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| La croix de Halton |
En Norvège, le héros descendant d'Odin est similairement sculpté sur des panneaux d'une église en bois debout, et à Norum son frère de sang, le roi Gunnar, qui l'a trahi, nous le retrouvons sur un fond baptismal, souffrant sa pénitence pour ce crime dans la fosse aux serpents (désormais exposé à Stockholm). Il est donc évident que la représentation picturale de la Völsunga Saga, si ancrée qu'elle soit dans l'ancienne coutume, fut à la période viking intimement liée à la nouvelle religion.
Cela n'étonnera donc personne que les navigateurs du Nord, lorsqu'ils envahiront les îles britanniques, emporteront leur passion pour cette légende avec eux, et pousseront ce concept jusqu'à son dernier retranchement : les pierres de Sigurd ne sont plus marquées de croix, elles deviennent des croix. Six croix de pierre représentant Sigurd sont connues, même si toutes n'ont pas survécu aussi bien aux outrages du temps. Quatre sur l'Île de Man, et deux dans le nord de l'Angleterre, enfin, une et le fragment d'une seconde.
Il m'a fallu abandonner l'idée de visiter l'Île de Man durant mon voyage, cependant mes amis sur place ont tout fait pour me permettre de voir les deux autres, et je leur en suis infiniment reconnaissant. Grâce à eux, je vais pouvoir vous partager mon plaisir de revoir Sigurd gravé dans la pierre une fois de plus, à 1200 kilomètres de là où nous l'avions croisé il y a seulement quelques semaines de cela.
Les croix, longues et souvent dites "celtiques" sont influencées par le style irlandais, en effet, il semble que les vikings qui ont rapporté la mode des pierres de Sigurd soient passés par l'Irlande.
La pierre illustrée de Hunninge au Gotland est la précurseure de ces pierre et date du VIII-IXè siècle. Je n'en ai pas encore parlé car je n'ai pas eu la chance de me rendre au Gotland où elle se trouve, mais dès que ça se produira, vous le saurez, vous pouvez me croire. Bref, cette pierre illustrée est bien plus ancienne que les autres, indiquant une origine scandinave.
Pour le reste, ça devient très intéressant. Les croix datent, à la grosse louche, de 950-1000+. Celle de Halton est une reconstruction assemblant des éléments de plusieurs croix détruites façon Frankenstein, mais la base, le morceau qui nous intéresse, date du X ou XIè siècle (pas de datation unanime). Le fragment de Ripon date environ du Xè siècle.
Le rocher de Rasmund, la plus grosse pierre de Sigurd, est datée un peu plus précisément d'environ 1030. Gök étant une imitation de Rasmund, elle est forcément plus récente. Le fond baptismal de Norum date de 1100 environ. Ockelbo entre 1066 et 1100. Drävle 1020-1050.
Toutes ces pierres apparaissent dans la même fourchette d'environ 150 ans, avec un épicentre autour du Mälaren au centre de la Suède et un autre en Angleterre formant une ligne allant de l'Île de Man à York, grosso modo.
Les dater précisément, sans contexte, est compliqué, c'est pourquoi on a souvent de fourchettes généreuses. Le fait est que le phénomène est relativement concentré dans le temps.
Ce qui est d'autant plus fascinant que les Scandinaves qui ont massivement pris la route de l'Ouest pour piller et commercer avec l'Irlande, l’Écosse, l'Angleterre, la Francie... étaient largement Norvégiens et Danois, tandis que les Suédois préféraient dans leur vaste majorité prendre la route de l'Est. Or, le phénomène de pierres de Sigurd surgit pendant un siècle à la fois en Suède, au départ de la route de l'Est, et en Angleterre, l'étape reine de la route de l'Ouest.
On aurait pu s'attendre en toute logique à ce que les pierres de Sigurd soient plutôt danoises ou norvégiennes, et pourtant non. La période est également si resserrée dans le temps qu'on s'étonne de la transmission de cette mode sans cette autoroute culturelle directe. Mystère et kanelbulle.
