Initialement pensé comme une série de vlogs pour tester un nouveau format, le sujet du jour sera un mélange bâtard de vlogs et d'un blog, cette expérience se concluant en désastre car demandant beaucoup trop de temps et d'énergie pour un résultat sans appel (personne ne regarde). Je n'ai par conséquent pas conclu la série pour consacrer plus de temps au roman.
Oui, je sais, je vous le vend bien, le billet du jour, mais la vérité c'est que je ne m'attends même pas à mieux ici ! C'est uniquement par acquis de conscience et pour ne "pas gâcher", si on peut dire, que je vais tout rassembler ici et conclure.
Commençons donc par ces fameux vlogs, puis bouclons au mieux :
Les traductions de sources, comme toutes les traductions, sont donc affaire de choix et de compromis qui n'enlèvent rien, du moins pas nécessairement, aux compétences des traducteurs/trices. Au contraire, on a vu que certains choix démontrent une grande compréhension de la source, même lorsque cela semble trahir celle-ci.
Cela signifie toutefois que toute traduction doit être ouverte au débat. Il n'y a qu'à voir la réception... polarisée, c'est peu de le dire... reçue par la nouvelle traduction de l'Odyssée par Emily Wilson (qui a inspiré le film The Odyssey de Christopher Nolan), et ses choix radicaux par rapport à ses prédécesseurs. Comme on l'a vu avec le Kalevala traduit par Rebourcet, un choix radical n'est pas nécessairement mauvais en soi, tant qu'il se justifie.
La traduction de Wilson a essentiellement provoqué des critiques sur son biais idéologique, accusée d'être féministe, voire "woke". Et c'est très bien de se pencher sur ce biais potentiel, tant que l'on oublie pas que les traductions des années 50 et avant ne sont pas moins biaisées idéologiquement que celle d'une femme juste parce qu'elles étaient jusqu'ici toutes rédigées par des messieurs, issus de certains milieux, etc..
Le contexte de publication d'une traduction est donc évidemment à prendre en compte pour bien appréhender sa fiabilité : qui l'a produite ? Quand ? Où ? Vous ne lisez pas une traduction/réécriture de Biterolf und Dietleib par Felix Dahn sans rester un minimum sur vos gardes, n'est-ce pas !
Nous avons également vu que les sources elles-même sont souvent des traductions et adaptations plus ou moins fidèles, et les manuscrits ayant survécu au temps contiennent déjà des variations, fautes de copistes ou choix délibérés, d'un exemplaire à l'autre. Cela oblige forcément à trancher en faveur des uns ou des autres.
Se pose donc la question : finalement, ne vaut-il pas mieux avoir plein de manuscrits avec des variations et des sources parallèles avec lesquelles comparer le récit, comme le Nibelungenlied avec la Völsunga Saga, la Þidrekssaga, etc., plutôt qu'une seule copie et aucun texte parallèle auquel le comparer, comme Beowulf ? Nous ne saurons jamais si ce manuscrit est lui-même fiable vis à vis de la légende de Beowulf lui-même, telle qu'on la racontait autrefois, de fait le manque d'alternative nous oblige à accepter ce texte unique sans réserve.
Pourtant, si on regarde les héros périphériques du poème, on voit des disparités. Certains détails dans Beowulf concernant d'autres légendes, par exemple celle des Völsungs, ne sont pas cohérents avec ce qu'on sait par la Völsunga saga ou l'Edda Poétique.
Alors, fiable ou pas fiable ?
Enfin, c'est parfois l'éditeur qui dicte sa loi, comme lorsque les traductions sont abrégées. Au regard de notre question du jour, une traduction abrégée reste-t-elle fiable ? Ça dépend. Pour moi, pour Heldenzeit, je n'aime pas l'idée qu'il me manque des détails, qui plus est sur la base de l'avis d'un autre concernant ce qui est important ou non. D'autant plus que mon projet est fondamentalement basé sur la comparaison de sources, or l'intertextualité se niche souvent dans ces détails, ce qui revient ailleurs, ce qui diffère, etc..
Le problème, c'est que plus on remonte dans le temps, plus on augmente le risque de tomber sur des traductions abrégées... qui ne s'assument pas comme telles. Beaucoup de vieilles traductions ne trouvaient pas nécessaire de prévenir que le texte était abrégé, ça faisait tellement partie des pratiques courantes que tous les éditeurs ne s’embarrassaient pas d'une mention.
Là, c'est traître, car on croit avoir tout lu et appréhendé toute la source, notre garde est baissée, et de fait, notre analyse faussée. Mais ça rejoint ce que je vlogais au sujet des vieilles sources et de leur rigueur aléatoire.
Alors voilà, les traductions dénaturent et trahissent inévitablement les sources. On peut seulement tenter de se rapprocher au plus des sources, pour en retranscrire le sens, le rythme, le style, l'émotion... et c'est pourquoi je recommande de lire différentes traductions d'une même source, si possible, ainsi que de compléter par des sources secondaires. Croisez vos sources, c'est le mieux qu'on puisse faire, en toutes circonstances, d'ailleurs.
Si vous lisez en plusieurs langues, c'est l'idéal, car les besoins linguistiques de différentes langues ainsi que les sensibilités culturelles variables font souvent ressortir autre chose à chaque traduction. Mais plusieurs traductions en français font déjà l'affaire, comme on l'a vu avec le Kalevala. Cela peut permettre d'affiner sa compréhension de passages donnés : en comparant les choix de traducteurs divers et variés, on devine mieux les contours du sens original, au-delà du mot-à-mot. Un peu comme le stacking en photographie, finalement.
À défaut de pouvoir lire les sources dans le texte, les traductions sont un moindre mal, un compromis acceptable, à condition d'en comprendre les limitations et les angles morts.
Et je suis éternellement reconnaissant aux érudits qui ont passé des carrières entières à traduire pour moi (et les autres, évidemment) ce que je n'aurais autrement jamais pu savourer dans le texte, contraint à la sècheresse des résumés plus ou moins détaillés. Heldenzeit n'existerait tout simplement pas sans ces traductions, vieillottes comme modernes.
Alors, les traductions de sources sont-elles fiables ?
Aujourd'hui, c'est le solstice d'été, la nuit la plus courte de l'année, Midsommar, ou pour les pieux parmi vous, Juhannus, la Saint-Jean. Mais pour moi, c'est également l'anniversaire de mes projets d'écriture.
