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lundi 14 septembre 2026

Quand Jésus prête sa croix à Sigurd: La Heldenzeit sur la Route de l'Ouest Pt. 2

La croix de Halton
En Suède, on l'a vu, Sigurd a été représenté sur une dizaine de pierres - voire un rocher ! - illustrant divers saynètes tirées de sa légende. Plusieurs d'entre elles contenaient, parmi cette imagerie païenne, des croix plus ou moins imposantes, symbole d'un syncrétisme iconographique entre les deux fois.

En Norvège, le héros descendant d'Odin est similairement sculpté sur des panneaux d'une église en bois debout, et à Norum son frère de sang, le roi Gunnar, qui l'a trahi, nous le retrouvons sur un fond baptismal, souffrant sa pénitence pour ce crime dans la fosse aux serpents (désormais exposé à Stockholm). Il est donc évident que la représentation picturale de la Völsunga Saga, si ancrée qu'elle soit dans l'ancienne coutume, fut à la période viking intimement liée à la nouvelle religion.

Cela n'étonnera donc personne que les navigateurs du Nord, lorsqu'ils envahiront les îles britanniques, emporteront leur passion pour cette légende avec eux, et pousseront ce concept jusqu'à son dernier retranchement : les pierres de Sigurd ne sont plus marquées de croix, elles deviennent des croix. Six croix de pierre représentant Sigurd sont connues, même si toutes n'ont pas survécu aussi bien aux outrages du temps. Quatre sur l'Île de Man, et deux dans le nord de l'Angleterre, enfin, une et le fragment d'une seconde.

Il m'a fallu abandonner l'idée de visiter l'Île de Man durant mon voyage, cependant mes amis sur place ont tout fait pour me permettre de voir les deux autres, et je leur en suis infiniment reconnaissant. Grâce à eux, je vais pouvoir vous partager mon plaisir de revoir Sigurd gravé dans la pierre une fois de plus, à 1200 kilomètres de là où nous l'avions croisé il y a seulement quelques semaines de cela.

Les croix, longues et souvent dites "celtiques" sont influencées par le style irlandais, en effet, il semble que les vikings qui ont rapporté la mode des pierres de Sigurd soient passés par l'Irlande. 

Il me semblait avoir lu il y a longtemps, que les croix étaient plus récentes que les pierres de Sigurd scandinaves, mais en m'y penchant de plus près, ce n'est en réalité pas le cas.

La pierre illustrée de Hunninge au Gotland est la précurseure de ces pierre et date du VIII-IXè siècle. Je n'en ai pas encore parlé car je n'ai pas eu la chance de me rendre au Gotland où elle se trouve, mais dès que ça se produira, vous le saurez, vous pouvez me croire. Bref, cette pierre illustrée est bien plus ancienne que les autres, indiquant une origine scandinave.

Pour le reste, ça devient très intéressant. Les croix datent, à la grosse louche, de 950-1000+. Celle de Halton est une reconstruction assemblant des éléments de plusieurs croix détruites façon Frankenstein, mais la base, le morceau qui nous intéresse, date du X ou XIè siècle (pas de datation unanime). Le fragment de Ripon date environ du Xè siècle. 

Le rocher de Rasmund, la plus grosse pierre de Sigurd, est datée un peu plus précisément d'environ 1030. Gök étant une imitation de Rasmund, elle est forcément plus récente. Le fond baptismal de Norum date de 1100 environ. Ockelbo entre 1066 et 1100. Drävle 1020-1050. 

Toutes ces pierres apparaissent dans la même fourchette d'environ 150 ans, avec un épicentre autour du Mälaren au centre de la Suède et un autre en Angleterre formant une ligne allant de l'Île de Man à York, grosso modo. 

Les dater précisément, sans contexte, est compliqué, c'est pourquoi on a souvent de fourchettes généreuses. Le fait est que le phénomène est relativement concentré dans le temps.

Ce qui est d'autant plus fascinant que les Scandinaves qui ont massivement pris la route de l'Ouest pour piller et commercer avec l'Irlande, l’Écosse, l'Angleterre, la Francie... étaient largement Norvégiens et Danois, tandis que les Suédois préféraient dans leur vaste majorité prendre la route de l'Est. Or, le phénomène de pierres de Sigurd surgit pendant un siècle à la fois en Suède, au départ de la route de l'Est, et en Angleterre, l'étape reine de la route de l'Ouest. 

