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jeudi 24 avril 2025

Le chef-d’œuvre en noir et or : Die Nibelungen (1924)

Si l'opéra était le moyen d'expression le plus épique du temps de Wagner, un nouvel art s'est imposé après la première guerre mondiale, d'autant plus populaire qu'il s'adressait à un public plus large que la classe aisée qui peut se permettre d'aller quatre fois à l'opéra juste pour finir la Tétralogie du Ring. L'Allemagne domine alors cette nouvelle industrie avec l'expressionnisme allemand, dont l'un des maîtres incontestés est Fritz Lang. Or, en 1924, celui-ci sort la première partie d'un diptyque adaptant l'épopée nationale allemande, le désormais légendaire : Die Nibelungen (1. Siegfried, 2. Kriemhilds Rache, soit La Vengeance de Kriemhilde).

Kriemhilde (Margarete Schön, c'est comme Angelina Jolie, mais allemande)

Le film adapte, en principe et comme le nom l'indique, la Chanson des Nibelungen, dans une œuvre monumentale de quasiment cinq heures (c'est toujours moitié moins que Wagner, hihi !). Mais comme Wagner, Fritz Lang va puiser dans d'autres sources pour rédiger son intrigue, nous n'aurons donc toujours pas droit à un adaptation "pure" de l'œuvre. L'ombre du Ring va également planer sur cette adaptation, sans toutefois prendre le pas sur les sources littéraires. D'ailleurs, Lang lui-même souhaitait clairement se démarquer de son prédécesseur et ne refusa de recycler la musique ultra-populaire de Wagner pour son diptyque, mais désirait bien une musique originale. Die Nibelungen adapte avant tout les poèmes médiévaux, et on va voir ensemble si c'est fait avec respect et fidèlement, ou si c'est n'importe quoi. Je précise dès le départ que ceci est moins une critique ciné qu'une analyse comparative, puisque je n'y connais pas forcément grand chose en cinéma, alors que les sources, je les ai poncées.

Une adaptation du Nibelungenlied avant tout ?

L'intrigue du film - je vais souvent dire "le" film pour parler du diptyque, car je les vois comme un grand film de cinq heures - est très, très proche du Nibelungenlied. Et après la fête du slip wagnérienne qui prend tellement de libertés que si c'était arrivé de nos jours, on se demanderait si le problème c'est qu'il n'avait pas les droits, voir une véritable adaptation fidèle et sincère, ça fait du bien. Je vais donc avoir tendance à souligner les différences, justement parce qu'elles ressortent d'autant plus. On pourrait s'étonne que je prenne la peine de le préciser, après tout, ça s'appelle Die Nibelungen, non ? C'est vrai, mais les films ont toujours complété leur intrigue par des éléments empruntés à d'autres sources, et même Fritz Lang ne s'en privera pas. Néanmoins, vous constaterez que, les années passant et les versions filmiques se succédant, ces éléments complémentaires vont progressivement diluer le propos. Die Nibelungen de 1924 est, de toute cette série d'adaptation, celle qui parvient le mieux à se concentrer sur le poème qu'elle est censé porter à l'écran.

Bon, après, je dis ça, mais on commence le film directement avec Siegfried à la forge de Mime, ce qui, si l'on est généreux, est tiré de la Thidrekssaga (qui nomme le mentor forgeron Mime, un nom repris par Wagner, à l'inverse de la Völsunga Saga par exemple où il s'appelle Regin), ou du Seyfrid à la peau de Corne (ou le forgeron est cette fois anonyme). Mais la forge située dans une grotte, le costume de sauvageon de Siegfried etc. laissent plutôt penser à l'influence de Richard Wagner, puisque c'est ainsi que commence son Siegfried, le troisième opéra du Cycle de l'Anneau. D'autres éléments ultérieurs viendront plus tard confirmer cette influence, comme par exemple la cape follette qui rend invisible, mais j'y reviendrai.

Paul Richter incarne Siegfried.

Nous n'embrassons pourtant pas non plus entièrement Wagner, car bien que toute la mise en scène laisse penser que Siegfried vient de reforger Nothung, l'épée de son père comme dans l'opéra (une péripétie similaire existe ans la tradition scandinave mais c'est c'est Regin qui reforge l'épée Gram, pas Sigurd!), avec ce détail tiré des sources où on fait courir une plume sur une rivière et qu'elle se tranche en deux en rencontrant le fil de l'épée plongée dans le courant (les sources parlent parfois d'une boule de laine arrachée directement au dos d'un mouton, faites ce que vous voulez de cette anecdote), sauf que cette épée n'aura en fait aucune importance et n'est pas celle de son père. Aussi, dès la première séquence, on voit que l'ombre de Wagner plane, mais qu'il y a une volonté de revenir vers les poèmes.

N'ayant plus rien à lui apprendre, Mime dit à Siegfried de rentrer à Xanten. Avant de partir il entend les autres apprentis parler de Worms et de la princesse Kriemhilde (un retournement étrange des sources où il entend normalement parler de Brynhild), ce qui le convainc dit d'y aller et afin de la conquérir. Comme ils se foutent de sa gueule, il se fâche et exige qu'on lui donne le chemin sous peine de se faire rosser, alors Mime échafaude un plan pour désamorcer la situation. Il va le guider... ce que Siegfried ne sait pas, c'est que le chemin ne mène pas à Worms, mais au wyrm.... Padam Tschiii ! Bon, OK, c'était nul, pardon. Vers le dragon.

Une demi-douzaines de me mécanos incarnent le dragon, une merveille d'animatronique pour l'époque.
 

Après cela, on passe au Canto suivant, car oui, le film est divisé en Canto, un chapitrage tiré verbatim du Nibelungenlied. Cela montre bien l'ambition de coller au plus près du feeling qu'on peut ressentir à la lecture du poème, quelque chose que même l'adaptation de 1966 abandonnera complètement au profit d'une narration moins... littéraire.

Le Canto suivant nous amène à Worms où le barde Volker d'Alzey chante les exploits de Siegfried. Curieusement, ce Canto serait une introduction du film beaucoup plus fidèle au poème. En effet, le Nibelungenlied ne s'intéresse guère aux enfances de Siegfried, ni même en réalité de ses exploits avant d'arriver à Worms. La rencontre avec le dragon, la mise à mort, le bain dans le sang qui rend sa peau invulnérable, tout cela est expédié par, eh bien, Volker qui fait un résumé à la cour. Le film permet de montrer cet exploit en détail, tandis que chante Volker, mais le poète qui coucha tout cela sur vélin s'en cognait un peu. 

Alors ça, pour tartiner des pages et des pages sur les froufrous et les soieries et les étoffes et les bijoux, là y a du monde, mais pour nous donner une vraie description épique du combat iconique de son héros, y a plus personne. Le film montre d'ailleurs Kriemhilde remercier Volker pour son service (d'avoir si bien chanté), en lui offrant un manteau qu'elle a elle-même brodé. C'est un détail tellement Turbonibelung, ça, le genre de choses que vous pouvez oublier dans les adaptations suivantes. Pareil pour les rêves prémonitoires, un motif récurent et très important, que les autres adaptations ignorent, alors qu'ici on a une séquence de rêves en "dessin animé", dans un style onirique. Ce sont ces petites touches-là qui font penser que Lang et Thea von Harbou (qui a écrit le script) ont relu le Nibelungenlied avant de plancher sur leur version, pas des résumés, mais l’œuvre elle-même, et ont réalisé l'importance de ces détails dans l'esprit de la source, malgré leur insignifiance dans un scénario efficace et fonctionnel.