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| Croix du cimetière de Halton sur le fameux modèle celtique. |
Commençons par la croix de Halton, puisque c'est celle que je vis en premier. Sa tête (la partie avec la croix) est plus ancienne que sa base, et les deux ont été assemblées avec un tronc neutre pour "reconstruire" une croix entière lorsque le vicaire a réalisé que la base avait une grande valeur historique. Alors l'ensemble est très beau, hein, mais c'est un monstre de Frankenstein de pierre.
Le cadre est magnifique, le cimetière de la très jolie église St Wilfrid de Halton, Lancaster, avec plein de pierres penchées et plusieurs croix dites "celtiques", très allongées. C'est surtout la face Est et un peu la face Nord de celle qui nous amène ici qui va attirer notre attention.
Deux cartouches se superposent sur la face Est, chacun divisé en plusieurs scènes. Le cartouche du bas est consacré à Regin, le nain forgeron et tuteur de Sigurd. Il est aussi le frère du dragon Fafnir et c'est pour s'en débarrasser et mettre la main sur son trésor qu'il envoie Sigurd tuer le monstre. Mais comme il est malin, il tourne ça comme un service rendu : Sigurd veut venger son père Sigmund et retrouver son trône, pour cela, il a besoin de faire reforger l'épée brisée de Sigmund, Gram. Regin impose donc le meurtre de Fafnir comme sa condition, donnant-donnant.
C'est justement ce qu'il est en train de faire tout en bas : il martèle l'épée sur l'enclume sous laquelle deux soufflets animent les braises (la tache de lumière à droite en met un bien valeur). Au-dessus de lui on trouve plus d'outils, dont une grosse tenaille. Soufflet, marteau et tenaille entourent également Regin sur la pierre de Rasmund en Suède, une manière d'identifier sa fonction en un clin d’œil.
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| On voit mieux les deux soufflets côtes à côtes sous le plan de travail. |
Cependant, Regin entend bien trahir Sigurd une fois le dragon mort, et cela se retournera contre lui. Tout comme à Rasmund, la partie supérieure du cartouche expose le corps décapité du nain, avec sa tête à ses pieds. La scène où il reforge l'épée est également présente sur les battant de l'église en bois debout norvégienne. Tout au-dessus, une sorte de nœud pourrait bien représenter le cadavre serpentin de Fafnir, le destin funeste des deux frères étant intimement lié. Sur la plupart des pierres de Sigurd, le corps de Fafnir sert de cadre au texte runique et entoure donc toute la scène.
Dans le cartouche supérieur, on voit clairement Sigurd rôtir le cœur de Fafnir à la broche, au-dessus d'un feu de camp, là encore comme à Rasmund. Après s'être brûlé le pouce sur la viande, le héros porte le doigt à sa bouche et comprend aussitôt le langage des oiseaux. C'est grâce aux mésanges qui piaillent autour de lui qu'il apprend la trahison que Regin a prévu, et il frappe le premier, décollant la tête de son tuteur. Deux mésanges sont ainsi perchées au sommet d'un arbre dans la partie supérieure du cartouche.
Le pouce brûlé, qu'il soit porté à la bouche ou simplement mis en évidence, est l'un des motifs les plus récurrents des pierres de Sigurd, et de manière générale des représentations du héros. C'est notamment ce qui permet l'identification du fragment de Ripon. Mais avant de nous pencher dessus, poursuivons notre observation de la croix de Halton en jetant un œil à la face Nord.
Il n'y a qu'un seul motif concret sur toute la surface qui, sur la face Est, concentrait pourtant quatre scènes : un cheval. Le reste n'est qu'entrelacs et décorations abstraites. Beaucoup veulent y voir Grani, le cheval de Sigurd, qu'on trouve sur plusieurs pierres de Sigurd et est indissociable du héros. Personnellement, je doute un peu, et je vais vous expliquer pourquoi. (Comme quoi, je n'essaie pas toujours de connecter les points!)