On aurait pu s'attendre en toute logique à ce que les pierres de Sigurd soient plutôt danoises ou norvégiennes, et pourtant non. La période est également si resserrée dans le temps qu'on s'étonne de la transmission de cette mode sans cette autoroute culturelle directe. Mystère et kanelbulle.

Une chose est sûre, même si les croix sont rarement considérées comme des pierres de Sigurd à part entière par la recherche (le titre lui-même est informel et toutes les pierres suédoises ne sont pas acceptées non plus), elles en reprennent les mêmes codes, les mêmes scènes de la saga des Völsungs, et on l'a déjà dit, un support mélangeant cette imagerie païenne au christianisme triomphant. Elles sont indubitablement une variante britannique du même phénomène.

Croix du cimetière de Halton sur le fameux modèle celtique.

Maintenant que vous connaissez mieux les croix de Sigurd, regardons plus en détail ce qu'on peut y trouver. Si vous avez suivi mes articles précédents sur les pierres de Sigurd, vous allez reconnaître plein de choses.

Commençons par la croix de Halton, puisque c'est celle que je vis en premier. Sa tête (la partie avec la croix) est plus ancienne que sa base, et les deux ont été assemblées avec un tronc neutre pour "reconstruire" une croix entière lorsque le vicaire a réalisé que la base avait une grande valeur historique. Alors l'ensemble est très beau, hein, mais c'est un monstre de Frankenstein de pierre.

Le cadre est magnifique, le cimetière de la très jolie église St Wilfrid de Halton, Lancaster, avec plein de pierres penchées et plusieurs croix dites "celtiques", très allongées. C'est surtout la face Est et un peu la face Nord de celle qui nous amène ici qui va attirer notre attention.

Deux cartouches se superposent sur la face Est, chacun divisé en plusieurs scènes. Le cartouche du bas est consacré à Regin, le nain forgeron et tuteur de Sigurd. Il est aussi le frère du dragon Fafnir et c'est pour s'en débarrasser et mettre la main sur son trésor qu'il envoie Sigurd tuer le monstre. Mais comme il est malin, il tourne ça comme un service rendu : Sigurd veut venger son père Sigmund et retrouver son trône, pour cela, il a besoin de faire reforger l'épée brisée de Sigmund, Gram. Regin impose donc le meurtre de Fafnir comme sa condition, donnant-donnant.

C'est justement ce qu'il est en train de faire tout en bas : il martèle l'épée sur l'enclume sous laquelle deux soufflets animent les braises (la tache de lumière à droite en met un bien valeur). Au-dessus de lui on trouve plus d'outils, dont une grosse tenaille. Soufflet, marteau et tenaille entourent également Regin sur la pierre de Rasmund en Suède, une manière d'identifier sa fonction en un clin d’œil. 

On voit mieux les deux soufflets côtes à côtes sous le plan de travail.

Cependant, Regin entend bien trahir Sigurd une fois le dragon mort, et cela se retournera contre lui. Tout comme à Rasmund, la partie supérieure du cartouche expose le corps décapité du nain, avec sa tête à ses pieds. La scène où il reforge l'épée est également présente sur les battant de l'église en bois debout norvégienne. Tout au-dessus, une sorte de nœud pourrait bien représenter le cadavre serpentin de Fafnir, le destin funeste des deux frères étant intimement lié. Sur la plupart des pierres de Sigurd, le corps de Fafnir sert de cadre au texte runique et entoure donc toute la scène.

 

Dans le cartouche supérieur, on voit clairement Sigurd rôtir le cœur de Fafnir à la broche, au-dessus d'un feu de camp, là encore comme à Rasmund. Après s'être brûlé le pouce sur la viande, le héros porte le doigt à sa bouche et comprend aussitôt le langage des oiseaux. C'est grâce aux mésanges qui piaillent autour de lui qu'il apprend la trahison que Regin a prévu, et il frappe le premier, décollant la tête de son tuteur. Deux mésanges sont ainsi perchées au sommet d'un arbre dans la partie supérieure du cartouche.

