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dimanche 13 septembre 2026

Wayland Road : La Heldenzeit sur la route de l'Ouest pt. 1

À la période Viking, pour les Scandinaves qui partaient à l'aventure pendant la saison estivale, s'offrait un choix fort simple : partir sur l'Austervegur, la route de l'Est, par les pays baltes, la Volga, jusqu'à Constantinople, ou bien emprunter la Vestervegur, la route de l'Ouest, direction les îles Britanniques et la Francie. Cet été, j'ai moi-même pris la route de l'Ouest pour suivre les traces de la Heldenzeit en Angleterre, et j'y retrouvais deux vieilles connaissances : Sigurd et Wayland.

Nous commencerons par ce bon vieux Wayland, et je ne dis pas cela au hasard, c'est en effet l'une des figures les plus anciennement attestées dans les légendes germaniques, et certainement plus vieille que Sigurd. Comment, Wayland ne vous dit rien ? Pourtant nous en avons parlé récemment ! C'est le Wieland de la tradition continentale, le Vilant de la tradition féringienne, le Velent / Völund de la traduction scandinave, et donc... le Wayland de la tradition anglo-saxonne. Pour un résumé de son histoire tragique, j'en parle ici, pour le voir représenté visuellement en Scandinavie, j'en parle là, et pour vous rafraîchir la mémoire concernant la tradition anglo-saxonne, c'est dans cet article. Je lâche tout d'un coup, comme ça c'est fait.

Wayland, le forgeron mythique, a été importé sur l'île de Bretagne par les Angles, Saxons et Jutes lors de leur invasion durant la période de Migration des Peuples (qu'on appelait Invasions Barbares dans les vieux programmes scolaires français, et que j'appelle souvent à l'allemande Völkerwanderung sur ce blog, puisque c'est ainsi que je l'ai appris pour mon Abibac). Les Anglais emploient Great Migration, et dans tous les cas, tout le continent a été touché, y compris les îles britanniques.

Trois traces de la légende de Wayland subsistent encore aujourd'hui, et de nature très différentes en plus ! Il y a bien sûr les quelques traces littéraires dans les fragments en langue anglo-saxonne, je l'ai déjà évoqué dans mon article sur cette tradition. Mais il y en a aussi une représentation iconographique sur une pièce archéologique, ce qui complètera le triptyque des visuels que nous avons avec la broche de Uppåkra et la pierre du Gotland. Et enfin, il y a une trace très différente : un toponyme.

Un toponyme, c'est le nom d'un lieu. Beaucoup de lieux portent le même nom depuis toujours, mais d'autres sont renommés a posteriori, et nous informent moins sur les gens qui érigèrent ce lieu que ceux qui passèrent derrière. C'est le cas le de Wayland Smithy, ou Forge de Wayland. 


L'endroit est en réalité une tombe néolithique de forme ovale, ceinte de pierres dressées, située dans une clairière. Elle fut construite là vers 3430 avant notre ère pour quelqu'un mort des millénaires avant que les Anglo-Saxons ne débarquent et ne décident de renommer ce lieu fascinant de manière à l'intégrer à leur légende populaire. La tombe n'a donc en soit aucun rapport avec Wayland, on n'y a trouvé aucun outil de forge ni de fer à cheval, mais le toponyme nous informe de la vivacité de l'histoire au moment de l'invasion... ou plus tard ? Qui qu'il en soit, les archives les plus anciennes mentionnant ce nom datant de 908.

Cela en dit long sur les nouveaux résidents de l'île et l'attachement qu'ils portaient à Wayland. Toutefois, vous seriez, comme moi, tentés de poser la question : pourquoi cette tombe plutôt qu'une autre ? Après tout, des sites néolithiques, la région ne saurait plus les compter, d'innombrables tertres et les pierres dressées parsèment la campagne, et il y en a des plus larges que celle-ci ! Stonehenge n'est pas loin, LE site mégalithique par excellence, mais non, ils ont choisi ce tertre-ci. Qu'est-ce qui a pu jouer un rôle dans cette appropriation culturelle ?

 
 
Et là je brise le mythe en vous donnant l'échelle. Pas de fausse perspective, l'entrée est vraiment toute petite. Le genre d'entrée qu'un être surnaturel emprunterait, on va dire !
 

J'ai une hypothèse (là encore, comme pour les pierres d'Altuna et Ardre VIII, ça n'engage que moi). Avant de la donner, il me faut révéler une légende populaire rapportée en 1738 qui entoure le site. On racontait autrefois que si vous laissiez votre cheval toute la nuit à la Forge de Wayland, ainsi qu'une pièce, au petit matin, l'argent aurait disparu et votre cheval serait ferré. Certains laisseraient encore des pièces de nos jours !

Ferrer les chevaux ou réparer des outils était l'une des principales activités des forgerons, bien plus que créer des armes comme on les y cantonne souvent dans le narratif légendaire. Il se trouve qu'une voie importante passe dans les environs et que le besoin de changer les fers devait être important pour les nombreux voyageurs.

Nous avons donc un lieu qui répond à un besoin, mais nous pouvons faire mieux. 

En effet, il y a, je pense, un autre facteur qui a déterminé le choix du nom pour ce lieu. Littéralement à une demi-heure de marche de là, on trouve un autre endroit très célèbre, et très ancien, que les Anglo-Saxons n'ont pas pu manquer d'admirer en arrivant : le cheval blanc d'Uffington, gravé dans une colline crayeuse entre le XIVè et le Ier siècle AVANT notre ère. Je n'ai pas de drone ni d'avion dans ma poche, et mon zoom ne fait pas de miracles, donc mes photos sont ce qu'elles sont, je me contenterai de dire que ça rend mieux en vrai (surtout de loin).

Bon, même en zoomant c'est dégueulasse, mais ça vous donne une idée de la forme générale, car de près, on voit mieux, mais paradoxalement, on le voit moins bien, le cheval :

 

En même temps c'est certainement pensé pour être vu du ciel, et pas par des drones.

Il est donc possible que la proximité de cette voie très arpentée (et donc d'un besoin commun de bon forgeron), de ce cheval immense, ainsi que d'un lieu propice à la magie (un tombeau ancien) ait permis l'émergence de la Forge de Wayland en un lieu profondément symbolique de la fonction escomptée. D'ailleurs, la plus ancienne trace écrite de ce nom date, comme je l'ai dit, du début du Xè siècle, soit un peu après que les Anglo-Saxons ne commencent à ferrer leurs chevaux... oh bah tient !

 

Toutefois, l'origine de ce nom est si ancienne que nous ne le saurons sans doute jamais pour sûr, prenez cela avec les pincettes qui s'imposent.

Nous n'en avons pour autant pas fini avec Wayland, car il est temps d'évoquer la dernière trace laissée par le forgeron volant, et non des moindres. On la trouve au British Museum et il s'agit du coffret dit d'Auzon, ou de Franks (les Français préférant insister sur là où il a été trouvé, en Auvergne, les Anglais sur qui a mis la main dessus). La boîte imite clairement un modèle de reliquaire chrétien en métal, dit de Brescia (en Italie). Seulement voilà, les modèles sont entièrement couverts de scènes bibliques, or ce n'est pas le cas ici.

Ce qu'il reste du coffret mal en point.


Le coffret en os de baleine a été fabriqué vers l'an 700 en Northumbrie, Angleterre, probablement pour ranger et protéger les évangiles ou les psaumes, a été offerte en France où elle a servi de reliquaire (sans doute à cause de son apparence), notamment pour une dent de saint Julien de Brioude, avant de disparaître dans l'oubli, puis d'être miraculeusement (héhé, vous l'avez ? Comme c'est un reliquaire... bon, bon) retrouvé alors qu'il sert de boîte à couture par une dame locale. Les parties métalliques ont été retirés pour leur valeur au poids, laissant les panneaux se faire la malle (plusieurs manquent, mais l'un d'entre eux sera retrouvé plus tard), bref, même incomplet le coffret revient de loin ! À noter que la plaque représentant la scène la plus obscure est une reproduction, l'originale étant exposé en Italie, dans un musée florentin.

