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jeudi 20 mai 2021

Jätte Finn et la dent de Starkađ : sur les sentiers de Heldenzeit

 « Alors Starkađ songea à s’échapper, mais Sigurđ le poursuivit et fit tournoyer son épée Gram et le frappa de sa garde dans la mâchoire si puissamment que deux molaires tombèrent de sa bouche. C’était un coup stupéfiant. Puis Sigurđ ordonna au gredin de s’en aller et Starkađ s’enfuit, et je récupérai l’une des dents pour l’emporter avec moi. Elle est désormais accrochée à une corde de cloche à Lund, au Danemark et pèse 200 grammes ; et les gens viennent la regarder là où elle se trouve comme une curiosité. » Norna Gests Þáttr, chap. VII.

Depuis que j’ai lu ce passage, je me suis souvent demandé à quelle église – si déjà une en particulier – ce passage faisait référence. D’autant qu’entre-temps, j’avais déménagé à Lund, cela ne faisait qu’augmenter ma curiosité. J’étais naturellement porté à croire qu’il devait s’agir de la cathédrale, la Domkyrka, et je voyais des liens ou livre partir du même principe, mais le texte lui-même n’y faisait pas explicitement référence, et comme une visite au musée Kulturen vous en informera (si vous avez l’occasion, allez voir), Lund a eu un très, très grand nombre d’église un peu partout sur le territoire de la commune, y compris une cathédrale concurrente à Dalby. Bref, si Norna Gest parlait d’un lieu en particulier, je ne pouvais que partir en conjectures.

Sauf qu’en fait non. Il y a bien une version de la Fornaldasögur Norđurlanda (qui contient le Þáttr) (manuscrit AM 62) qui donne explicitement comme lieu de cette relique bien curieuse la cathédrale de Lund ! 


Mieux encore, j’ai entre temps appris que cette dent n’apparaissait pas que dans le Þáttr qui sert de cadre narratif à mon projet, mais dans deux annales médiévales. Dans la Lögmanns-annáll, un clerc islandais du XVème siècle fait un voyage, d’abord la Norvège, puis plus au sud où il est le témoin de reliques du Christ, de la vierge Marie, de Jean le Baptiste (jusque là, rien de surprenant) ainsi que d’une molaire géante et de la garde de l’épée de Sigurd Meurtrier de Fafnir. Le lieu de ce pèlerinage est assez confus, probablement Aachen / Aix la Chapelle, mais il n’est pas certains que les reliques saintes et les reliques héroïques se soient trouvées au même endroit.

Et pourtant, il y a encore une autre source, les Annales Ryenses, évoquant un chevalier allemand qui aurait rapporté du Danemark une molaire de Stacathær / Starkađ jusqu’en Allemagne, autour de 1252. Aussi devient-il tentant de reconstituer une chronologie légendaire de cette fameuse dent, ramassée par Norna Gest et déposée à la cathédrale de Lund comme curiosité, emportée par le chevalier Henrik Æmælthorp du Danemark vers l’Allemagne de nombreux siècles plus tard, pour y être ensuite admirée par le clerc islandais Arne Ólafsson deux siècles après cela. Mais s’agit-il de la même dent ? Après tout, Starkađ en perdit deux face à Sigurd…

Quoi qu’il en soit, on retrouve deux témoins « dignes de foi » prétendant avoir vu, voire possédé cette dent géante évoquée par un Norna Gest totalement légendaire, à plusieurs siècles d’écart, ce qui souligne à tout le moins la force et la vivacité de cette légende. La fonction symbolique de Starkađ, le héros national danois (alors qu’il est un immigré estonien ou finnois, selon les sources) est ici appuyée par le fait qu’on vient voir sa dent comme on le ferait d’un os de saint, et la garde de Sigurd est mise en parallèle avec les vêtements de Jésus ou de Marie. Ce sont des reliques d’un âge légendaire certes révolu, mais qui inspire encore l’admiration et une certaine forme de devotio. Le fait qu’on ait affaire à des personnages liés aux anciennes croyances n’enlève rien à l’inspiration qu’ils prodiguent.

Ce serait quelque chose que j’adorerais mettre dans le Projet Vineta, mais le cadre narratif se déroule en 998, aussi ne pourrais-je qu’évoquer la présence de la dent à Lund, et en aucun cas Arne ou Henrik. Aussi je me permets de vous partager cette petite anecdote en bonus de cette manière.

J’en profite aussi pour partager l’hypothèse de William Layher sur la raison de lier la dent du géant Starkađ à la cathédrale de Lund. En effet, pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre ? Y avait-il une raison qui pourrait pousser les gens du septentrion à la période médiévale d’associer cette cathédrale avec un géant, a fortiori Starkađ ? Et bien il se trouve que oui ! Dans la crypte magnifique et très spacieuse de l’édifice, il y a une sculpture représentant un être soutenant un des piliers.

