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mardi 18 août 2026

La pierre de Völund : sur les sentiers de la Heldenzeit

Pierre de Havor, 400-550 de notre ère

Aujourd'hui, vous et moi allons jouer à un petit jeu amusant. Mais si, vous verrez. Le jeu s'appelle : "Mais qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l ?", et les règles sont simples : être imaginatif, oui, mais toujours avec un pied dans les sources.

Au musée historique de Stockholm, on trouve plusieurs pierres illustrées du Gotland. Ce sont des pierres qui précèdent la mode des pierres runiques, et sont très spécifique à l'île du Gotland, sur la côte Ouest de la Suède. D'abord décorées de motifs abstraits, généralement à base de roues et de spirales, souvent encadrées d'entrelacs. Elles ont évolué pour devenir de véritables proto-bandes dessinées, avec plusieurs rangées d'illustrations racontant une ou plusieurs histoires. Les plus anciennes ont une forme en "trou de serrure" assez caractéristique, puis avec le temps elles deviennent plus simplement oblongues, enfin s'ajouteront des lignes de textes en runes. 

C'est la période de transition avec les pierres runiques, qui comme on l'a vu se verront volontiers mises en valeur par des illustrations mais auront une fonction différente : celle de faire passer des messages (souvent sans rapport avec l'illustration d'ailleurs). Néanmoins, si on trouve des pierres runiques dans toute la Scandinavie, les pierres illustrées sont spécifiques au Gotland et on les produit entre le Vè et le XIè siècle.

Beaucoup de ces illustrations sont devenues cultes. On les retrouve dans les ouvrages académiques, sur les couvertures de livres sur la mythologie, dans le design de bijoux et d'accessoires sur les marchés médiévaux, etc. C'est le cas de la pierre de Garda qui représente Odin sur son cheval Slepinir, par exemple, ou d'autres incluant des symboles devenus populaires comme les valknuts. Mais ce n'est pas le sujet, aujourd'hui, nous allons nous pencher sur une autre pierre avec un motif similaire, certes, mais surtout, une ribambelle de saynètes inédites sur lesquelles nous allons nous concentrer.

Pierre de Bota, 700-900

Afin d'analyser ces illustrations, puisque nous ne sommes pas des contemporains, et ne pouvons pas non plus demander à un contemporain de nous les expliquer, nous sommes seuls face à la pierre. Tout ce qu'il nous reste pour donner du contexte, ce sont des sagas et poèmes, mis à l'écris quelques siècles après que ces images furent gravées. Or, nous savons parfaitement que le corpus qui a traversé les âges jusqu'à nous est terriblement lacunaire. Mieux que rien, certes, mais ce serait profondément prétentieux et coupé de la réalité que d'affirmer que nous avons suffisamment de textes pour parfaitement comprendre l'univers mental des gens du Gotland qui érigèrent ces pierres.

Ce que cela implique, c'est que chaque dessin, que ce soit sur des pierres illustrées ou des pierres runiques, devient un jeu de devinettes où l'on est contrait de se prêter à des hypothèses éclairées. La raison pour laquelle je prends le temps insister sur ce point est qu'il est essentiel de comprendre pourquoi il est si difficile de comprendre ce que l'on regarde, et pourquoi certaines interprétations font consensus, et d'autres... beaucoup moins. Parfois, sur la même pierre, certains motifs parfaitement identifiables en côtoient d'autres, totalement obscurs. Là encore, nous y reviendrons dans mon prochain article, mais cela nous concerne ici également.

L'objet du jour fait partie d'un ensemble de pierres venue d'Ardre, Gotland (VIII-XIè siècle), qui ont été retrouvées sous le plancher d'une église (celle d'Ardre, pour les plus lents d'entre vous) au début du XXè siècle. Il y en a dix en tout, mélange de pierres illustrées et pierres runiques. Nous allons nous pencher sur la plus grosse, la plus célèbre d'entre elles, la numéro VIII, surnommée Pierre de Völund

Prêts à jouer ? Parfait ! Regardez bien, la voici en entier dans toute sa gloire... scrutez, réfléchissez, et demandez-vous : "qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l? "

 

Dès le départ, on se rend compte que le sculpteur a concentré un maximum de scènes et références dans l'espace alloué : ça dégueule de détails ! Et autant vous le dire tout de suite : nous ne sommes pas en mesure d'identifier tous les éléments avec certitude. C'est triste, mais c'est ainsi. Cependant, on peut essayer, et en se penchant plus attentivement sur chacun, nous ne sommes pas si démunis que cela.

 

How far to Asgard ? 

