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lundi 14 septembre 2026

Quand Jésus prête sa croix à Sigurd: La Heldenzeit sur la Route de l'Ouest Pt. 2

La croix de Halton
En Suède, on l'a vu, Sigurd a été représenté sur une dizaine de pierres - voire un rocher ! - illustrant divers saynètes tirées de sa légende. Plusieurs d'entre elles contenaient, parmi cette imagerie païenne, des croix plus ou moins imposantes, symbole d'un syncrétisme iconographique entre les deux fois.

En Norvège, le héros descendant d'Odin est similairement sculpté sur des panneaux d'une église en bois debout, et à Norum son frère de sang, le roi Gunnar, qui l'a trahi, nous le retrouvons sur un fond baptismal, souffrant sa pénitence pour ce crime dans la fosse aux serpents (désormais exposé à Stockholm). Il est donc évident que la représentation picturale de la Völsunga Saga, si ancrée qu'elle soit dans l'ancienne coutume, fut à la période viking intimement liée à la nouvelle religion.

Cela n'étonnera donc personne que les navigateurs du Nord, lorsqu'ils envahiront les îles britanniques, emporteront leur passion pour cette légende avec eux, et pousseront ce concept jusqu'à son dernier retranchement : les pierres de Sigurd ne sont plus marquées de croix, elles deviennent des croix. Six croix de pierre représentant Sigurd sont connues, même si toutes n'ont pas survécu aussi bien aux outrages du temps. Quatre sur l'Île de Man, et deux dans le nord de l'Angleterre, enfin, une et le fragment d'une seconde.

Il m'a fallu abandonner l'idée de visiter l'Île de Man durant mon voyage, cependant mes amis sur place ont tout fait pour me permettre de voir les deux autres, et je leur en suis infiniment reconnaissant. Grâce à eux, je vais pouvoir vous partager mon plaisir de revoir Sigurd gravé dans la pierre une fois de plus, à 1200 kilomètres de là où nous l'avions croisé il y a seulement quelques semaines de cela.

Les croix, longues et souvent dites "celtiques" sont influencées par le style irlandais, en effet, il semble que les vikings qui ont rapporté la mode des pierres de Sigurd soient passés par l'Irlande. 

Il me semblait avoir lu il y a longtemps, que les croix étaient plus récentes que les pierres de Sigurd scandinaves, mais en m'y penchant de plus près, ce n'est en réalité pas le cas.

La pierre illustrée de Hunninge au Gotland est la précurseure de ces pierre et date du VIII-IXè siècle. Je n'en ai pas encore parlé car je n'ai pas eu la chance de me rendre au Gotland où elle se trouve, mais dès que ça se produira, vous le saurez, vous pouvez me croire. Bref, cette pierre illustrée est bien plus ancienne que les autres, indiquant une origine scandinave.

Pour le reste, ça devient très intéressant. Les croix datent, à la grosse louche, de 950-1000+. Celle de Halton est une reconstruction assemblant des éléments de plusieurs croix détruites façon Frankenstein, mais la base, le morceau qui nous intéresse, date du X ou XIè siècle (pas de datation unanime). Le fragment de Ripon date environ du Xè siècle. 

Le rocher de Rasmund, la plus grosse pierre de Sigurd, est datée un peu plus précisément d'environ 1030. Gök étant une imitation de Rasmund, elle est forcément plus récente. Le fond baptismal de Norum date de 1100 environ. Ockelbo entre 1066 et 1100. Drävle 1020-1050. 

Toutes ces pierres apparaissent dans la même fourchette d'environ 150 ans, avec un épicentre autour du Mälaren au centre de la Suède et un autre en Angleterre formant une ligne allant de l'Île de Man à York, grosso modo. 

Les dater précisément, sans contexte, est compliqué, c'est pourquoi on a souvent de fourchettes généreuses. Le fait est que le phénomène est relativement concentré dans le temps.

Ce qui est d'autant plus fascinant que les Scandinaves qui ont massivement pris la route de l'Ouest pour piller et commercer avec l'Irlande, l’Écosse, l'Angleterre, la Francie... étaient largement Norvégiens et Danois, tandis que les Suédois préféraient dans leur vaste majorité prendre la route de l'Est. Or, le phénomène de pierres de Sigurd surgit pendant un siècle à la fois en Suède, au départ de la route de l'Est, et en Angleterre, l'étape reine de la route de l'Ouest. 

