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mardi 31 octobre 2023

Suites, remakes, reboots : le mal hollywoodien sur vélin

Bon, je vous avais promis un article rigolo il y a... longtemps. Au lieu de ça, il n'y a eu que viols, meurtres, trahisons et autres abus psychologiques au menu. Mais cette fois, c'est bon promis, on est là pour rigoler.*

Non, vraiment !

Vous savez pourquoi j'aime lire des sagas, des gestes et des ballades médiévales ? Parce que je suis lassé d'Hollywood. Hollywood, c'est LA source de divertissement de notre temps, et avouons-le, ils ont tendance à faire n'importe quoi, et ça a fini par me lasser. C'est vrai quoi, déjà ils n'ont plus une goutte d'imagination ou d'innovation : tout n'est que remake, adaptation, suites, crossovers... et quand Hollywood aime un film étranger, au lieu de se contenter de le sous-titrer ou doubler, on refait le même film en anglais en replaçant le contexte aux US, bravo l'originalité ! Ah c'est pas les sources médiévales qui feraient ça. Et les suites, parlons-en. Des fois, ça n'a aucun sens, genre... Highlander 2

Déjà, pour rappel, le concept du premier Highlander, c'était qu'il existe des immortels en compétition les uns avec les autres, où ils doivent décapiter leur adversaire car c'est le seul moyen pour eux de mourir, et le vainqueur, le dernier qui n'est pas mort donc, gagne le prix... soit la mortalité. Donc il va finalement mourir quand-même, mais plus tard. Super, le concours ! Mais bref, Christophe Lambert est le highlander dans un film de fantasy urbaine dans le présent (des années 80), son mentor égyptien avec un nom espagnol et un accent écossais, c'est Sean Connery, qui meure tragiquement, et à la fin, il ne peut en rester qu'un... et c'est Lambert qui est devenu mortel, donc voilà, les immortels, c'est fini... Sauf que voilà, Highlander 2. Lambert toujours immortel, dans un futur SF sous des dômes parce que la couche d'ozone a disparu, ah et en fait y en a encore plein d'autres des immortels, ah et Sean Connery n'est pas mort. Ah et en fait les immortels sont des extra-terrestres de la planète Zeist. Je déconne pas. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? On est d'accord, ça sort de nulle part, ça n'a rien à voir avec le ton... heureusement que les sources médiévales nous épargnent ce genre de délire, n'est-ce pas ?

N'est-ce pas ?

Bon, vous l'avez sans doute senti venir, la vérité c'est que rien n'a changé, et que tout ce qu'on reproche au cinéma moderne, a fortiori Hollywood, on le retrouve dans mes très chères sources. Et pas juste occasionnellement, non, non. C'est extrêmement courant. Les crossovers, les adaptations, les remakes, les suites foireuses... tout y passe ! Commençons en douceur avec une suite tirée par les cheveux avec une chronologie bancale : la saga de Ragnar Lođbrok.

Là on part sur une suite forcée. En effet, la saga de Ragnar est liée à celle de Sigurd (Ragnar épouse Áslaug, la fille de Sigurd et Brynhild), alors que chronologiquement ça ne fonctionne pas du tout. Sigurd meure avant Atli (Attila), or celui-ci meure en 453, alors que Ragnar est censé avoir fait le siège de Paris en 845... on va dire que Ragnar aime les femmes très matures, hein, et qu'Áslaug est la reine des cougars. Donc quand on se plaint de Braveheart et de la romance entre William Wallace et une princesse française qui, en vérité, avait deux ans à ce moment-là, vous voyez, les sources anciennes ne se privent pas non plus de jouer sur une timeline élastique. Bon, en vrai, tout Braveheart est à côté de la plaque historiquement, mais jouissif dans sa mise en scène des combats et des drames personnels. Ce qui est le cas de la plupart des sagas, quand y réfléchit bien. Des éléments véridiques laissant volontiers la place à l'exagération pour faire une bonne histoire, souvent bien orientée. La Heimskringla Saga, l'Histoire des Rois de Norvège (y compris le gros morceau concernant Olaf Tryggvason, utile pour Heldenzeit), en est une parfaite illustration. Beaucoup de vrai, mais beaucoup de bullshit aussi.