Si commencer la rédaction de Pax Europæ ce jour-là fut une coïncidence, ce fut une démarche totalement consciente pour Heldenzeit. C'est un jalon important de l'année à mes yeux, sous l'égide duquel je souhaitais placer le projet, il y a désormais six ans de cela. Et oui, je commençais à écrire le projet en 2020, le temps file...
Mais alors, puisque j'en parle, vous vous demandez sans doute si cette fête joue un rôle quelconque dans les sources, et par extension, mon manuscrit (oui, je me sers de l'occasion pour parler des sources, comme d'habitude, alors faites un effort, c'est ma meilleure transition). Est-ce que cette date est symbolique, ou bien a-t-elle seulement été mentionnée ?
Il y a finalement assez peu de dates clairement données dans les sources d'Heldenzeit (je vais me concentrer sur celles-ci, pas toutes les sagas et gestes, sinon je n'en finirais pas).
Les poètes vont parler des règnes (ça donne au moins une fourchette temporelle, encore que ce sont généralement des règnes légendaires, loin de toute réalité chronologique), mais aussi des saisons, soit été ou hiver, puisque pendant longtemps l'espace germanique ne connaissait que deux saisons, raison pour laquelle le solstice d'été est toujours appelé midsommar en suédois ou midsummer en anglais, la mi-été, alors que dans nos calendriers modernes, c'est la date où on bascule du printemps à l'été. La saison est importante dans le récit puisque différentes activités, et donc éléments d'intrigue propres à la période de l'année : l'été étant propice aux campagnes militaires, aux expéditions, tandis que l'hiver le drama est au pays, plutôt "familial" et interne.
Le moment de la journée (jour, nuit, matin, soir) est également assez commun, et éventuellement, on nous informe si c'est dimanche et qu'il faut aller à la messe, comme lors de la querelle entre Kriemhilde et Brunhilde sur le parvis de la cathédrale de Worms dans le Nibelungenlied, puis la messe hyper tendue qui s'en suit après les terribles révélations.Mais occasionnellement, on a droit à une date plus précise grâce à des fêtes, chrétiennes ou païennes, par exemple Yule (Noël, donc autour du solstice d'hiver), lorsque Norna Gest se présente à la cour du roi Olaf Tryggvason et y raconte sa vie (OK, dis comme ça ce n'est pas hyper intéressant mais c'est mon récit cadre) (il est super mon récit cadre, je vous le jure).
Il y a également la Pentecôte, qui revient à deux reprises dans le Nibelungenlied : d'abord comme jour de la victoire contre les Saxons, puis comme celui du mariage de Kriemhilde (avec Etzel), ou plus exactement, la première fois qu'ils partagent leur couche.
Si du côté de Dietrich de Bern, c'est Pâques qui est mis à l'honneur, puisqu'elle est mentionnée à plusieurs reprises (dans la Fuite de Dietrich ou encore la Rabenschlacht), la fête ne sert cependant pas à donner la date, mais comme allégorie afin d'exprimer le deuil du héros.
Dans mon récit j'incorpore une légende du XIIe siècle rapportée par Claude Lecouteux dans sa traduction de la Þidrekssaga, et qui est liée à la ville de Ravenne. Cette légende étiologique explique le nom de la cité par un événement particulier impliquant d'immenses nuées de corbeaux et ayant lieu à la St Apollinaire (le premier évêque de Ravenne et martyr chrétien), c'est à dire le 20 juillet. J'utilise cette date pour faire coïncider cet événement prodigieux annuel avec la fameuse bataille de Ravenne légendaire, la Rabenschlacht, qui n'est pas datée dans les sources. En revanche, la bataille historique qui l'a inspirée a bien eu lieu en juillet 491. Cela tombe décidément fort bien.
Enfin, il y a... le solstice d'été. Oui, il est bien présent ! Et en deux occasions, même !
D'abord, le poète de la Chanson des Nibelungen nous dit que c'est au solstice d'été que le roi Sigmund organise une grande fête pour son fils Siegfried qui est fait chevalier, armé et équipé comme tel avec toute une cohorte à son service, avant qu'il ne parte à l'aventure au pays des Burgondes. C'est un moment de joie et de célébration pour tous, un moment à l'image du héros : solaire. Nous sommes alors que dans la seconde âventiure, vraiment au tout début du récit.
Cependant, la nuit la plus courte de l'année revient beaucoup plus tard, à l'âventiure XXIII, soit dans le dernier quart du poème, et cette fois on n'est plus là pour rigoler. Car c'est afin de célébrer le solstice (en tout cas de participer à un "festival" à cette date) que Kriemhilde invite ses frères à la cour d'Etzel, son nouveau mari. Bien sûr, c'est un faux prétexte pour les attirer dans son piège et accomplir sa vengeance contre eux, les meurtriers de son premier époux, Siegfried.
La Þidrekssaga ne parle que d'une "fête amicale", mais sur la route qui les mène à Gran, les Burgondes se tapent du gros vent et beaucoup de pluie. Si ça, ça n'est pas implicitement Juhannus, je ne sais pas ce qu'il vous faut, hihi (la météo du solstice en Finlande, c'est toujours un grand moment d'incertitude. Mais c'est grillades garanties même s'il pleut).
Le bain de sang final de la légende a donc lieu lors de la nuit la plus courte de l'année, s'il faut en croire le Nibelungenlied. D'ailleurs, n'est-il pas parfaitement adapté aux circonstances que tout ce beau monde périsse alors que brûle la halle d'Etzelburg ? Après tout, le solstice d'été se fête souvent par de grands feux de joie ! Bon, j'aime autant vous dire que pour les Huns, les Burgondes et les Goths qui s'étripent par centaines, on n'est pas là pour danser autour de l'arbre de mai : cette nuit la plus courte ne dure que quelques heures, ressenti : interminable.
Après la nuit de carnage, les survivants retournent à leurs domaines, mais les pertes sont colossales et les royaumes de Brunhilde ou Dietrich sont condamnés à péricliter. Le Bernois rentre au pays mais a perdu tous ses amis, Hildebrand doit affronter son fils en chemin et, malheureusement, le tuer. L'époque s'assombrit, et l'âge héroïque décline, tout comme le jour lui-même après le solstice.
Grosse ambiance !