Le pouce brûlé, qu'il soit porté à la bouche ou simplement mis en évidence, est l'un des motifs les plus récurrents des pierres de Sigurd, et de manière générale des représentations du héros. C'est notamment ce qui permet l'identification du fragment de Ripon. Mais avant de nous pencher dessus, poursuivons notre observation de la croix de Halton en jetant un œil à la face Nord.

 

Il n'y a qu'un seul motif concret sur toute la surface qui, sur la face Est, concentrait pourtant quatre scènes :  un cheval. Le reste n'est qu'entrelacs et décorations abstraites. Beaucoup veulent y voir Grani, le cheval de Sigurd, qu'on trouve sur plusieurs pierres de Sigurd et est indissociable du héros. Personnellement, je doute un peu, et je vais vous expliquer pourquoi. (Comme quoi, je n'essaie pas toujours de connecter les points!)

Grani apparaît sur Rasmund et Gök, et sur les battants d'église norvégienne. Or, à chaque fois il est représenté de la même manière, avec une cassette d'or sur le dos, ce qui fait écho à la saga et même au fameux refrain de plusieurs ballades féringiennes "Grani porta le trésor de la lande, Sigurd brandit son épée avec fureur". Sur la croix de Halton, le cheval est chouette hein, mais... c'est juste un cheval. Rien ne permet de l'identifier comme Grani, alors que, comme on l'a vu, Sigurd et Regin sont clairement identifiés par des postures et des objets qui rendent les scènes reconnaissables. 

Alors certes, sur la pierre d'Ockelbo on a deux chevaux sans la bosse/coffre sur le dos, mais l'un tire un chariot, encore une fois une manière de transporter le trésor, et l'autre est étrangement lié à un anneau... encore un élément visuel du trésor. Là, absolument rien.

Enfin, presque rien. Au-dessus de lui, on peut lire ici et là que le nœud tout en haut représente le corps de Fafnir... alors qu'il y a clairement deux serpents entrelacés. Dans la tradition scandinave, Sigurd ne tue qu'un seul dragon. Ainsi, difficile de croire qu'il s'agisse de Fafnir ? Pourtant c'est également le cas sur la pierre de Rasmund ! Il y a donc un précédent, mais ça reste léger.

Quant au cheval, il pourrait tout aussi bien représenter... bah, un cheval, symbole de noblesse, de statut social et de richesse. C'est déjà pas mal. Mais Grani ? Je ne suis pas convaincu, même si ça me plairait évident d'être persuadé par de plus amples arguments.

La face Ouest est ornée de motifs chrétiens, toujours dans ce syncrétisme iconographique courant à cette période de transition. Il est certain que pour ceux qui commandèrent cette croix, l'imagerie chrétienne devait être complémentée par la légende de Sigurd, mettant en valeur des qualités de bon meneur. Il y a tout un pan de recherche sur ce mélange des genre et la fascination des chrétiens pour certains héros païens, j'en ferai sans doute un article un jour, car c'est très pertinent pour Heldenzeit. Ce n'est pas mon sujet aujourd'hui, mais je vais vous la montrer tout de même, car elle est chouette aussi :

 

Enfin, passons au fragment de la cathédrale de Ripon. Je l'ai dit, il n'en reste presque rien, et mon amie Mona avait raison de le surnommer mon "cailloux". Déjà, en arrivant dans la magnifique cathédrale, on ne savait pas où la trouver. Lorsqu'on a demandé au personnel, ils ne savaient pas de quoi on parlait et l'espace d'un instant flotta la possibilité que je me sois trompé d'église. Et puis finalement, on nous a dit "on a des cailloux par là-bas", on est allé voir et... je l'ai trouvée. Exposée sur un banc parmi d'autres fragments, et en plus tourné dans un sens bizarre qui rendait l'identification de la pierre très difficile. Déjà qu'on ne voit plus grand chose, si le motif est à l'envers, on ne risque pas de le remarquer.

 

Photo de Mona pour un peu de nuance dans les ombres.

La figure est assise ou accroupie, tournée vers la droite, le pouce porté à la bouche. Un point marque l’œil du personnage. De chaque côté du fragment, qui est clairement un morceau de la tête de la croix, on constate une courbe, indiquant que Sigurd était"assis" dans le branche supérieure de la croix, étant donné son orientation sur la pierre. Sigurd était gravé au sommet du monument ! Sommet qui, comme devaient l'être tous les arrêtes de la croix, était décoré, en l’occurrence un nœud : 

Là Sigurd à l'air d'un plongeur, comme quoi l'orientation, c'est important.