On aurait pu s'attendre en toute logique à ce que les pierres de Sigurd soient plutôt danoises ou norvégiennes, et pourtant non. La période est également si resserrée dans le temps qu'on s'étonne de la transmission de cette mode sans cette autoroute culturelle directe. Mystère et kanelbulle.

Une chose est sûre, même si les croix sont rarement considérées comme des pierres de Sigurd à part entière par la recherche (le titre lui-même est informel et toutes les pierres suédoises ne sont pas acceptées non plus), elles en reprennent les mêmes codes, les mêmes scènes de la saga des Völsungs, et on l'a déjà dit, un support mélangeant cette imagerie païenne au christianisme triomphant. Elles sont indubitablement une variante britannique du même phénomène.

Croix du cimetière de Halton sur le fameux modèle celtique.

Maintenant que vous connaissez mieux les croix de Sigurd, regardons plus en détail ce qu'on peut y trouver. Si vous avez suivi mes articles précédents sur les pierres de Sigurd, vous allez reconnaître plein de choses.

Commençons par la croix de Halton, puisque c'est celle que je vis en premier. Sa tête (la partie avec la croix) est plus ancienne que sa base, et les deux ont été assemblées avec un tronc neutre pour "reconstruire" une croix entière lorsque le vicaire a réalisé que la base avait une grande valeur historique. Alors l'ensemble est très beau, hein, mais c'est un monstre de Frankenstein de pierre.

Le cadre est magnifique, le cimetière de la très jolie église St Wilfrid de Halton, Lancaster, avec plein de pierres penchées et plusieurs croix dites "celtiques", très allongées. C'est surtout la face Est et un peu la face Nord de celle qui nous amène ici qui va attirer notre attention.

Deux cartouches se superposent sur la face Est, chacun divisé en plusieurs scènes. Le cartouche du bas est consacré à Regin, le nain forgeron et tuteur de Sigurd. Il est aussi le frère du dragon Fafnir et c'est pour s'en débarrasser et mettre la main sur son trésor qu'il envoie Sigurd tuer le monstre. Mais comme il est malin, il tourne ça comme un service rendu : Sigurd veut venger son père Sigmund et retrouver son trône, pour cela, il a besoin de faire reforger l'épée brisée de Sigmund, Gram. Regin impose donc le meurtre de Fafnir comme sa condition, donnant-donnant.

C'est justement ce qu'il est en train de faire tout en bas : il martèle l'épée sur l'enclume sous laquelle deux soufflets animent les braises (la tache de lumière à droite en met un bien valeur). Au-dessus de lui on trouve plus d'outils, dont une grosse tenaille. Soufflet, marteau et tenaille entourent également Regin sur la pierre de Rasmund en Suède, une manière d'identifier sa fonction en un clin d’œil. 

On voit mieux les deux soufflets côtes à côtes sous le plan de travail.

Cependant, Regin entend bien trahir Sigurd une fois le dragon mort, et cela se retournera contre lui. Tout comme à Rasmund, la partie supérieure du cartouche expose le corps décapité du nain, avec sa tête à ses pieds. La scène où il reforge l'épée est également présente sur les battant de l'église en bois debout norvégienne. Tout au-dessus, une sorte de nœud pourrait bien représenter le cadavre serpentin de Fafnir, le destin funeste des deux frères étant intimement lié. Sur la plupart des pierres de Sigurd, le corps de Fafnir sert de cadre au texte runique et entoure donc toute la scène.

 

Dans le cartouche supérieur, on voit clairement Sigurd rôtir le cœur de Fafnir à la broche, au-dessus d'un feu de camp, là encore comme à Rasmund. Après s'être brûlé le pouce sur la viande, le héros porte le doigt à sa bouche et comprend aussitôt le langage des oiseaux. C'est grâce aux mésanges qui piaillent autour de lui qu'il apprend la trahison que Regin a prévu, et il frappe le premier, décollant la tête de son tuteur. Deux mésanges sont ainsi perchées au sommet d'un arbre dans la partie supérieure du cartouche.