Pourtant, en ce Midsommar 2026, les choses ne vont pas si mal pour Heldenzeit : le projet avance bien, j'ai entamé le dernier arc narratif, et on se rapproche à bon pas d'un bouclage du premier jet. Je suis très, très content du résultat jusqu'ici. Des années à ruminer le projet, six années de rédaction, et la satisfaction de concrétiser mon ambition comme je l'envisageais.
Alors bon, c'est pas encore fini, mais avec 627 pages A4 rédigées, je ne boude pas mon plaisir. Cela fait une moyenne de 110 pages par an, un rythme assez lent, mais seulement si l'on ne prend pas en compte les innombrables lectures préparatoires qui auront été nécessaires. J'ai rempli tout un carnet de mes notes en pattes de mouches, et bien entamé un second. Heldenzeit, c'est beaucoup, beaucoup de boulot en amont, mais franchement, quand je vois le résultat (même inachevé), je me dis que ça vaut le coup.
Voilà ! C'était ma manière à moi de marquer avec vous ce jalon de 6 années d'écriture du projet. J'espère pouvoir annoncer mieux que ça au prochain anniversaire, et si je conserve ce rythme, cela se pourrait fort bien ! Ne me reste plus qu'à vous souhaiter un très beau solstice d'été, til árs ok friđar !
Souvenir de Juhannus en Finlande, l'année ou Heldenzeit a germé dans mon esprit.
Il y a quatre ans déjà je postais un article sur la violence dans Heldenzeit, et le traumatisme générationnel, hérité puis répété, en prenant pour exemple l'anti-héros Witege, un preux dans la compagnie de Dietrich de Bern. J'avais notamment pris un exemple la version de sa jeunesse telle que racontée dans la Þidrekssaga, où il se nomme Vidga et son père, un forgeron célèbre, Velent. Je ne m'attardais pas en détail sur les malheurs de Velent, car ce n'était alors pas nécessaire pour comprendre le sujet, néanmoins je me suis dit qu'il serait peut-être temps de m'attarder un peu sur cette figure de l'imaginaire germanique, celui qui, selon les traditions, porte le nom de Velent, Wieland, Völund, Weyland, ou encore Galant.
Qui est Wieland ? Fort bien, faisons tout d'abord un rapide point sur son histoire et son lore. Rapide hein.
Le forgeron mythique apparaît dans plusieurs sources (et je ne parle pas de mentions, car il fut si populaire que ce serait compliqué de tout recenser). La plus ancienne trace littéraire nous vient de la tradition anglo-saxonne, avec le fragment de poème Deor. C'est certes le plus vieux "texte", mais il est bien court et n'offre que des détails et pas l'ensemble de l'intrigue, mais comme on le verra plus tard cela complète ce qu'on sait d'autres poèmes plus exhaustifs, à savoir le Dit de Velent dans la Þidrekssaga (Norvège et Suède) et le Lai de Völund ou Vǫlundarkviða dans l'Edda Poétique (Islande). La version du Dit de Velent implique une version continentale en vieil allemand qui nous est malheureusement perdue, et bien que le personnage soit également populaire dans l'aire culturelle germanique continentale, c'est bien son fils Witege qui là-bas profitera d'une grande notoriété - pas toujours glorieuse, comme on le sait.
On sait néanmoins par le Livre des Héros (Heldenbuch) que Wielant a deux fils, Wittich (Witege) et Wittichouwe (Vidigoia, qui n'apparaît presque nulle part ailleurs), qu'il est duc mais que deux géants l'ont chassé de ses terres, le forçant à vivre dans la misère. Il se met alors au service d'un forgeron de renom, le roi Elbenrîch (vous reconnaîtrez sans peine ce bon vieux nain Alberich), apprend l'art de travailler le métal dans la montagne Gloggensachs (a priori dans le nord de l'Allemagne), puis se rend auprès du roi Hertwich et a deux fils de sa fille. C'est succinct, mais c'est normal, les livres de héros compilent des chansons et poèmes, et complètent les trous par des résumés façon "précédemment, dans..." de nos séries préférées. Malheureusement pour nous, la version continentale ne nous survie que par ce résumé succinct, et l'interprétation du poète de la Þidrekssaga. Alors justement, maintenant qu'on a parlé des sources brèves, penchons-nous sur les deux textes scandinaves qui racontent les événements du début à la fin.
(Je vous préviens, les textes sont relativement courts, donc je vais essayer de ne pas trop rentrer dans le détail car... je vous invite à aller les lire vous-même, en fait.)
L'histoire de Velent / Völund commence, comme d'habitude dans ces sources, par une généalogie. Le Dit nous affirme qu'il descend du roi Vilcinius (roi des Vilces, des Slaves de l'Ouest qui vivaient au nord-Est de l'Allemagne actuelle, et qui sont une présence récurrente dans la Þidrekssaga) et d'une ondine, et de leur fils Vadi, ou Wade, un géant. Lorsqu'il atteint l'âge de neuf ans, Velent est envoyé par son père Vadi comme apprenti auprès d'un forgeron, Mimir de Hunnie. Malheureusement, Velent devient la tête de turc de Sigurd (oui, oui, LE Sigurd) qui maltraite tous les apprentis comme un bully. Trois ans de mauvais traitements poussent Vadi à reprendre son fils et le place auprès d'encore meilleurs forgerons, deux nains vivant dans la montagne de Kallava. Il est remarquable que Vadi ne se contente pas de dire à son fils qu'il doit s'endurcir et que c'est la vie ou autres platitudes, il agit et fait de son mieux pour offrir à Velent la meilleure éducation. Il y a un très belle image de lui portant Velent sur ses épaules pour passer "à gué" là ou l'eau fait dix mètres de profondeurs.
Au début, tout se passe bien avec les nains, mais évidemment ça finit en tensions (lisez-le !) et Vadi va pour pour apporter une épée à son fils et déclare "Défends-toi, qu'on ne dise pas que j'ai élevé une fille et non un fils." Ah... bon bah au temps pour moi. Brynhild aimerait s'entretenir avec toi, Vadi. Bon il essaie également de venir en personne mais, euh... il s'endort en chemin, ronfle, causant un éboulement et...