Les dieux tiennent une grande place sur cette pierre ! Au sommet, on peut voir Odin chevauchant Sleipnir, reconnaissable à ses huit pattes. La halle dans le fond peut donc raisonnablement être interprétée comme la Valhöll, et les guerriers les einherjar choisis pour servir Odin dans l'au-delà en attendant le Ragnarök, tandis qu'en dessous on peut voir une expédition militaire naviguant toute voile dehors. La pierre de Garda contient une scène quasiment identique mais incluant une valkyrie, ce qui confirme ce que l'on voit ici.


Pierre de Garda, VIII-IXè siècle, à titre comparatif

La figure du navire sur les pierres illustrées, et en particulier en combinaison avec Asgard et Odin, est apparemment souvent acceptée comme le navire des morts, un vaisseau psychopompe amenant les guerriers tombés au combat dans l'au-delà. Les innombrables tombes en pierres dressées sous forme de navire, et ce dès l'âge de Bronze, qu'on retrouve dans toute la Scandinavie, attestent d'une connexion profonde entre l'ultime voyage et la navigation. Si vous me suivez sur mes réseaux, vous savez que je suis friand de ces sites-là.

Sous le navire de guerre on voit une barque avec deux pêcheurs, un motif qu'on retrouve tout en bas. La recherche a souvent identifié les pêcheurs comme représentant le mythe de Thor tentant de pêcher Jörmungandr, le Serpent de Midgard, en compagnie du géant Hymir, tel que de nombreuses sources le rapporte (la Gylfaginning dans l'Edda en Prose, la Hymiskviða dans l'Edda Poétique, la Ragnarsdrápa de Bragi, etc.) et... 

... je dois dire que personnellement je ne partage pas cette interprétation. Aucun indice ne permet cette association, à part deux figures qui pêchent. Le fait que la pierre soit élimée juste sous la barque, rendant la gravure originale illisible, a permis à certains de suggérer que le serpent géant s'y trouvait à l'origine (mais là on est dans la conjecture totale plus que dans l'analyse de ce qu'on peut véritablement observer), et que ce blob rectangulaire était à la base la tête de bœuf que Thor utilise pour appâter Jörmungandr.  

L'article suivant reviendra là-dessus en comparant avec une pierre runique qui, elle, ne souffre d'aucune ambiguïté. Mais je me devais de l'écrire ici, puisque c'est ainsi que la scène est interprétée et acceptée par une grande partie de la recherche - même si ces dernières années ce paradigme semble être remis en question. 

 

Ce qui pourrait toutefois conforter cette hypothèse, c'est le contexte. En effet, juste en dessous on trouve un bonhomme avec une barbe qui étrangle (?), ou lutte, en tout cas, contre une créature humanoïde à quatre ou cinq têtes. Or, il existe plusieurs géants polycéphales dont l'existence nous soit parvenue de la mythologie germanique, dont un certain Þrívaldi qui affronte Thor et se fait défoncer (spoiler alert : il meurt). On aurait donc deux épisodes de Thor se mesurant à des géants (Jörmungandr est engeance de géant puisqu'il est la progéniture de Loki), l'un à côté de l'autre. Toutefois, il n'y a ni marteau (son attribut et marqueur visuel le plus reconnaissable) ni serpent visible sur cette scène de pêche, autrement dit on n'a pas beaucoup d'indices, mais ça reste plausible.

Et puisqu'on parle de Loki !

Une autre scène mythologique a été identifiée par les spécialistes, c'est à droite, une silhouette enfermée (on distingue le cadre qui l'enceint) dans un tas de serpents, la tête à l'envers, tandis qu'à côté de lui se tient une femme tenant deux cornes à boire. Malheureusement, la pierre est très abîmée et polie à cet endroit, mais les détails discernables font franchement penser à Loki, puni par les dieux pour son instigation du meurtre de Balder, pendu et torturé par du venin de serpent, tandis que Sigýn, son épouse, tente d’apaiser ses souffrances en collectant le venin qui lui goutte sur le visage à l'aide de coupes (ou ici de cornes). Chaque fois qu'elle doit vider les cornes (ce qui pourrait être représenté par la seconde figure féminine dans son dos, en réalité deux fois Sigýn qui fait son va et vient), le venin frappe Loki qui se tort de douleur, provoquant des tremblements de terre. Malgré l'usure, nous avons le corps au milieu des serpents dans un lieu clos (le cadre), ce qui pourrait également correspondre à Gunnar dans la fosse aux serpents, autre classique des représentations héroïques, cependant c'est la femme aux deux cornes qui oriente vers le mythe de Loki.