En vrai, ce lien dont je parlais, avec Áslaug, est vraiment fait pour connecter au chausse-pied la saga et celle des Völsungs, dont elle pompe d'ailleurs des éléments qui, de fait, se répètent, parfois en détail, comme Ragnar tuant un serpent géant... en se cachant dans un trou pour frapper par-dessous... quand le serpent va boire à la rivière... et sa mort badass en chantant dans la fosse au serpent ? Bah c'est la mort de Gunnar en fait. Sans vouloir faire mon grincheux, ça se voit, auteur anonyme, que tu as pompé sur ton voisin et que tu aimes la Saga des Vöslungs. Là on est même sur du bon soft reboot qui tache. Jurassic World est fier de toi.

Après la volonté de se rattacher à une saga renommée et de qualité en espérant que, de facto, les gens nous apprécient à la même valeur, c'est un peu comme quand Joel Schumacher essaye de nous faire croire que Batman Forever est la suite des Batman de Tim Burton parce qu'il a gardé l'acteur jouant Alfred et... euh... celui du commissaire Gordon... et c'est tout. Lier Ragnar à Sigurd via ce mariage improbable à la fille de celui-ci, et bien dans les faits ça ne sert à rien, ce n'est pas une continuation de l'intrigue de la Völsunga Saga (qui n'en a pas besoin). C'est juste pour le prestige, la crédibilité de la rue. Hollywood aime bien affubler cette roublardise marketing du terme "legacy". Les poètes médiévaux le faisaient sans se poser la question ni le justifier: c'était juste un outil de plus dans leur arsenal.

Puisqu'on parle soft reboot, on pense forcément Le Réveil de la Force. Il y a les innombrables reprises de l'intrigue d'Un Nouvel Espoir, bien sûr. Mais évoquons plutôt la surenchère pénible : quand le Premier Ordre sort de son chapeau une troisième Étoile de la Mort - ah pardon, non, Starkiller Base - elle ne peut pas détruire une planète, non, elle détruit UN SYSTÈME SOLAIRE en tirant à travers TOUTE LA GALAXIE (cumulant ainsi deux super-armes cheatées de l'ancien Univers Étendu en une seule, toutes mes félicitations aux scénaristes pour cette idée de naze !) Les amateurs des premiers Fast and Furious se demandent sans doute comment on est passé d'un film assez convenu et "réaliste" de flic infiltré dans le milieu des courses automobiles illégales, à Vin Diesel déroutant des torpilles à la main et lâchant des punchlines DANS L'ESPAAAACE !! 

De la même manière un lecteur du Hürnen Seyfrid se demande si passer du héros affrontant un dragon, à un contre un dans une scène d'anthologie, à un tueur de dragons qui les enquille par douzaines, c'était vraiment pertinent. Sans déconner, après le meurtre du premier dragon dans un épisode qui rappelle encore les sources plus anciennes, notre héros tombe sur... une horde de dragons et reptiles sauvages. Il arrache donc des arbres (à mains nues, cela va de soi), leur jette à la gueule et y met le feu... PUIS il va délivrer Krimhild d'encore un autre dragon, sauf que cette fois il vole et crache du feu... et là, le dragon il appelle à l'aide SOIXANTE DRAGONS VENIMEUX et là...

(Et je parle même pas du géant qu'il doit également se farcir.)

Hollywood ne ressens aucune honte dans sa surenchère, les poètes médiévaux non plus.

Après, cette surenchère participe, dans le Hürnen Seyfrid, au côté pastiche assumé qui se moque gentiment de son modèle, la Chanson des Nibelungen. Et dans le genre, il y a d'autres sources plus ou moins burlesques, comme par exemple le Rosengarten zu Worms, qui est littéralement un spin-off des Nibelungen, qui reprends les personnages principaux, mais sur le ton de la blague (Siegfried connu pour chasser les lions à mains nues puis les pendre aux arbres par la queue, détail par ailleurs également présent dans le Hürnen Seyfrid, ou encore Krimhilde qui doit accepter de se prendre une bise d'un moine si mal rasé que l'irritation lui fait saigner des joues, haha, qu'est-ce qu'on se marre!), et le Biterolf und Dietleib où le roi Biterolf se voit refuser par son épouse d'aller rejoindre Dietrich (ah, les bonnes femmes m'voyez!) alors il fuit pendant la nuit, genre drap par la fenêtre (les deux sources tournent d'ailleurs autour d'intrigues à base de tournois, contexte idéal pour croquer plein de personnages à la fois). 