Bref, Velent est orphelin et doit se débrouiller tout seul avec les deux nains. Il récupère l'épée qui dépasse des éboulis et... massacre les nains puis leur vole toutes leurs richesses, bien sûr ! Il prend tout, l'or, les outils, limite l'argenterie et les magnets sur le frigo. Et pour rentrer chez lui, il met en pratique son nouveau savoir-faire : il fabrique un sous-marin. Alors je sais, dit comme ça, ça surprend. Il évide un tronc d'arbre et bouche les trous hermétiquement avec du verre, puis navigue grâce aux courants de la Weser jusqu'au royaume du roi Nidung du Svithiod en Jutland. En U - B O O T !! Badass 9000 ! Et ça doit être un sacré tronc car on dit qu'il vole également le cheval Schemming, très apprécié en Germanie continentale puisqu'il sera la monture de Witege. Et c'est aussi un des quatre poulains de Sleipnir, au même titre que Grani, le destrier de Sigurd, parce que bon, il faut toujours un pédigrée de fou. Ils proviennent néanmoins de deux haras différents, Grani de l'établissement de Brynhild, qui n'est pas valkyrie du tout mais bien humaine, et Schemming quant à lui provient du haras de Studas, le père Heime, qui sera à Witege ce que Karadoc est à Perceval, l'humour et la bouffe en moins. Tout est toujours lié. D'ailleurs, Heime chevauche également un rejeton de Sleipnir, Rispa, et enfin, le dernier poulain, Falka (Valke dans la tradition continentale), appartient à Dietrich de Bern en personne.
Mais bref, le sous-marin est pris dans les filets de pêcheurs et ça amène Velent devant le roi Nidung.
Bon, là je vais vraiment résumer, parce que je sens bien que je n'arrive pas à faire court. Ne m'en voulez pas, c'est une malédiction d'écriture, ça a commencé avec mon tout premier texte et je ne m'en suis jamais vraiment défait. J'en suis le premier affligé, en vrai : Heldenzeit devait faire environ 200 pages et à l'heure où j'écris ces lignes, on en est à... 556, soit 2 182 000 + signes. C'est trop, mais je digresse. Encore.
Velent fait forte impression à la cour de Nidung, il impressionne par son talent de forgeron, au point de se faire un rival jaloux, bien sûr, en la personne du forgeron royal, Amilias. Et puis le chevalier Regin / Rygger aussi, qui le garde à l’œil. Faut dire qu'il est tellement bon que, lorsqu'il égare le meilleur couteau du roi, Velent en forge un nouveau, beaucoup mieux, qui tranche le pain ET un bout de la table en dessous. Ça impressionne beaucoup le roi qui demande qui l'a produit. Velent ne veut pas admettre sa faute initiale et donne le crédit à Amilias, qui jusqu'ici n'a fabriqué que des objets sans panache s'empresse d'approuver. Oui, oui, absolument, c'est bien lui qui l'a forgé ce couteau pratiquement magique.
Sauf que Nidung n'est pas con et force Velent à avouer la vérité, ce qui froisse beaucoup Amilias, au point de provoquer Velent en duel de forgeron. Oh mince, Velent n'a pas d'argent ? Il n'a qu'a mettre sa tête en jeu ! Le duel est simple : Amilias forgera la meilleure armure de tous les temps (heaume, jambières, haubert), et Velent la meilleure épée de tous les temps. S'il arrive à blesser Amilias de cette épée en outrepassant ses pièces d'armure, Velent gagne. Sinon, il sera raccourci de trente centimètres environ.
Je vous passe les péripéties où Regin / Rygger a volé ses outils etc., l'important c'est que Nidung fait construire une forge pour Velent et que les deux forgerons fabriquent ce qu'ils sont censés fabriquer. Amilias travaille d'arrache-pied pendant un an, Velent commence sept jours avant la date butoir. Deux styles de travail, on a tous été l'un ou l'autre pendant nos études, et c'est toujours injuste quand celui qui s'y prend à la dernière minute s'en sort avec les honneurs. Je ne dis pas que c'est ce qui va se passer, je dis que c'est injuste.
De manière fascinante, Velent s'y reprend à trois fois, réduisant à chaque fois l'épée produite en poudre, laquelle est mangée puis chiée par des oies, avant qu'il ne recommence son œuvre. C'est un peu l'équivalent métallurgique du café Kopi luvak, technique magique ancestrale apprise auprès des nains, à n'en pas douter. En tout cas la méthode caca d'oie produit finalement l'épée Mimung (ou Mimming dans le Waldere), une lame célèbre puisqu'elle sera brandie par Witege dans toutes ses aventures. Elle est si exceptionnelle que Velent en fait une copie (toujours dans les sept jours qu'il lui reste, je rappelle), comme dans le film Contact : deux pour le prix d'une, dont une qu'il garde secrète.
Le jour J, Amilias se pavane comme un paon avec son armure et passe du temps avec ses fils (comme quoi les clichés ne datent pas d'hier, il ne manque plus que "c'est ma dernière œuvre avant la retraite") Tout le monde est ébloui par son travail, non des moindres Nidung lui-même. Et puis Velent arrive et, plutôt que de frapper, appuie sa lame sur le casque. Elle s'enfonce comme dans du beurre, dans le métal, d'abord, puis dans le crâne d'Amilias, ses épaules, en fait, elle le tranche sans à-coup jusqu'à la ceinture. Pour les plus dissipés, ça veut dire que Velent gagne le pari.
Nidung est impressionné (c'est étonnant !) et exige d'obtenir cette épée. Velent lui répond "pas de souci, je vais vite fait te chercher le fourreau qui va avec !" mais c'est surtout une astuce pour échanger la meilleure épée contre la copie, qu'il confie au roi. Sa réputation est au sommet, il remplace Amilias comme forgeron royal, tout va bien pour Velent.
Néanmoins, on peut déjà remarquer une chose sur son caractère : être la victime d'un bully pendant des années n'a pas développé son empathie, bien au contraire. Il lui suffisait de blesser Amilias pour remporter son duel, ce qu'il aurait pu faire sans effort, pourtant il a choisi de l'exécuter, de le fendre du sommet du crâne jusqu'à la taille, comme pour le punir de son orgueil et d'avoir osé croire pouvoir se mesurer à lui. Devant ses enfants ! Velent n'est pas un homme bien, il peut se montrer cruel et revanchard, et ça, en plus de ses talents de forgeron extraordinaires, c'est justement ce qui va lui permettre de devenir une légende.
Völund en bijou, c'est très à propos !