Il est vraiment magnifique, les sculptures très détaillées, les textes en runes du futhorc (le futhark anglo-saxon) et en lettres latines, et plusieurs scènes bibliques ou légendaires, dont l'interprétation n'est toujours pas entièrement établie. Je ne reviendrais pas en détail sur tous les panneaux, seulement sur ceux qui nous concernent aujourd'hui, à savoir ceux représentant Wayland et son frère Egill :

Le panneau frontal. Sur la gauche, une scène de la légende païenne de Wayland, tandis qu'à droite se trouvent Melchior, Balthazar et Gaspard rendant hommage au petit Jésus dans sa mangeoire. Le petit cartouche runique indique "magi" au-dessus des rois-mages, à côté de ce qui n'est probablement pas une grosse fleur mais l'étoile du berger. Le contraste est saisissant.

La frise du couvercle, j'ai fait ce que j'ai pu pour la photo, sachant que l'objet est exposé dans une grosse boîte en verre sous une lumière relativement basse. L'archer à droite du cercle central est accompagné de runes qui révèlent son nom : Aegili

Je trouve très intéressant que l'artisan n'ait pas cru nécessaire de nommer Wayland sur son œuvre, mais indique bien en runes anglo-saxonnes qui est Egill. Impossible de confondre Wayland avec un autre. Quant à son frère, l'archer le plus précis de son temps, le sniper de la flèche, le proto-Guillaume Tell (cf. mon article sur l'histoire de Völund), les sources littéraires nous éclairent sur son rôle dans cette histoire, et potentiellement sa place sur ce coffret. 

Pourtant, la grosse scène de baston représentant Egill face aux gens d'armes, dos au roi, est souvent perçu comme une scène tirée d'une légende perdue ou Egill défendrait le roi et la cité contre des envahisseur, un écho un un autre panneau du coffret dépeignant les juifs de Jérusalem en proie aux païens de Rome. Nous aurions alors la dernière trace d'une histoire propre à Egill, autrement complètement disparue... ce qui est très loin d'être impossible, comme on en a déjà parlé sur ce blog. Cependant, je ne suis pas entièrement convaincu. Voyons cela, en commençant par ce cher Wayland :

 

Le forgeron légendaire est à sa forge, à ses pieds un corps sans tête, celui d'un des fils de son geôlier, le roi Niðhad, qui l'a trahi et mutilé pour avoir ses talents de forgeron exceptionnel pour lui tout seul (AKAB). Wayland tuera astucieusement les deux princes sans se faire prendre et fera des cadavres des objets de luxe pour le souverain.

D'ailleurs, il est en train de forger de sa main gauche un objet qu'il tient dans ses pinces : c'est le crâne du prince, qu'il transforme en hanap pour son royal papa. De sa main droite, il tend une coupe frelatée au GHB à la princesse Beadohild qu'il va droguer, violer puis séduire (je parle du rapport compliqué entre viol et séduction dans les source ici). Derrière Beadohild, la figure féminine au panier n'est pas claire. 

Enfin, tout à droite, un personnage chasse des oiseaux pour leurs plumes : en effet, elles serviront à la fabrication des fameuses ailes qui permettront à Wayland de s'envoler une fois vengé. Ce pourrait être Wayland lui-même, ou plus probablement son complice : Egill, son frère, qui jouera un rôle crucial dans le dénouement final.

Sur le couvercle on voit celui-ci, l'arc à la main, faire face à une armée, s'interposant apparemment entre le roi (ou la reine ?) sur son trône et les assaillants, dans un château. Ce serait ça, la légende perdu, un exploit à un contre tous, qui ferait écho au siège de Jérusalem par les Romains menés par Titus qu'on peut voir sur le panneau arrière. Pourtant, il y a un détail curieux, non ? Au-dessus du cercle où manque la poignée du couvercle, une figure dans le ciel, à l'horizontale. Dans la théorie du siège, cette figure nue pourrait être la représentation d'un cadavre.

Mais honnêtement, on a Egill, sur le même coffret où apparaît clairement son frère Wayland préparant sa vengeance (les princes, la princesse, les plumes...), comment ne pas considérer que ce panneau ne soit pas lui aussi lié à la légende ? Et si la figure à l'horizontale était Wayland, s'envolant après avoir révélé tous ses forfaits à l'encontre de Niðhad dans le but de lui rendre la monnaie de sa pièce, tandis que toute l'armée du roi s'amasse, impuissante à l'arrêter ? Et si nous voyions ainsi le moment où Egill simule son tir contre Wayland, ne perçant qu'une poche remplie du sang des princes pour parfaire l'illusion ?

Cela étant dit, un autre panneau est totalement cryptique et ne correspond à rien que l'on ne connaisse avec certitude. On s'accorde à dire qu'il s'agit un récit légendaire germanique et non biblique, mais c'est à peu près tout. Le cheval à tête basse rappelle Grani faisant le deuil de Sigurd, mais le texte runique nous informe que "Ici Hos est assis sur le tertre-au-chagrin, elle souffre de la détresse imposée sur elle par Ertae (...)" or ces noms nous sont inconnus. 

L'hypothèse d'un récit oublié d'Egill n'est donc pas improbable, d'autant que si la figure horizontale représente bel et bien Wayland, il est curieux qu'il soit à poil, sans ses ailes, même s'il semble tenir quelque chose dans ses mains, un genre de palme ? Le sculpteur semble très limité par la place disponible à cause de l'emplacement de la poignée manquante. 

Bref, on est dans l'hypothèse concernant ce panneau-ci, l'interprétation la plus courante étant l'épisode perdu. Je le rappelle, ce coffret date du tout début du VIIIè siècle, c'est bien plus tôt que les plus anciennes sources écrites du matériau légendaire, à l'exception, peut-être, du Widsith (dater le texte précisément est incertain). Le fragment du Hildebrandslied, plus vieille source continentale et plus ancien texte en vieil allemand, c'est un siècle plus tard. Cette gravure en os de baleine est un incroyable témoin légendaire. Un véritable trésor.

Les Romains attaquant Jérusalem, tandis que les juifs s'enfuient avec l'Arche d'Alliance. Au centre, une représentation symbolique du grand temple de Jérusalem. Il a été noté que les romains et les guerriers de la scène concernant Egill portent des casques similaires, renforçant le parallèle et aiguillant l'interprétation dans le sens d'une bataille. 

 
Combien de légendes ne subsistent que par des citations brèves, des mentions en passant, des références obscures dans d'autres sources et des iconographies sans explications ? Les malheurs de Hos et les méfaits de Ertae sont de celles-ci. Un rappel salutaire que le corpus légendaire qui subsiste de nos jours n'est un fragment de sa richesse d'autrefois, le fameux sommet de l'iceberg. C'est pour moi un véritable chagrin, mais dure est la sentence des Nornes. Ce panneau est la reproduction dont l'original est exposé à Florence, ce qui est arrivé parce que longtemps il manquait, et n'a été retrouvé que bien après l'acquisition du coffret par le British Museum, qui n'a pas réussi à compléter le set.


Enfin, histoire de faire un tour complet, voici le panneau représentant Romulus et Remus tétant la louve. Amusant qu'ils soient représentés au-dessus et la louve en dessous, sur le dos.

Il y aurait encore beaucoup à dire au sujet de ce coffret, mais mon but n'est ici que de vos présenter les représentations de héros légendaires liés à Heldenzeit. J'écrirai un jour un article sur la cohabitation d'iconographie chrétienne et païenne das l'art médiéval, ainsi que le blanc seing que plusieurs héros païens ont reçu de la part des intellectuels chrétiens (dont Sigurd, Beowulf...), mais pas aujourd'hui.