Donc si vous faites partie des gens qui n'ont pas forcément apprécié de passer du Thor shakespearien de Kenneth Branagh prenant son sujet au sérieux, aux Thor : Ragnarok et Thor : Love and Thunder grand-guignolesques de Taika Waititi, et bien sachez que des poètes rigolos sont passés du Nibelungenlied au Rosengarten zu Worms, au calme. En parlant de Waititi, maintenant que j'y pense, une bande d'anti-héros égoïstes dans des aventures pulp pleines de créatures fantastiques, mêlant humour et drame, en fait l'escapade de Dietrich aux Dolomites dans Laurin c'est un peu les Gardiens de la Galaxie.

Ah oui, je confirme, c'est bien Dietrich dans Laurin.

Bon, et les remakes qui servent uniquement à ne pas devoir traduire, alors ? Genre Rec / Quarantine ou Funny Games. Et bien ça se faisait aussi, figurez-vous. Exemple : la Chanson de Roland version allemande. Pas une traduction pure, ni une transposition d'un style à un autre, comme la ballade norvégienne Rolanskvadet, qui adapte la chanson au format de ballade scandinave et dont la mélodie a survécu jusqu’à nos jours, pour notre plus grand plaisir. Non, une réécriture qui ne s'éloigne pas de son modèle. J'ai nommé : La Chanson de Roland du père Conrad, une adaptation allemande, entre traduction et réécriture, donc, mais relativement fidèle. Beaucoup plus fidèle, en tout cas, que les suites à la Chanson de Roland.

Comment ? Ah, oui, oui, les suites.

Comment ça, tout le monde est mort sauf Charlemagne ? Et ce genre de détail devrait se mettre en travers d'une bonne histoire ?

Hollywood pense que non. Et les Italiens non plus.

Déjà, la solution est évidente : soit en fait votre personnage était pas vraiment décédé (et là je digresse de ma métaphore filée sur le cinéma pour faire les gros yeux à Michael Crichton et son Le Monde Perdu, qui fait revenir Ian Malcolm d'entre les morts parce que ta gueule c'est magique... RIP, Michael, mais gros yeux quand même), soit faite des préquelles. Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter, tout le monde fait des préquelles, et elles sont systématiquement adorées par tous, haha... ha. Bon, OK, le problème, c'est de réussir à capter ce qui fait la magie de l'original, tout en renouvelant la formule, sans pour autant trop s'éloigner, sinon ça râle, ah et y aller molo sur le fan service (sans oublier d'en mettre quand même, sinon ça râle). Essayons voir !

Qu'est-ce qui vous vient à l'esprit si je vous dis Chanson de Roland ? Un peu d'intrigue politique, l'arrière garde de Charlemagne attaquée à Roncevaux, Roland qui refuse d'appeler à l'aide jusqu'à ce qu'il soit trop tard, les combats épiques où on tranche des chevaliers en deux d'un coup de lame (et leur cheval avec, du même coup, tellement on est badass), le héros soufflant finalement dans son oliphant, si puissamment que l'écho résonne dans les montagne pendant des jours, des braves qui s’évanouissent... beaucoup... vraiment beaucoup... l'épée légendaire Durandal, que Roland veut briser contre un rocher afin qu'elle ne tombe pas aux mains sarrasines, mais c'est le rocher qui se fend en deux... Charlemagne qui s'arrache la barbe de chagrin sur le corps de Roland... il y a certes pas mal d'exagération, mais on n'est pas au niveau du Seyfrid à la peau de corne qui se farcit un milliard de dragons et de géants. L'ensemble reste ancré dans une réalité - augmentée, certes - mais relativement tangible. Pour de l'épopée quoi. On ne part pas en mode Narnia pour voir les Francs s'envoler à dos de griffons, par exemple. On est d'accord, ce serait un poil excessif.