Bernhard Goetzke joue Volker d'Alzey, le joueur de vielle
Mais reprenons le récit de Volker. Nous voyons comment Siegfried pénètre le royaume des Nibelungen après le dragon et se fait attaquer par Alberich, le roi des Nibelungen. C'est là qu'arrive l'accessoire magique d'Alberich qui trahit un emprunt indubitable à Wagner : le Tarnhelm. Dans les sources, Alberich possède une cape d'invisibilité, la Tarnkappe, un vêtement qui ne fait que ça : rendre invisible. Wagner la remplacera pour une invention de son cru* : le Tarnhelm, un genre de casque en mailles dorées, qui permet, si l'on connaît la formule magique nécessaire, d'activer ses pouvoirs. Ainsi le Tarnhelm peut-il rendre invisible, mais aussi faire prendre l'apparence de quelqu'un d'autre et/ou de se téléporter. Ici, le Tarnhelm est nommé ainsi dans un des cartons, et son design à l'écran, un genre de morceau de filet de pêche à poser sur la tête, est une référence claire au filet de mailles dorées wagnérien, il est donc impossible de prétendre que cet élément soit autre chose qu'une wagnererie. Certes, la formule magique est abandonnée, mais ne vous en faites pas, j'en reparlerai dans l'article suivant...
 
* Il est à noter que le concept existe bel et bien dans les sources, un casque d'invisibilité est notamment porté par un certain Smidr dans la Saga de Bósi et Herraud, qui ne requière cependant aucune formule magique et ne procure que l’invisibilité, aucune métamorphose ou illusion.

Bref, revenons à l'attaque invisible d'Alberich. Siegfried le domine rapidement, comme dans les sources, bien qu'ici il lui enlève le Tarnhelm au lieu de le saisir par la tignasse (le geste est finalement similaire). En échange de sa vie, le Nibelung offre au héros le Tarnhelm et son trésor,  y compris Balmung, meilleure épée forgée par les Nibelungen. Vous vous souvenez de l'épée forgée au début par Siegfried ? Ce n'était donc pas son épée légendaire Balmung, dont on ne connaît par ailleurs pas l'origine dans le Nibelungenlied, mais dont le Seyfrid à la Peau de Corne nous dit qu'il trouve l'épée lorsqu'il va délivrer Kriemhilde d'un dragon. Ce qui est finalement presque le cas ici : il obtient l'arme dans le cadre de l'épisode du dragon. Je sais, là on tire un peu sur la corde. Néanmoins, Alberich essaye de nouveau de prendre Siegfried par surprise, se fait buter et maudit le trésor avec son dernier souffle (référence au Andvari des sources scandinaves ?), ainsi que pétrifie ce qu'il avait déjà créer à partir de la pierre, aka les nains qui portent le trésor... et ça par contre je ne sais pas d'où ça sort.

Le trésor incarne le trésor.
 
Bon, je vois bien que je vous rends perplexe. j'ai annoncé une fidélité remarquable, et là le film commence et je ne parle que d'inventions, d'éléments tirés d'autres sources, et surtout, Wagner par ci, Wagner par là. Toutefois, je ne vous ai pas menti pour autant, car à partir de maintenant, le film va se resserrer ostensiblement sur l'intrigue du Nibelungenlied.  Fallait-il accrocher en premier lieu le spectateur avec des choses que le public connaissait déjà (Wagner, pour ne pas le nommer) avant d'embrayer sur des rails plus conservateurs en matière d'adaptation, plus "purs". Je ne saurais dire, mais désormais, la suite est moins diluée, pour ainsi dire.

Ah et avant de poursuivre, je n'accorde pas nécessairement plus de valeur à une adaptation plus "pure", au contraire, j'apprécie énormément l'incorporation d'autres sources, voire d'inventions... lorsqu'elles sont pertinentes. Néanmoins, et tout à fait personnellement, j'aurais préféré qu'on laisse Wagner hors des films. J'adore la Tétralogie, ce n'est pas le sujet, mais je n'arrive pas à mettre un opéra du XIXe siècle au même niveau que des sources médiévales. C'est une ligne arbitraire, et à l'évidence, la plupart des gens ne la partagent pas, car les wagnereries continueront à se frayer un chemin dans les adaptations suivantes. Que ça me plaise où non, Wagner est considéré comme une source de cette légende, valide au même titre que le Nibelungenlied, la Völsunga Saga ou la Thidrekssaga. Mais imaginez qu'on fasse un film ayant pour but d'adapter les récits mythologiques de l'Edda Poétique, mais que Loki soit représenté comme le fils adopté par Odin de géants des glace, et demi-frère de Thor, et Hel s'appelle désormais Hela et c'est leur sœur, parce que c'est comme ça que le public les connaît via les comics et films Marvel... on est d'accord que ça serait un peu gênant, non ? Alors qu'on aurait pu... adapter le Ring de Wagner au cinéma, par exemple, comme un Seigneur des Anneaux allemand, et en quatre parties. Cette approche de faire l'inverse des adaptations filmiques, d'utiliser Wagner en source principale et tout le reste en supplément, a été celle d'une bande dessinée d'Alex Alice, Siegfried, et j'en parlerai sans doute un jour sur ce blog.

Worms, un exemple des décors monumentaux.

Au plus près du poème

Bref. Je ne vais pas tout passer en détail (rappel : ça dure littéralement cinq heures), en revanche je peux faire une liste des points d'intrigue des sources présents dans le film, car ça sera également très utile pour les articles suivants, afin de montrer les divergences avec le poème... en tout cas pour le premier film, jusqu'à la mort de Siegfried, car c'est souvent là que les adaptations suivantes se contenteront d'aller. Après si le déroulé des événements ne vous intéresse pas, ou pour garder un peu de surprise, qui sait, vous pouvez toujours passer la liste suivante, sans rancune. Ok, jetzt geht's los :

• Siegfried arrive à Worms en compagnie de 12 rois vassaux et demande Kriemhilde en mariage. (Hagen lui conseille ici de ne pas l'accueillir)

• Gunther accepte à condition que Siegfried l'aide à séduire Brunhilde et en faire sa reine. (C'est le plan de Hagen). À noter que Siegfried ne connaît pas Brunhilde et n'a pas eu d'interaction passée avec elle, ce qui est tout à fait raccord avec le Nibelungenlied, et en porte à faux des sources scandinaves (je le précise ici, car dès l'adaptation suivante, le choix se portera toujours sur la version d'une première rencontre entre les deux, avant les événements en Burgondie)

• Expédition en Islande. Un mur de flamme enchanté entour le château de Brunhilde et ne s'éteint tout seul qu'en présence du meilleur guerrier. C'est une brève référence au mur de flammes que seul le plus brave guerrier osera traverser dans les sources scandinaves. Ici il s'éteint immédiatement en présence de Siegfried et n'est pas à proprement parler une épreuve. À la place, on a :

• Brunhilde impose trois épreuves d'athlétisme (lancer de poids, lancer de javeline, saut) à quiconque souhaite l'épouser, la mort promise au prétendant qui échouerait. Ce sont bien les épreuves version Nibelungenlied.

• Brunhilde croit que c'est Siegfried qui vient pour elle, et est déçue que ce soit en réalité Gunther. Siegfried, en bon Wing Man, se fait passer pour le vassal de Gunther.

• À la demande de son nouveau copain, Siegfried, invisible sous le couvert du Tarnhelm, aide Gunther à tricher pour remporter les épreuves, alors qu'on le croit en train de s'occuper des bateaux.