La suite, elle se déroulera dans le cimetière d'une église et dans une cathédrale, à la poursuite d'un autre preux familier : Sigurd.

mardi 18 août 2026

Völund au Gotland, Völsungs au conditionnel : sur les sentiers de Heldenzeit

Pierre de Havor, 400-550 de notre ère

Aujourd'hui, vous et moi allons jouer à un petit jeu amusant. Mais si, vous verrez. Le jeu s'appelle : "Mais qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l ?", et les règles sont simples : être imaginatif, oui, mais toujours avec un pied dans les sources.

Au musée historique de Stockholm, on trouve plusieurs pierres illustrées du Gotland. Ce sont des pierres qui précèdent la mode des pierres runiques, et sont très spécifique à l'île du Gotland, sur la côte Ouest de la Suède. D'abord décorées de motifs abstraits, généralement à base de roues et de spirales, souvent encadrées d'entrelacs. Elles ont évolué pour devenir de véritables proto-bandes dessinées, avec plusieurs rangées d'illustrations racontant une ou plusieurs histoires. Les plus anciennes ont une forme en "trou de serrure" assez caractéristique, puis avec le temps elles deviennent plus simplement oblongues, enfin s'ajouteront des lignes de textes en runes. 

C'est la période de transition avec les pierres runiques, qui comme on l'a vu se verront volontiers mises en valeur par des illustrations mais auront une fonction différente : celle de faire passer des messages (souvent sans rapport avec l'illustration d'ailleurs). Néanmoins, si on trouve des pierres runiques dans toute la Scandinavie, les pierres illustrées sont spécifiques au Gotland et on les produit entre le Vè et le XIè siècle.

Beaucoup de ces illustrations sont devenues cultes. On les retrouve dans les ouvrages académiques, sur les couvertures de livres sur la mythologie, dans le design de bijoux et d'accessoires sur les marchés médiévaux, etc. C'est le cas de la pierre de Garda qui représente Odin sur son cheval Slepinir, par exemple, ou d'autres incluant des symboles devenus populaires comme les valknuts. Mais ce n'est pas le sujet, aujourd'hui, nous allons nous pencher sur une autre pierre avec un motif similaire, certes, mais surtout, une ribambelle de saynètes inédites sur lesquelles nous allons nous concentrer.

Pierre de Bota, 700-900

Afin d'analyser ces illustrations, puisque nous ne sommes pas des contemporains, et ne pouvons pas non plus demander à un contemporain de nous les expliquer, nous sommes seuls face à la pierre. Tout ce qu'il nous reste pour donner du contexte, ce sont des sagas et poèmes, mis à l'écris quelques siècles après que ces images furent gravées. Or, nous savons parfaitement que le corpus qui a traversé les âges jusqu'à nous est terriblement lacunaire. Mieux que rien, certes, mais ce serait profondément prétentieux et coupé de la réalité que d'affirmer que nous avons suffisamment de textes pour parfaitement comprendre l'univers mental des gens du Gotland qui érigèrent ces pierres.

Ce que cela implique, c'est que chaque dessin, que ce soit sur des pierres illustrées ou des pierres runiques, devient un jeu de devinettes où l'on est contrait de se prêter à des hypothèses éclairées. La raison pour laquelle je prends le temps insister sur ce point est qu'il est essentiel de comprendre pourquoi il est si difficile de comprendre ce que l'on regarde, et pourquoi certaines interprétations font consensus, et d'autres... beaucoup moins. Parfois, sur la même pierre, certains motifs parfaitement identifiables en côtoient d'autres, totalement obscurs. Là encore, nous y reviendrons dans mon prochain article, mais cela nous concerne ici également.

L'objet du jour fait partie d'un ensemble de pierres venue d'Ardre, Gotland (VIII-XIè siècle), qui ont été retrouvées sous le plancher d'une église (celle d'Ardre, pour les plus lents d'entre vous) au début du XXè siècle. Il y en a dix en tout, mélange de pierres illustrées et pierres runiques. Nous allons nous pencher sur la plus grosse, la plus célèbre d'entre elles, la numéro VIII, surnommée Pierre de Völund

Prêts à jouer ? Parfait ! Regardez bien, la voici en entier dans toute sa gloire... scrutez, réfléchissez, et demandez-vous : "qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l? "

 

Dès le départ, on se rend compte que le sculpteur a concentré un maximum de scènes et références dans l'espace alloué : ça dégueule de détails ! Et autant vous le dire tout de suite : nous ne sommes pas en mesure d'identifier tous les éléments avec certitude. C'est triste, mais c'est ainsi. Cependant, on peut essayer, et en se penchant plus attentivement sur chacun, nous ne sommes pas si démunis que cela.

 

How far to Asgard ? 

Les dieux tiennent une grande place sur cette pierre ! Au sommet, on peut voir Odin chevauchant Sleipnir, reconnaissable à ses huit pattes. La halle dans le fond peut donc raisonnablement être interprétée comme la Valhöll, et les guerriers les einherjar choisis pour servir Odin dans l'au-delà en attendant le Ragnarök, tandis qu'en dessous on peut voir une expédition militaire naviguant toute voile dehors. La pierre de Garda contient une scène quasiment identique mais incluant une valkyrie, ce qui confirme ce que l'on voit ici.


Pierre de Garda, VIII-IXè siècle, à titre comparatif

La figure du navire sur les pierres illustrées, et en particulier en combinaison avec Asgard et Odin, est apparemment souvent acceptée comme le navire des morts, un vaisseau psychopompe amenant les guerriers tombés au combat dans l'au-delà. Les innombrables tombes en pierres dressées sous forme de navire, et ce dès l'âge de Bronze, qu'on retrouve dans toute la Scandinavie, attestent d'une connexion profonde entre l'ultime voyage et la navigation. Si vous me suivez sur mes réseaux, vous savez que je suis friand de ces sites-là.

Sous le navire de guerre on voit une barque avec deux pêcheurs, un motif qu'on retrouve tout en bas. La recherche a souvent identifié les pêcheurs comme représentant le mythe de Thor tentant de pêcher Jörmungandr, le Serpent de Midgard, en compagnie du géant Hymir, tel que de nombreuses sources le rapporte (la Gylfaginning dans l'Edda en Prose, la Hymiskviða dans l'Edda Poétique, la Ragnarsdrápa de Bragi, etc.) et... 

... je dois dire que personnellement je ne partage pas cette interprétation. Aucun indice ne permet cette association, à part deux figures qui pêchent. Le fait que la pierre soit élimée juste sous la barque, rendant la gravure originale illisible, a permis à certains de suggérer que le serpent géant s'y trouvait à l'origine (mais là on est dans la conjecture totale plus que dans l'analyse de ce qu'on peut véritablement observer), et que ce blob rectangulaire était à la base la tête de bœuf que Thor utilise pour appâter Jörmungandr.  

L'article suivant reviendra là-dessus en comparant avec une pierre runique qui, elle, ne souffre d'aucune ambiguïté. Mais je me devais de l'écrire ici, puisque c'est ainsi que la scène est interprétée et acceptée par une grande partie de la recherche - même si ces dernières années ce paradigme semble être remis en question. 

 

Ce qui pourrait toutefois conforter cette hypothèse, c'est le contexte. En effet, juste en dessous on trouve un bonhomme avec une barbe qui étrangle (?), ou lutte, en tout cas, contre une créature humanoïde à quatre ou cinq têtes. Or, il existe plusieurs géants polycéphales dont l'existence nous soit parvenue de la mythologie germanique, dont un certain Þrívaldi qui affronte Thor et se fait défoncer (spoiler alert : il meurt). On aurait donc deux épisodes de Thor se mesurant à des géants (Jörmungandr est engeance de géant puisqu'il est la progéniture de Loki), l'un à côté de l'autre. Toutefois, il n'y a ni marteau (son attribut et marqueur visuel le plus reconnaissable) ni serpent visible sur cette scène de pêche, autrement dit on n'a pas beaucoup d'indices, mais ça reste plausible.

