un autre choix.

Déjà, elle s'amuse qu'elle lui ait apporté du trésor (la coupe), ce que j'apprécie puisque cela évoque les sacrifices des tourbières attestés au Danemark et auxquels Grendel et sa mère sont probablement liés. Le design de la Mère est... adapté au film, où elle est une tentatrice, même si on se doute que ce n'est pas sa véritable forme, encore une fois comme dans le nanar de 99. Elle a des talons aiguilles intégrés à ses pieds, ce qui en fait une cousine de la Reine Xenomorph, mais je m'égare. Sa longue tresse est en réalité un appendice qu'elle manipule à volonté telle la queue pointue d'un Xenormorph, d'ailleurs maintenant que j'y songe, elle est nue, sa peau recouverte d'or, ah et elle a la tête d'Angelina Jolie, autant dire que canon + boobs + à poil, Beowulf ne réfléchit plus avec son cerveau. Mais elle le tente aussi avec du pouvoir, et un titre de roi, et des richesses... à condition de lui donner un fils pour compenser la perte de Grendel. Et Beowulf, il est pas con, hein : il peut coucher avec Angelina Jolie ET recevoir or, pouvoir et tout le tintouin ? En plus elle masturbe caresse langoureusement la lame de Hrunting qui fond (subtil)(après même si c'est pas la bonne épée, c'est presque fidèle ? Au moins c'est une référence au poème) et il lui laisse reprendre la coupe (et je dis bien reprendre), cédant à la tentation.

La Mère de Grendel (Angelina Jolie) scelle le pacte sexuel avec Beowulf en l"amadouant". Hyper subtil, bravo.
 
Au temps pour moi, c'était bien subtil en comparaison. C'est bon, tout le monde a compris ?

Le preux rentre à Heorot en emportant la tête du cadavre de Grendel comme gage de sa tâche accomplie, une tête que la Mère a elle-même séparé du corps grâce à un éclair (?? Dans le poème c'est Beowulf lui-même qui s'en charge d'une coup d'épée, c'est plus prosaïque). Beowulf ment à Hunferth au sujet de la perte de son épée en prétendant que dès qu'il retirait la lame de la créature, celle-ci revenait à la vie, et que pour qu'elle fût morte, l'arme devait rester plantée dans sa poitrine à jamais, et je trouve ça cool, ça prolonge son côté bonimenteur maître du bullshit, tout en évitant une incohérence absente du poème puisqu'il y rend son épée au Danois. J'approuve le changement ! 

Je suis moins friand de la suite, cependant, bien que je comprenne ce choix : Hrothgar déclare que, puisqu'il n'a pas de fils, il cédera, à sa mort, son royaume, ses richesses, sa halle et même sa reine à Beowulf. Et il se suicide.

Alors déjà non, le Hrothgar original vit encore longtemps après ça dans le poème, mais surtout, il offre à Beowulf d'être son héritier, en dépit du fait qu'il ait plusieurs fils (mais très jeunes), et Beowulf refuse. Il repart et ne revient jamais à Heorot, succède à Hygelac en Gautland et c'est là qu'il affronte son dragon. Le refus du héros de prendre la place de Hrothgar est un élément essentiel de son caractère et de quel genre d'homme il s'agit : il est venu pour la gloire et la réputation, pas les richesses et encore moins les responsabilités. La reine Wealhtheow essaie de plaider en faveur de leurs fils, héritiers légitime, et n'apprécie guère qu'un étranger, le fils du tueur d'un Wulfing de surcroît (clan auquel elle appartient) les devance, d'autant que ça implique un fort risque qu'il s'en débarrasse pour éviter les litiges. Hrothgar, quant à lui, préfère donner le pouvoir à Beowulf de son vivant plutôt que de risquer la vie de ses fils dans un conflit de succession, notamment avec son neveu Hrothulf (aka Hrolf Kraki, absent de toutes les adaptations). Tout ça pour dire, dans le poème, l'offre d'héritage de Hrothgar a de graves implications et de cette offre dépend peut-être la stabilité, voire la pérennité du royaume, et Beowulf refuse

