À la période Viking, pour les Scandinaves qui partaient à l'aventure pendant la saison estivale, s'offrait un choix fort simple : partir sur l'Austervegur, la route de l'Est, par les pays baltes, la Volga, jusqu'à Constantinople, ou bien emprunter la Vestervegur, la route de l'Ouest, direction les îles Britanniques et la Francie. Cet été, j'ai moi-même pris la route de l'Ouest pour suivre les traces de la Heldenzeit en Angleterre, et j'y retrouvais deux vieilles connaissances : Sigurd et Wayland.
Nous commencerons par ce bon vieux Wayland, et je ne dis pas cela au hasard, c'est en effet l'une des figures les plus anciennement attestées dans les légendes germaniques, et certainement plus vieille que Sigurd. Comment, Wayland ne vous dit rien ? Pourtant nous en avons parlé récemment ! C'est le Wieland de la tradition continentale, le Vilant de la tradition féringienne, le Velent / Völund de la traduction scandinave, et donc... le Wayland de la tradition anglo-saxonne. Pour un résumé de son histoire tragique, j'en parle ici, pour le voir représenté visuellement en Scandinavie, j'en parle là, et pour vous rafraîchir la mémoire concernant la tradition anglo-saxonne, c'est dans cet article. Je lâche tout d'un coup, comme ça c'est fait.
Wayland, le forgeron mythique, a été importé sur l'île de Bretagne par les Angles, Saxons et Jutes lors de leur invasion durant la période de Migration des Peuples (qu'on appelait Invasions Barbares dans les vieux programmes scolaires français, et que j'appelle souvent à l'allemande Völkerwanderung sur ce blog, puisque c'est ainsi que je l'ai appris pour mon Abibac). Les Anglais emploient Great Migration, et dans tous les cas, tout le continent a été touché, y compris les îles britanniques.
Trois traces de la légende de Wayland subsistent encore aujourd'hui, et de nature très différentes en plus ! Il y a bien sûr les quelques traces littéraires dans les fragments en langue anglo-saxonne, je l'ai déjà évoqué dans mon article sur cette tradition. Mais il y en a aussi une représentation iconographique sur une pièce archéologique, ce qui complètera le triptyque des visuels que nous avons avec la broche de Uppåkra et la pierre du Gotland. Et enfin, il y a une trace très différente : un toponyme.
Un toponyme, c'est le nom d'un lieu. Beaucoup de lieux portent le même nom depuis toujours, mais d'autres sont renommés a posteriori, et nous informent moins sur les gens qui érigèrent ce lieu que ceux qui passèrent derrière. C'est le cas le de Wayland Smithy, ou Forge de Wayland.
L'endroit est en réalité une tombe néolithique de forme ovale, ceinte de pierres dressées, située dans une clairière. Elle fut construite là vers 3430 avant notre ère pour quelqu'un mort des millénaires avant que les Anglo-Saxons ne débarquent et ne décident de renommer ce lieu fascinant de manière à l'intégrer à leur légende populaire. La tombe n'a donc en soit aucun rapport avec Wayland, on n'y a trouvé aucun outil de forge ni de fer à cheval, mais le toponyme nous informe de la vivacité de l'histoire au moment de l'invasion... ou plus tard ? Qui qu'il en soit, les archives les plus anciennes mentionnant ce nom datant de 908.
Cela en dit long sur les nouveaux résidents de l'île et l'attachement qu'ils portaient à Wayland. Toutefois, vous seriez, comme moi, tentés de poser la question : pourquoi cette tombe plutôt qu'une autre ? Après tout, des sites néolithiques, la région ne saurait plus les compter, d'innombrables tertres et les pierres dressées parsèment la campagne, et il y en a des plus larges que celle-ci ! Stonehenge n'est pas loin, LE site mégalithique par excellence, mais non, ils ont choisi ce tertre-ci. Qu'est-ce qui a pu jouer un rôle dans cette appropriation culturelle ?
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| Et là je brise le mythe en vous donnant l'échelle. Pas de fausse perspective, l'entrée est vraiment toute petite. Le genre d'entrée qu'un être surnaturel emprunterait, on va dire ! |
J'ai une hypothèse (là encore, comme pour les pierres d'Altuna et Ardre VIII, ça n'engage que moi). Avant de la donner, il me faut révéler une légende populaire rapportée en 1738 qui entoure le site. On racontait autrefois que si vous laissiez votre cheval toute la nuit à la Forge de Wayland, ainsi qu'une pièce, au petit matin, l'argent aurait disparu et votre cheval serait ferré. Certains laisseraient encore des pièces de nos jours !
Ferrer les chevaux ou réparer des outils était l'une des principales activités des forgerons, bien plus que créer des armes comme on les y cantonne souvent dans le narratif légendaire. Il se trouve qu'une voie importante passe dans les environs et que le besoin de changer les fers devait être important pour les nombreux voyageurs.