 • Brunhilde, vaincue, doit accepter de suivre Gunther à Worms pour l'y épouser.

• Gunther donne la main de sa sœur Kriemhilde à Siegfried, comme promis, ce qui insurge Brunhilde car Siegfried est censé être un vassal, indigne de la princesse : c'est le début de ses suspicions.

• Double mariage en la cathédrale de Worms.

• Gunther et Siegfried deviennent frères jurés. Le rituel implique de se couper leurs mains puis les serrer pour mélanger leur sang, en contradiction avec la peau de Siegfried que le fer ne peut mordre. Cette incohérence est, pour le coup, fidèle aux sources, et c'est le téléfilm de 2005 qui y trouvera une parade élégante. J'ai un peu mal à mon Fritz Lang. On zappe complètement la campagnes contre les Danois et Saxons pour aller à l'essentiel.

• Brunhilde sent qu'on lui a faite à l'envers et résiste son mari lors de la nuit de noce, mettant sa force à l'épreuve (forcément il échoue). Gunther demande donc à Siegfried de le dépanner.

• Brunhilde matée, mais version soft : Siegfried prend l'apparence de Gunther grâce au Tarnhelm, la "brise" par la lutte, il lui prend un anneau (ici un anneau de bras), mais dans le film, pas de ceinture de force symbolique à arracher comme dans le poème : il se contente de la mettre à genou, puis on passe à Gunther qui attend son tour pour rentrer. 

L'idée reste la même, mais encore plus atténuée que le Nibelungenlied ne le faisait déjà. Pour rappel, dans la Þidrekssaga, c'est un viol explicite, rendu symbolique dans le Lied par l'arrachage de la ceinture de force, et devient ici """juste""" de la violence conjugale. Je parle plus avant de cette scène dans les sources ici.

• Siegfried révèle à Kriemhilde l'origine du bracelet d'or (qu'elle a trouvé et porte à son bras). Il a pourtant juré de n'en rien dire, et lui fait promettre de mieux tenir sa langue que lui.

• Le trésor des Nibelungen est transporté à Worms (dans le poème cela a lieu après la mort de Siegfried parce que Kriemhilde le dilapide), Siegfried distribue l'or généreusement aux petites gens, ce qui fâche Gunther & co (comme dans le poème). Malgré les demandes de Hagen et Brunhilde, Gunther se refuse à congédier Siegfried.

• Première confrontation verbale entre Kriemhilde et Brunhilde devant la cathédrale de Worms : Brunhilde impose sa préséance face à Kriemhilde "épouse de vassal", mais celle-ci réplique en provoquant sa rivale et finit par révéler le pot aux roses en dévoilant l'anneau. Humiliation publique pour Brunhilde (et par extension Gunther). C'est la fameuse "querelle des reines".

• Brunhilde exige la mort de Siegfried, Gunther veut se débiner car le héros est, après tout, "invulnérable", mais Hagen évoque le point faible. On décide d'organiser le meurtre au court d'une chasse. Pour obtenir de Kriemhilde l'emplacement exact du point faible de son époux, Hagen invente une déclaration de guerre totalement bidon et ment comme un arracheur de dent en mode "pour le protéger au mieux, je dois savoir où il est vulnérable" et Kriemhilde, eh bien... comme dans la source, malheureusement, fait preuve d'une grande stupidité enfin je veux dire d'une inexcusable négligence non, pardon, je pensais à une touchante naïveté et coud une petite croix sur la tunique de Siegfried, pour que Hagen soit sûr de savoir très précisément où, euh... "protéger" Siegfried. C'est un élément d'intrigue qui m'a toujours fait lever un sourcil, et que plusieurs adaptations ultérieures contourneront avec brio. Mais bref, elle pense bien faire et songe vraiment à la vie de son époux, mais elle sent bien que quelque chose ne va pas.

Theodor Loos en Gunther, le Roi Paillasson, et Hans Adalbert Schlettow en Hagen, blafard, borgne et pas très beau, ni très sympa, comme le décrivent les sources. Je dis ça je dis rien, ça pourrait avoir son importance dans quelques articles.
 
• La scène de la chasse : Gunther est accablé et se débine lorsque Hagen lui tend une lance et on comprend que le borgne va devoir se salir les mains pour son roi. Siegfried est assoiffé mais il n'y a pas de vin (c'est un stratagème), Hagen l'oriente vers une source claire et propose une course amicale. Siegfried fonce sans se méfier et part bien devant, se penche à la source pour boire et Hagen l'embroche courageusement, dans le dos et sans prévenir.

• On amène le corps de nuit à Worms et Kriemhilde organise une veillée. Lorsque Hagen s'approche du corps, la plaie se remet à saigner, une superstition médiévale tirée du poème que je suis ravi de retrouver dans le film. On a aussi une Brunhilde qui rit en apprenant la nouvelle, mais montre des signes de détresse également, mélangeant les variations des différentes sources à ce sujet. Kriemhilde demande justice à ses parents hommes (c'était la loi), mais aucun de ses frères, à commencer par Gunther, ne souhaite du mal à Hagen et ils s'interposent comme des boucliers. Kriemhilde est dévastée et n'a plus d'autre choix que la vengeance par un moyen détourné. Elle jure que Hagen paiera.

La blessure se rouvre, le sang a parlé : Hagen est le meurtrier.

Le premier film se conclue par le suicide de Brunhilde à côté du corps de Siegfried, devant l'autel dans la cathédrale, sous le vitrail en forme de croix, inspiré de la mort qu'elle se donne dans les sources scandinaves en se jetant dans le bûcher funéraire du héros. Il est intéressant de n'avoir pas conservé le bûcher (des funérailles païennes) au profit d'une imagerie chrétienne, mais d'avoir conservé le suicide de la reine, cette fois par sa propre épée. Dans le Nibelungenlied, elle disparaît tout simplement du tableau, mais le poème La Plainte, qui lui fait immédiatement suite, raconte qu'elle vit et règne à Worms, même après la catastrophe qui emporte Gunther et tous les Burgondes à la fin du Lied. Ironiquement, c'est donc la seule de tout ce "beau" monde à survivre dans la tradition continentale. Le motif du suicide de Brunhilde est exclusivement dans la tradition scandinave.

Plus que n'importe quel personnage, le film puise sa Brunhilde dans les deux traditions. Les épreuves qu'elle impose et son statut de "simple femme", reine guerrière, puissante mais pas surnaturelle, sont ses traits continentaux. Mais sa coiffe étrange en forme de cygne noir rappelle astucieusement son statut de valkyrie chez les scandinaves, tout comme son oracle qui lit le destin dans des bâtonnets (mais je reviendrais plus en détail sur le personnage de la prophétesse et ses baguettes dans l'article suivant). Et puis il y a sa mort, bien sûr, tout à fait alignée sur sa version nordique.

Hanna Ralph incarne Brunhilde avec un casque évoquant son statut de femme-cygne dans les sources scandinaves.
 
Pour le reste du casting, à partir de l'arrivée de Siegfried à Worms, tout le monde respecte d'assez près la tradition continentale, et il y a pleins de détails qui font mouche pour caractériser les personnages sans dialogues. Hagen, moche et méchant mais compétent, est le porte-flingue du roi mou Gunther, qui se laisse bolosser par Brunhilde et n'a aucune colonne vertébrale. Les acteurs sont excellents pour ce genre expressionniste.  Je trouve également ça bien qu'on voie Siegfried parler aux oiseaux sans raison,  par exemple,  juste parce qu'il peut (et ne pas oublier ce pouvoir aussitôt passé l'épisode du bain de sang de dragon).