Voilà, nous avons salué Sigurd une fois de plus (ainsi que Wayland, si cela vous avait échappé !). Avons-nous vu toutes ses pierres ? Non. Quatre attendent toujours sur l'Île de Man, et elles vont attendre encore un moment... mais certaines n'ont pas encore été visitées en Suède, en particulier la pierre illustrée de Henninge, qui nécessitera un voyage vers le Gotland. 

L'été touche à sa fin, les expéditions rentrent au port. Cette année j'aurais pris à la fois la route de l'Est, comme celle de l'Ouest. Je me sens extrêmement privilégié d'avoir pu observer de mes propres yeux tous ces témoins de la richesse et de l'étendue de la tradition héroïque germanique. Inutile de vous dire que ça aura largement alimenté mon inspiration et ma motivation, alors même qu'il me reste moins d'une dizaine de chapitres pour boucler le premier jet de Heldenzeit.

dimanche 13 septembre 2026

Wayland Road : La Heldenzeit sur la route de l'Ouest pt. 1

À la période Viking, pour les Scandinaves qui partaient à l'aventure pendant la saison estivale, s'offrait un choix fort simple : partir sur l'Austervegur, la route de l'Est, par les pays baltes, la Volga, jusqu'à Constantinople, ou bien emprunter la Vestervegur, la route de l'Ouest, direction les îles Britanniques et la Francie. Cet été, j'ai moi-même pris la route de l'Ouest pour suivre les traces de la Heldenzeit en Angleterre, et j'y retrouvais deux vieilles connaissances : Sigurd et Wayland.

Nous commencerons par ce bon vieux Wayland, et je ne dis pas cela au hasard, c'est en effet l'une des figures les plus anciennement attestées dans les légendes germaniques, et certainement plus vieille que Sigurd. Comment, Wayland ne vous dit rien ? Pourtant nous en avons parlé récemment ! C'est le Wieland de la tradition continentale, le Vilant de la tradition féringienne, le Velent / Völund de la traduction scandinave, et donc... le Wayland de la tradition anglo-saxonne. Pour un résumé de son histoire tragique, j'en parle ici, pour le voir représenté visuellement en Scandinavie, j'en parle là, et pour vous rafraîchir la mémoire concernant la tradition anglo-saxonne, c'est dans cet article. Je lâche tout d'un coup, comme ça c'est fait.

Wayland, le forgeron mythique, a été importé sur l'île de Bretagne par les Angles, Saxons et Jutes lors de leur invasion durant la période de Migration des Peuples (qu'on appelait Invasions Barbares dans les vieux programmes scolaires français, et que j'appelle souvent à l'allemande Völkerwanderung sur ce blog, puisque c'est ainsi que je l'ai appris pour mon Abibac). Les Anglais emploient Great Migration, et dans tous les cas, tout le continent a été touché, y compris les îles britanniques.

Trois traces de la légende de Wayland subsistent encore aujourd'hui, et de nature très différentes en plus ! Il y a bien sûr les quelques traces littéraires dans les fragments en langue anglo-saxonne, je l'ai déjà évoqué dans mon article sur cette tradition. Mais il y en a aussi une représentation iconographique sur une pièce archéologique, ce qui complètera le triptyque des visuels que nous avons avec la broche de Uppåkra et la pierre du Gotland. Et enfin, il y a une trace très différente : un toponyme.

Un toponyme, c'est le nom d'un lieu. Beaucoup de lieux portent le même nom depuis toujours, mais d'autres sont renommés a posteriori, et nous informent moins sur les gens qui érigèrent ce lieu que ceux qui passèrent derrière. C'est le cas le de Wayland Smithy, ou Forge de Wayland. 


L'endroit est en réalité une tombe néolithique de forme ovale, ceinte de pierres dressées, située dans une clairière. Elle fut construite là vers 3430 avant notre ère pour quelqu'un mort des millénaires avant que les Anglo-Saxons ne débarquent et ne décident de renommer ce lieu fascinant de manière à l'intégrer à leur légende populaire. La tombe n'a donc en soit aucun rapport avec Wayland, on n'y a trouvé aucun outil de forge ni de fer à cheval, mais le toponyme nous informe de la vivacité de l'histoire au moment de l'invasion... ou plus tard ? Qui qu'il en soit, les archives les plus anciennes mentionnant ce nom datant de 908.