Les Italiens pensent que non.

Les Italiens, ils ont écrit Roland Amoureux et Roland Furieux. Une trilogie, ma foi, voilà qui est très à la mode !

Déjà, ils trouvaient que ça manquait de cul, et ils y ont remédié. D'ailleurs, ça c'est une astuce de suite / remake qu'Hollywood connaît bien. Non seulement il faut toujours plus spectaculaire, mais si on peu rajouter de la chair moite en plus, ça ranime l'intérêt d'u(n certain) public. Et puis, soyez honnête, en lisant le bain de sang final de Roncevaux, qui n'a jamais posé son livre pour se dire : tiens, je me demande ce que ça donnerait de voir Roland en prise à un triangle amoureux ? 

Et puisque surenchère il doit y avoir, les seuls sarrasins ne suffisent plus : rajoutons géants, hippogriffes (avant que Poudlard soit cool!) et fées à tabasser, ah et puis forcément un dragon, ça a bien marché pour Seyfrid ! On a des magiciennes et magiciens (dont carrément Merlin, excusez du peu, il faut dire que ce genre de cross-overs est plus facile à mettre en œuvre quand les personnages ne sont pas des propriétés intellectuelles de grosses compagnies riches comme des PIB)(même si bon, on ne va pas se mentir, ce genre d'ajouts est souvent digne de fan-fictions.net), et si vous  pensez que le w o k i s m e a inventé les personnages féminins forts, déjà c'est pas très malin, et pas parce que ça se faisait déjà depuis longtemps (Sarah Connor ? Ripley ?), mais surtout, parce que ça se faisait déjà depuis très, très longtemps. Googlez Bradamante, si vous ne la connaissez pas. Vous ne le regretterez pas.

Le Roland Heroic Universe. On notera que Folio a opté pour la stratégie Twilight / Reliques de la Mort, en coupant le final en deux parties. Finalement serait-ce Hollywood qui finit par influencer les sources ? La boucle est bouclée.

Comme la trilogie Matrix, la trilogie Roland part d'une source devenue si populaire qu'écrire des suites était inévitable (et en vrai, il y a encore d'autres dérivés de Roland), bien qu'on aurait peut-être dû s'abstenir, et la laisser être ce qu'elle était depuis le début : une bonne histoire qui se tient toute seule. Après, autant Roland Amoureux est connu pour ne pas être exactement brillant (ni stylistiquement ni narrativement), autant Roland Furieux est apprécié des connaisseurs de littérature héroïque. J'avoue que le style est infiniment meilleur, mais pour être tout à fait honnête, pas une seconde je n'ai l'impression qu'il s'agisse des mêmes personnages. C'est un récit fabuleux et exotique, on voyage en orient, le merveilleux est omniprésent, et j'aime bien le genre, sinon je ne lirais pas des romans de la Table Ronde ni toutes les sources que j'utilise pour Heldenzeit. Mais pas Roland, quoi... Quand j'aurais le temps, je ferais sans doute un article dédié à ces suites (et au Roland du Père Conrad), ce n'est pas le sujet de ce billet. Un peu de retenue !

Il est temps pour moi de conclure. Remakes, reboots, soft-reboots, cross-overs, spin-offs, suites improbables, préquelles déconnectées de leurs sources, Hollywood n'a rien inventé. Tous ces maux se retrouvent dans les manuscrits d'autrefois. Et aujourd'hui comme hier, ce n'est pas forcément grave. Lorsque c'est bien fait, on prend un plaisir certain et le grand-guignolesque peut côtoyer le drame, l'épique l'humour, le merveilleux l'Histoire. Le Hürnen Seyfrid est-il de la grande littérature ? Probablement pas. Il bâcle toutes les parties de l'intrigue qui ne l'intéressent pas et ne se soucie guère des incohérences. C'est également le cas du Monde Perdu: Jurassic Park (le film, cette fois), mais je les adore pour leurs autres qualités. Tout ne doit pas forcément être parfait, original, jamais vu, différent, inédit ! On doit pouvoir reprendre, continuer, explorer ce qui existe. C'est naturel de rechercher un peu de familiarité.

Du moment que c'est bien fait.