Et puisqu'on parle de Loki !

Une autre scène mythologique a été identifiée par les spécialistes, c'est à droite, une silhouette enfermée (on distingue le cadre qui l'enceint) dans un tas de serpents, la tête à l'envers, tandis qu'à côté de lui se tient une femme tenant deux cornes à boire. Malheureusement, la pierre est très abîmée et polie à cet endroit, mais les détails discernables font franchement penser à Loki, puni par les dieux pour son instigation du meurtre de Balder, pendu et torturé par du venin de serpent, tandis que Sigýn, son épouse, tente d’apaiser ses souffrances en collectant le venin qui lui goutte sur le visage à l'aide de coupes (ou ici de cornes). Chaque fois qu'elle doit vider les cornes (ce qui pourrait être représenté par la seconde figure féminine dans son dos, en réalité deux fois Sigýn qui fait son va et vient), le venin frappe Loki qui se tort de douleur, provoquant des tremblements de terre. Malgré l'usure, nous avons le corps au milieu des serpents dans un lieu clos (le cadre), ce qui pourrait également correspondre à Gunnar dans la fosse aux serpents, autre classique des représentations héroïques, cependant c'est la femme aux deux cornes qui oriente vers le mythe de Loki.

Cette présence majoritairement acceptée a fortement influencé les interprétations d'autres éléments de la pierre. Ce chien, tout en dessous, par exemple. Cela pourrait être un simple chien pour habiller, comme on voit parfois des oiseaux etc. Certains ont évoqué le rôle psychopompe de cet animal, raccord avec le thème de la partie supérieure... mais d'autres veulent y voir Vali, un autre fils de Loki, changé en loup par les Ases afin qu'il dévore son frère Narfi.

Même la scène de pêche où deux figures attrapent un saumon avec une lance et un large filet serait un élément de cette histoire, puisque Loki, après la mort de Balder, tente d'échapper au courroux des dieux en se métamorphosant en saumon, mais se fait capturer... dans un filet !

Prise indépendamment, rien dans cette scène de pêche anodine ne permet de supposer qu'elle ait quelque lien que ce soit avec Loki. C'est la présence en vis à vis de l'épisode de sa punition - qui arrive donc après sa capture sous forme de saumon - qui appuie fortement l'interprétation. En effet, il y a tout de même peu de chance que le graveur ait pris autant de temps et de place pour illustrer un simple dimanche de pêche entre copains sur une pierre qui déborde de références mythologiques et légendaires...

Et justement, on a parlé des références mythologiques, d'Odin, de Thor, de Loki et de Sigýn, et je vous entends me dire "c'est bien beau tout ça, mais ce n'est pas du légendaire, elle où la Heldenzeit promise dans le titre ?" " (C'est ça que vous vous dites, n'est-ce pas?)

Et bien nous y voilà, passons aux héros et héroïnes. 

Völsung, es-tu là ? 


À droite du navire des morts, deux personnages agenouillés se font face sous une arche. Pour certains ce sont deux homme prêtant serment sous une motte (le fameux rituel pour devenir frère juré), dans une version du rituel où l'hydromel est contenu dans une sorte de gourde en peau animale, tandis que pour d'autres, il ne s'agirait de nul autre que Sigmund et Sinfjötli, oui, oui, les père et demi-frère de Sigurd, et plus particulièrement de l'épisode où ils "enfilent" des peaux de loups qu'ils trouvent dans une cabane et deviennent pour un temps hamrammr - ils changent de peau et deviennent loups, tant et si bien qu'ils finissent d'ailleurs par avoir du mal à revenir à leur forme humaine.

Honnêtement, à cause de l'usure, difficile à dire, même si évidemment j'aime beaucoup l'hypothèse Völsung. Mais alors qui est cette femme à leur droite, à l'extérieur de la cabane ? La sœur de Sigmund et mère Sinfjötli, Signý ? Elle n'intervient pas directement dans l'épisode mais pourrait justement servir à identifier les deux personnages.

En dessous, deux hommes sont attachés et reposent tête-bêche, et une figure apparemment féminine armée d'une épée s'approche, sans doute pour les libérer. Cela pourrait très bien représenter Sigmund et Sinfjötli enterrés vivants sous un tertre fermé d'une dalle de pierre par le roi Siggeir, et de Signý, encore elle, venant à la rescousse de sa famille en leur filant en douce une épée capable de trancher à travers la pierre qui les enferme. 

Coïncidence (ou pas), l'épisode du père et son fils/neveu portant des peaux de loups et celui de l'ensevelissement forcé sous un tertre sont tirés du même chapitre de la Völsunga Saga (le 8, pour les curieux). Certains ont voulu y voir un doublon de Sigýn (oui je sais, Sigýn et Signý c'est difficile à suivre) aidant Loki, personnellement j'ai du mal à comprendre pourquoi on aurait représenté exactement le même épisode deux fois, l'hypothèse Völsung a plus de sens, à mon avis, notamment, une fois de plus, grâce au contexte offert par la scène précédente qui lui est littéralement collée.

J'ajouterai que ce choix de représenter ainsi Sigmund et Sinfjötli dans leurs pérégrinations serait très cohérent avec Beowulf. En effet, dans le poème datant d'entre le VIIIè et le XIè siècle, les Völsungs, ou Wælsings, sont mentionnés... mais pas Sigurd. Dans cette version, c'est Sigemund qui a tué un dragon, et il vit des aventures en compagnie de son fils Fitela (Sinfjötli). Cela est souvent interprété comme la trace d'une version archaïque de la légende des Völsungs, avant que l'ajout de Sigurd ne prenne le pas sur le reste. En l’occurrence, cette idée de proto-saga des Völsungs, suffisamment populaire et/ou importante pour être citée dans Beowulf, aurait tout sa place sur cette pierre dont on estime la création à exactement même fourchette temporelle.

Bon. Peut-être que l'hypothèse Völsung ne vous convainc pas. Qu'à cela ne tienne, voici venir la pièce de résistance, celle qui donne son surnom à cette pierre : la légende de Völund, le forgeron. 

La revanche de Völund 

Nous y voilà. Avant toute chose, je tiens à préciser que l'interprétation de cette scène est très, très largement acceptée, contrairement à l'hypothèse Völsung. J'ai déjà parlé de la légende Völund / Velent /Wieland sur ce blog, je vais donc partir du principe que vous connaissez la légende ou avez au moins lu mon article précédent.

On peut distinctement reconnaître Völund dans sa parure d'oiseau qu'il a lui-même forgé, s'échappant de la forge (reconnaissable aux outils de forgerons) dans laquelle le roi Nidud/Nidung le maintenait prisonnier. "Derrière" la forge (sous la forge dans les sagas) on voit les deux corps décapités des princes qu'il a manipulés et tués, et dont les crânes ont été ensuite transformés en hanaps par ses soins. Devant lui, lui tournant le dos, sans doute l'autre victime collatérale de sa vengeance la princesse Bödvilar / Beadohild, qu'il a séduite ou violée ou les deux, selon les versions, et qui lui donnera des fils.
 
Pinces et marteaux sont les outils emblématiques des forgerons, et deviendront même l'armoirie du fils de Völund, Widrik/Witege, et par extension, celle du Härad de Villand, en Suède (j'en avais fait un addendum dans mon article sur Wieland, si ça ne vous dit rien, vous avez peut-être manqué la mise à jour). Impossible d'interpréter ce lieu autrement qu'une forge. Derrière le mur, à droite, gisent les corps décapités des deux princes

Si la forge et les deux corps sans tête ne suffisaient pas, la silhouette ailée de Völund est reconnaissable entre mille. Il est d'ailleurs extrêmement remarquable de comparer cette représentation sur pierre du IXè siècle au Gotland, à celle, un siècle et demi plus tard trouvée à Uppåkra, en Scanie, sous la forme d'une statuette en or :

Völund gravé sur la pierre Ardre VIII. Son design suit une convention pour représenter un oiseau de proie qu'on retrouve sur au moins une autre pierre du Gotland.