Le second film, la Vengeance de Kriemhilde, poursuit l'intrigue selon le Nibelungenlied, mais puisque la plupart des adaptations ignorent tout ce pan de l'histoire, je n'entrerais pas autant dans le détail puisque ça ne servira pas les comparaisons futures. Mais grosso modo, on reste dans la fidélité au poème.

Kriemhilde rumine sa vengeance, et lorsque le roi des Huns, Etzel, la fait courtiser pour lui par le margrave Rüdiger, ça l'arrange bien que Gunther s'empresse de la refourguer comme on se débarrasse d'un boulet. Faut dire qu'elle clame haut et fort que Siegfried est mort assassiné et dilapide son héritage. La pique de Kriemhilde à Gunther qui s'insurge de ses insinuations est savoureuse : "Mon frère ? où est ton frère Siegfried? Donne-moi le nom de son meurtrier." Oui, hein ? Il est où le meurtrier ? Hagen jette donc un œil.

Le film est malin en remplaçant les messagers d'Etzel par un de ses vassaux dont le rôle est plus important par la suite, Rüdiger, un changement intelligent qui permet de mettre le personnage sur le devant de la scène dès l'intro du film et de concentrer le casting, je valide ! J'apprécie qu'il convainque la veuve en jurant qu'Etzel l'aiderait à se venger, et qu'il jure non pas sur la croix, mais sur le fil de son épée, selon le souhait de Kriemhilde, qu'on a jusque-là montré très pieuse. D'ailleurs, outre refuser d'embrasser ses frères avant de quitter Worms, elle refuse la bénédiction du prêtre. Cet extrême revirement de sa piété est un ajout logique, une bonne manière de montrer l'évolution du personnage après la trahison de sa famille, et qui la rapproche de la Gudrun de la tradition scandinave. Ça correspond aussi à la manière dont le poète et plusieurs personnages (dont Hildebrand) la perçoive à partir de ce point dans la source, allant jusqu'à la surnommer "diablesse".

J'adore également ce moment où elle prend le temps d'emporter de la terre du lieu où Siegfried mourut en disant : "Tu as bu au sang de Siegfried, je jure te t'abreuver du sang de Hagen von Tronje !" On sent que la douce et vulnérable Kriemhilde s'est durcie et qu'elle ne compte plus se laisser faire.

Nous avons Hun problème

Bon, par contre il faut parler de la représentation d'Etzel, et des Huns en général... il y a comme un petit parfum des années 30 dans cette vision hideuse et grotesque de l'orientalisme des Huns, et il ne sent pas le patchouli. Le maquillage d'Etzel l'enlaidit autant que celui des nains, ce qui le fait ressembler à une créature surnaturelle ou inhumaine plutôt qu'à, je sais pas, un puissant seigneur des steppes dominant la moitié de la Germanie... On est pour moi sur la plus grosse faute de goût de la version Fritz Lang, et c'est vraiment dommage parce que côté décors, les Huns envoient pourtant du pâté. Le trône d'Etzel est monumental, son palais titanesque et surtout... en dur ! Le décor est brûlé pour de vrai dans la séquence finale, au dernier jour de tournage et c'est incroyable ! Mais ces hordes de sauvages dansant comme des singes dans une halle boueuse et sale, et vivant dans des sortes de ruches troglodytiques, sans hygiène et simples d'esprit, ce n'est pas, mais alors pas DU TOUT fidèle au Nibelungenlied, ou à n'importe quelle source par ailleurs. 

Rudolf Klein-Rogge en Etzel. Voilà, voilà.

Selon les versions, Etzel / Atli est parfois une figure positive, un mécène généreux et honorable, parfois un souverain cupide et traître, mais toujours riche, puissant, commandant de nombreux vassaux prestigieux, et règne sur une cour sophistiquée qui fait de l'ombre à Rome. Les Huns des sources sont traités au même titre que les autres tribus, germaniques ou slaves, mentionnées dans le récit. Là... bah on remplace cette faction badass par une vision puante des années 30 quoi, et c'est vraiment dommage. Au moins il y a beaucoup, mais alors beaucoup de cavaliers à l'écran, c'est hyper impressionnant (en 1924 la cavalerie est plus massive que dans beaucoup de productions récentes, CGI exclus) et ça, toujours ça de pris !

Le plan de Kriemhilde se met alors en place : elle fait inviter sa fratrie à Etzelburg par son époux après la naissance de leur enfant, pour le solstice d'été. Ici, comme dans la tradition continentale, Etzel n'est pas au courant des intentions meurtrières de son épouse, du moins jusqu'à ce qu'elle exige justice de lui lorsque les Burgondes sont déjà à Etzelburg. D'ailleurs, le film fait fi du très long voyage de ces-derniers jusqu'en Pannonie, on ne mentionne vite fait que le mariage du prince Giselher avec la fille de Rüdiger, en chemin. Kriemhilde attise ses hommes (les Huns) en promettant plein d'or à qui tuera Hagen.

"I am not a disgrace ! I am vengeance, I am the night, I'm Batman Kriemhilde."

Le déroulé du massacre suit le poème d'assez près, notamment avec sa structure en étapes successives parsemées d'interruption des combats. Du stop and go, comme disent les Allemands aujourd'hui. Il y a bien une différence vis à vis de la mort du fils de Kriemhilde et Etzel, mais je réserve cela pour l'article suivant, car le remake de 1966 a repris cette modification et je m'y pencherai alors. Vague après vague, les Huns envoyés par Kriemhilde échouent à éliminer leurs "invités", et les Burgondes s'obstinent à refuser de rendre Hagen à la justice. Pendant que Dietrich de Bern et Hildebrand refusent d'intervenir (la fameuse lâcheté de Dietrich, qui sait très bien comment tout ça va finir), Rüdiger s'implique malgré les ordre de son seigneur et Dietrich est obligé de le venger lorsque Rüdiger perd la vie. Tout cela, ainsi que le fait que Rüdiger se fasse manipuler par Kriemhilde à intervenir contre les Burgondes, et donc contre son tout nouveau beau-fils Giselher, tout est dans le Nibelungenlied. Drama 9000 quand le margrave se présente à la halle où les Burgondes ont combattu des hordes entières, que le jeune prince demande "Que nous apportes-tu, père?" et que Rüdiger, décédé à l'intérieur, répond : "La mort."

Lorsque beaucoup de monde est passé de vie à trépas sans résultat, et que Hagen avoue même son crime pour provoquer Kriemhilde, celle-ci ordonne qu'on mette le feu à la grande halle où les Burgondes sont retranchés. L'incendie est vraiment spectaculaire, et on imagine aisément l'effet qu'il a dû produire sur le public à l'époque. On est vraiment sur une épopée cinématographique, à un âge où tout devait être capturé sur pellicule.

Finalement seuls Gunther et Hagen survivent, mais on fait exécuter Gunther car Hagen refuse de divulguer l'emplacement du trésor tant que vivra le roi. Gunther décapité, Hagen provoque Kriemhilde et lui disant qu'à présent personne d'autre que lui ne pourra révéler le secret et que jamais elle ne reverra le magot. Kriemhilde l'exécute, et en faisant cela elle commet une terrible transgression (le femme n'a pas le droit de se venger elle-même), et pour cela, Hildebrand la tue aussitôt. C'est bien sa fin dans le Nibelungenlied (dans la Thidrekssaga c'est Dietrich qui s'en charge dans un contexte similaire). Désormais, tous les Burgondes sont morts, et Etzel ordonne qu'on enterre Kriemhilde auprès de Siegfried, car "elle n'appartint à aucun autre homme". FIN ! Qu'est-ce qu'on se marre !