Un jour qu'il est à la guerre, le roi Nidung se rend compte qu'il a oublié sa pierre de victoire qui rend invincible. Dans la panique, il promet tout et n'importe quoi à qui accomplira l'impossible et lui rapportera la pierre avant l'aube. Il promet beaucoup trop, en vérité, car il va jusqu'à offrir la moitié de son royaume ET sa fille en mode "My Kingdom for a horse !". Et malgré cette carotte exceptionnelle, personne n'ose proposer ses services, car la tâche est proprement impossible. Personne ? A part Velent bien sûr, qui ne chevauche pas un cheval ordinaire mais un descendant de Sleipnir ! D'ailleurs, les sources continentales appuient que Schemming est le plus rapide de ses frères, c'est pourquoi Witege est en mesure d'échapper à Dietrich lors de leur poursuite sur la plage de Ravenne. Autant dire qu'aller cherche la pierre de victoire ne lui pose aucun problème : en douze heures il parcoure la distance pour laquelle l'armée a galéré pendant cinq jours.
Lorsqu'il revient, une bande menée par un sénéchal jaloux essaye de lui extorquer la pierre, et il tu le sénéchal sans sourciller, ses complices s'enfuyant. Et ça, ça arrange bien le roi Nidung qui, une fois calmé de sa crise de panique en retrouvant sa pierre, n'a pas vraiiiiment l'intention de se séparer de la moitié de son royaume et de sa fille en sup. Il saute sur l'occasion et banni plutôt Velent pour meurtre, puis va guerroyer (il gagne, comme quoi, les pierres de victoires, ça marche !)
Velent pourrait refaire sa vie ailleurs, recommencer à zéro, mais Velent est revanchard. Il essaye d'empoisonner le roi mais se fait gauler, et une situation délicate va se transformer en calvaire : Nidung lui fait couper les tendons des pieds, genoux et cuisses et les ligaments des jambes, afin qu'il ne puisse plus jamais marcher. Infirme et captif, l'humiliation est totale. Dans l'Edda Poétique, le roi n'attend pas de prétexte comme cet assassinat manqué, il le fait carrément kidnapper au milieu de la nuit. Le résultat est le même, Velent est désormais au service du roi. Il prétend reconnaître ses erreurs et vouloir se faire pardonner, et Nidung lui fourni une forge et de l'or afin qu'il se mette au boulot. Le roi croit alors avoir gagné sur tous les tableaux.
Or, Velent n'a pas abandonné. Au contraire, sa soif de vengeance n'en est que plus forte. Au lieu de tuer Nidung, il va ravager tout ce en quoi il tient. Il va gagner la confiance de ses deux jeunes fils (le troisième, Otvin, est déjà adulte) et les massacrer dans sa forge lorsqu'ils viennent faire réparer leurs flèches (ou pour jeter un œil à son trésor dans l'Edda Poétique.) Mais comme Velent a fait promettre aux garçons de marcher à l'envers
vers sa forge en échange de réparer les flèches/montrer l'or, les traces
dans la neiges montrent qu'ils ont quitté la forge et Velent est
innocenté de leur disparition. Mais ne croyez pas qu'il se contente de les tuer, non, non, ce sera trop vulgaire. Velent est un artiste ! De leurs crânes il tire de magnifiques hanaps dorés, de leurs omoplates et hanches des coupes à bière, et du reste des manches de couteaux, des plats, des chandeliers, il refait tout l'intérieur de Nidung façon Ikea doré, et celui-ci est ravi, on sort même ces couverts de luxe quand les invités de marque sont reçus. Dégueulasse ? Attendez, il n'en a pas terminé.
La prochaine sur la liste est la princesse. Si elle n'a pas de nom dans la Þidrekssaga, Deor la nomme Beadohild et l'Edda Poétique Bödvilar. Elle rend visite à Velent afin qu'il répare son anneau qu'elle a malheureusement cassé, et n'ose pas l'avouer à son père (en parallèle du couteau égaré plus tôt par Velent, ce qui devrait déclencher un peu d'empathie de la part du forgeron, maiiis...). L'Edda Poétique rajoute du drama en faisant de cet anneau un bijou que Nidung a dérobé à Velent lors de son arrestation, et lui donne même le nom de Alvitr. Bref, notre "héros" s'arrange pour être seul avec elle et la prend sans son consentement. Et là, c'est compliqué, car l'Edda Poétique lui fait boire une potion pour l'endormir et il la viole dans son sommeil, et leur relation, si on peut dire, s'arrête là. En revanche, dans la Þidrekssaga il y va cash, et pourtant... non seulement elle garde le secret en échange de l'anneau réparé, mais... ils se revoient, se veulent l'un l'autre, et finissent par s'épouser à la fin. Autre temps, autres mœurs, hein, mais tout de même. (Je parle de ce sujet compliqué dans les sources ici)
Ensuite vient la troisième étape, la plus célèbre : son évasion par les airs.
Il invite son frère Egil à le rejoindre pour l'aider (oui, Velent/Völund a des frères, mais on y reviendra.) C'est un archer hors pair, et lorsqu'il arrive avec son propre fils de trois ans, Nidung le met à l'épreuve. Il ordonne à Egil de prouver son excellence en touchant une pomme posée sur la tête du petit. Ah ? Ça vous rappelle un certain Guillaume ? Egil l'a fait avant.
Il prépare trois flèches et décoche la première, fendant la pomme en deux. Nidung applaudit et félicite son visiteur, lequel répond "Franchement, si j'avais raté ma cible, les deux autres flèches étaient pour toi." La cour est horrifiée par la provocation et une menace de mort pas du tout voilée, alors que Nidung c'est plutôt :
En réalité, Egil est là pour chasser des oiseaux afin de récolter des plumes, beaucoup de plumes. Velent a un plan, il se forge en secret une paire d'ailes mécaniques (un "habit de plumes") qui lui permettront de s'envoler loin d'ici. Et comme il entend mettre ça en scène de manière habile, il compte faire croire à Nidung qu'il périt dans sa fuite. Lorsque tous les éléments sont prêts, il se présente avec son appareil sur le dos, et le roi est très étonné. "Tu es un oiseau maintenant, tu fais bien des merveilles". Là-dessus, Velent vide son sac et révèle l'odieuse vérité de ses méfaits au roi : leur meurtre des princes, la taxidermie dorée façon psychopathe, le viol de la princesse. Nidung, mortifié, le voit décoller et ordonne qu'on l'abatte. C'est là qu'Egil entre en jeu : il décoche une flèche sûre et transperce une vessie de porc remplie de sang, lequel tombe du ciel à bouillon et convainc le roi que cette blessure doit être mortelle.