Völund en or d'Uppåkra exposé au musée d'Histoire de Lund
 

Maintenant qu'on a ce contexte exceptionnel, on pourrait questionner certaines autres scènes situées toutes proches sur la pierre, comme ces fameux pêcheurs qui pourraient soi disant être Thor et le géant qui l'accompagne. Le blob rectangulaire est-il vraiment une tête de bœuf stylisée ? Et s'il ne s'agissait pas plutôt du tronc d'arbre que Völund a transformé en une sorte de sous-marin avant l'heure, et qui se fait attraper par des pêcheurs ? Cela illustrerait, avec ses ailes, la seconde prodigieuse invention de son cru dans la légende, même si elle est moins célèbre et joue un rôle plus anecdotique dans l'intrigue. Deux épisodes, deux hommages à ses plus incroyables créations. D'ailleurs, Loki aussi a droit à deux saynètes, si l'on accepte le saumon dans le filet, et Sigmund et Sinfjötli également, si l'on accepte l'hypothèse Völsung. Odin a la Valhöll et le navire des morts.

 Ce qu'on comprend mal 

Tentant, n'est-ce pas ? Mais alors quid de Thor combattant Þrívaldi ? Le dieu au marteau n'aurait-il droit qu'à une seule scène ? Remboursez !

Il reste pourtant d'autres images, mais malgré plusieurs éléments très bien préservés... le sens nous échappe, faute d'avoir d'autres sources à lui comparer, comme cette femme brandissant deux épées, ou cette grange avec un bœuf (l'animal à des cornes et des sabots) qu'un homme à l'extérieur est en train de détacher, et sa tête est exactement la même que celle de l'adversaire du géant polycéphale. Et donc peut-être Thor dérobant le bœuf dont la tête lui servira à appâter Jörmungandr, par exemple... Si les épisodes vont par pair, ces deux-là sont tout de même plus crédibles, il me semble. Mais pourquoi montrer le vol de l'animal si la pêche est absente ? Aucun intérêt !

Le piège qui peut se présenter à nous, c'est de vouloir absolument chercher à identifier chaque élément sur la base de ce que nous connaissons, de ce qu'il nous reste des mythes et légendes scandinaves, alors même qu'une grande partie, on l'a dit, est perdue. Et si certaines de ces mises en scènes aux interprétations tarabiscotées ne représentaient pas, en vérité, ce que nous cherchons à y voir, mais d'autres histoires pour lesquelles il n'est point besoin d'imaginer des éléments effacés par le temps pour les comprendre... si elles avaient survécu jusqu'à nous.

Par exemple, et si nous cherchions à voir un filet de pêche là où se trouverait en réalité le damier d'un jeu de plateau, type tafl ? Personnellement, le filet me paraît évident, mais l'hypothèse du plateau a bel et bien été émise.

Il y a aussi ces personnages à l'intérieur de cette grange où notre voleur semble se servir, dont un portant un gourdin sur l'épaule (?) ce qui est plutôt l'apanage des géants... et une interprétation postule qu'il s'agit de Loki ! Selon cette hypothèse, il s'agirait de l'épisode mentionné dans le Skáldskaparmál de Snorri, où Odin, Loki et Höni essaient de tuer puis manger un bœuf lors d'un voyage, et que Loki s'empare d'une arme improvisée pour se frapper le géant Þjazi, perché sur un chêne sous la forme d'un aigle, qui par sa magie empêche la viande de cuire (il va aussi kidnapper Idunn et Loki va aider à la libérer, mais restons concentrés) à moins que les dieux ne partagent, puis se sert un peu trop goulument. L'arme est décrite comme un bâton ou un gourdin, et certains on fait remarque que l'arme sur Ardre VIII ressemble à une branche voire un arbre.

Fort bien, mais... où est Þjazi ? A moins, bien sûr, qu'il ne soit la figure ailée, puisqu'il est censé avoir pris la forme d'un aigle... mais dans ce cas, point de Völund ? Et la forge ? Et les deux corps sans tête ?

Aah, ce jeu est parfois bien compliqué.

Mais ne pourrait-il pas tout aussi bien s'agir de Thor ? En effet, sur une autre pierre de Gotland (la pierre de Sanda), Odin, Thor et Freyr forment une autre triade parfaitement identifiable, or le "marteau" de Thor ressemble franchement plus à une masse qu'autre chose (il marche au milieu, derrière Odin, et devant Freyr). Donc un gourdin pour Thor, pourquoi pas* ! Que fait Thor dans cette grange ? Je n'en sais rien. Après peut-être qu'il rapporte juste le sapin de Jul du marché, hein. Tout est possible

la "pierre de Sanda" ou de son vrai nom Inscription runique du Gotland 181, moitié du XIè siècle.
 

Il faut savoir que durant l'antiquité tardive, les Germains continentaux ont porté des amulettes en forme de "gourdins de Donar" (Donarkeule) sur le modèle des gourdins d'Héraclès/Hercules, on en a même retrouvé par chez moi (le chez moi d'où je viens, Baden, Alsace, pas le chez moi actuel). Mais on parle V-VIIè siècle, les marteaux tels qu'on les connaît apparaissent au VIIIè siècle, donc bien avant que ces pierres ne soient gravés. Il y a très, très, trèèès peu de chances que les gourdins de Donar antiques aient influencé les représentations de Thor au Gotland médiéval trois siècles plus tard, mais je trouvais l'anecdote rigolote, donc je la place.

Et ainsi notre petite partie "Mais qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l ?" s'achève. Vous voyez, c'est rigolo ! Aviez-vous compris la plupart des choses au premier regard ? Moi non. Mais en se plongeant de la sorte dans une pierre comme celle-ci, en observant chaque détail, on constate la profondeur inattendue qui se cache derrière ce "bel objet", cette relique cool. De nombreuses couches de compréhension dorment sous la surface. Nous avons remué des souvenirs de l'Edda Poétique, de la Völsunga Saga, de la Thidrekssaga... nous avons voyagé en Heldenzeit.

La minute sources

Je vais être transparent, je n'aurais pas vu le quart de tout cela sans l'aide précieuse de l'analyse détaillée  du site de Gotlandic Picture Stones, car la littérature qui m'est accessible est étonnamment avare de détails, même si Judith Jensch m'avait déjà mis le pied à l'étriller avant mon périple avec ses quelques pages à ce sujet dans son Women of the Viking Age.

Vous y trouverez non seulement des descriptions morceau par morceau (je n'ai pas tout repris !), mais également la discussion académique au sujet des interprétations, défendant ou réfutant les analyses des uns et des autres, c'est passionnant et foisonnant. Par contre, c'est en anglais, avec de longs passages de citations en allemand (promis je ne le fais pas exprès.)

Vous y trouverez également toutes les références de ces "on" dont je parle si vous souhaitez aller plus loin, mon but étant de rester divertissant à lire, pas de rédiger un article universitaire. Les études les plus fréquemment citées par le site de Gotlandic Picture Stones étant celles de Ludwig Buisson (1976) (la plus longue et détaillée à ce jour), suivie par Erland Lagerlöf & Svahnström (1991), et enfin tout récemment Sigmund Oehrl (2019). Mais il y en a d'autres ! J'avoue, à titre personnel, être plus souvent enclin à suivre Buisson malgré les nouvelles hypothèses émises après lui qui essaient parfois un peu trop de réinventer la roue sous prétexte de "voir les choses sous une autre perspective" (ce qui en principe reste une bonne chose), mais c'est uniquement mon point de vue. Oehrl a le mérite d'utiliser la technologie numérique pour avancer de nouvelles idées, notamment pour appuyer son rejet de l’hypothèse de Thor pêchant Jörmungandr.

samedi 30 août 2025

Wieland le forgeron : Violence et maltraitance dans Heldenzeit Pt2

Broche trouvée à Uppåkra
Il y a quatre ans déjà je postais un article sur la violence dans Heldenzeit, et le traumatisme générationnel, hérité puis répété, en prenant pour exemple l'anti-héros Witege, un preux dans la compagnie de Dietrich de Bern. J'avais notamment pris un exemple la version de sa jeunesse telle que racontée dans la Þidrekssaga, où il se nomme Vidga et son père, un forgeron célèbre, Velent. Je ne m'attardais pas en détail sur les malheurs de Velent, car ce n'était alors pas nécessaire pour comprendre le sujet, néanmoins je me suis dit qu'il serait peut-être temps de m'attarder un peu sur cette figure de l'imaginaire germanique, celui qui, selon les traditions, porte le nom de Velent, Wieland, Völund, Weyland, ou encore Galant.