Ici, les choses sont différentes. Il n'y a aucun jeune prince, aucune crainte à avoir pour la reine, Hrolf Kraki n'existe pas et aucun contexte vis à vis du Gautland. En vérité, le film va connecter le dernier acte du film avec le reste pour conserver une unité dramatique (le fil rouge étant la Mère de Grendel et les pactes qu'elle fait avec les Hommes, et les enfants qu'ils lui donnent en échange), ainsi qu'une unité de lieu : Heorot, du début à la fin. Puis qu'il n'y a pas de retour au Gautland, Beowulf doit bien devenir le seigneur de Heorot. Cela évite aux spectateurs de devoir réapprendre qui et qui, où est quoi, arrivé au dernier tiers du film. C'est logique, efficace et je comprends complètement. Dommage qu'il faille passer cela au chausse-pied avec le suicide de Hrothgar qui se jette par la fenêtre deux minutes après sa déclaration.

Le dernier acte : le dragon, enfin

Un saut dans le temps nous montre Beowulf grisonnant dirigeant une bataille contre les Frisons qui se démerdent très mal. Wiglaf déclare qu'ils viennent pour la gloire et qu'on chante au sujet de leur bravoure, ce à quoi le roi répond : "Ce sera une chanson bien brève." Et moi ça m'amuse beaucoup car je ne peux m'empêcher de penser qu'il s'agit d'une allusion des scénaristes au fait qu'il ne reste presque plus rien du poème de la Bataille à Finnsburg, dont les événements sont longuement mentionnés dans Beowulf. La petite blague méta qui va bien. D'ailleurs, Beowulf confronte un guerrier Frison "anonyme" mais celui-ci rétorque qu'il se nomme Finn, de Frise, et qu'il sera remémoré à jamais, là encore, un hommage aux deux poèmes anglo-saxons et au roi Finn le Frison, dont on se souvient bel et bien mille ans plus tard (même s'il meurt à Finnsburg, en Frise, et pas face aux gigantesques que dis-je, titanesque, non, les cyclopéennes falaises danoise *tousse*. Le poème parle bien des hautes falaises, certes... mais du Gautland. Mais soit, c'est la Fantaisinavie, tout n'est que fjords glacés, plages noires volcaniques, hautes montagnes enneigées et pans de falaises abruptes. Vous pouvez me croire sur parole, après tout, je vis en Scanie.

Les falaises plus hautes qu'aux îles Féroé ? Oui, totalement, c'est en Seelande à quelques bornes de chez moi, juste de l'autre côté du Kattegatt, je vous jure ! Sinon, blague à part, j'apprécie la laideur du dragon, il a une vraie sale gueule assez unique.

Beowulf âgé est un roi désenchanté, insatisfait, plein de regrets pour sa faiblesse dans la grotte remplie de trésors, et clairement rongé par un désir de mort. Bien que ce soit tout à fait logique dans le film, cela ne correspond en rien à Beowulf tel qu'il est dans la source à cet âge. Les deux versions ont cela en commun qu'ils n'ont pas d'héritier, ce qui s'explique moins pour la version littéraire que pour celle du film, où le héros couche avec ses servantes mais est boudée par sa reine. Celle-ci a vu une silhouette dorée emporter le cadavre de Hrothgar dans les vagues danoises et a, dès le départ, compris que son nouvel époux avait lui aussi trempé le biscuit. Il est logique qu'elle lui réserve le même sort, aka la planche de chasteté au milieu du plumard.

Hunferth, devenu moine chrétien bien que toujours violent contre plus faible que lui, rapporte à Beowulf la fameuse corne dorée qu'il a abandonné à la Mère de Grendel, et raconte que son esclave Cain l'a trouvé dans les tourbières, et c'est pas mal : c'est bien un esclave qui trouve le trésor du dragon sous un tertre et dérobe la coupe dans la source, et ce vol met le dragon qui y dormait en rage. Le nom de Cain fait référence au mythe de Cain et de sa descendance de géants que le poète médiéval prétend à l'origine de Grendel & co., et j'ai déjà expliqué le lien entre ces créatures et les tourbières. J'apprécie que le film, malgré ses inventions et ses écarts, parfois empruntés aux pires adaptations, continue sans cesse de glisser partout des références visuelles ou textuelles au poème. Il y a un souci de rester proche du texte tout en faisant d'énormes sorties de route, c'est perturbant.