Aujourd’hui, les historiens sont plus ou moins d’accord pour dire qu’il s’agit du géant biblique Samson, pourtant, au Moyen-Âge, on le connaissait seulement sous le nom de Jätte Finn, soit Finn le géant. On se souviendra que dans l’imaginaire nordique les géants vivent à l’Est, et les Finlandais et Estoniens sont régulièrement associés à cette race. Starkađ lui-même vient de ces terres-là (parfois un Finn, parfois un Estonien, parfois un Coure). Quel géant Finn plus célèbre que Starkađ, le héros du Danemark ? Partant de là, si une église devait accueillir la dent du héros aux trois vies, il n’y avait finalement pas meilleur choix.

Et si vous voulez savoir ce que les croyances populaires racontaient au sujet de Jätte Finn, je vous invite à regarder ce petit Vlog des familles pour compléter l'article :

 



Interprétation alternative : Davy Jones.


Et si j'ai bien compris, ce personnage un peu grotesque sur le pilier de droite serait Dalila, la femme de Samson... j'espère me tromper de pilier, sinon pauvre Dalila...

Où est Jätte Finn ?

Petit bonus rigolo sur le fronton de la cathédrale :


Vous vous demandez peut-être pourquoi le personnage à droite de Jésus porte une plaque d'égout dans sa main ? Et bien, ce n'est évidemment pas une plaque d'égout mais un grill. Il s'agit de Saint Laurent de Rome, et cette grille est l'attribut de son martyr. Brûlé vif par les Romains, il aurait lancé à ses bourreau : "Je suis cuit de ce côté-là, vous pouvez me retourner."

Il devint le saint patron des cuisiniers et rôtisseurs.

mardi 3 novembre 2020

Le Destin, une introduction

S'il y a une force déterminante dans l'univers mental germanique ancien, c'est le Destin. Régis Boyer allait jusqu'à avancer qu'il s'agissait là du seul vrai dieu des germains païens, le dieu suprême. Sachant que les sources qui nous en parlent sont toutes teintées de Christianisme, difficile de savoir combien il reste de la croyance ancienne dans les textes, et dans le cadre du Projet Vineta... et bien quelque part on s'en moque.

Évidemment que je ferai mon possible pour glisser ce que je sais de la Weltanschauung probable de mes personnages, mais mon projet se base avant tout sur sur les sources littéraires, et dans celles-ci, le Destin est tout, on ne s'y soustrait pas, même lorsqu'on le connaît et qu'il s'annonce funeste (cf. Sigurd dont l'oncle, un voyant, lui raconte ce qui l'attend, jusqu'à la trahison par son frère de sang et son meurtre odieux). Plusieurs fois, on fait allusion au destin et l'inéluctabilité de la mort. Dans la Hlöðskviða, par exemple, on lit "dure est la sentence des Nornes", tandis que dans l'Edda Poétique on trouve "Nul ne survit d'un soir à la sentence des Nornes" ainsi que "Un jour, il y a longtemps, mon sort fut décidé, mon destin tracé". On retrouve cette idée dans la bouche d'Atli/Etzel (Attila) dans la Þidrekssaga, ou Saga de Théodoric de Vérone (Dietrich von Bern) : "Ceux qui sont destinés à mourir doivent périr, et aucune bonne arme, aucune grande force ne protège celui qui est voué au trépas." Pour le contexte, Attila vient alors de perdre ses propres fils...

Cela ne veut pas dire qu'on ne cherchera pas à venger un mort, bien au contraire. Ce fatalisme ne pardonne pas la trahison, le parjure et le meurtre. Le cycle de violence des vengeances est rarement entravé par cette façon de voir le monde, néanmoins, mourir au combat, mourir d'un accident, de maladie ou de vieillesse, on n'y peut rien, et on l'accepte. Même les dieux sont soumis au Destin, et même les dieux périront, sans pouvoir s'y soustraire.

Il y a quelques rares exceptions, et il se trouve que le personnage clef du projet Vineta en est une. Nornagest, par le truchement d'un objet enchanté par les Nornes, est théoriquement immortel, et tant qu'il prend soin de l'objet et ne décide pas de s'en servir (je reste un peu vague pour garder un peu le mystère, vous m'excuserez), il peut en principe vivre aussi longtemps qu'il le souhaite. Ce contrôle sur sa propre mort, offert par les Nornes elles-mêmes, est assez exceptionnel, et pose les questions maintes fois traitées depuis Gilgamesh : l'immortalité vaut-elle la peine ? Et ne finit-on pas par s'en lasser ? Surtout quand le monde qu'on a connu se métamorphose jusqu'à devenir méconnaissable... Avoir la possibilité de vivre pour toujours signifie-t-il qu'on le souhaitera ?

Pour illustrer je me sens obligé :