Cela en dit long sur les nouveaux résidents de l'île et l'attachement qu'ils portaient à Wayland. Toutefois, vous seriez, comme moi, tentés de poser la question : pourquoi cette tombe plutôt qu'une autre ? Après tout, des sites néolithiques, la région ne saurait plus les compter, d'innombrables tertres et les pierres dressées parsèment la campagne, et il y en a des plus larges que celle-ci ! Stonehenge n'est pas loin, LE site mégalithique par excellence, mais non, ils ont choisi ce tertre-ci. Qu'est-ce qui a pu jouer un rôle dans cette appropriation culturelle ?

 
 
Et là je brise le mythe en vous donnant l'échelle. Pas de fausse perspective, l'entrée est vraiment toute petite. Le genre d'entrée qu'un être surnaturel emprunterait, on va dire !
 

J'ai une hypothèse (là encore, comme pour les pierres d'Altuna et Ardre VIII, ça n'engage que moi). Avant de la donner, il me faut révéler une légende populaire rapportée en 1738 qui entoure le site. On racontait autrefois que si vous laissiez votre cheval toute la nuit à la Forge de Wayland, ainsi qu'une pièce, au petit matin, l'argent aurait disparu et votre cheval serait ferré. Certains laisseraient encore des pièces de nos jours !

Ferrer les chevaux ou réparer des outils était l'une des principales activités des forgerons, bien plus que créer des armes comme on les y cantonne souvent dans le narratif légendaire. Il se trouve qu'une voie importante passe dans les environs et que le besoin de changer les fers devait être important pour les nombreux voyageurs.

Nous avons donc un lieu qui répond à un besoin, mais nous pouvons faire mieux. 

En effet, il y a, je pense, un autre facteur qui a déterminé le choix du nom pour ce lieu. Littéralement à une demi-heure de marche de là, on trouve un autre endroit très célèbre, et très ancien, que les Anglo-Saxons n'ont pas pu manquer d'admirer en arrivant : le cheval blanc d'Uffington, gravé dans une colline crayeuse entre le XIVè et le Ier siècle AVANT notre ère. Je n'ai pas de drone ni d'avion dans ma poche, et mon zoom ne fait pas de miracles, donc mes photos sont ce qu'elles sont, je me contenterai de dire que ça rend mieux en vrai (surtout de loin).

Bon, même en zoomant c'est dégueulasse, mais ça vous donne une idée de la forme générale, car de près, on voit mieux, mais paradoxalement, on le voit moins bien, le cheval :

 

En même temps c'est certainement pensé pour être vu du ciel, et pas par des drones.

Il est donc possible que la proximité de cette voie très arpentée (et donc d'un besoin commun de bon forgeron), de ce cheval immense, ainsi que d'un lieu propice à la magie (un tombeau ancien) ait permis l'émergence de la Forge de Wayland en un lieu profondément symbolique de la fonction escomptée. D'ailleurs, la plus ancienne trace écrite de ce nom date, comme je l'ai dit, du début du Xè siècle, soit un peu après que les Anglo-Saxons ne commencent à ferrer leurs chevaux... oh bah tient !

 

Toutefois, l'origine de ce nom est si ancienne que nous ne le saurons sans doute jamais pour sûr, prenez cela avec les pincettes qui s'imposent.

Nous n'en avons pour autant pas fini avec Wayland, car il est temps d'évoquer la dernière trace laissée par le forgeron volant, et non des moindres. On la trouve au British Museum et il s'agit du coffret dit d'Auzon, ou de Franks (les Français préférant insister sur là où il a été trouvé, en Auvergne, les Anglais sur qui a mis la main dessus). La boîte imite clairement un modèle de reliquaire chrétien en métal, dit de Brescia (en Italie). Seulement voilà, les modèles sont entièrement couverts de scènes bibliques, or ce n'est pas le cas ici.

Ce qu'il reste du coffret mal en point.