Highlander 2, par exemple, ce n'est pas bien fait.


*Étant donné la nature humoristique du billet, je décline toute responsabilité en cas d'approximations, de parallèles douteux et de jugements à l'emporte-pièces. Pardon à tous les fans de Batman et Robin.

jeudi 23 mars 2023

Heldenzeit : qu'est-ce que l'Âge Héroïque ?

Aujourd'hui j'aimerai consacrer un court billet au titre de travail de ce projet qui refuse de quitter mon esprit, et du concept qu'il y a derrière : Heldenzeit, soit l'âge des héros, ou âge héroïque. Je vais peut-être enfoncer des portes ouvertes pour certains, que ceux-là me pardonnent, mais commençons.

Vous souvenez-vous de mon article sur le viol dans le Projet Vineta / Heldenzeit ? à un moment j'évoque un argument qui m'agace chez ceux qui justifient toutes sortes de choses dans des récits de Fantasy/Fantastique/Merveilleux : "À l'époque c'était comme ça, c'était normal en ce temps-là". Sauf que cet argument moisi ressorti si souvent (notamment quand Game of Thrones faisait tapoter tant de claviers) n'a rien à faire hors de récits historiques, ce que n'est pas la Fantasy. Elle s'inspire (parfois beaucoup) de périodes historiques précises, mais choisi d'y apporter des changements (merveilleux, magie, uchronie et donc changement politiques, sociaux, etc.) voire transpose simplement ses codes dans un univers totalement fictif (Game of Thrones donc).

Mais qu'en est-il des sources médiévales qui sont au cœur de mon projet ? De quelle "époque" parle-t-on exactement ? Quel est "ce-temps-là" dont se préoccupent les poètes ? Et bien, la littérature académique allemande lui donne un nom simple et efficace : Heldenzeit.

Saviez-vous qu'il existe une BD sur Dietrich?

Je l'ai dit plusieurs fois, le Projet Vineta / Heldenzeit n'est pas un récit historique mâtiné de fantastique, mais un récit légendaire parsemé de réalités historiques. Ce choix découle naturellement de mon parti pris, celui de rester au plus proche des sources, lorsque je le peux. Or, les sources sont exactement cela, pour la plupart. Bien qu'elles se veulent souvent ancrées dans l'Histoire avec un grand H et un passé bien réel, elles toujours prêtes à sacrifier la véracité au profit d'une bonne histoire avec un petit h. Des personnages historiques et d'autres totalement fictifs se croisent, beaucoup de ces figures "réelles" et de ces événements "véridiques" sont modifiés, tordus, déformés, jusqu'à devenir méconnaissables, parfois même l'inverse de ce qui a vraiment eu lieu, la chronologie est chamboulée pour faire cohabiter des gens que des décennies, voire des siècles, les équipements des héros sont souvent anachroniques, devraient séparer, bref, c'est tout comme le Braveheart de Mel Gibson, en fait.

C'est un passé légendaire, et chaque source place son curseur plus ou moins proche de la véracité ou du merveilleux, et un même héros pourra très bien se voir le protagoniste d'une geste relatant les faits en minimisant le surnaturel voire en s'en débarrassant, ou d'un lai assumant le merveilleux à fond. Par exemple, les aventures de Dietrich de Bern rassemblent un tel corpus de textes que les chercheurs ont pu les séparer en plusieurs catégories, tel que les Dietrich Historique et Dietrich Aventureux. Et bien que se déroulant théoriquement dans le même univers, entre le ton et l'ambiance de La Fuite de Dietrich et Laurin, il y a un gouffre.

Dans le premier on a le récit prosaïque de comment la famille du héros fut massacrée par son oncle Ermrich lorsque celui-ci s'empara du pouvoir et comment Dietrich dut s'enfuir, tenta de se venger puis partit en exil. Dans le second, un jeune Dietrich part, pour le fun, saccager un royaume nain dans les montagnes des Dolomites sous laquelle se trouve une ménagerie incroyable (griffons inclus évidemment), puis comment une armée de nains invisibles vient se venger... En fait, La Fuite de Dietrich c'est la saison 1 de Game of Thrones, là où Laurin c'est la saison 8 (en terme de présence du fantastique, hein, pas en terme de qualité d'écriture, dieux merci)(bon, là-dessus, tous les chercheurs ne sont pas d'accord avec moi, haha.)(Bref).