Et là, le film nous offre ce dont toutes les autres adaptations nous avaient privés : le combat épique contre le dragon. Car oui, même le dessin animé de 98 n'a pas réellement présenté la confrontation de manière aussi épique qu'elle aurait dû, la faute aux limitations techniques et au budget, certes, mais aussi au ton volontairement plus contemplatif, voire psychédélique. Sauf que Zemeckis, il n'est pas là pour lécher des crapauds, il est là pour la castagne, et il va nous en donner pour notre argent... un peu trop peut-être.

 

Le combat est interminable. Ça m'embête de le dire, car je suis ravi d'avoir enfin un vrai combat héros VS dragon, mais là on franchit la ligne du cool pour passer dans le grand-guignol. Beowulf le film devient Beowulf le jeu vidéo : le niveau dans les airs, le niveau sous l'eau, le niveau sur les remparts... Les lois de la physique n'ont pas été invité, le preux valdingue dans tous les sens sans rien peser ni souffrir des chocs, on sent que tout est en 3D (c'était malheureusement déjà le cas avec Grendel, mais là c'est pire). Là où le poème contient deux lieux de l'action (sous le tertre et autour du tertre), le film emmène Beowulf jusque sous les eaux où il attrape la chaîne d'une ancre d'épave pour se rattacher à la bête... aïe... Si vous n'êtes pas attachés au poème médiéval, permettez cette analogie : voir cette scène en tant qu'amateur de la source, c'est comme regarder Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées en version longue pour un fan de Tolkien.

Au moins l'effet est cool.

D'autant qu'après avoir changé l'élément perturbateur et le déroulement du combat, le film en frelate également la conclusion. Plutôt qu'une mort mutuellement donnée, Beowulf tue le monstre, mais doit se tuer lui-même afin d'y parvenir, et cela implique de se trancher le bras, un écho évident à sa mise à mort de Grendel :

Le bras attaché à une chaîne, tout comme Grendel autrefois, manquant d'allonge avec son bras libre, le héros n'a d'autre choix, s'il veut atteindre le cœur de la bête, que de s'arracher l'épaule. Il s'inflige la même blessure que celle qui tua le fils de Hrothgar et le rendit célèbre, c'est très poétique... mais totalement inventé pour l'occasion.

Notre héros se suicide. Le film a amené ce désir de mort plus tôt dans le récit, donc ça passe bien dans cette version, mais d'un point de vue adaptation, c'est une lourde trahison (de plus). Le dragon n'est aucunement responsable de la mort de Beowulf, pas de morsure venimeuse, Beowulf tue Beowulf.

Dans le film, le preux fini sur la plage aux côtés de son fils, lequel perd sa forme de dragon pour prendre forme humaine avant d'être emporté par les vagues. Même le dragon est humanisé jusque dans son trépas, après avoir été dédouané pour la mort du protagoniste. Il a pourtant carbonisé un tas d'innocent, y compris toute la famille d'Hunferth apparemment, et pourtant on est plus triste pour lui que pour le moine, montré à chaque occasion comme méprisable.

"Les péchés du père !" : Les thèmes de cette adaptation

Et ce n'est pas un hasard, car le film met l'accent sur la confrontation entre l'ancien temps et les anciennes coutumes avec la montée du christianisme. Les créatures surnaturelles auxquelles on sacrifiait autrefois ("Tu m'apportes du trésor") ont été massacrées et maintenant même les croyances changent, le monde bascule, et où va la compassion du film ? Pas vers les chrétiens en tout cas, puisque leur principale figure est l'odieux et hypocrite Hunferth.

Wiglaf est la clef. Dans le poème, il n'apparaît que dans le dernier acte, il est alors jeune (il n'a donc pas pu prendre part aux événements à Heorot) et est le seul à rester aux côtés de son roi face au dragon, quand tous les autres s'enfuient, acte de valeur qui lui vaut d'être désigné par Beowulf comme son successeur légitime. Le truc c'est que... on a peu de noms en ce qui concerne les compagnons de Beowulf, et aucun qui soit présent dans l'ensemble de ses aventures. Lorsqu'on on veut incarner ces compagnons anonyme en une figure qui cristalliserait les Gauts et pourrait ainsi devenir un vrai personnage, il est logique de fusionner ou tricher, et faire de Wiglaf un ami de longue date du héros, présent dès le départ, est logique (j'ai fait le même choix pour Heldenzeit). 