Ah, je ne l'ai pas précisé, mais c'est le sang de ses trois fils que Velent avait mis de côté au frigo pour l'occasion.
Velent rejoint alors la ferme de feu son père Vadi, en Zélande (Danemark). Quand Nidung meurt peu après, son fils adulte Otvin, se réconcilie avec Velent, qui épouse la princesse comme on l'a dit, lui permettant d'être réuni avec leur fils de trois ans, Vidga/Witege.
Happy End, qui l'eût cru ?
Clairement, l'évasion par les airs est ce qui marque le plus fortement l'imaginaire, plus que le U-Boot de bois ou les vengeances cruelles. D'ailleurs, le coup des crânes des fils changés en coupes n'est pas exclusif à Velent/Völund, puisque dans les sources scandinaves ont retrouve ce motif associé à Gudrun lorsqu'elle se venge de manière similaire du roi Atli. Le Lai de Völund ajoute des détails "créatifs" au Dit de Velent, histoire d'enfoncer le clou, puisque les yeux des enfants sont changés en gemmes qu'il offre à la reine (qui n'existe pas dans le Dit) et des dents il fabrique des broches pour Bödvilar. La reine du lai est présentée comme la vraie méchante, c'est elle qui remarque que Völund risque de se venger pour son enlèvement et peut-être même de s'échapper, et suggère en conséquence qu'on le mutile préventivement. Nidung dans le Dit est entièrement responsable. Dans l'Edda Poétique, Egil n'intervient pas dans ce récit, Völund se débrouille tout seul pour construire ses ailes et s'enfuir : le forgeron s'élève triomphalement dans le ciel après la révélation. On ignore ce qu'il advient du roi et de la reine, de la princesse et de leur fille, Otvin n'existe pas non plus, pas de réconciliation donc, pas de joyeuse petite famille basée sur un viol, non, Völund se venge, se vante, se barre, FIN.
Ce bijou est aujourd'hui exposé à Lund.
Une autre grosse différence entre les deux versions principales qu'il nous reste concerne le début de l'histoire. Dans l'Edda Poétique, oubliez tout jusqu'à la capture du forgeron : ça ne s'y trouve pas. Au lieu de cela, Völund vit dans la pampa avec ses frères, Slagfildr et Egill, au bord du lac Ulfriar. Tous trois sont les fils du roi des Finnois, cela dit en passant, offrant une toute autre généalogie au personnage (bien qu'Egil existe bien dans cette version!) Il y a toute une intro sur la manière dont ils surprennent des femmes cygnes et leurs volent leur plumage, leur "forme de cygne", pour les forcer à les épouser, un épisode qui pourrait sembler déconnecté et inutile, mais offre un parallèle avec l'habit de plumes que Völund fabriquera plus tard pour s'échapper, peut-être-même qui explique d'où lui vient l'idée. Lorsqu'elles finissent par s'enfuir et que ses deux frères partent à leur poursuite, Völund reste seul, et c'est là qu'en profite Nidung, ici Nidudr, pour le faire kidnapper. A partir de là, les deux histoires se recoupent.
Wieland, Velent, Völund... peu importe le nom où l'aire géographique, ce n'est jamais son caractère qui est loué, mais son talent. On peut dire ce qu'on veut du bonhomme, aussi ignoble qu'il soit, son talent dans la forge est indéniable. Ses lames sont incomparables, ses bijoux irrésistibles. Il est l'artisan avec un grand A, et c'est pour cela que dans la littérature médiévale germanique, son nom deviendra synonyme de forgeron exceptionnel. Lire dans une saga "Il était völund, c'était un völund" équivaut à dire d'un athlète qu'il est Carl Lewis ou Usain Bolt. Tout le monde comprend les qualités qu'on vante sans avoir à expliquer. On ne se posait pas encore la question de la nécessité ou non de séparer l’œuvre de l'artiste : certes c'est un enfoiré de première, mais matte le hanap !
Après, il est vrai que le droit de se venger d'un tort est, pour les contemporains, un vrai droit au sens juridique du terme, mais les actes commis par Velent/Völund sont absolument atroces, même pour les standards de ce temps. La Þidrekssaga le fait au moins essayer de tuer Nidung avant d'être capturé et de passer à un plan B bien plus cruel impliquant plein d'innocents, certains très jeunes. L'Edda Poétique ne s'embarrasse pas de cette nuance : Völund part direct en mode psychopathe.
Mais hej, matte le hanap !
La figure de Wieland a tellement marqué l'imaginaire de son temps qu'elle a fini par traverser les genres et les frontières. Le forgeron rejoindra la matière de France sous le nom de Galant, où on lui prêtera la paternité d'épées légendaires telles que Durandal, l'arme de Roland, ou Joyeuse, celle de Charlemagne. Ironiquement, il retournera dans la littérature scandinave sous son nouveau nom de Galant quand sera composée la Karlamagnús Saga, adaptation de la matière de France, de Charlemagne et ses pairs, au public scandinave comme la Þidrekssaga le fit avec le cycle de Dietrich. La boucle est bouclée.
D'ailleurs, un autre forgeron bien connu de nos histoires, Alberich, aura droit à un succès similaire, et même plus encore, sous le nom d'Aubéron. Mais nous verrons cela une autre fois.
Ah, et du coup maintenant vous comprenez tous les éléments de la statue !
BONUS : WIELAND EN VILLAND !
Les armoiries de Witege, devenues blason du Villand
Le document affiché dans le couloir du Tingsrätt que j'ai eu le droit de prendre en photo.
Bon, j'avoue que là on commence à s'aventurer dans le domaine des films "inspirés de" plutôt que de véritable adaptation. Pourtant, malgré tous les (nombreux) problèmes de ce film, il y a une accumulation surprenante d'éléments qu'on peut relier aux sources - que ce soit volontaire ou pas, d'ailleurs. Le film dont je vais parler est la "comédie" de Sven Unterwaldt Siegfried, avec dans le rôle titre le comédien Tom Gerhardt connu pour des films à l'humour, euh... qui tache, dira-t-on.
Siegfried (Tom Gerhardt)
Excusez-moi, mais... qui est le public cible exactement?