Faut-il le voir ?

Oui. Ah bah forcément, hein, et pas juste parce que c'est "un classique" ou la première adaptation cinématographique, ni même pour sa fidélité finalement relative (on l'a vu, malgré tous les détails évoqués, des pans entiers manquent, comme la campagne militaire contre les Saxons et Danois, le périple des Burgondes jusqu'à Etzelburg). Non. Ce diptyque est tout simplement phénoménal. Les décors sont incroyables, immenses et chargés d'atmosphère onirique. Tout est démesuré, toujours la brume, les arbres gigantesques, les arches écrasantes... et ces costumes ! Loin de toute tentative de faire historique, on est pleinement dans l'expressionnisme avec ses motifs géométriques presqu'à la Gustave Klimt, et néanmoins clairement héritiers du style des costumes de scènes de Bayreuth pour Wagner - rupture et continuité, tout ça. Tout flatte la rétine. L'expression "chaque plan est un tableau" semble inventée pour Die Nibelungen de Fritz Lang. Les acteurs sont hyper expressifs - c'est le genre qui veut ça - les potards du drama sont poussés à fond, et la musique, mes dieux, la musique ! Justement, on va y revenir. Mais d'abord, voyez-donc :


 

 




Alors évidemment que oui, il faut voir ce(s) film(s), mais en ayant conscience qu'il s'agit d'une œuvre qui a un siècle, où les très rares dialogues sont prodigués par des cartons, et que tout le reste passe par le visuel et la musique. D'un côté, le néophyte qui n'a pas lu les sources s'y perdra peut-être, ne sachant pas exactement qui est qui en détail (les noms ne sont pas toujours répétés), se repérant plutôt aux éléments de costumes (qui sont faits pour distinguer tout le monde assez clairement, sauf pour les persos un peu osef de cette version comme les princes Giselher et Gerenot), mais d'un autre côté, cela rend peut-être l'ensemble plus universel, plus viscéral : on comprend grosso modo ce qui se passe par les émotions des personnages, même si l'on ne saisit pas le contexte exact. Après, il me semble que ça reste parfaitement compréhensible, mais je comprendrais qu'on soit un peu hésitant face à 5h de film muet. J'en recommande toutefois chaudement le visionnage, d'autant que s'il n'y a presque pas de dialogues, il y a la bande originale de Gottfried Huppertz.

BONUS : Le point bande-originale

Fritz Lang ne voulait pas de Richard Wagner, mais il souhaitait toutefois une composition ayant tout de même l'ampleur et la richesse de Wagner. C'est Gottfried Huppertz qui s'en chargera, et avec quel brio ! Une version du tronquée du film exigera plus tard que Huppertz intègre les thèmes de Wagner, réorchestrée et mélangé à sa propre musique, mais vraiment, entre nous, Die Nibelungen n'en a pas besoin (et pourtant je réitère que je suis un grand fan du Ring de Wagner). De nombreux thèmes et leitmotifs racontent le film au spectateur, lorsque les mots se font rares, Huppertz nous guidant dans l'intrigue avec sa musique comme une torche. Personnellement je suis complètement amoureux du thème du trésor des Nibelungen qui, à lui seul, mérite qu'on se procure l'édition complète en 4 CDs plutôt que la simple compilation qui l'ignore. 

Mon chouchou, le thème du trésor des Nibelungen :

 Compilation de la Partie I :

Compilation de la Partie II :


Voilà pour le diptyque de Fritz Lang. Il faudra attendre 44 ans et une guerre mondiale plus tard pour voir une nouvelle adaptation des Nibelungen sur les écrans, avec... un remake, eh oui, déjà, mais pas n'importe quel remake... un remake E N  C O U L E U R.

mercredi 23 avril 2025

Les Nibelungen du vélin à la toile (Respecter - Adapter - Trahir Pt. 3)

Sur ce blog, je porte une attention particulière aux sources médiévales du légendaire germanique, vous le savez, et je prends plaisir à les comparer, à mettre les différentes versions en parallèle, à pointer les incohérence, les heureux hasards et les thèmes qui traverse le temps et la géographie au sein de ces histoires. Mais j'ai aussi parlé à plusieurs reprises de l'art délicat de l'adaptation, et de l'impossibilité de s'y prêter sans trahir. J'ai également fait le parallèle entre la pop-culture contemporaine, et en particulier le cinéma, et les travers narratifs qu'on trouve déjà dans mes si chères sources médiévales. 

Aujourd'hui, je ne vais pas me contenter d'un commentaire général, non, aujourd'hui c'est Byzance, je vais parler des adaptations successives de la Chanson des Nibelungen sur nos écrans à travers le temps. Du Die Nibelungen de Fritz Lang sorti en 1924 à Hagen - Im Tal der Nibleungen sorti en 2024, c'est un siècle exactement d'adaptation des sources médiévales, mais aussi de remake des films précédents, d'innovations narratives et de trahisons plus discutables, certaines destinées à être reprises et intégrées comme des éléments établis dans l'inconscient collectif.

À travers ce petit voyage temporel, nous aurons l'occasion de revenir sur plusieurs éléments qui font qu'une adaptation fonctionne ou pas, à mon sens, en complément de mes précédents articles. Vous remarquerez que j'attache beaucoup d'importance à la fidélité aux sources médiévales, parce que c'est mon dada, mais que même un film criblé de trahisons profondes n'est pas nécessairement voué aux gémonies. En vérité, la première adaptation est la plus fidèle, même si on n'aura jamais d'adaptation pure et dure, et le degré de fidélité se délite au fur et mesure à partir de là. Mais à une exception près, toutes peuvent s'apprécier pleinement pour ce qu'elles sont.

Les changements sont obligatoires. Il faut simplifier l'histoire, aller à l'essentiel, et pour obtenir une narration plus compacte, des personnages doivent être sacrifiés, fusionnés, cumuler des casquettes narratives, des événements doivent disparaître, ou avoir lieu à un autre moment. Tout cela n'est pas un problème, du moment que l'esprit des personnages et de l'intrigue survivent, même après avoir été transformés pour refléter l'époque à laquelle l'histoire s'adresse. Je l'ai montré par le passé, les poètes médiévaux le faisaient déjà, alors pourquoi pas les raconteurs d'aujourd'hui ? Alors, ne vous étonnez pas de me voir apprécier des films qui ont pourtant sorti tout un tas de choses de leur chapeau.  L'art de rendre une histoire d'autrefois à un public moderne l'exige.

À condition de ne pas faire complètement n'importe quoi, cela va sans dire. La ligne est souvent mince, d'un finesse qui dépend évidemment de la patience de chacun. Aussi ai-je essayé d'être le plus objectif possible, généreux dans ma rigueur, afin de vous présenter de bonne foi ces films, sans me contenter de radoter que "le Nibelungenlied c'est mieux", et qui sait ? Peut-être vous donner envie de les (re)visionner ces (parfois chef-d')œuvres à votre tour.

Mais arrivé à ce stade de l'article, vous commencez à vous dire qu'annoncer Byzance semble un peu galvaudé pour un petit article comme celui-ci. Je vous arrête tout de suite : ceci est la brève introduction à ce petit dossier que j'ai préparé pour vous, qui recèle non pas un, ni deux, ni trois, ni... bon OK, c'est chiant : CINQ articles, un par film, que vous pouvez binger comme une série Netfilx ou lire selon votre bon plaisir. Bien qu'ils soient construits pour être lus dans l'ordre chronologique, à part quelques références et mises en parallèle, vous pouvez également lire dans le "désordre" et piocher ce qui vous intrigue davantage. Le premier article sur le diptyque de Fritz Lang prend le temps d'établir pas mal de points d'intrigues clef, et peuvent aider un néophyte complet à mieux comprendre la suite. Si vous suivez un peu mon blog, ça devrait bien se passer quoi qu'il arrive. Faites-vous plaisir, chaque poster vous guidera plus avant.