Le film ne se contente pas de le placer là dès le début, il lui donne un rôle de témoin, qui commente les actions de Beowulf et ses billevesées aussi (cf. les versions qui changent). Il ne le contredit pas, cependant, et à la fin, lorsque le roi s'apprête à lui révéler la vérité face au repaire de la Famille Grendel, Wiglaf refuse de l'entendre. Il sait l'importance d'une bonne histoire, du besoin parfois d'une légende plutôt que de la vérité. Des mensonges qui fédèrent, qui galvanisent, valent mieux que la triste et grise vérité lorsque manque le courage d'affronter l'adversité. 

Quelque part, il incarne le point de vue des poètes qui ont couché ces légendes héroïques sur vélin, là où Hunferth représente la christianisation grossière du matériau d'origine. D'ailleurs, le film prend bien soin de faire référence à l'origine antédiluvienne de la Famille Grendel, liée au Cain de l'Ancien Testament... sans l'intégrer. Il ignore cet élément de lore tardif, tout en utilisant le nom de Cain, comme pour dire "oui, on sait, on connaît cette rustine tardive, mais on choisit de l'ignorer." Il y a toutefois un élément purement visuel qui pourrait être l'indice de cette filiation, c'est la voûte de l'antre de la Famille Grendel : une cage thoracique gigantesque, qui pourrait donc être celle d'un géant biblique enseveli par le déluge, créant cette caverne. Mais c'est juste un élément de fond facilement négligeable au visionnage et sur lequel le réalisateur n'appuie pas le regard de sa caméra, donc mon hypothèse vaut ce qu'elle vaut.


Il y a aussi cette imagerie très... féminine, dans laquelle Beowulf doit pénétrer pour coucher avec enfin affronter ah bah si coucher avec la Mère de Grendel, en opposition à l'imagerie phallique qu'on a vue associée au héros.

La vision qu'a le film du christianisme est parfaitement incarnée en ce Hunferth qui doute des légendes d'autrefois, mesquin, hypocrite, violent et opportuniste, avec une haute perception de lui-même. Et force est de constater qu'à la fin du film, il a une église et les Danois se sont convertis... tous sauf Wiglaf le droit, le raisonnable, le fidèle, le dernier païen.

Ce n'est pas un hasard si c'est à son vieux compagnon que Beowulf âgé déclare : "Le temps des héros est passé, Wiglaf. Jésus Christ y a mis fin, ne laissant à l'Humanité que martyrs pleureurs, peur et honte." 

Wiglaf (Brendan Gleeson) ancre morale du film jusqu'au bout ?

 C'est un thème central de cette adaptation, basé sur un sous-texte méta bien présent, moins dans la source que dans son historiographie et son analyse, ici explicité de manière assez similaire à Beowulf & Grendel, avec les Danois qui se convertissent, et pleinement développé. On prend bien le temps de nous montrer la croix enflammée de l'église embrasée par le dragon. Les légendes d'autrefois affrontent les nouvelles histoires d'un héros venu de Judée. Même Wealhtheow s'est convertie. C'est à elle que Beowulf demande de se souvenir de lui non pas comme un héros, mais un homme faillible. Sa légende et le mensonge qui la soutienne, ont ruiné sa relation pourtant prometteuse avec la reine, et c'est une manière de s'excuser, en admettant que sous le vernis héroïque, il n'est qu'un homme, et elle accepte.

Seul Wiglaf jure encore comme un païen, il est sans doute l'un des derniers de l'entourage du roi à ne pas avoir basculé. Lui refuse de préférer la prosaïque vérité et jusqu'au bûcher funéraire de Beowulf, il insiste pour qu'on se remémore les histoires et les hauts faits, même si les mots peinent à lui venir. Cette adaptation fait de Beowulf le dernier héros légendaire, et sa mort la fin d'un âge héroïque (une Heldenzeit ! Hihi). Pourtant, le thème des péchés du père (explicite dans le film, Hunferth utilise l'expression) est tout à fait chrétien et pas spécialement une obsession de l'ancienne coutume, comme quoi, ça reste un film hollywoodien.