Cette présence majoritairement acceptée a fortement influencé les interprétations d'autres éléments de la pierre. Ce chien, tout en dessous, par exemple. Cela pourrait être un simple chien pour habiller, comme on voit parfois des oiseaux etc. Certains ont évoqué le rôle psychopompe de cet animal, raccord avec le thème de la partie supérieure... mais d'autres veulent y voir Vali, un autre fils de Loki, changé en loup par les Ases afin qu'il dévore son frère Narfi.

Même la scène de pêche où deux figures attrapent un saumon avec une lance et un large filet serait un élément de cette histoire, puisque Loki, après la mort de Balder, tente d'échapper au courroux des dieux en se métamorphosant en saumon, mais se fait capturer... dans un filet !

Prise indépendamment, rien dans cette scène de pêche anodine ne permet de supposer qu'elle ait quelque lien que ce soit avec Loki. C'est la présence en vis à vis de l'épisode de sa punition - qui arrive donc après sa capture sous forme de saumon - qui appuie fortement l'interprétation. En effet, il y a tout de même peu de chance que le graveur ait pris autant de temps et de place pour illustrer un simple dimanche de pêche entre copains sur une pierre qui déborde de références mythologiques et légendaires...

Et justement, on a parlé des références mythologiques, d'Odin, de Thor, de Loki et de Sigýn, et je vous entends me dire "c'est bien beau tout ça, mais ce n'est pas du légendaire, elle où la Heldenzeit promise dans le titre ?" " (C'est ça que vous vous dites, n'est-ce pas?)

Et bien nous y voilà, passons aux héros et héroïnes. 

Völsung, es-tu là ? 


À droite du navire des morts, deux personnages agenouillés se font face sous une arche. Pour certains ce sont deux homme prêtant serment sous une motte (le fameux rituel pour devenir frère juré), dans une version du rituel où l'hydromel est contenu dans une sorte de gourde en peau animale, tandis que pour d'autres, il ne s'agirait de nul autre que Sigmund et Sinfjötli, oui, oui, les père et demi-frère de Sigurd, et plus particulièrement de l'épisode où ils "enfilent" des peaux de loups qu'ils trouvent dans une cabane et deviennent pour un temps hamrammr - ils changent de peau et deviennent loups, tant et si bien qu'ils finissent d'ailleurs par avoir du mal à revenir à leur forme humaine.

Honnêtement, à cause de l'usure, difficile à dire, même si évidemment j'aime beaucoup l'hypothèse Völsung. Mais alors qui est cette femme à leur droite, à l'extérieur de la cabane ? La sœur de Sigmund et mère Sinfjötli, Signý ? Elle n'intervient pas directement dans l'épisode mais pourrait justement servir à identifier les deux personnages.

En dessous, deux hommes sont attachés et reposent tête-bêche, et une figure apparemment féminine armée d'une épée s'approche, sans doute pour les libérer. Cela pourrait très bien représenter Sigmund et Sinfjötli enterrés vivants sous un tertre fermé d'une dalle de pierre par le roi Siggeir, et de Signý, encore elle, venant à la rescousse de sa famille en leur filant en douce une épée capable de trancher à travers la pierre qui les enferme. 

Coïncidence (ou pas), l'épisode du père et son fils/neveu portant des peaux de loups et celui de l'ensevelissement forcé sous un tertre sont tirés du même chapitre de la Völsunga Saga (le 8, pour les curieux). Certains ont voulu y voir un doublon de Sigýn (oui je sais, Sigýn et Signý c'est difficile à suivre) aidant Loki, personnellement j'ai du mal à comprendre pourquoi on aurait représenté exactement le même épisode deux fois, l'hypothèse Völsung a plus de sens, à mon avis, notamment, une fois de plus, grâce au contexte offert par la scène précédente qui lui est littéralement collée.

Peut-être que l'hypothèse Völsung ne vous convainc pas. Qu'à cela ne tienne, voici venir la pièce de résistance, celle qui donne son surnom à cette pierre : la légende de Völund, le forgeron. 

La revanche de Völund 

Nous y voilà. Avant toute chose, je tiens à préciser que l'interprétation de cette scène est très, très largement acceptée, contrairement à l'hypothèse Völsung. J'ai déjà parlé de la légende Völund / Velent /Wieland sur ce blog, je vais donc partir du principe que vous connaissez la légende ou avez au moins lu mon article précédent.