Le pouce brûlé, qu'il soit porté à la bouche ou simplement mis en évidence, est l'un des motifs les plus récurrents des pierres de Sigurd, et de manière générale des représentations du héros. C'est notamment ce qui permet l'identification du fragment de Ripon. Mais avant de nous pencher dessus, poursuivons notre observation de la croix de Halton en jetant un œil à la face Nord.

 

Il n'y a qu'un seul motif concret sur toute la surface qui, sur la face Est, concentrait pourtant quatre scènes :  un cheval. Le reste n'est qu'entrelacs et décorations abstraites. Beaucoup veulent y voir Grani, le cheval de Sigurd, qu'on trouve sur plusieurs pierres de Sigurd et est indissociable du héros. Personnellement, je doute un peu, et je vais vous expliquer pourquoi. (Comme quoi, je n'essaie pas toujours de connecter les points!)

Grani apparaît sur Rasmund et Gök, et sur les battants d'église norvégienne. Or, à chaque fois il est représenté de la même manière, avec une cassette d'or sur le dos, ce qui fait écho à la saga et même au fameux refrain de plusieurs ballades féringiennes "Grani porta le trésor de la lande, Sigurd brandit son épée avec fureur". Sur la croix de Halton, le cheval est chouette hein, mais... c'est juste un cheval. Rien ne permet de l'identifier comme Grani, alors que, comme on l'a vu, Sigurd et Regin sont clairement identifiés par des postures et des objets qui rendent les scènes reconnaissables. 

Alors certes, sur la pierre d'Ockelbo on a deux chevaux sans la bosse/coffre sur le dos, mais l'un tire un chariot, encore une fois une manière de transporter le trésor, et l'autre est étrangement lié à un anneau... encore un élément visuel du trésor. Là, absolument rien.

Enfin, presque rien. Au-dessus de lui, on peut lire ici et là que le nœud tout en haut représente le corps de Fafnir... alors qu'il y a clairement deux serpents entrelacés. Dans la tradition scandinave, Sigurd ne tue qu'un seul dragon. Ainsi, difficile de croire qu'il s'agisse de Fafnir ? Pourtant c'est également le cas sur la pierre de Rasmund ! Il y a donc un précédent, mais ça reste léger.

Quant au cheval, il pourrait tout aussi bien représenter... bah, un cheval, symbole de noblesse, de statut social et de richesse. C'est déjà pas mal. Mais Grani ? Je ne suis pas convaincu, même si ça me plairait évident d'être persuadé par de plus amples arguments.

La face Ouest est ornée de motifs chrétiens, toujours dans ce syncrétisme iconographique courant à cette période de transition. Il est certain que pour ceux qui commandèrent cette croix, l'imagerie chrétienne devait être complémentée par la légende de Sigurd, mettant en valeur des qualités de bon meneur. Il y a tout un pan de recherche sur ce mélange des genre et la fascination des chrétiens pour certains héros païens, j'en ferai sans doute un article un jour, car c'est très pertinent pour Heldenzeit. Ce n'est pas mon sujet aujourd'hui, mais je vais vous la montrer tout de même, car elle est chouette aussi :

 

Enfin, passons au fragment de la cathédrale de Ripon. Je l'ai dit, il n'en reste presque rien, et mon amie Mona avait raison de le surnommer mon "cailloux". Déjà, en arrivant dans la magnifique cathédrale, on ne savait pas où la trouver. Lorsqu'on a demandé au personnel, ils ne savaient pas de quoi on parlait et l'espace d'un instant flotta la possibilité que je me sois trompé d'église. Et puis finalement, on nous a dit "on a des cailloux par là-bas", on est allé voir et... je l'ai trouvée. Exposée sur un banc parmi d'autres fragments, et en plus tourné dans un sens bizarre qui rendait l'identification de la pierre très difficile. Déjà qu'on ne voit plus grand chose, si le motif est à l'envers, on ne risque pas de le remarquer.

 

Photo de Mona pour un peu de nuance dans les ombres.