Il faut vraiment que je vous parle du Laurin.

Cela nous donne un parfait exemple de ce que je citais plus haut. La rivalité de sang entre Dietrich et son oncle Ermrich, nemesis l'un de l'autre, tous deux basés sur des personnages historiques authentiques, respectivement Théodoric de Vérone et Ermanaric... sauf que Ermanaric meurt environ en 370, or Théodoric devient roi des Goths en 493... Alors bon, ils ne sont pas oncle et neveu, d'accord, ils n'ont même pas pu se croiser, mais pourquoi entraver un bon récit avec ces détails ? Des exemples il y en a d'autres, par exemple : Etzel (c'est à dire Attila) peut difficilement accueillir Dietrich pendant son exil, puisqu'il meurt en 453. Brynhild et Sigurd, des figures fictives mais contemporaines de personnages "historiques" tels que Dietrich et Etzel (environ vers 300-500, fourchette large, donc) ont une fille, Áslaug, qui épouse Ragnar Lodhbrok, oui, oui, le viking qu'on dit avoir mené le siège de Paris en 845. Même les costumes anachroniques se retrouvent dans les sources : les poètes décrivent les armes et armures de leur temps, le haut-moyen-âge, alors que leurs protagonistes évoluent dans l'antiquité tardive. Je blaguais sur Braveheart, parce qu'aujourd'hui il cristallise tous les reproches communs qu'on fait aux films "historiques". Sachez donc que cela ne date pas d'hier, ni d'avant-hier. C'est vieux comme le monde.

Alors on est rarement dans la Fantasy pure, les poètes aiment faire du name-dropping de héros, royaumes, batailles etc., tout pour donner de la crédibilité au récit et offrir une familiarité bienvenue à l'auditoire. C'est bien le passé dont on parle, des vrais peuples, de vrais fleuves, de vraies villes... et puis de temps en temps des fausses. C'est assez loin pour qu'on puisse être flou, mais assez proche pour qu'on s'en souvienne un peu quand même. Cet entre-deux semi-légendaire, c'est ce que les auteurs allemands qui analysent ces sources appellent Heldenzeit, c'est cette chronologie alternative sens dessus-dessous mêlant vrai et faux, mais qui reste suffisamment ancrée dans le réel pour ne pas être du pur merveilleux ou du conte (contrairement à beaucoup de textes arthuriens, par exemple). Un passé vrai, mais impossible. Authentique, mais improbable.

Je précise également que cela va s'approcher d'autres concepts, sans pour autant s'y confondre. Par exemple, j'ai dit que Sigurd/Siegfried était un personnage fictif... mais beaucoup de chercheurs ont tenté de déterminer quel personnage historique se cachait derrière le tueur de dragon. Pourtant, autant la filiation de Dietrich von Bern avec Théodoric est connu par les poètes eux-mêmes (ils ont un souvenir vague de qui ils s'inspirent), autant ce n'est pas le cas de Sigurd. C'est la recherche moderne qui a cherché par l'onomastique ou l'analyse comparée à retracer l'origine du personnage, en partant du principe que si d'autres protagonistes tels que Dietrich étaient "historiques", alors Sigurd lui aussi devait avoir une source concrète. Certains y ont vue une déformation d'Arminius (la colonne de légionnaires sinuant dans la forêt du Teutobourg inspirant le dragon)(c'est une connexion étonnamment trèèès populaire en littérature moderne), d'autres préfèrent voir dans le drame des Nibelungen une adaptation d'évènements des chroniques franques et Siegfried, Krimhilde, Brunhilde etc. seraient des figures historiques mérovingiennes (à savoir Sigebert, Frédégonde et Brunichildis)(Et là, bizarrement, les auteurs littéraires ne se bousculent pas... curieux, non?).