On peut distinctement reconnaître Völund dans sa parure d'oiseau qu'il a lui-même forgé, s'échappant de la forge (reconnaissable aux outils de forgerons) dans laquelle le roi Nidud/Nidung le maintenait prisonnier. "Derrière" la forge (sous la forge dans les sagas) on voit les deux corps décapités des princes qu'il a manipulés et tués, et dont les crânes ont été ensuite transformés en hanaps par ses soins. Devant lui, lui tournant le dos, sans doute l'autre victime collatérale de sa vengeance la princesse Bödvilar / Beadohild, qu'il a séduite ou violée ou les deux, selon les versions, et qui lui donnera des fils.
 
Pinces et marteaux sont les outils emblématiques des forgerons, et deviendront même l'armoirie du fils de Völund, Widrik/Witege, et par extension, celle du Härad de Villand, en Suède (j'en avais fait un addendum dans mon article sur Wieland, si ça ne vous dit rien, vous avez peut-être manqué la mise à jour). Impossible d'interpréter ce lieu autrement qu'une forge. Derrière le mur, à droite, gisent les corps décapités des deux princes

Si la forge et les deux corps sans tête ne suffisaient pas, la silhouette ailée de Völund est reconnaissable entre mille. Il est d'ailleurs extrêmement remarquable de comparer cette représentation sur pierre du IXè siècle au Gotland, à celle, un siècle et demi plus tard trouvée à Uppåkra, en Scanie, sous la forme d'une statuette en or :

Völund gravé sur la pierre Ardre VIII. Son design suit une convention pour représenter un oiseau de proie qu'on retrouve sur au moins une autre pierre du Gotland.

Völund en or d'Uppåkra exposé au musée d'Histoire de Lund
 

Maintenant qu'on a ce contexte exceptionnel, on pourrait questionner certaines autres scènes situées toutes proches sur la pierre, comme ces fameux pêcheurs qui pourraient soi disant être Thor et le géant qui l'accompagne. Le blob rectangulaire est-il vraiment une tête de bœuf stylisée ? Et s'il ne s'agissait pas plutôt du tronc d'arbre que Völund a transformé en une sorte de sous-marin avant l'heure, et qui se fait attraper par des pêcheurs ? Cela illustrerait, avec ses ailes, la seconde prodigieuse invention de son cru dans la légende, même si elle est moins célèbre et joue un rôle plus anecdotique dans l'intrigue. Deux épisodes, deux hommages à ses plus incroyables créations. D'ailleurs, Loki aussi a droit à deux saynètes, si l'on accepte le saumon dans le filet, et Sigmund et Sinfjötli également, si l'on accepte l'hypothèse Völsung. Odin a la Valhöll et le navire des morts.

 Ce qu'on comprend mal 

Tentant, n'est-ce pas ? Mais alors quid de Thor combattant Þrívaldi ? Le dieu au marteau n'aurait-il droit qu'à une seule scène ? Remboursez !

Il reste pourtant d'autres images, mais malgré plusieurs éléments très bien préservés... le sens nous échappe, faute d'avoir d'autres sources à lui comparer, comme cette femme brandissant deux épées, ou cette grange avec un bœuf (l'animal à des cornes et des sabots) qu'un homme à l'extérieur est en train de détacher, et sa tête est exactement la même que celle de l'adversaire du géant polycéphale. Et donc peut-être Thor dérobant le bœuf dont la tête lui servira à appâter Jörmungandr, par exemple... Si les épisodes vont par pair, ces deux-là sont tout de même plus crédibles, il me semble. Mais pourquoi montrer le vol de l'animal si la pêche est absente ? Aucun intérêt !

Le piège qui peut se présenter à nous, c'est de vouloir absolument chercher à identifier chaque élément sur la base de ce que nous connaissons, de ce qu'il nous reste des mythes et légendes scandinaves, alors même qu'une grande partie, on l'a dit, est perdue. Et si certaines de ces mises en scènes aux interprétations tarabiscotées ne représentaient pas, en vérité, ce que nous cherchons à y voir, mais d'autres histoires pour lesquelles il n'est point besoin d'imaginer des éléments effacés par le temps pour les comprendre... si elles avaient survécu jusqu'à nous.

Par exemple, et si nous cherchions à voir un filet de pêche là où se trouverait en réalité le damier d'un jeu de plateau, type tafl ? Personnellement, le filet me paraît évident, mais l'hypothèse du plateau a bel et bien été émise.