 

1924

1966

 

1971

2004

2005 (Fuyez pauvres fous)
 
2024

2025

samedi 25 mars 2023

Wagner, Tolkien et Jackson : Adapter et trahir Pt. 2

Bon, il est temps pour moi d'aborder brièvement... hum... d'aborder le proverbial éléphant dans la pièce, comme on dit au pays de Bède le Vénérable. J'y ai souvent fait allusion, j'ai même donné une appréciation personnelle succincte de la chose, mais j'ai pourtant toujours évité de prendre ce taureau par les cornes... et je vais devoir arrêter les métaphores animalières. Cette présence inévitable quand on s'amuse dans le bac à sable des Nibelungen et consort, c'est bien sûr... Richard Wagner (roulement de tonnerre) et sa tétralogie opératique de l'Anneau des Nibelungen, que j'appellerai à partir de maintenant et en toute sobriété le Ring (parce que Der Ring des Nibelungen).

Je préfère la version dirigée par Karajan, mais il faut bien avouer : Solti a la plus belle pochette.
 

Le Ring est incontournable, car le Ring a eu - et a encore - un impact incroyable sur la perception du grand public de ce que sont les Nibelungen, de Siegfried et de tout ce qui va avec. On ne peut pas surestimer l'importance du Ring sur la matière de Germanie telle qu'on se la représente depuis... presque deux siècles maintenant. Pour comprendre cet impact, je vais utiliser une comparaison tout au long de cet article, et c'est très pratique car cette comparaison me permettra d'aborder plein de points différents. En gros... en fait non, même en détail, le Ring de Wagner est aux légendes germaniques ce que les adaptations de Peter Jackson sont au Seigneur des Anneaux (et non, je ne fais pas le parallèle juste parce que les deux partagent un anneau maudit). Et je dit adaptations au sens large car le Ring tient tout au temps de la trilogie originale que du Hobbit en trois partie... pour le meilleur comme pour le pire.

Déjà, établissons un fait intéressant : Wagner n'a pas seulement composé la musique, il a également écrit le livret (le texte intégral donc) ce qui n'était pas si courant. On est donc sur un projet très personnel de réécriture de la part du compositeur, c'est son bébé, et rien que pour ça, il y a de quoi être admiratif. Je le précise d'emblée, car je vais me montrer critique sur plusieurs aspects, notamment des choix d'écriture justement, cependant aucune de ces critiques n'enlèvent quoi que ce soit à l'incroyable performance artistique de Richard Wagner : la musique est grandiose, le texte est massif, et il a tout fait seul. Chapeau bas. Ah, et le fait que je n'aurais pas forcément fait les mêmes choix (et ne les fais pas dans Heldenzeit, d'ailleurs) ne veut pas non plus dire ou insinuer que je pense mieux comprendre le matériau de base, nos sources communes, ni que mes idées et choix sont meilleures. Juste que je n'aurais pas fait ces choix, point. Il est clair que Wagner avait d'autres ambitions et une approche volontairement différente de celle que j'essaie d'entreprendre. D'ailleurs, parlons-en, de son approche.

Wagner ne cherche jamais la fidélité aux sources. Ce n'est pas son propos. Il pioche ici ou là, assemble des éléments qui lui plaisent et remplit les trous avec ses propres thèmes, mais jamais n'hésite à plier complètement les personnages d'origine à sa volonté créatrice. Quant aux sources qu'il agglomère, elles n'ont parfois absolument rien à voir. Pour un cycle censément centré sur les Nibelungen, c'est assez dingue le temps qu'on passe en compagnie de tout le panthéon germanique. Si vous avez lu les sources ou, au moins, lu mes articles, vous savez que si Odin rôde dans pas mal de texte en guest-star mystérieuse et sporadique, il n'y a qu'un seul récit où les dieux sont présents, uniquement dans les sources scandinaves, et c'est l'origine de l'anneau maudit d'Andvari, andvaranaut. Loki tue une loutre qui est en fait un nain métamorphosé, il faut payer la rançon, les dieux rackettent un autre nain pour s'acquitter de la compensation, l'anneau maudit fini avec le reste du trésor, Fafnir, Siegfried, vous connaissez la chanson (des Nibelungen, haha... pardon, c'était mauvais). 

Les dieux ne sont que prétexte à créer une backstory mythique à l'anneau puis disparaissent à jamais du récit (à l’exception notable d'Odin, donc, dont les promenades parmi les mortels sont quand même un de ses attributs à la base). Loki n'apparaît donc qu'ici dans les sources traitant de Siegfried et compagnie, et jamais on n’aperçoit le moindre poil de barbe de Thor, de cheveu Frigg, de Sif, d'Idûnn... que dalle, nada, rien. Cela devrait surprendre quiconque a déjà jeté un œil au synopsis du Ring, car chez Wagner, les dieux sont des personnages principaux. C'est l'histoire de leur crépuscule, après tout, si on en croit le titre du quatrième opéra, le Crépuscule des Dieux. D'ailleurs, bien que ce soit une traduction bancale (et incorrecte) de Ragnarök propagée par Wagner, c'est pourtant toujours ainsi qu'on traduit communément Ragnarök.

Costume de Hagen, Siegfried, 1876

Comment cela se fait-il ? Et bien c'est simple, Wagner a décidé de taper abondamment dans l'Edda Poétique pour ajouter à l'intrigue des épisodes complètement déconnectée de celle de Sigurd à la base, de la construction d'Asgard par un géant que les dieux trahissent pour ne pas s'acquitter de leur dette (tiens donc...), jusqu'au Ragnarök, quand même hein, la fin des dieux... Tout comme les films de Jackson, et en particulier ses Hobbit, puisent allègrement dans les appendices etc. pour donner au petit conte de Tolkien l'envergure épique d'une préquelle digne du Seigneur des Anneaux (en ajoutant des personnages clefs de la mythologie de Tolkien tels que Galadriel ou Saroumane, par exemple), Wagner place lui aussi les enjeux du récit sous stéroïdes en les liant à la destinée des dieux eux-mêmes, et en fin de compte, la mort de Siegfried va carrément déclencher une fin du monde... comme si la fin des Burgondes ne suffisait pas. Car oui, les flammes du bûcher de Siegfried qui s'élèvent si haut qu'elles mettent littéralement le feu au domaine des dieux, c'est du pur Wagner. C'est beau, hein, ne vous méprenez pas, mais c'est son invention. La revanche de Brynhilde contre Odin/Wotan est également pure invention, élaborée sur la base de la punition pour désobéissance. Quant à l'histoire d'amour entre Brynhilde et Siegfried, on en a déjà parlé, dans les sources elle est loin, très loin d'être si belle. Les deux forment dans l'imaginaire collectif un couple mythique alors que les sources anciennes disent qu'au mieux ils se sont aimés à leur première rencontre, puis c'est la trahison (volontaire ou non de la part de Siegfried), et la vengeance brutale et sanglante. Parfois cet amour originel est carrément minimisé au point que cette première rencontre est "hors champs". Mais Wagner est passé par là, et c'est ainsi que les gens se souviennent des deux héros. (Souvenez-vous de la chanson de Saltatio Mortis que j'évoquais sur ce blog il y a longtemps.)