Le libérateur : un roman Siegfried-Arminius...
Toutefois, on est là dans une spéculation basée sur la pensée suivante : tout dans les sources doit avoir une origine réelle qui ne serait que déformée. En fait, il s'agit d'une doctrine assez similaire à l’évhémérisme qui voit dans les divinités et les mythes une développement d'exagérations des vies de grands hommes, si grands et mémorables qu'on les aurait divinisés (un exemple concret et avéré de ce phénomène est le dieu norrois Bragi, associé à la poésie, qui est une divinisation d'un très célèbre scalde). Snorri Sturluson et Saxo Grammaticus sont complètement dans cette veine, et dans leur Heimskringla Saga et la Gesta Danorum, ils "rationalisent" les dieux païens en en faisant des ancêtres légendaires (bon, ça permettait aussi de tartiner sur le paganisme sans que ça soit trop suspicieux non plus, mais n'oublions pas que ces deux auteurs, sans qui une énorme partie de ce que nous savons sur les vieilles histoires du nord ne nous serait pas parvenu, étaient tout à fait et indiscutablement chrétiens). D'ailleurs, ces ancêtres divins-mais-en-fait-pas sont souvent à l'origine de lignées de rois légendaires, puis semi-légendaires, puis totalement attestés historiquement. On parlait des mérovingiens, justement, mais c'est un très bon exemple de lignée prestigieuse qui commence sur la base de on-dits légendaires (Mérovée) pour déboucher sur des rois tout à fait historiques et avérés (Clovis). Tout le monde fait ça. 

Dans les chroniques médiévales, l'Histoire et les légendes ne font qu'une, et le merveilleux s'estompe au fur et à mesure que les mémoires sont encore vivaces. D'ailleurs, la Gesta Danorum est souvent publiée en deux parties, la première plus légendaire, et la seconde, très factuelle (et donc pour 95% des gens, plus chiante)(ce n'est pas un hasard si la traduction française ne va pas au-delà du Livre IX). Et quand on a oublié l'origine de certains détails, on fait comme n'importe quelle franchise de pop-culture actuelle : on retconne. Le Retcon est la contraction anglaise de "continuité rétroactive", et c'est le fait de "réparer" des incohérences entre deux sources (livres, films, séries, etc.) en inventant des liens, des explications, des pirouettes scénaristiques qui permettent de faire fonctionner ces sources ensemble malgré ces incohérences qui n'en sont plus. 

Quand George Lucas décide qu'en fait, Dark Vador était le père de Luke depuis le début, et qu'Obi-Wan a en fait menti raconté les choses d'un certain point de vue, il retconne. Quand le poète danois qui adapte Laurin dans sa langue sait que Dietrich de BERN règne sur VÉRONE, mais qu'en son temps on a oublié que Bern est un des vieux noms de la ville de Vérone (et qu'il s'agit donc strictement du même lieu), il explique que Bern est le nom de la forteresse au cœur de Vérone et qui protège la ville, il retconne. Toujours dans le but d'être crédible aux oreilles de son temps, et de ne pas passer pour un pur inventeur.

La géographie est elle aussi affectée, bien entendue. Fondée sur les cartes véritables, les routes et voies maritimes empruntées par l'auditoire de l'époque, les villes connues et les fleuves familiers, elle n'est pas censé être un univers merveilleux mais le vrai monde de la réalité véritable (oui, la réf est voulue)... et pourtant les durées de voyage, voire les trajets instantanés, n'ont rien à envier à l'hyperespace de Star Wars, où selon les besoins des auteurs/réalisateurs, on traverse toute la galaxie en quelques secondes, quelques heures, quelques semaines, osef, ce qui compte c'est l'histoire. Dans la Heldenzeit, les jours de voyage, la longueur du trajet... tout cela est généralement peu important, on donne des chiffres ronds et symboliques sans chercher à donner d'indications véritablement utiles. Ce sont bien nos cartes, certes, mais dessinées à l'à-peu-près.

Heldenzeit, une période dans le temps et hors du temps, l'époque de Théodoric, d'Attila et de Ragnar Lodhbrok, tout à la fois. Le règne des Burgondes, des Francs, des Goths, les cours du Rhin et du Danube, le Danemark de Sven à la Barbe Fourchue et la Rome des empereurs wisigoths, le paganisme, le christianisme et même l'Islam, tout à la fois.


(Sinon, c'est dingue comme la Fantasy a finalement peu changé au fil des siècles, non?)