Au final, le dernier plan du film montre la tentation de Wiglaf, dernier païen et témoin de la chute de son maître, par la responsable même de cette déchéance : la Mère de Grendel. Le cycle va-t-il se répéter ? Depuis combien de temps ce manège a-t-il lieu ? On devine que FFFf... sois fort, Flo... on devine aisément que Fafnir, le monstre que tua Hrothgar avant de tremper le biscuit dans sa mère, était déjà lui-même le rejeton d'un grand roi ou guerrier, et qu'on pourrait sans doute remonter la chaîne ainsi jusqu'à la nuit des temps. Le films ne nous donne pas de réponse claire à ce sujet, et c'est tant mieux, ça laisse un peu de place à la spéculation, et ça évite de raconter trop de merde au sujet de Fafnir accessoirement.

Mon problème avec ce film

J'ai plusieurs fois développé mon opinion sur les besoin de respecter et trahir lorsqu'on adapte une œuvre (ici ou ici), vous savez donc que je ne suis pas fermé au changement par principe, tant que l'esprit est respecté. Or, avec Beowulf (2007), je suis dans l'inconfort d'un paradoxe : le film a gardé plein d'éléments du poème, de sorte qu'on reconnaisse encore bien qu'il s'agisse de Beowulf. Pourtant, d'un autre côté ces éléments sont presque systématiquement utilisés à "mauvais" escient ou de travers. Les personnages sont bien là, mais tous sont radicalement transformés de sorte que ni Beowulf, ni Hrothgar, ni Wealhtheow, ni Wiglaf, ni Hunferth ne sauraient être pris en exemple pour expliquer le personnage à un novice. Grendel et sa mère sont également trop éloignés de leurs originaux pour donner un aperçu honnête à tout néophyte. Quant aux éléments visuels ou narratifs, ils sont tous hors contexte (la lame qui fond) ou leur importance, leur symbolique, est radicalement altérée (la corne dorée, Finn et les Frisiens). 

Wouah ! Ils ont mis une épée Ulfbert,  le détail pointu de connaisseurs de la période viking, quelle recherche, quel souci du détail ! Oui... enfin, matez-moi aussi ce tatouage de guitariste de nu-metal des années 2000 ! En plus, c'est quoi cette épée à deux mains ? Les Ulfbert (et les épées vikings en général) sont des épées franques à une main, donc niveau recherche, on sur le niveau poudre aux yeux. Bref, le chaud et le froid soufflés par le film en une image. En plus ils donnent au perso le nom du premier à mourir dans l'affrontement dans le poème, et qui plus est un homme de Hrothgar, pas un Gaut, et dans le film non seulement c'est un Gaut, mais il ne meurt pas en premier, bouh ! (OK, là je plaisante, calmez-vous.)(Même si c'est vrai.) Ah et je ne l'ai pas précisé jusqu'ici mais de manière générale, les costumes c'est la fête du slip, presque tout est Fantasy.

On a donc un film qui, à première vue, est turbo-Beowulf, avec énormément de fidélité superficielle qui flatte le connaisseur par une avalanche de noms, d'objets, de lieux tirés du poème, mais dès qu'on y regarde de plus près, le fond est complètement siphonné et remplacé par autre chose. Un autre chose intéressant au demeurant, avec ses réflexions sur les légendes qu'on se raconte, le changement de paradigme religieux, la fin d'un âge... mais n'est-on pas dans le paradoxe du navire de Thésée ? Toutes les planches sont remplacées par des bois d'essences différentes, mais la silhouette demeure, clairement reconnaissable entre toutes, plus encore en tout cas que les imitations qui l'ont précédé. La différence avec le navire de Thésée, c'est que dès qu'on regarde sous le pont qui en jette, on découvre que toute la structure interne est chamboulée. Et c'est pour cela que pour moi, ce n'est plus Beowulf.