Le coffret en os de baleine a été fabriqué vers l'an 700 en Northumbrie, Angleterre, probablement pour ranger et protéger les évangiles ou les psaumes, a été offerte en France où elle a servi de reliquaire (sans doute à cause de son apparence), notamment pour une dent de saint Julien de Brioude, avant de disparaître dans l'oubli, puis d'être miraculeusement (héhé, vous l'avez ? Comme c'est un reliquaire... bon, bon) retrouvé alors qu'il sert de boîte à couture par une dame locale. Les parties métalliques ont été retirés pour leur valeur au poids, laissant les panneaux se faire la malle (plusieurs manquent, mais l'un d'entre eux sera retrouvé plus tard), bref, même incomplet le coffret revient de loin ! À noter que la plaque représentant la scène la plus obscure est une reproduction, l'originale étant exposé en Italie, dans un musée florentin.

Il est vraiment magnifique, les sculptures très détaillées, les textes en runes du futhorc (le futhark anglo-saxon) et en lettres latines, et plusieurs scènes bibliques ou légendaires, dont l'interprétation n'est toujours pas entièrement établie. Je ne reviendrais pas en détail sur tous les panneaux, seulement sur ceux qui nous concernent aujourd'hui, à savoir ceux représentant Wayland et son frère Egill :

Le panneau frontal. Sur la gauche, une scène de la légende païenne de Wayland, tandis qu'à droite se trouvent Melchior, Balthazar et Gaspard rendant hommage au petit Jésus dans sa mangeoire. Le petit cartouche runique indique "magi" au-dessus des rois-mages, à côté de ce qui n'est probablement pas une grosse fleur mais l'étoile du berger. Le contraste est saisissant.

La frise du couvercle, j'ai fait ce que j'ai pu pour la photo, sachant que l'objet est exposé dans une grosse boîte en verre sous une lumière relativement basse. L'archer à droite du cercle central est accompagné de runes qui révèlent son nom : Aegili

Je trouve très intéressant que l'artisan n'ait pas cru nécessaire de nommer Wayland sur son œuvre, mais indique bien en runes anglo-saxonnes qui est Egill. Impossible de confondre Wayland avec un autre. Quant à son frère, l'archer le plus précis de son temps, le sniper de la flèche, le proto-Guillaume Tell (cf. mon article sur l'histoire de Völund), les sources littéraires nous éclairent sur son rôle dans cette histoire, et potentiellement sa place sur ce coffret. 

Pourtant, la grosse scène de baston représentant Egill face aux gens d'armes, dos au roi, est souvent perçu comme une scène tirée d'une légende perdue ou Egill défendrait le roi et la cité contre des envahisseur, un écho un un autre panneau du coffret dépeignant les juifs de Jérusalem en proie aux païens de Rome. Nous aurions alors la dernière trace d'une histoire propre à Egill, autrement complètement disparue... ce qui est très loin d'être impossible, comme on en a déjà parlé sur ce blog. Cependant, je ne suis pas entièrement convaincu. Voyons cela, en commençant par ce cher Wayland :

 

Le forgeron légendaire est à sa forge, à ses pieds un corps sans tête, celui d'un des fils de son geôlier, le roi Niðhad, qui l'a trahi et mutilé pour avoir ses talents de forgeron exceptionnel pour lui tout seul (AKAB). Wayland tuera astucieusement les deux princes sans se faire prendre et fera des cadavres des objets de luxe pour le souverain.

D'ailleurs, il est en train de forger de sa main gauche un objet qu'il tient dans ses pinces : c'est le crâne du prince, qu'il transforme en hanap pour son royal papa. De sa main droite, il tend une coupe frelatée au GHB à la princesse Beadohild qu'il va droguer, violer puis séduire (je parle du rapport compliqué entre viol et séduction dans les source ici). Derrière Beadohild, la figure féminine au panier n'est pas claire. 

Enfin, tout à droite, un personnage chasse des oiseaux pour leurs plumes : en effet, elles serviront à la fabrication des fameuses ailes qui permettront à Wayland de s'envoler une fois vengé. Ce pourrait être Wayland lui-même, ou plus probablement son complice : Egill, son frère, qui jouera un rôle crucial dans le dénouement final.