Qui est Wieland ? Fort bien, faisons tout d'abord un rapide point sur son histoire et son lore. Rapide hein.


Le forgeron mythique apparaît dans plusieurs sources (et je ne parle pas de mentions, car il fut si populaire que ce serait compliqué de tout recenser). La plus ancienne trace littéraire nous vient de la tradition anglo-saxonne, avec le fragment de poème Deor. C'est certes le plus vieux "texte", mais il est bien court et n'offre que des détails et pas l'ensemble de l'intrigue, mais comme on le verra plus tard cela complète ce qu'on sait d'autres poèmes plus exhaustifs, à savoir le Dit de Velent dans la Þidrekssaga (Norvège et Suède) et le Lai de Völund ou Vǫlundarkviða dans l'Edda Poétique (Islande). La version du Dit de Velent implique une version continentale en vieil allemand qui nous est malheureusement perdue, et bien que le personnage soit également populaire dans l'aire culturelle germanique continentale, c'est bien son fils Witege qui là-bas profitera d'une grande notoriété - pas toujours glorieuse, comme on le sait. 

On sait néanmoins par le Livre des Héros (Heldenbuch) que Wielant a deux fils, Wittich (Witege) et Wittichouwe (Vidigoia, qui n'apparaît presque nulle part ailleurs), qu'il est duc mais que deux géants l'ont chassé de ses terres, le forçant à vivre dans la misère. Il se met alors au service d'un forgeron de renom, le roi Elbenrîch (vous reconnaîtrez sans peine ce bon vieux nain Alberich), apprend l'art de travailler le métal dans la montagne Gloggensachs (a priori dans le nord de l'Allemagne), puis se rend auprès du roi Hertwich et a deux fils de sa fille. C'est succinct, mais c'est normal, les livres de héros compilent des chansons et poèmes, et complètent les trous par des résumés façon "précédemment, dans..." de nos séries préférées. Malheureusement pour nous, la version continentale ne nous survie que par ce résumé succinct, et l'interprétation du poète de la Þidrekssaga. Alors justement, maintenant qu'on a parlé des sources  brèves, penchons-nous sur les deux textes scandinaves qui racontent les événements du début à la fin.

 (Je vous préviens, les textes sont relativement courts, donc je vais essayer de ne pas trop rentrer dans le détail car... je vous invite à aller les lire vous-même, en fait.)

L'histoire de Velent / Völund commence, comme d'habitude dans ces sources, par une généalogie. Le Dit nous affirme qu'il descend du roi Vilcinius (roi des Vilces, des Slaves de l'Ouest qui vivaient au nord-Est de l'Allemagne actuelle, et qui sont une présence récurrente dans la Þidrekssaga) et d'une ondine, et de leur fils Vadi, ou Wade, un géant. Lorsqu'il atteint l'âge de neuf ans, Velent est envoyé par son père Vadi comme apprenti auprès d'un forgeron, Mimir de Hunnie. Malheureusement, Velent devient la tête de turc de Sigurd (oui, oui, LE Sigurd) qui maltraite tous les apprentis comme un bully. Trois ans de mauvais traitements poussent Vadi à reprendre son fils et le place auprès d'encore meilleurs forgerons, deux nains vivant dans la montagne de Kallava. Il est remarquable que Vadi ne se contente pas de dire à son fils qu'il doit s'endurcir et que c'est la vie ou autres platitudes, il agit et fait de son mieux pour offrir à Velent la meilleure éducation. Il y a un très belle image de lui portant Velent sur ses épaules pour passer "à gué" là ou l'eau fait dix mètres de profondeurs.

Vølund smed, 1873 (Stephan Sinding), Oslo.
Au début, tout se passe bien avec les nains, mais évidemment ça finit en tensions (lisez-le !) et Vadi va pour pour apporter une  épée à son fils et déclare "Défends-toi, qu'on ne dise pas que j'ai élevé une fille et non un fils." Ah... bon bah au temps pour moi. Brynhild aimerait s'entretenir avec toi, Vadi. Bon il essaie également de venir en personne mais, euh... il s'endort en chemin, ronfle, causant un éboulement et...

Bref, Velent est orphelin et doit se débrouiller tout seul avec les deux nains. Il récupère l'épée qui dépasse des éboulis et... massacre les nains puis leur vole toutes leurs richesses, bien sûr ! Il prend tout, l'or, les outils, limite l'argenterie et les magnets sur le frigo. Et pour rentrer chez lui, il met en pratique son nouveau savoir-faire : il fabrique un sous-marin. Alors je sais, dit comme ça, ça surprend. Il évide un tronc d'arbre et bouche les trous hermétiquement avec du verre, puis navigue grâce aux courants de la Weser jusqu'au royaume du roi Nidung du Svithiod en Jutland. En U - B O O T !! Badass 9000 ! Et ça doit être un sacré tronc car on dit qu'il vole également le cheval Schemming, très apprécié en Germanie continentale puisqu'il sera la monture de Witege. Et c'est aussi un des quatre poulains de Sleipnir, au même titre que Grani, le destrier de Sigurd, parce que bon, il faut toujours un pédigrée de fou. Ils proviennent néanmoins de deux haras différents, Grani de l'établissement de Brynhild, qui n'est pas valkyrie du tout mais bien humaine, et Schemming quant à lui provient du haras de Studas, le père Heime, qui sera à Witege ce que Karadoc est à Perceval, l'humour et la bouffe en moins. Tout est toujours lié. D'ailleurs, Heime chevauche également un rejeton de Sleipnir, Rispa, et enfin, le dernier poulain, Falka (Valke dans la tradition continentale), appartient à Dietrich de Bern en personne.

Mais bref, le sous-marin est pris dans les filets de pêcheurs et ça amène Velent devant le roi Nidung.

Bon, là je vais vraiment résumer, parce que je sens bien que je n'arrive pas à faire court. Ne m'en voulez pas, c'est une malédiction d'écriture, ça a commencé avec mon tout premier texte et je ne m'en suis jamais vraiment défait. J'en suis le premier affligé, en vrai : Heldenzeit devait faire environ 200 pages et à l'heure où j'écris ces lignes, on en est à... 556, soit 2 182 000 + signes. C'est trop, mais je digresse. Encore.

Velent fait forte impression à la cour de Nidung, il impressionne par son talent de forgeron, au point de se faire un rival jaloux, bien sûr, en la personne du forgeron royal, Amilias. Et puis le chevalier Regin / Rygger aussi, qui le garde à l’œil. Faut dire qu'il est tellement bon que, lorsqu'il égare le meilleur couteau du roi, Velent en forge un nouveau, beaucoup mieux, qui tranche le pain ET un bout de la table en dessous. Ça impressionne beaucoup le roi qui demande qui l'a produit. Velent ne veut pas admettre sa faute initiale et donne le crédit à Amilias, qui jusqu'ici n'a fabriqué que des objets sans panache s'empresse d'approuver. Oui, oui, absolument, c'est bien lui qui l'a forgé ce couteau pratiquement magique.