En cela, la comparaison avec les films de Jackson est évidente. Nombreux sont celles et ceux qui n'ont jamais lu le livre (ou qui n'ont pas réussi à dépasser les chapitres sur la Comté), mais qui ont une bonne connaissance générale de l'histoire grâce aux films. Pourtant, ces gens-là ignorent qui est Tom Bombadil, pensent que Faramir a failli céder au pouvoir de l'anneau avant de se raviser, ne comprennent pas trop ce qu'il fout avec Eowyn à la fin, d'ailleurs, et sont probablement très déçus quand on leur révèle qu'Arwen n'a jamais été badass face aux Nazgûls et que les elfes n'ont pas levé le petit doigt au Gouffre de Helm. Pour ces gens, ces scènes sont mythiques. Arwen, avec sa balafre, qui tente le roi sorcier "venez le prendre!", le thème musical des elfes en mode martial épique alors que les soldats de Galdriel arrivent à Fort le Cor... c'est ça le Seigneur des Anneaux. Quand ils lisent le Hobbit ou qu'on leur divulgâche, ces spectateurs se demandent où sont passés Legolas et Tauriel... et Gandalf la moitié du temps... et Gadriel, et Saroumane, et ce Nécromancien, c'est Sauron finalement ou pas ? Et l'armée des morts en God-Mode dans le Retour du Roi qui déferle sur les rangs orcs devant la Cité Blanche et massacre tout ce petit monde en passant, alors que dans le livre ils... font peur aux pirates... qui s'enfuient... c'est tout... on en parle ? Et pourtant, pour qui n'a vu que les films (et c'est bien la majorité des gens), c'est ça, le Seigneur des Anneaux. La séquence poignante où Aragorn reçoit sous la tente de Theoden son épée enfin reforgée après tout le set-up de cette lame en morceaux... épique ! Et si classe ! Et pas dans le bouquin, surtout. Et pourtant, oui, encore, c'est ça le Seigneur des Anneaux. Ces changements ne sont pas nécessairement des trahisons que les lecteurs des livres rejettent, au contraire, ils sont même souvent célébrés, car généralement fait avec goût (enfin, surtout concernant le Seigneur des Anneaux... la trilogie du Hobbit c'est une autre confiture) Qu'on le veuille ou non, ces films ont forgé l'imaginaire collectif et bien que les livres soient toujours très populaires, on ne va pas se mentir, la grande majorité des "fans du Seigneur des Anneaux" ne les ont pas lus - ou genre une fois au collège et ne s'en souviennent que très mal. Ne mentez pas, ce n'est pas honteux. En dehors des admirateurs profonds de Tolkien et de son univers, qui a le temps de (re)lire en détail le corpus monstrueux légué par le professeur d'Oxford. Et pour quoi faire, d'ailleurs, puisque les films sont si bons et capturent l'essence de l’œuvre, tout en lui apportant une esthétique unique et une bande originale iconique ? Pour Tom Bombadil ? Vraiment ?

(Calmez-vous les trois puristes du fond, Tom est sympa, Tom est cool, Tom est badass, mais Tom est dispensable)(#PeterJacksondidnothingwrong)(Je te vois, Charlotte)

No, you didn't.

L'impact colossal de ces adaptations s'est clairement démontrée lorsque Amazon s'est à son tour essayé à la Terre du Milieu avec sa série Les Anneaux de Pouvoirs. On nous a annoncé une adaptation libre et relative (faute de droits...) mais surtout détachée des films de Jackson, une autre approche, une autre version. Pourtant, ils se sont senti obligés de reprendre le même département artistique, de rendre les armures de Númenor très, très proches de celles vues dans le flash-back de la Communauté de l'Anneau, et finalement l'aperçu de Sauron en armure n'a laissé aucun doute : c'était quasiment sa silhouette dans les films de Jackson. Ah et bon, le Balrog quoi... Clairement, cette nouvelle interprétation n'a pas réussi (ou voulu ?) se détacher de celle, mythique, qui la précédait. Avaient-ils seulement le choix ? Ces visuels sont ancrés dans nos têtes et il sera difficile de les effacer, quand bien même d'autres alternatives existent (le dessin animé de Ralph Bakshi par exemple, ou les jeux l'Ombre du Mordor, ou encore la minisérie finlandaise fauchée Hobitit, hihi, ne me remerciez pas). Les films de Jackson se sont imposés comme mètre étalon, ils sont LA référence pour la grande majorité des gens, tant visuellement que dans le déroulé des événements. Pourtant, malgré tout, les gens diront qu'ils sont fans de l'univers de Tolkien, l'auteur reste attaché à l’œuvre. On se souvient que c'est lui la source, bien qu'au final, on méconnaisse celle-ci à cause des adaptations. On dit Tolkien, mais on pense quand même beaucoup à Jackson.

Bon, et bien Wagner, c'est exactement pareil. Le Walhalla (nom popularisé par Wagner, d'ailleurs, au dépend de Valhöll... encore aujourd'hui dans une grande majorité des media de pop culture, c'est dire à quel point sa version a marqué l'imaginaire collectif) n'a rien à voir avec Siegfried, et pourtant c'est ce qui vient à l'esprit des gens. La romance Brynhilde / Siegfried, les casques ailés des costumes de scène de Bayreuth (qu'on retrouvera dans les costumes de l'adaptation en double-film de Fritz Lang... forcément)... les gens ont depuis des images et des scènes en tête, et des musiques aussi - la chevauchée des valkyries, par exemple - mais qui a vraiment lu le Nibelungenlied

Siegfried selon Rakham, pour l'opéra de Wagner.

Et puisqu'on évoque l'ami Fritz, attardons nous rapidement dessus, car visuellement, le film de Lang a été une référence majeure, son style n'a pas manqué de marquer les esprits et d'influence comment nous imaginons les Nibelungen. Toutefois, malgré le génie propre à Fritz Lang ainsi que son bien plus grand respect des sources (jusqu'à emprunter quelques éléments de la Saga de Thidrek et du Seyfrid à la peau de Corne), la patte laissée par l'opéra de Wagner sur les deux films du réalisateur est indéniable. Non seulement les costumes ont beaucoup de réminiscences avec ceux dessinés par les costumiers de Bayreuth (les casques ailés iconiques, donc, mais aussi la tunique en peau de bête de Siegfried, par exemple, qui est pratiquement un copier-coller), mais la mise en scène de certaines séquences semble également tout droit tirée des illustrations qu'Arthur Rakham dessina pour le livret des opéras, comme par exemple le combat contre Fafnir. On notera aussi que le compositeur de la bande originale, Gottfried Huppertz, a choisi d'écrire une partition reposant fortement sur le principe des leitmotifs. Ce n'était pourtant pas encore à la mode pour la musique de film à cette époque-là, en revanche, c'était déjà la marque de fabrique du Ring

Siegfried dans les Nibelungen de Fritz Lang, 1924.

Wagner n'a pas inventé le principe de thème ou motif musical associé de manière systématique à un personnage, un lieu, ou un concept, néanmoins avec sa tétralogie il en a fait un art, composant près d'une centaine de motifs interconnectés en une tapisserie musicale exceptionnelle. Rares sont les compositions qui feront preuve d'une telle richesse, d'une telle générosité, mais aussi d'une telle cohérence et d'une telle rigueur.  Ces dernières décennies il y en a une, cependant, qui est parvenu à s'approcher du Ring sur son propre terrain, et c'est - surprise, surprise - la bande originale du Seigneur des Anneaux composée par Howard Shore, et sa cinquantaine de leitmotifs. Tout est lié. 