Nous avons donc un lieu qui répond à un besoin, mais nous pouvons faire mieux.
En effet, il y a, je pense, un autre facteur qui a déterminé le choix du nom pour ce lieu. Littéralement à une demi-heure de marche de là, on trouve un autre endroit très célèbre, et très ancien, que les Anglo-Saxons n'ont pas pu manquer d'admirer en arrivant : le cheval blanc d'Uffington, gravé dans une colline crayeuse entre le XIVè et le Ier siècle AVANT notre ère. Je n'ai pas de drone ni d'avion dans ma poche, et mon zoom ne fait pas de miracles, donc mes photos sont ce qu'elles sont, je me contenterai de dire que ça rend mieux en vrai (surtout de loin).
Bon, même en zoomant c'est dégueulasse, mais ça vous donne une idée de la forme générale, car de près, on voit mieux, mais paradoxalement, on le voit moins bien, le cheval :
En même temps c'est certainement pensé pour être vu du ciel, et pas par des drones.
Il est donc possible que la proximité de cette voie très arpentée (et donc d'un besoin commun de bon forgeron), de ce cheval immense, ainsi que d'un lieu propice à la magie (un tombeau ancien) ait permis l'émergence de la Forge de Wayland en un lieu profondément symbolique de la fonction escomptée. D'ailleurs, la plus ancienne trace écrite de ce nom date, comme je l'ai dit, du début du Xè siècle, soit un peu après que les Anglo-Saxons ne commencent à ferrer leurs chevaux... oh bah tient !
Toutefois, l'origine de ce nom est si ancienne que nous ne le saurons sans doute jamais pour sûr, prenez cela avec les pincettes qui s'imposent.
Nous n'en avons pour autant pas fini avec Wayland, car il est temps d'évoquer la dernière trace laissée par le forgeron volant, et non des moindres. On la trouve au British Museum et il s'agit du coffret dit d'Auzon, ou de Franks (les Français préférant insister sur là où il a été trouvé, en Auvergne, les Anglais sur qui a mis la main dessus). La boîte imite clairement un modèle de reliquaire chrétien en métal, dit de Brescia (en Italie). Seulement voilà, les modèles sont entièrement couverts de scènes bibliques, or ce n'est pas le cas ici.
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| Ce qu'il reste du coffret mal en point. |
Le coffret en os de baleine a été fabriqué vers l'an 700 en Northumbrie, Angleterre, probablement pour ranger et protéger les évangiles ou les psaumes, a été offerte en France où elle a servi de reliquaire (sans doute à cause de son apparence), notamment pour une dent de saint Julien de Brioude, avant de disparaître dans l'oubli, puis d'être miraculeusement (héhé, vous l'avez ? Comme c'est un reliquaire... bon, bon) retrouvé alors qu'il sert de boîte à couture par une dame locale. Les parties métalliques ont été retirés pour leur valeur au poids, laissant les panneaux se faire la malle (plusieurs manquent, mais l'un d'entre eux sera retrouvé plus tard), bref, même incomplet le coffret revient de loin ! À noter que la plaque représentant la scène la plus obscure est une reproduction, l'originale étant exposé en Italie, dans un musée florentin.
Il est vraiment magnifique, les sculptures très détaillées, les textes en runes du futhorc (le futhark anglo-saxon) et en lettres latines, et plusieurs scènes bibliques ou légendaires, dont l'interprétation n'est toujours pas entièrement établie. Je ne reviendrais pas en détail sur tous les panneaux, seulement sur ceux qui nous concernent aujourd'hui, à savoir ceux représentant Wayland et son frère Egill :
Je trouve très intéressant que l'artisan n'ait pas cru nécessaire de nommer Wayland sur son œuvre, mais indique bien en runes anglo-saxonnes qui est Egill. Impossible de confondre Wayland avec un autre. Quant à son frère, l'archer le plus précis de son temps, le sniper de la flèche, le proto-Guillaume Tell (cf. mon article sur l'histoire de Völund), les sources littéraires nous éclairent sur son rôle dans cette histoire, et potentiellement sa place sur ce coffret.
Pourtant, la grosse scène de baston représentant Egill face aux gens d'armes, dos au roi, est souvent perçu comme une scène tirée d'une légende perdue ou Egill défendrait le roi et la cité contre des envahisseur, un écho un un autre panneau du coffret dépeignant les juifs de Jérusalem en proie aux païens de Rome. Nous aurions alors la dernière trace d'une histoire propre à Egill, autrement complètement disparue... ce qui est très loin d'être impossible, comme on en a déjà parlé sur ce blog. Cependant, je ne suis pas entièrement convaincu. Voyons cela, en commençant par ce cher Wayland :
Le forgeron légendaire est à sa forge, à ses pieds un corps sans tête, celui d'un des fils de son geôlier, le roi Niðhad, qui l'a trahi et mutilé pour avoir ses talents de forgeron exceptionnel pour lui tout seul (AKAB). Wayland tuera astucieusement les deux princes sans se faire prendre et fera des cadavres des objets de luxe pour le souverain.