Sauf que Nidung n'est pas con et force Velent à avouer la vérité, ce qui froisse beaucoup Amilias, au point de provoquer Velent en duel de forgeron. Oh mince, Velent n'a pas d'argent ? Il n'a qu'a mettre sa tête en jeu ! Le duel est simple : Amilias forgera la meilleure armure de tous les temps (heaume, jambières, haubert), et Velent la meilleure épée de tous les temps. S'il arrive à blesser Amilias de cette épée en outrepassant ses pièces d'armure, Velent gagne. Sinon, il sera raccourci de trente centimètres environ.

Je vous passe les péripéties où Regin / Rygger a volé ses outils etc., l'important c'est que Nidung fait construire une forge pour Velent et que les deux forgerons fabriquent ce qu'ils sont censés fabriquer. Amilias travaille d'arrache-pied pendant un an, Velent commence sept jours avant la date butoir. Deux styles de travail, on a tous été l'un ou l'autre pendant nos études, et c'est toujours injuste quand celui qui s'y prend à la dernière minute s'en sort avec les honneurs. Je ne dis pas que c'est ce qui va se passer, je dis que c'est injuste. 

De manière fascinante, Velent s'y reprend à trois fois, réduisant à chaque fois l'épée produite en poudre, laquelle est mangée puis chiée par des oies, avant qu'il ne recommence son œuvre. C'est un peu l'équivalent métallurgique du café Kopi luvak, technique magique ancestrale apprise auprès des nains, à n'en pas douter. En tout cas la méthode caca d'oie produit finalement l'épée Mimung (ou Mimming dans le Waldere), une lame célèbre puisqu'elle sera brandie par Witege dans toutes ses aventures. Elle est si exceptionnelle que Velent en fait une copie (toujours dans les sept jours qu'il lui reste, je rappelle), comme dans le film Contact : deux pour le prix d'une, dont une qu'il garde secrète.

Le jour J, Amilias se pavane comme un paon avec son armure et passe du temps avec ses fils (comme quoi les clichés ne datent pas d'hier, il ne manque plus que "c'est ma dernière œuvre avant la retraite") Tout le monde est ébloui par son travail, non des moindres Nidung lui-même. Et puis Velent arrive et, plutôt que de frapper, appuie sa lame sur le casque. Elle s'enfonce comme dans du beurre, dans le métal, d'abord, puis dans le crâne d'Amilias, ses épaules, en fait, elle le tranche sans à-coup jusqu'à la ceinture. Pour les plus dissipés, ça veut dire que Velent gagne le pari.

Nidung est impressionné (c'est étonnant !) et exige d'obtenir cette épée. Velent lui répond "pas de souci, je vais vite fait te chercher le fourreau qui va avec !" mais c'est surtout une astuce pour échanger la meilleure épée contre la copie, qu'il confie au roi. Sa réputation est au sommet, il remplace Amilias comme forgeron royal, tout va bien pour Velent.

Néanmoins, on peut déjà remarquer une chose sur son caractère : être la victime d'un bully pendant des années n'a pas développé son empathie, bien au contraire. Il lui suffisait de blesser Amilias pour remporter son duel, ce qu'il aurait pu faire sans effort, pourtant il a choisi de l'exécuter, de le fendre du sommet du crâne jusqu'à la taille, comme pour le punir de son orgueil et d'avoir osé croire pouvoir se mesurer à lui. Devant ses enfants ! Velent n'est pas un homme bien, il peut se montrer cruel et revanchard, et ça, en plus de ses talents de forgeron extraordinaires, c'est justement ce qui va lui permettre de devenir une légende.

Völund en bijou, c'est très à propos !

Un jour qu'il est à la guerre, le roi Nidung se rend compte qu'il a oublié sa pierre de victoire qui rend invincible. Dans la panique, il promet tout et n'importe quoi à qui accomplira l'impossible et lui rapportera la pierre avant l'aube. Il promet beaucoup trop, en vérité, car il va jusqu'à offrir la moitié de son royaume ET sa fille en mode "My Kingdom for a horse !". Et malgré cette carotte exceptionnelle, personne n'ose proposer ses services, car la tâche est proprement impossible. Personne ? A part Velent bien sûr, qui ne chevauche pas un cheval ordinaire mais un descendant de Sleipnir ! D'ailleurs, les sources continentales appuient que Schemming est le plus rapide de ses frères, c'est pourquoi Witege est en mesure d'échapper à Dietrich lors de leur poursuite sur la plage de Ravenne. Autant dire qu'aller cherche la pierre de victoire ne lui pose aucun problème : en douze heures il parcoure la distance pour laquelle l'armée a galéré pendant cinq jours.

Lorsqu'il revient, une bande menée par un sénéchal jaloux essaye de lui extorquer la pierre, et il tu le sénéchal sans sourciller, ses complices s'enfuyant. Et ça, ça arrange bien le roi Nidung qui, une fois calmé de sa crise de panique en retrouvant sa pierre, n'a pas vraiiiiment l'intention de se séparer de la moitié de son royaume et de sa fille en sup. Il saute sur l'occasion et banni plutôt Velent pour meurtre, puis va guerroyer (il gagne, comme quoi, les pierres de victoires, ça marche !)

Velent pourrait refaire sa vie ailleurs, recommencer à zéro, mais Velent est revanchard. Il essaye d'empoisonner le roi mais se fait gauler, et une situation délicate va se transformer en calvaire : Nidung lui fait couper les tendons des pieds, genoux et cuisses et les ligaments des jambes, afin qu'il ne puisse plus jamais marcher. Infirme et captif, l'humiliation est totale. Dans l'Edda Poétique, le roi n'attend pas de prétexte comme cet assassinat manqué, il le fait carrément kidnapper au milieu de la nuit. Le résultat est le même, Velent est désormais au service du roi. Il prétend reconnaître ses erreurs et vouloir se faire pardonner, et Nidung lui fourni une forge et de l'or afin qu'il se mette au boulot.  Le roi croit alors avoir gagné sur tous les tableaux.

Or, Velent n'a pas abandonné. Au contraire, sa soif de vengeance n'en est que plus forte. Au lieu de tuer Nidung, il va ravager tout ce en quoi il tient. Il va gagner la confiance de ses deux jeunes fils (le troisième, Otvin, est déjà adulte) et les massacrer dans sa forge lorsqu'ils viennent faire réparer leurs flèches (ou pour jeter un œil à son trésor dans l'Edda Poétique.) Mais comme Velent a fait promettre aux garçons de marcher à l'envers vers sa forge en échange de réparer les flèches/montrer l'or, les traces dans la neiges montrent qu'ils ont quitté la forge et Velent est innocenté de leur disparition. Mais ne croyez pas qu'il se contente de les tuer, non, non, ce sera trop vulgaire. Velent est un artiste ! De leurs crânes il tire de magnifiques hanaps dorés, de leurs omoplates et hanches des coupes à bière, et du reste des manches de couteaux, des plats, des chandeliers, il refait tout l'intérieur de Nidung façon Ikea doré, et celui-ci est ravi, on sort même ces couverts de luxe quand les invités de marque sont reçus. Dégueulasse ? Attendez, il n'en a pas terminé.

La prochaine sur la liste est la princesse. Si elle n'a pas de nom dans la Þidrekssaga, Deor la nomme Beadohild et l'Edda Poétique Bödvilar. Elle rend visite à Velent afin qu'il répare son anneau qu'elle a malheureusement cassé, et n'ose pas l'avouer à son père (en parallèle du couteau égaré plus tôt par Velent, ce qui devrait déclencher un peu d'empathie de la part du forgeron, maiiis...). L'Edda Poétique rajoute du drama en faisant de cet anneau un bijou que Nidung a dérobé à Velent lors de son arrestation, et lui donne même le nom de Alvitr. Bref, notre "héros" s'arrange pour être seul avec elle et la prend sans son consentement. Et là, c'est compliqué, car l'Edda Poétique lui fait boire une potion pour l'endormir et il la viole dans son sommeil, et leur relation, si on peut dire, s'arrête là. En revanche, dans la Þidrekssaga il y va cash, et pourtant... non seulement elle garde le secret en échange de l'anneau réparé, mais... ils se revoient, se veulent l'un l'autre, et finissent par s'épouser à la fin. Autre temps, autres mœurs, hein, mais tout de même. (Je parle de ce sujet compliqué dans les sources ici)

Ensuite vient la troisième étape, la plus célèbre : son évasion par les airs.