Il y a aussi ces personnages à l'intérieur de cette grange où notre voleur semble se servir, dont un portant un gourdin sur l'épaule (?) ce qui est plutôt l'apanage des géants... et une interprétation postule qu'il s'agit de Loki ! Selon cette hypothèse, il s'agirait de l'épisode mentionné dans le Skáldskaparmál de Snorri, où Odin, Loki et Höni essaient de tuer puis manger un bœuf lors d'un voyage, et que Loki s'empare d'une arme improvisée pour se frapper le géant Þjazi, perché sur un chêne sous la forme d'un aigle, qui par sa magie empêche la viande de cuire (il va aussi kidnapper Idunn et Loki va aider à la libérer, mais restons concentrés) à moins que les dieux ne partagent, puis se sert un peu trop goulument. L'arme est décrite comme un bâton ou un gourdin, et certains on fait remarque que l'arme sur Ardre VIII ressemble à une branche voire un arbre.

Fort bien, mais... où est Þjazi ? A moins, bien sûr, qu'il ne soit la figure ailée, puisqu'il est censé avoir pris la forme d'un aigle... mais dans ce cas, point de Völund ? Et la forge ? Et les deux corps sans tête ?

Aah, ce jeu est parfois bien compliqué.

Mais ne pourrait-il pas tout aussi bien s'agir de Thor ? En effet, sur une autre pierre de Gotland (la pierre de Sanda), Odin, Thor et Freyr forment une autre triade parfaitement identifiable, or le "marteau" de Thor ressemble franchement plus à une masse qu'autre chose (il marche au milieu, derrière Odin, et devant Freyr). Donc un gourdin pour Thor, pourquoi pas* ! Que fait Thor dans cette grange ? Je n'en sais rien. Après peut-être qu'il rapporte juste le sapin de Jul du marché, hein. Tout est possible

la "pierre de Sanda" ou de son vrai nom Inscription runique du Gotland 181, moitié du XIè siècle.
 

Il faut savoir que durant l'antiquité tardive, les Germains continentaux ont porté des amulettes en forme de "gourdins de Donar" (Donarkeule) sur le modèle des gourdins d'Héraclès/Hercules, on en a même retrouvé par chez moi (le chez moi d'où je viens, Baden, Alsace, pas le chez moi actuel). Mais on parle V-VIIè siècle, les marteaux tels qu'on les connaît apparaissent au VIIIè siècle, donc bien avant que ces pierres ne soient gravés. Il y a très, très, trèèès peu de chances que les gourdins de Donar antiques aient influencé les représentations de Thor au Gotland médiéval trois siècles plus tard, mais je trouvais l'anecdote rigolote, donc je la place.

Et ainsi notre petite partie "Mais qu'est-ce que je suis en train de regarder, bord*l ?" s'achève. Vous voyez, c'est rigolo ! Aviez-vous compris la plupart des choses au premier regard ? Moi non. Mais en se plongeant de la sorte dans une pierre comme celle-ci, en observant chaque détail, on constate la profondeur inattendue qui se cache derrière ce "bel objet", cette relique cool. De nombreuses couches de compréhension dorment sous la surface. Nous avons remué des souvenirs de l'Edda Poétique, de la Völsunga Saga, de la Thidrekssaga... nous avons voyagé en Heldenzeit.

La minute sources

Je vais être transparent, je n'aurais pas vu le quart de tout cela sans l'aide précieuse de l'analyse détaillée  du site de Gotlandic Picture Stones, car la littérature qui m'est accessible est étonnamment avare de détails, même si Judith Jensch m'avait déjà mis le pied à l'étriller avant mon périple avec ses quelques pages à ce sujet dans son Women of the Viking Age.

Vous y trouverez non seulement des descriptions morceau par morceau (je n'ai pas tout repris !), mais également la discussion académique au sujet des interprétations, défendant ou réfutant les analyses des uns et des autres, c'est passionnant et foisonnant. Par contre, c'est en anglais, avec de longs passages de citations en allemand (promis je ne le fais pas exprès.)

Vous y trouverez également toutes les références de ces "on" dont je parle si vous souhaitez aller plus loin, mon but étant de rester divertissant à lire, pas de rédiger un article universitaire. Les études les plus fréquemment citées par le site de Gotlandic Picture Stones étant celles de Ludwig Buisson (1976) (la plus longue et détaillée à ce jour), suivie par Erland Lagerlöf & Svahnström (1991), et enfin tout récemment Sigmund Oehrl (2019). Mais il y en a d'autres ! J'avoue, à titre personnel, être plus souvent enclin à suivre Buisson malgré les nouvelles hypothèses émises après lui qui essaient parfois un peu trop de réinventer la roue sous prétexte de "voir les choses sous une autre perspective" (ce qui en principe reste une bonne chose), mais c'est uniquement mon point de vue. Oehrl a le mérite d'utiliser la technologie numérique pour avancer de nouvelles idées, notamment pour appuyer son rejet de l’hypothèse de Thor pêchant Jörmungandr.

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