D'ailleurs, il est en train de forger de sa main gauche un objet qu'il tient dans ses pinces : c'est le crâne du prince, qu'il transforme en hanap pour son royal papa. De sa main droite, il tend une coupe frelatée au GHB à la princesse Beadohild qu'il va droguer, violer puis séduire (je parle du rapport compliqué entre viol et séduction dans les source ici). Derrière Beadohild, la figure féminine au panier n'est pas claire.
Enfin, tout à droite, un personnage chasse des oiseaux pour leurs plumes : en effet, elles serviront à la fabrication des fameuses ailes qui permettront à Wayland de s'envoler une fois vengé. Ce pourrait être Wayland lui-même, ou plus probablement son complice : Egill, son frère, qui jouera un rôle crucial dans le dénouement final.
Sur le couvercle on voit celui-ci, l'arc à la main, faire face à une armée, s'interposant apparemment entre le roi (ou la reine ?) sur son trône et les assaillants, dans un château. Ce serait ça, la légende perdu, un exploit à un contre tous, qui ferait écho au siège de Jérusalem par les Romains menés par Titus qu'on peut voir sur le panneau arrière. Pourtant, il y a un détail curieux, non ? Au-dessus du cercle où manque la poignée du couvercle, une figure dans le ciel, à l'horizontale. Dans la théorie du siège, cette figure nue pourrait être la représentation d'un cadavre.
Mais honnêtement, on a Egill, sur le même coffret où apparaît clairement son frère Wayland préparant sa vengeance (les princes, la princesse, les plumes...), comment ne pas considérer que ce panneau ne soit pas lui aussi lié à la légende ? Et si la figure à l'horizontale était Wayland, s'envolant après avoir révélé tous ses forfaits à l'encontre de Niðhad dans le but de lui rendre la monnaie de sa pièce, tandis que toute l'armée du roi s'amasse, impuissante à l'arrêter ? Et si nous voyions ainsi le moment où Egill simule son tir contre Wayland, ne perçant qu'une poche remplie du sang des princes pour parfaire l'illusion ?
Cela étant dit, un autre panneau est totalement cryptique et ne correspond à rien que l'on ne connaisse avec certitude. On s'accorde à dire qu'il s'agit un récit légendaire germanique et non biblique, mais c'est à peu près tout. Le cheval à tête basse rappelle Grani faisant le deuil de Sigurd, mais le texte runique nous informe que "Ici Hos est assis sur le tertre-au-chagrin, elle souffre de la détresse imposée sur elle par Ertae (...)" or ces noms nous sont inconnus.
L'hypothèse d'un récit oublié d'Egill n'est donc pas improbable, d'autant que si la figure horizontale représente bel et bien Wayland, il est curieux qu'il soit à poil, sans ses ailes, même s'il semble tenir quelque chose dans ses mains, un genre de palme ? Le sculpteur semble très limité par la place disponible à cause de l'emplacement de la poignée manquante.
Bref, on est dans l'hypothèse concernant ce panneau-ci, l'interprétation la plus courante étant l'épisode perdu. Je le rappelle, ce coffret date du tout début du VIIIè siècle, c'est bien plus tôt que les plus anciennes sources écrites du matériau légendaire, à l'exception, peut-être, du Widsith (dater le texte précisément est incertain). Le fragment du Hildebrandslied, plus vieille source continentale et plus ancien texte en vieil allemand, c'est un siècle plus tard. Cette gravure en os de baleine est un incroyable témoin légendaire. Un véritable trésor.
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| Enfin, histoire de faire un tour complet, voici le panneau représentant Romulus et Remus tétant la louve. Amusant qu'ils soient représentés au-dessus et la louve en dessous, sur le dos. |
Il y aurait encore beaucoup à dire au sujet de ce coffret, mais mon but n'est ici que de vos présenter les représentations de héros légendaires liés à Heldenzeit. J'écrirai un jour un article sur la cohabitation d'iconographie chrétienne et païenne das l'art médiéval, ainsi que le blanc seing que plusieurs héros païens ont reçu de la part des intellectuels chrétiens (dont Sigurd, Beowulf...), mais pas aujourd'hui.
La suite, elle se déroulera dans le cimetière d'une église et dans une cathédrale, à la poursuite d'un autre preux familier : Sigurd.
