La figure est assise ou accroupie, tournée vers la droite, le pouce porté à la bouche. Un point marque l’œil du personnage. De chaque côté du fragment, qui est clairement un morceau de la tête de la croix, on constate une courbe, indiquant que Sigurd était"assis" dans le branche supérieure de la croix, étant donné son orientation sur la pierre. Sigurd était gravé au sommet du monument ! Sommet qui, comme devaient l'être tous les arrêtes de la croix, était décoré, en l’occurrence un nœud : 

Là Sigurd à l'air d'un plongeur, comme quoi l'orientation, c'est important.

Voilà, nous avons salué Sigurd une fois de plus (ainsi que Wayland, si cela vous avait échappé !). Avons-nous vu toutes ses pierres ? Non. Quatre attendent toujours sur l'Île de Man, et elles vont attendre encore un moment... mais certaines n'ont pas encore été visitées en Suède, en particulier la pierre illustrée de Henninge, qui nécessitera un voyage vers le Gotland. 

L'été touche à sa fin, les expéditions rentrent au port. Cette année j'aurais pris à la fois la route de l'Est, comme celle de l'Ouest. Je me sens extrêmement privilégié d'avoir pu observer de mes propres yeux tous ces témoins de la richesse et de l'étendue de la tradition héroïque germanique. Inutile de vous dire que ça aura largement alimenté mon inspiration et ma motivation, alors même qu'il me reste moins d'une dizaine de chapitres pour boucler le premier jet de Heldenzeit.

jeudi 29 mai 2025

L'héritage des pierres de Sigurd est sculpté dans le bois

Il y a huit ans déjà je visitais la Norvège pour la première fois, et par là même, brièvement Oslo, et malgré un plan de visites chargé, il restait un musée sur ma liste que je n'avais pas pu voir. Après ma tournée des pierres de Sigurd, l'été dernier, je savais que je devais y remédier, et vous allez vite comprendre pourquoi. Bref, il y a deux mois je suis retourné à Oslo et j'ai enfin visité le Musée national d'Histoire. Pourquoi ? Que s'y trouve-t-il qui mérite un pareil détour ? C'est très simple : 

Sigurd.

(Quelle question)

Et pour être plus précis, Sigurd sculpté dans le bois de panneaux d'églises en bois debout. Si le concept ne vous dit rien, j'ai longuement parlé des églises en bois debout sur mon blog de voyage après ma première visite en Norvège. Pour faire simple c'est un type d'église en bois (Non?! Si.) qu'on retrouvait autrefois en Norvège et un peu en Suède, mais dont les dernières survivantes (on pourrait dire.... encore debout ! Haha, je suis hilarant, ce n'est pas discutable) sont toutes situées en Norvège. 

En effet, remplacée par des constructions plus modernes, ou irrémédiablement endommagée par le temps et le manque d'entretien, la majeur partie a aujourd'hui disparu, parfois à moitié, ne laissant que des chapelles tronquées, mais plus souvent complètement. Et puis parfois il reste des bouts. Des fragments sauvegardés du néant pour leur importance artistiques, sculptés avec un art maîtrisé, généralement des panneaux des portails, quand le reste de l'édifice n'a pas eu ce privilège. Entrelacs, motifs floraux et animaliers, mais surtout figures religieuses, historiques et légendaires, voilà ce qui leur valut de passer à la postérité dans un musée. 

Et parmi ces figures, il y en a plusieurs qui devraient vous être très familières : Sigurd, Regin, Gunnar, Högni, Atli, Grani... dans des mises en scène qui ne peuvent que rappeler les pierres de Sigurd ! Je vais donc présenter ces panneaux norvégiens, et les mettrait en parallèle avec les pierres suédoises.

Les pierres de Sigurd datent de la période Viking, et précèdent donc les églises dont proviennent les panneaux suivants de plusieurs siècles. Il n'a donc aucun doute : les gravures sur rochers et pierres dressées sont arrivées d'abord. Et parfois on pourrait se demander s'il elles n'ont pas servi d'inspiration. Cinq églises en bois debout représentant des éléments de la Völsunga Saga sont répertoriées, les panneaux de deux d'entre elles sont à Oslo : les églises de Hylestad et d'Austad.