Conclusion

Malgré tout l'aspect humanisation et victimisation des monstres qui trahissent complètement l'esprit du poème et tout droit tirés de Beowulf & Grendel, Beowulf (2007) a le bon goût d'y ajouter le thème du récit légendaire, exagéré, mensonger, parfois honnête aussi, des histoires qu'on se raconte et des vérités qu'elles cachent, et ce thème se marie plutôt bien avec le concept de Grendel innocent. On développe ce questionnement en général dans les récits héroïques, et la remise en question du statut des bons ou gentils dans cette histoire bien particulière a bien plus de sens et de poids que le superficiel postulat de "et si Grendel était la victime ?" sans développement du film de 2005. Zemeckis a réussi a rendre cette trahison plus pertinente et mieux intégrée à une adaptation (d'intention en tout cas) de Beowulf. Car les créatures ne sont pas toutes si innocentes : la Mère de Grendel séduit les hommes et leur offre un pacte faustien, elle entretien le cycle de violence, comme le prouve son retour dans le dernier acte, lorsque la corne réapparaît pour rompre la paix. La situation est moins manichéenne qu'il n'y parait, et certainement moins que dans Beowulf & Grendel ! J'ai beau râler, je lui concède cela bien volontiers.

Grendel en victime, un corps en souffrance, littéralement écorché.

Les hommes sont fautifs aussi par leur faiblesse de la chair, un emprunt à la catastrophe de 1999, et paradoxalement un motif finalement assez chrétien lui aussi. Le film fait également de son héros un chasseur de monstres - du moins s'en vante-t-il - à la manière de Christophe Lambert. Clairement ces deux films sont autant des inspirations majeures pour l'adaptation de 2007 que le poème lui-même, car ces inventions modernes combinées sont au cœur de l'intrigue, remplaçant celui du poème. Mais Zemeckis semble, volontairement ou pas, d'ailleurs, avoir synthétisé tous ses prédécesseurs :

Au navet sorti la même année, on ne pourra pas dire que Zemeckis a pompé, je doute qu'il ait eu le temps (ni même la volonté, si on est honnête) de se le farcir, pourtant on retrouve un goût prononcé pour les alpages danois et les forteresses anachroniques (palais romain pour l'un, château de chevaliers de Fantasy pour l'autre), ainsi que l'usage d'un personnage hommage à Finn le Frison. Une coïncidence, sans doute, mais amusante.

On distingue les torches de Beowulf et Wiglaf entreprenant l'ascension du Måtehørn, célèbre pic danois de la chaîne de Fantaisinavie, sans oxygène malgré une altitude inconcevable, car ils sont de vrais bonshommes. (Et pour ceux et celles qui se demandent pourquoi je n'arrête pas de me moquer, le point le plus haut du Danemark, c'est Møllehøj, qui culmine à, tenez-vous bien, 170,86 mètres au-dessus la mer. Et pour l'anecdote, jusqu'au milieu du XIXe, on croyait que c'était un autre point, le bien nommé Himmelbjerg (147 mètres de pure altitude) soit Montagne du ciel, c'est dire si les même Danois savent que leur pays est plat, et non, le paysage ne ressemble pas du tout au logo de Toblerone. Voili voilou)

Au dessin animé de 1998, ce film répond par la mise en image du combat contre le dragon. Chacun jugera duquel est le meilleur, puisqu'aucun des deux ne reflète vraiment celui du poème... affrontement psychédélique ou épuisante scène vidéoludique, avec ses niveaux et ses coups spéciaux, faites votre choix.

Enfin, le Treizième Guerrier. Celui-ci ne semble pas avoir particulièrement laissé sa trace, ce qui est ironique lorsqu'on se dit que c'est une adaptation somme toute assez fidèle à l'esprit du poème, plus, peut-être, que celle-ci, qui trahit en profondeur tout en se fardant d'une loyauté d'apparat. Je pourrais abuser en disant que, comme lui, le film de Zemeckis déplace son intrigue à la période viking (on le sait car il y a une référence à l'Islande dans une des chansons paillardes, impliquant que l'histoire se déroule après la colonisation de l'île par les vikings). Beowulf et la colère des dieux le fait également, mais comme dit, cette purge est sorti après le Treizième Guerrier et la même année que notre sujet du jour donc le point est valide ! Ah si, il y a le côté actioner avec des scènes de combats épiques, et ça, il n'y a bien que ces deux-là qui l'aient fait à fond, avec des moyens.

Faut-il le voir ?