(Tellement célèbre qu'elle est représentée sur la pierre du Gotland Ardre VIII, surnommée... pierre de Völund !) 

Il invite son frère Egil à le rejoindre pour l'aider (oui, Velent/Völund a des frères, mais on y reviendra.) C'est un archer hors pair, et lorsqu'il arrive avec son propre fils de trois ans, Nidung le met à l'épreuve. Il ordonne à Egil de prouver son excellence en touchant une pomme posée sur la tête du petit. Ah ? Ça vous rappelle un certain Guillaume ? Egil l'a fait avant. 

Il prépare trois flèches et décoche la première, fendant la pomme en deux. Nidung applaudit et félicite son visiteur, lequel répond "Franchement, si j'avais raté ma cible, les deux autres flèches étaient pour toi." La cour est horrifiée par la provocation et une menace de mort pas du tout voilée, alors que Nidung c'est plutôt :

En réalité, Egil est là pour chasser des oiseaux afin de récolter des plumes, beaucoup de plumes. Velent a un plan, il se forge en secret une paire d'ailes mécaniques (un "habit de plumes") qui lui permettront de s'envoler loin d'ici. Et comme il entend mettre ça en scène de manière habile, il compte faire croire à Nidung qu'il périt dans sa fuite. Lorsque tous les éléments sont prêts, il se présente avec son appareil sur le dos, et le roi est très étonné. "Tu es un oiseau maintenant, tu fais bien des merveilles". Là-dessus, Velent vide son sac et révèle l'odieuse vérité de ses méfaits au roi : leur meurtre des princes, la taxidermie dorée façon psychopathe, le viol de la princesse. Nidung, mortifié, le voit décoller et ordonne qu'on l'abatte. C'est là qu'Egil entre en jeu : il décoche une flèche sûre et transperce une vessie de porc remplie de sang, lequel tombe du ciel à bouillon et convainc le roi que cette blessure doit être mortelle.

Ah, je ne l'ai pas précisé, mais c'est le sang de ses trois fils que Velent avait mis de côté au frigo pour l'occasion.

Velent rejoint alors la ferme de feu son père Vadi, en Zélande (Danemark). Quand Nidung meurt peu après, son fils adulte Otvin, se réconcilie avec Velent, qui épouse la princesse comme on l'a dit, lui permettant d'être réuni avec leur fils de trois ans, Vidga/Witege.

Happy End, qui l'eût cru ?

Clairement, l'évasion par les airs est ce qui marque le plus fortement l'imaginaire, plus que le U-Boot de bois ou les vengeances cruelles. D'ailleurs, le coup des crânes des fils changés en coupes n'est pas exclusif à Velent/Völund, puisque dans les sources scandinaves ont retrouve ce motif associé à Gudrun lorsqu'elle se venge de manière similaire du roi Atli. Le Lai de Völund ajoute des détails "créatifs" au Dit de Velent, histoire d'enfoncer le clou, puisque les yeux des enfants sont changés en gemmes qu'il offre à la reine (qui n'existe pas dans le Dit) et des dents il fabrique des broches pour Bödvilar. La reine du lai est présentée comme la vraie méchante, c'est elle qui remarque que Völund risque de se venger pour son enlèvement et peut-être même de s'échapper, et suggère en conséquence qu'on le mutile préventivement. Nidung dans le Dit est entièrement responsable. Dans l'Edda Poétique, Egil n'intervient pas dans ce récit, Völund se débrouille tout seul pour construire ses ailes et s'enfuir : le forgeron s'élève triomphalement dans le ciel après la révélation. On ignore ce qu'il advient du roi et de la reine, de la princesse et de leur fille, Otvin n'existe pas non plus, pas de réconciliation donc, pas de joyeuse petite famille basée sur un viol, non, Völund se venge, se vante, se barre, FIN. 

Ce bijou est aujourd'hui exposé à Lund.
Une autre grosse différence entre les deux versions principales qu'il nous reste concerne le début de l'histoire. Dans l'Edda Poétique, oubliez tout jusqu'à la capture du forgeron : ça ne s'y trouve pas. Au lieu de cela, Völund vit dans la pampa avec ses frères, Slagfildr et Egill, au bord du lac Ulfriar. Tous trois sont les fils du roi des Finnois, cela dit en passant, offrant une toute autre généalogie au personnage (bien qu'Egil existe bien dans cette version!) Il y a toute une intro sur la manière dont ils surprennent des femmes cygnes et leurs volent leur plumage, leur "forme de cygne", pour les forcer à les épouser, un épisode qui pourrait sembler déconnecté et inutile, mais offre un parallèle avec l'habit de plumes que Völund fabriquera plus tard pour s'échapper, peut-être-même qui explique d'où lui vient l'idée. Lorsqu'elles finissent par s'enfuir et que ses deux frères partent à leur poursuite, Völund reste seul, et c'est là qu'en profite Nidung, ici Nidudr, pour le faire kidnapper. A partir de là, les deux histoires se recoupent.

Wieland, Velent, Völund... peu importe le nom où l'aire géographique, ce n'est jamais son caractère qui est loué, mais son talent. On peut dire ce qu'on veut du bonhomme, aussi ignoble qu'il soit, son talent dans la forge est indéniable. Ses lames sont incomparables, ses bijoux irrésistibles. Il est l'artisan avec un grand A, et c'est pour cela que dans la littérature médiévale germanique, son nom deviendra synonyme de forgeron exceptionnel. Lire dans une saga "Il était völund, c'était un völund" équivaut à dire d'un athlète qu'il est Carl Lewis ou Usain Bolt. Tout le monde comprend les qualités qu'on vante sans avoir à expliquer. On ne se posait pas encore la question de la nécessité ou non de séparer l’œuvre de l'artiste : certes c'est un enfoiré de première, mais matte le hanap ! 

Après, il est vrai que le droit de se venger d'un tort est, pour les contemporains, un vrai droit au sens juridique du terme, mais les actes commis par Velent/Völund sont absolument atroces, même pour les standards de ce temps. La Þidrekssaga le fait au moins essayer de tuer Nidung avant d'être capturé et de passer à un plan B bien plus cruel impliquant plein d'innocents, certains très jeunes. L'Edda Poétique ne s'embarrasse pas de cette nuance : Völund part direct en mode psychopathe.

Mais hej, matte le hanap ! 

La figure de Wieland a tellement marqué l'imaginaire de son temps qu'elle a fini par traverser les genres et les frontières. Le forgeron rejoindra la matière de France sous le nom de Galant, où on lui prêtera la paternité d'épées légendaires telles que Durandal, l'arme de Roland, ou Joyeuse, celle de Charlemagne. Ironiquement, il retournera dans la littérature scandinave sous son nouveau nom de Galant quand sera composée la Karlamagnús Saga, adaptation de la matière de France, de Charlemagne et ses pairs, au public scandinave comme la Þidrekssaga le fit avec le cycle de Dietrich.  La boucle est bouclée.

D'ailleurs, un autre forgeron bien connu de nos histoires, Alberich, aura droit à un succès similaire, et même plus encore, sous le nom d'Aubéron. Mais nous verrons cela une autre fois.

Ah, et du coup maintenant vous comprenez tous les éléments de la statue ! 

 

BONUS : WIELAND EN VILLAND !


Les armoiries de Witege, devenues blason du Villand 

Le document affiché dans le couloir du Tingsrätt que j'ai eu le droit de prendre en photo.