Hylestad est la plus célèbre, et on comprend vite pourquoi : les sculptures sont bien mieux préservées, plus détaillées, et offrent de bien meilleurs profils que celles des panneaux d'Austad. Si vous avez des bouquins anglophones sur la saga des Völsungen, il y a des chances que vous ayez déjà vu certaines scénettes sur leurs couvertures (c'est par exemple le cas de mon édition de The Saga of the Völsungs chez Penguin Classics). Mais justement, gardons le meilleur pour la fin et commençons par Austad, qui mérite tout de même qu'on s'attarde dessus !

 

Les panneaux datent du XIIIè siècle environ, ce qui signifie qu'on a sculpté ces scènes en même temps que les clercs mettaient ces légendes sur vélin, aussi bien dans le Saint Empire pour la tradition continentale qu'en Scandinavie (Norvège, Islande). Ce n'est pas une mode provoquée par la diffusion lente et progressive des manuscrits, c'est une culture populaire extrêmement vivace qui a perduré depuis au moins la période Viking. C'est un témoignage de l'importance de ces histoires pour les peuples germaniques, et leur prégnance dans leur imaginaire populaire, malgré la conversion au christianisme et le gavage par les élites lettrées d'un nouvel imaginaire, biblique celui-ci. Les deux cohabitent d'ailleurs, comme en témoigne la présence du héros Sigurd, descendant d'Odin inhumé sur un bûcher, en roi païen, sur des portails d'églises, deux siècle après la conversation de la Norvège.

Mais revenons au panneau d'Austad. On peut y voir Gunnar, mains liés dans la fosse au serpents, charmant les reptiles en jouant de la lyre avec ses pieds, tandis qu'Atli le domine pour exiger d'obtenir l'emplacement du trésor, tandis qu'à côté Högni se fait arracher le cœur sans non plus révéler l'emplacement de l'or à jamais perdu. C'est une version plus détaillées de la scène déjà représentée sur la pierre de l'église de Västerljung, où Gunnar jouant déjà de son instrument comme un avec ses pieds, même si le lichen dû à l'exposition de cette face de la pierre, orientée plein vent et pleine pluie, avait rendu l'identification de la scène difficile pour mes yeux de noob. Ici, nous avons la mort des deux burgondes refusant de dévoiler leur secret et respectant leur serment l'un envers l'autre. Atli semble associé à une horrible tête d'ogre monstrueuse qui le surmonte, ce qui correspond bien à la manière peu flatteuse dont il était perçu dans la tradition scandinave, contrairement à son équivalent Etzel dans la tradition continentale.

D'ailleurs, une figure féminine est également présente, tenant un genre de récipient, et même si le musée ne s'aventure pas en conjecture, on peut supposer qu'il s'agit de Gudrun, mais rien n'est moins sûr. Sa présence auprès d'un Högni mis à mort, tenant le plat qui recueillera probablement le cœur, aurait énormément plus de sens dans la tradition continentale, où Etzel, au-delà de vouloir obtenir le trésor, permet à Kriemhilde d'obtenir sa vengeance contre Hagen pour le meurtre de Siegfried. Une influence de la tradition continentale via la Thidrekssaga norvégienne, peut-être ? Ou peut-être ne s'agit-il donc que d'une servante, mais cela paraît curieux de figurer une no-name au milieu des stars de la saga... mais d'un autre côté, le bourreau n'est pas non plus un personnage très importante. Bref, on ne sait pas, mais perso je pense qu'il s'agit de Gudrun.

Gunnar supplicié dans la fosse aux serpents joue de la lyre avec ses pieds.

"La preuve que même Högni a un cœur."

Détails des entrelacs.



Détail de l'opération à cœur ouvert.

Détail des orteils pinçant les cordes de la lyre, avec une très belle tête de serpent également.

Bon, ça, c'était les amuse-bouche, là on va passer au plat principal :  les panneaux de Hylestad. Datant de la fin du XIIIè, début du XIVè siècle, l'église a été démolie au XVIIè mais les sculptures exceptionnelles ont été préservées. Comme on va le voir, les scénettes représentées fonctionnent un peu comme une BD racontant l'histoire simplifiée de la Völsunga Saga.

Sigurd assiste Regin tandis qu'il reforge l'épée brisée des Völsungs, Gram.

Sigurd trucide le dragon Fafnir en l'empalant de l'épée Gram, par-dessous.
 