Sur le couvercle on voit celui-ci, l'arc à la main, faire face à une armée, s'interposant apparemment entre le roi (ou la reine ?) sur son trône et les assaillants, dans un château. Ce serait ça, la légende perdu, un exploit à un contre tous, qui ferait écho au siège de Jérusalem par les Romains menés par Titus qu'on peut voir sur le panneau arrière. Pourtant, il y a un détail curieux, non ? Au-dessus du cercle où manque la poignée du couvercle, une figure dans le ciel, à l'horizontale. Dans la théorie du siège, cette figure nue pourrait être la représentation d'un cadavre.

Mais honnêtement, on a Egill, sur le même coffret où apparaît clairement son frère Wayland préparant sa vengeance (les princes, la princesse, les plumes...), comment ne pas considérer que ce panneau ne soit pas lui aussi lié à la légende ? Et si la figure à l'horizontale était Wayland, s'envolant après avoir révélé tous ses forfaits à l'encontre de Niðhad dans le but de lui rendre la monnaie de sa pièce, tandis que toute l'armée du roi s'amasse, impuissante à l'arrêter ? Et si nous voyions ainsi le moment où Egill simule son tir contre Wayland, ne perçant qu'une poche remplie du sang des princes pour parfaire l'illusion ?

Cela étant dit, un autre panneau est totalement cryptique et ne correspond à rien que l'on ne connaisse avec certitude. On s'accorde à dire qu'il s'agit un récit légendaire germanique et non biblique, mais c'est à peu près tout. Le cheval à tête basse rappelle Grani faisant le deuil de Sigurd, mais le texte runique nous informe que "Ici Hos est assis sur le tertre-au-chagrin, elle souffre de la détresse imposée sur elle par Ertae (...)" or ces noms nous sont inconnus. 

L'hypothèse d'un récit oublié d'Egill n'est donc pas improbable, d'autant que si la figure horizontale représente bel et bien Wayland, il est curieux qu'il soit à poil, sans ses ailes, même s'il semble tenir quelque chose dans ses mains, un genre de palme ? Le sculpteur semble très limité par la place disponible à cause de l'emplacement de la poignée manquante. 

Bref, on est dans l'hypothèse concernant ce panneau-ci, l'interprétation la plus courante étant l'épisode perdu. Je le rappelle, ce coffret date du tout début du VIIIè siècle, c'est bien plus tôt que les plus anciennes sources écrites du matériau légendaire, à l'exception, peut-être, du Widsith (dater le texte précisément est incertain). Le fragment du Hildebrandslied, plus vieille source continentale et plus ancien texte en vieil allemand, c'est un siècle plus tard. Cette gravure en os de baleine est un incroyable témoin légendaire. Un véritable trésor.

Les Romains attaquant Jérusalem, tandis que les juifs s'enfuient avec l'Arche d'Alliance. Au centre, une représentation symbolique du grand temple de Jérusalem. Il a été noté que les romains et les guerriers de la scène concernant Egill portent des casques similaires, renforçant le parallèle et aiguillant l'interprétation dans le sens d'une bataille. 

 
Combien de légendes ne subsistent que par des citations brèves, des mentions en passant, des références obscures dans d'autres sources et des iconographies sans explications ? Les malheurs de Hos et les méfaits de Ertae sont de celles-ci. Un rappel salutaire que le corpus légendaire qui subsiste de nos jours n'est un fragment de sa richesse d'autrefois, le fameux sommet de l'iceberg. C'est pour moi un véritable chagrin, mais dure est la sentence des Nornes. Ce panneau est la reproduction dont l'original est exposé à Florence, ce qui est arrivé parce que longtemps il manquait, et n'a été retrouvé que bien après l'acquisition du coffret par le British Museum, qui n'a pas réussi à compléter le set.


Enfin, histoire de faire un tour complet, voici le panneau représentant Romulus et Remus tétant la louve. Amusant qu'ils soient représentés au-dessus et la louve en dessous, sur le dos.

Il y aurait encore beaucoup à dire au sujet de ce coffret, mais mon but n'est ici que de vos présenter les représentations de héros légendaires liés à Heldenzeit. J'écrirai un jour un article sur la cohabitation d'iconographie chrétienne et païenne das l'art médiéval, ainsi que le blanc seing que plusieurs héros païens ont reçu de la part des intellectuels chrétiens (dont Sigurd, Beowulf...), mais pas aujourd'hui.

La suite, elle se déroulera dans le cimetière d'une église et dans une cathédrale, à la poursuite d'un autre preux familier : Sigurd.