Oui, mais. J'avoue volontiers qu'au revisionnage, mon appréciation pour le film a changé. Clairement il est beaucoup moins fidèle que le laissait supposer mes impressions un peu datée, trop de changements et d'ajouts modernes pour tordre le récit en quelque chose de différent, cependant, en tant que film tout court, il reste vraiment bon, si vous arrivez à vous laisser porter par le style visuel particulier, évidemment. Les modifications rendent l'intrigue beaucoup plus cohérente, plus linéaire, et pour un film... c'est ce qu'il faut. D'un point de vue script, c'est excellent, les personnages ont des arcs (aidés par ce resserrement des rôles), c'est vraiment bien. Même le jeu des acteurs est excellent (la plupart du temps) malgré les balbutiements de la technologie. Hunferth souffre souvent de moments un peu gênant où l'animation pêche, mais le soin apporté à Beowulf, Wiglaf ou encore Hrothgar tient encore la route, même si on se plaît à imaginer ce qu'aurait pu donner le film s'il avait été tourné de manière plus conventionnelle...

Bon, j'aurais également préféré que les scènes de combat soient moins éclatées au sol en mode Cirque du Soleil - certes sans les trampolines de Christophe Lambert, mais sans les lois de la physique non plus. Tout est permis, puisque tout est numérique, aux chiottes la gravité ! C'est un peu dommage, parfois, mais en vrai, le reste compense largement, notamment grâce à la musique extraordinaire d'Alan Silvestri. 

Reste un très bon film d'aventure héroïque, donc, mais une mauvaise adaptation du poème. Il faut bien se rendre à l'évidence, nous n'avons, à l'heure actuelle, aucune excellente adaptation comme le Nibelungen de Fritz Lang l'est pour Siegfried & co, par exemple. On trouve des qualités disparates ici ou là, mais aucune adaptation pour les dominer toutes. Tant pis !

Paradoxalement, si je devais recommander une adaptation de Beowulf à quelqu'un qui n'y connaît rien, je choisirais tout de même celle-ci, mais si un peu à contrecœur, pour sa représentation générale de l'intrigue, des personnages, et sa mise en lumière d'une partie du sous-texte, enrobée dans un film d'action moderne, mais surtout parce que c'est une adaptation directe du poème, bien que triturée dans tous les sens. Au moins le spectateur aura-t-il vu le déroulé de tous les principaux événements et entendu parler de Hrothgar, de Wealhtheow, de Hunferth de Wiglaf... incorrectement, certes, mais...

Cela étant dit, ma version préférée restera le Treizième Guerrier, adaptation indirecte, c'est vrai, mais à mon sens la plus fidèle à l'esprit et au souffle du poème, tout en conservant un nombre impressionnant d'éléments originaux dans un contexte pertinent, là où Beowulf (2007) ressemble un peu trop à un mashup entre le nanar de 99 et Beowulf & Grendel, tout en ajoutant de nouvelles trahisons complètes par-dessus. 

Le point bande-originale 

Le Treizième Guerrier avait eu droit au compositeur de La Momie, Beowulf (2007) aura l'honneur d'être mis en musique par le compositeur du Retour de la Momie. C'est une BO qui, de prime abord, peut sembler un peu monochromatique, en mode bourrin, mais il y a plusieurs thèmes et leitmotifs qui s'entrecroisent plus subtilement qu'il n'y paraît, et même deux chansons intégrées au film puisque chantées par Wealhtheow. L'introduction avec des notes de synthé bien grasses et d'accords de guitare électrique peut déconcerter, mais le reste de la BO est dans sa globalité plus "classique", essentiellement orchestrale avec des chœurs qui vont bien. Pourquoi ces quelques passages qui détonnent clairement, dans ce cas ? J'y vois la note d'intention du film : mélanger les technologies modernes, même si elles sont très "dans ta face" avec celles plus traditionnelles. C'est ce que fait Zemeckis, et c'est la couleur annoncée par l'introduction musicale. Après, on est loin de la richesse instrumentale et thématique d'un Retour de la Momie, ni de son souffle épique, mais je trouve cette composition de Silvestri moins épuisante que celle (très bonne au demeurant) qu'il composa pour Van Helsing, plus équilibrée à l'écoute, mais c'est sans doute une question de goût. C'est bourrin quand il faut, tout en sachant prendre le temps de respirer, à l'image du film.