Le premier problème qui saute aux yeux dès le début du film, et qui malheureusement ne fait que se confirmer au fil des (parfois interminables) séquences d'"humour" : le film ne sait pas à qui il s'adresse. On a de l'humour slapstick, du pipi caca prout prout, du parler adolescent qui était probablement déjà ringard au moment de la sortie du film mais aussi des dialectes et accents régionaux, des blagues sexuelles clairement destinées aux adultes, dont une blague redondante de viol, tranquille, et puis on a le petit cochon sidekick mignon avec une voix d'enfant et un Siegfried joué comme un parfait débile insupportable. Je n'ai pas vu l'acteur ailleurs, et la direction d'acteur ne l'a sans doute pas aidé, mais à le voir cabotiner en mode Owen Wilson du pauvre jouant un handicapé hollywoodien, j'avais envie de prendre Tom par l'épaule et lui dire :
L'histoire est à l'avenant, évidemment, mais étonnamment il reste plein d'éléments encore décelable derrière... le reste. Alors je pense que ce sera la chronique la plus courte de cette série, je ne m'attarderais pas sur chaque blague nulle et me concentrer sur l'intrigue.
Déjà ça commence super bien, avec un bébé Siegfried dérivant sur le Rhin et recueilli par Mime, comme dans la Thidrekssaga, et comme l'avait repris le téléfilm sorti un an plus tôt. Siegfried grandit, il a une force hors du commun, comme dans pratiquement toutes les sources, à cause de cela, personne ne veut jouer ou interagir avec lui car il ne se contrôle pas et cause beaucoup de dégâts et de blessures. On retrouve le Siegfried bully de la Thidrekssaga et du Seyfrid à la Peau de Corne, mais cette fois malgré-lui et qui ne s'en rend même pas compte. Il aime aussi tous les animaux et apprends très jeune leur langage... une référence évidente à sa capacité à comprendre les oiseaux après avoir goûté au sang de Fafnir, mais ici ça se fait sans brutalité animale. Mime lui forge une épée et ce sera celle qu'il aura avec lui une fois adulte... bien trop petite, donc. Il l'appelle Baldung... pourquoi pas Balmung comme dans les sources ? S'il y a une blague quelque part, elle m'a échappée. C'est typiquement le genre de changement que je ne comprends pas : soit tu fais complètement autre chose et tu assumes, soit tu reprends le nom et tu montres que tu as ouvert un bouquin dans ta vie. Là c'est un choix... vide.
Pareil dans la scène où Siegfried s'invite malgré lui dans le tournoi et met KO l'adversaire de Hagen. Gunther déclare que Hagen a vaincu "le Mongole", qui est effectivement habillé en cliché de guerrier des steppes de cinéma. Alors pourquoi ne pas dire "le Hun" pour le clin d’œil ? Ce n'est même pas pour faire une blague sur l'insulte, en Allemand on dirait "mongo", pas "mongolen", car c'est le raccourci de "mongoloid" (ne le faites, pas s'il vous plaît). Donc si ce n'est pas pour faire une blague de mauvais goût, alors pourquoi ? Pourquoi es-tu si médiocre, film ?
Mais revenons à notre "héros". Un jour il surprend Kriemhilde en train de pisser en forêt et devient obsédé par elle au premier regard. Il va la retrouver à Worms (je vous passe les détails "drôles") où se déroule un tournoi ! Tiens donc, comme dans le Nibelungenlied et le Rosengarten zu Worms. D'ailleurs, puisque le personnage de Kriemhilde est présentée comme une absolue raclure, méchante et orgueilleuse, on est assez proche de sa version dans le Rosengarten... Hé, franchement, jusque là, pas mal ! Bon sauf que le tournoi c'est pour lui trouver un prétendant, ce qui est une pure invention, et laisse penser que la ref est plutôt accidentelle.
Côté personnages on retrouve le roi Gunther, un cliché de gay efféminé, ce qui est super drôle, car il est gay est efféminé. Bref. Et contrairement à une autre comédie allemande culte Der Schuh des Manitu, qui ces dernières années a été critiquée pour ses blagues pas toujours fines et ne vieillissant pas super bien sur le personnage gay de Winnetouch, au moins il servait à faire contrepied à son jumeau (interprété par le même acteur) et son côté flamboyant et excentrique participait à la dynamique du groupe, ici c'est juste... "LOL Gunther est une tapette". Niveau zéro.
En fait, on touche du doigt un gros problème du film : pour faire du pastiche ou de la parodie, il ne suffit pas de faire des blagues sous la ceinture et de mettre du vomi. Ce qui est drôle, c'est de se moquer des travers de son sujet, en grossissant les traits, en soulignant les paradoxes et incohérences, les aspects problématiques ou datés. Mais pour ça, il faut connaître le sujet dont on se moque, sinon, on reste très superficiel et c'est juste une mauvaise comédie avec un filtre, ici un filtre Nibelungen. Et là, à moins d'être hilarant de base, bah... c'est une recette pour un désastre. On peut arguer, en étant extrêmement généreux, que rendre Siegfried complètement demeuré à la limite du retard mental, c'est une exagération de sa naïveté et de son côté bonne poire dans les sources, mais Gunther en grande folle ?
C'est là que le Schuh des Manitu s'en sort mieux, il y avait un amour des vieux Westerns, en particulier la série des Winnetou, et le personnage gay mettait tout le sous-texte homo-érotique de beaucoup de ces productions sur le devant, en toute flamboyance, impossible à "glisser sous le tapis". Ça fonctionnait. Ici ? Qu'est-ce qu'on dit à travers ce Gunther ? Rien.
Kriemhilde (Dorkas Kiefer) et Gunther (Jan Gosniok) avec son, euh, échanson ?
Mais poursuivons. Hagen est habillé tout en noir avec un casque ailé volontairement ridicule qui est une référence évidente à ses costumes chez Wagner, Lang et surtout Reinl. Pas d’œil manquant, ni de cicatrice : la sexification de Hagen se poursuit. D'ailleurs, le film établit que Hagen est censé gagner le tournoi pour épouser Kriemhilde, et ça... ça sort d'un chapeau. Néanmoins, comme l'invention d'une relation Hagen-Kriemhilde aura un rôle encore plus important dans Hagen - Im Tal der Nibelungen, le prochain film de cette série d'articles, j'y reviendrais plus en détail à ce moment-là, mais disons seulement que soit ils ont pris l'idée du livre qui a inspiré Hagen..., soit ils ont juste eu une idée similaire, sachant qu'il n'y a aucune Brunhilde ici et qu'avec une histoire plus compacte il fallait bien de pseudos triangles amoureux. Petit détail amusant, Hagen est interprété par... Volker Büdts. Hagen... son bro Volker... vous l'avez ? Je me sens si seul.