Grani apparaît sur Rasmund et Gök, et sur les battants d'église norvégienne. Or, à chaque fois il est représenté de la même manière, avec une cassette d'or sur le dos, ce qui fait écho à la saga et même au fameux refrain de plusieurs ballades féringiennes "Grani porta le trésor de la lande, Sigurd brandit son épée avec fureur". Sur la croix de Halton, le cheval est chouette hein, mais... c'est juste un cheval. Rien ne permet de l'identifier comme Grani, alors que, comme on l'a vu, Sigurd et Regin sont clairement identifiés par des postures et des objets qui rendent les scènes reconnaissables.
Enfin, presque rien. Au-dessus de lui, on peut lire ici et là que le nœud tout en haut représente le corps de Fafnir... alors qu'il y a clairement deux serpents entrelacés. Dans la tradition scandinave, Sigurd ne tue qu'un seul dragon. Ainsi, difficile de croire qu'il s'agisse de Fafnir ? Pourtant c'est également le cas sur la pierre de Rasmund ! Il y a donc un précédent, mais ça reste léger.
Quant au cheval, il pourrait tout aussi bien représenter... bah, un cheval, symbole de noblesse, de statut social et de richesse. C'est déjà pas mal. Mais Grani ? Je ne suis pas convaincu, même si ça me plairait évident d'être persuadé par de plus amples arguments.
La face Ouest est ornée de motifs chrétiens, toujours dans ce syncrétisme iconographique courant à cette période de transition. Il est certain que pour ceux qui commandèrent cette croix, l'imagerie chrétienne devait être complémentée par la légende de Sigurd, mettant en valeur des qualités de bon meneur. Il y a tout un pan de recherche sur ce mélange des genre et la fascination des chrétiens pour certains héros païens, j'en ferai sans doute un article un jour, car c'est très pertinent pour Heldenzeit. Ce n'est pas mon sujet aujourd'hui, mais je vais vous la montrer tout de même, car elle est chouette aussi :
Enfin, passons au fragment de la cathédrale de Ripon. Je l'ai dit, il n'en reste presque rien, et mon amie Mona avait raison de le surnommer mon "cailloux". Déjà, en arrivant dans la magnifique cathédrale, on ne savait pas où la trouver. Lorsqu'on a demandé au personnel, ils ne savaient pas de quoi on parlait et l'espace d'un instant flotta la possibilité que je me sois trompé d'église. Et puis finalement, on nous a dit "on a des cailloux par là-bas", on est allé voir et... je l'ai trouvée. Exposée sur un banc parmi d'autres fragments, et en plus tourné dans un sens bizarre qui rendait l'identification de la pierre très difficile. Déjà qu'on ne voit plus grand chose, si le motif est à l'envers, on ne risque pas de le remarquer.
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| Photo de Mona pour un peu de nuance dans les ombres. |
La figure est assise ou accroupie, tournée vers la droite, le pouce porté à la bouche. Un point marque l’œil du personnage. De chaque côté du fragment, qui est clairement un morceau de la tête de la croix, on constate une courbe, indiquant que Sigurd était"assis" dans le branche supérieure de la croix, étant donné son orientation sur la pierre. Sigurd était gravé au sommet du monument ! Sommet qui, comme devaient l'être tous les arrêtes de la croix, était décoré, en l’occurrence un nœud :
| Là Sigurd à l'air d'un plongeur, comme quoi l'orientation, c'est important. |
Voilà, nous avons salué Sigurd une fois de plus (ainsi que Wayland, si cela vous avait échappé !). Avons-nous vu toutes ses pierres ? Non. Quatre attendent toujours sur l'Île de Man, et elles vont attendre encore un moment... mais certaines n'ont pas encore été visitées en Suède, en particulier la pierre illustrée de Henninge, qui nécessitera un voyage vers le Gotland.
L'été touche à sa fin, les expéditions rentrent au port. Cette année j'aurais pris à la fois la route de l'Est, comme celle de l'Ouest. Je me sens extrêmement privilégié d'avoir pu observer de mes propres yeux tous ces témoins de la richesse et de l'étendue de la tradition héroïque germanique. Inutile de vous dire que ça aura largement alimenté mon inspiration et ma motivation, alors même qu'il me reste moins d'une dizaine de chapitres pour boucler le premier jet de Heldenzeit.


