Parenthèse sur l'héritage de Wagner sur les BO : aujourd'hui, quand on parle de bandes originales, difficile de ne pas parler de thèmes et motifs, John Williams continue de s'appuyer dessus, comme d'autres l'ont fait (Goldsmith et Horner, vous nous manquez, Zimmer... ton ancien style me manque, mais fais ce que tu veux, tu es libre), néanmoins, quand on évoque cette technique de narration musicale, la référence est toujours la même, on continue de dire que c'est wagnérien. Et aucune autre œuvre du compositeur n'a à ce point atteint les sommets en matière de construction thématique que le Ring. Ce n'est pas une exagération que de dire : sans le Ring, pas de Star Wars par John Williams, en tout cas, pas comme nous avons le plaisir de pouvoir l'écouter avec ses nombreux thèmes iconiques à jamais au panthéon de la musique de films, et de la musique tout court. Refermons cette parenthèse.

Bref, tout comme les Anneaux de Pouvoir vis à vis des films de Jackson, Les Nibelungen de Fritz Lang ne cherchait pas à filmer le Ring, mais bien le matériau de base, la source commune, et pourtant il peine à se détacher totalement de ce grand frère que tout le monde connaît déjà bien, aime et chérit, et qui prend décidément beaucoup de la place. À travers les media suivants qui se sont lourdement appuyés sur l'imagerie wagnérienne, l'ombre du compositeur allemand continue de planer, et c'est lui qui dicte le la. Le statut de référence est entretenu. Le bâton est passé de génération en génération, certes en évoluant mais il reste toujours un substrat wagnérien à notre imaginaire légendaire germanique. Il suffit de voir la BD française sur Siegfried d'Alex Alice : le choix est de s'inspirer de Wagner avant tout, et donc des légendes d'origine seulement par proxy. L'auteur a affirmé ne pas adapter directement le Ring, mais toutefois : « Je reconnais par contre que Wagner en plus d'être un compositeur exceptionnel avait de vrais talents de dramaturge. L'opéra Siegfried m'a simplement servi de base dramaturgique que j'ai enrichi par d'autres recherches. J'ai prévu trois albums qui reprendront l'histoire de Siegfried, et j'y ai rajouté de grandes scènes tirées de légendes. » Donc on est arrivé à l'étape où on ajoute des éléments tirés des légendes d'origine sur une base de Wagner, plutôt que l'inverse, la boucle est bouclée. Vous le sentez le poids de l’œuvre dans notre imaginaire, là ?

Est-ce pour autant une mauvaise chose ? Ou au contraire une bonne ? Honnêtement je ne saurais trancher. Le Ring a a tel héritage que les inconvénients qu'il charrie sont à mon sens négligeables, notamment parce que beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et que, mine de rien, petit à petit, on s'en éloigne quand même. D'ailleurs je trouverais dommage qu'on rejette toute influence wagnérienne, notamment parce qu'en vérité on lui doit beaucoup. On lui doit de nous souvenir de Siegfried. Alors certes, Wagner fait n'importe quoi avec les sources et les gens se souviennent "mal" des personnages... mais au moins, ils s'en souviennent. Demandez à Dietrich de Bern ce qu'il en pense : héros bien plus populaire au moyen-âge que son comparse Siegfried, protagoniste ou invité de luxe dans des tas de récits considérés à l'époque comme des classiques, un destin à l'échelle bien plus épique - c'est un futur empereur en exil ! - et pourtant, aujourd'hui, complètement oublié du grand public (voire snobé par certains universitaires, *tousse*Boyer*tousse*). L'un est devenu une figure quasi universelle en passant des légendes médiévales à la pop-culture, l'autre est resté figé comme une figure de l'imaginaire germanique dont même la plupart des Allemands ont perdu le souvenir. 

La différence entre les deux ? Dietrich n'a pas eu droit à son opéra culte, Dietrich n'a pas eu son Ring.

De la même manière que les films de Jackson garderont l'imaginaire de Tolkien vivace bien au delà du cercle des seuls lecteurs, malgré leurs transgressions et leurs aménagements, alors que de moins en moins de gens prendront le temps d'aller lire les sources, le Ring a permis à ces légendes que je chéris de survivre dans l'inconscient collectif et rien que pour ça, je l'en remercie. Mais c’est avant tout un opéra absolument fantastique, avec de nombreux passages qui me mettent les poils à chaque fois, ce qui n'enlève rien. 

Je n'entre pas ici dans les débats sur l'idéologie et les opinions réelles (et/ou supposées) de Richard Wagner, ce n'est pas le propos ici, d'autant qu'à mon sens, ce n'est pas si flagrant dans le Ring qu'on a bien voulu le dire, malgré les nombreuses tentatives d'interprétations et de surinterprétations. Le monsieur avait ses torts, assurément (oui, il était antisémite), toutefois ils n'entravent pas mon appréciation de cette œuvre. Et comme Wagner n'est pas exactement vivant à compter ses millions à chaque fois que vous achetez une place de ses opéras, tout en étalant au grand jour ses opinions rétrogrades concernant certaines minorités via Twitter, la question de séparer l'auteur de son œuvre devrait moins faire transpirer les fans de Siegfried que, au hasard, ceux de Harry Potter.


Pour finir j'aimerai donner deux exemples intéressants d'impact dans la pop culture. Dans la comédie de SF Iron Sky, les nazis qui se sont réfugiés sur la lune après la guerre reviennent en soucoupes volantes rétro. Leur mégasoucoupe s'appelle le Götterdämmerung - soit, on le rappelle, le nom du quatrième opéra de la tétralogie. Bien que la BO d'Iron Sky, composée par le groupe de métal industriel Laibach, fasse plusieurs emprunts directs à Wagner (pas uniquement au Ring, d'ailleurs), le décollage du Götterdämmerung se fait en réalité sur un pastiche d'un morceau d'une autre bande originale de film, qui n'a a priori rien à voir avec les Allemands et leur penchant pour Wagner, Matrix Revolutions, par Don Davis. Ce morceau plein de chœurs épiques qui est pastiché par Laibach est celui du combat final entre Neo et l'Agent Smith, et se nomme... Neodämmerung. Ce n'est pas une coïncidence, puisqu'une autre piste de Davis, liée au personnage de Kid, se nomme Kidfried... L'ombre de Richard Wagner n'est jamais loin.

Loki dans les sources.

Ah, et alors, le Projet Vineta / Heldenzeit... il puise dans le Ring ou pas, pour ses sources ? La réponse est non, en tout cas pas directement, mais certains de mes choix vont coïncider avec ceux de Wagner (oui parce qu'il n'a pas tout inventé non plus, il tape à gauche à droite, mais il tape quand même dans les sources). M'enfin voilà, ce sera accidentel, et vu que je vais employer pas mal de sources en commun, des ressemblances vont forcément survenir. Je ne m'interdis pas de faire des choix similaires à lui, juste par principe, simplement pour ne pas faire comme lui, en revanche rien de ce qui est exclusif au Ring, et donc propre aux inventions wagnériennes, ne devrait se frayer de chemin dans mon projet.

Sur ce, si vous ne l'avez pas déjà fait, allez écouter les quinze heures de cette tétralogie incroyable. Peu importe que ça n'aie que peu de rapport avec le Nibelungenlied. C'est un chef-d’œuvre.

Et les Complete Recordings du Seigneur des Anneaux par Howard Shore. Ce sont aussi des chefs-d’œuvre.