Sigurd se brûle le pouce en rôtissant le cœur de Fafnir et comprend le langage des oiseaux qui l'avertissent de la trahison imminente de Regin depuis les branchages.
 
En haut : Grosse éllipse puisqu'ici on a Gunnar dans la fosse aux serpents (oui ça se lit de bas en haut en fait) refusant de révéler l'emplacement du trésor qu'il a obtenu en faisant/laissant assassiner Sigurd. Au milieu : Sigurd assassine Regin avant que celui-ci ne le trahisse. En bas : Grani, le cheval de Sigurd, porte le trésor sur son dos.

Alors voici quelques photos d'un peu plus près, mais comprenez qu'au téléphone, sans avoir droit au flash, et avec les alarmes de proximité du musée qui empêchaient de se rapprocher de très près du panneau, bah la qualité est un peu pourrave. Pour le dire gentiment. Si vous voulez les voir en HD, allez à Oslo. Je vais y associer des images des pierres de Sigurd afin que vous puissiez comparer la proximité (malgré les siècles d'écart) mais aussi l'énorme différence de style. Il y a une filiation certaine, et il est extrêmement satisfaisant pour moi d'avoir pu le ressentir en personne. J'espère parvenir à vous transmettre de ne serait-ce qu'un soupçon de mon excitation en partageant ces visites. Mais assez divagué, allons-y pour les détails :

 
 
Sur la pierre de Ramsund, le corps décapité de Regin est identifié par ses outils de forgeron : pinces, marteau, enclume, soufflet. Tous sont également présent dans le panneau de Hylestad.
 
   


La même scène sur la pierre de Ramsund. On sent que c'est plus facile à sculpter dans le bois qu'à graver dans la pierre. Juste un peu.

La version de la pierre de Gök, inspirée de celle de Rasmund.

La version sur la pierre de Drävle.

Matez-moi ce détail des cheveux et barbe de Regin !

La pierre de Ramsund (encore). Notez que, casque mis à part, les deux Sigurd semblent avoir la même coupe de cheveux.

Perso j'apprécie que les rênes de Grani soit décorées de petites boucles, car ça colle avec la description de du Tháttr de Norna Gest, auquel Sigurd offre un fragment de ces boucles dorées lorsque Grani les rompt pour se dégager de la boue dans laquelle il s'enlise. Ce fragment permet à Gest de gagner un pari qui lance l'intrigue.

Si l'interprétation de ce détail de la pierre de Rasmund comme "Grani porte le trésor sur son dos" vous paraissait tirée par le cheveux, la sculpture de Hylestad nous éclaire tout même beaucoup. Notez qu'ici déjà, les oiseaux dans les branchages sont très proches de Grani portant le trésor, quasiment dans la même scénette.

Pas sûr que ça soit suffisant pour vous aider à le voir sur la pierre de Gök, cela dit... Sur place, de mes propres yeux, c'était déjà pas évident, mais à prendre en photo de manière à ce qu'on voit un minimum, c'était l'enfer.

Détail des oiseaux sur la pierre de Gök.

Pas de décapitation comme sur les pierres de Sigurd ! Mais du gore, ça spritz !

Il est intéressant de noter que la torture de Gunnar, et même de Högni, ait pris autant d'importance dans la représentation visuelle de la saga, là où les gravures sur pierre sont clairement plus orientées sur l'exploit de Sigurd.
Il y a tout de même la pierre de l'église de Västerljung et sa version de Gunnar charmant les serpents, poings liés, en jouant de la lyre avec ses pieds. Un baptistère du XIIè siècle représentant cette scène existe également, mais je n'ai pas encore eu l'opportunité de l'observer en personne (parce que le musée était fermé précisément le jour ou j'ai pu me promener à Stockholm cet été. C'était bien frustrant après avoir réussi à voir les quatre pierres dans la pampa et manquer celle en principe la plus accessible. Mais bon, c'est la vie).

Voilà pour cette visite à Oslo afin de retrouver ce bon vieux Sigurd ! Je suis tellement ravi d'avoir enfin pu me promener dans ce musée et voir ces panneaux légendaires (dans tous les sens du terme). Sur ce, je retourne à mon manuscrit, j'ai du pain sur la planche (ou beaucoup de fer dans le feu, comme on dit ici).