Volker Büdts fait son Hagen
Une fois de plus, Alberich est promu comme second couteau de Hagen, sauf que cette fois il n'est plus un nain, ni même un Nibelungen ayant été chassé par les siens, c'est juste... Jaquouille la Fripouille. J'apprécie qu'il se fasse passer pour le passeur sur sa barque afin de tromper Siegfried, clin d’œil à la séquence du passeur où Hagen dézingue le passeur, tandis qu'ici le passeur bosse pour lui. On pourrait également y voir une référence au Chant de Harbard, un texte scandinave où Odin se fait passer pour un passeur et refuse le passage à Thor pour le troller, sachant que Siegfried partage plusieurs attributs du dieu au marteau, comme une force extraordinaire, un courage hors norme, et un appétit d'ogre, mais ce serait donner aux auteurs de ce scénario bien trop de crédit. Je veux dire, leur introduction de Siegfried c'est Mime qui tient le bébé devant lui, et Siegfried lui vomit dessus à répétition et quand Mime demande s'il a enfin fini, Siegfried lui pisse dessus pour rincer tout ça. À répétition. Soyons honnêtes, la référence à Harbard est indubitablement une pure coïncidence.
Axel Neumann interprète Alberich
J'aime bien la manière dont Alberich provoque malgré lui la légende de l'invulnérabilité de Siegfried, parce qu'il a trop peur d'aller l'affronter comme le lui ordonne Hagen. Il invente le bain dans le sang de dragon pour justifier qu'il ne peut rien faire, mais quand plus tard il arrive à la conclusion qu'il faut le tuer, on le questionne lourdement du regard, s'emmêle les pinceaux et doit inventer le point faible. Il élabore son mensonge au fur et à mesure pour ne pas admettre qu'il a menti, ce qui provoque plusieurs quiproquo et scénettes bon enfant plutôt rigolotes.
Le Dragon et son trésor
Gunther arrive sans difficulté à convaincre Siegfried que s'il désire épouser sa sœur il doit ramener deux anneaux du trésor des Nibelungen, car il espère ainsi se débarrasser de lui en l'envoyant à la mort. L'ordre des péripéties est donc complètement bouleversé, et Siegfried cherche désormais le trésor, alors que dans les sources, l'obtention du pactole est une conséquence de son objectif premier : tuer le dragon. Ici, il ne l'occit pas, il l'assomme, et par accident en plus. C'est aussi lui qui jette tout le trésor dans le Rhin... parce qu'il jette tout en arrière à la recherche des anneaux. L'or n'est plus englouti par Hagen après le meurtre du héros, c'est le héros qui s'en charge sans le vouloir. Siegfried emporte également l’œuf du dragon pour en faire des "super-crêpes" (je dois préciser que c'est sorti du chapeau, ou...?). Au final, au moment du mariage avec Kriemhilde (qui accepte finalement car elle pense recevoir en dot le trésor des Nibelungen), tout capote, le dragon en CGI potable vient chercher son petit fraîchement éclot, un animatronique terrifiant tout droit sorti de l'enfer de la vieille série télé Dinosaures.
D'ailleurs, jusqu'au final, le dragon n'est montré que par son ombre (très, très mal faite). Certes, ça permet de créer de l'anticipation pour un énorme monstre qui est en fait tout petit et très poli (on ne vous l'avait jamais faite, celle-là, hein ! Quelle inventivité époustouflante !), mais surtout ça coûte moins cher. Cela dit, moi j'aurai claque un peu plus de pognon dans l'ombre, même en mode cartoon ça jure beaucoup. Ah, et bien sûr, les deux dragons vivent heureux à la fin.
En effet, après avoir montré la mort de Siegfried à la source, en forêt, le film fait le coup du rembobinage pour déclarer que tout ça c'est du pipeau et qu'il va donc nous montrer la vraie version de ce qui s'est passé, qui se termine en Happy End où Hagen et Alberich abandonne Worms pour suivre Siegfried et Anita (sa nouvelle petit copine). Là on a pioché dans le chapeau du chapeau, craquage de slip, mesdames et messieurs ! La trahison du poème est si débile qu'aucune autre adaptation n'a trouvé malin d'épargner Siegfried, passage "un peu" obligé tout de même. Aucune... sauf Siegfried, le soft porno de 71, où Kriemhilde venait sauver la mise de son étalon. Vu qu'ici c'est le compagnon de Siegfried, le petit cochon qui lui a appris que pour embrasser quelqu'un il faut le faire sur son trou de balle, faut-il y voir une référence ? Après tout ce film cherche également à titiller son spectateur (masculin, hein, ne nous mentons pas) avec des situations, blagues et costumes "sexy". Que seuls ces deux films-là soient les seuls à partager ce choix aberrent en plus d'une obsession pour le cul... coïncidence ? Je ne crois pas.
Le cochon
Allez, c'est la mascotte du film, alors même s'il n'a rien à voir avec les sources, parlons du cochon. C'est un mélange de vrais cochons, d'animatroniques et de CGI. C'est un simili Babe, en somme. D'après l'acteur principal, il devait permettre à Siegfried de garder son intégrité et son innocence, d'être son compas moral, et bon, OK. Je trouve qu'il ne sert pas à grand chose la plupart du temps et qu'il est à peine intégré à l'intrigue, si ce n'est le moment forcé où il sauve Siegfried du coup de lance mortel en mode Deus ex Machina. C'est un gimmick, pensé pour les plus jeunes et je suspecte rajoutés tardivement au scénario. L'idée d'un Jiminy Cricket est pourtant moquée par le film puisqu'un cricket vient faire un speech pour remotiver Siegfried et lui vanter les mérites de la merveilleuse vie... avant de se faire écraser, de manière extrêmement prévisible d'ailleurs. Il y a une réplique "les femmes ne veulent pas de cochons... la plupart du temps" sortie par le cochon, justement, qui pourrait être un indice d'une métaphore cachée dans ce film, enterrée, engloutie sous les eaux du Rhin, quelque part, mais je parie plutôt sur une blague pas du tout appropriée pour LE personnages clairement à destination des enfants.
Verdict
En conclusion, faut-il s'infliger Siegfried ? Non. C'est lourd et assis entre deux chaises : faire rire les enfants, ou faire rire les adultes. Pour ma part, c'était surtout la fête du cringe, et il n'y a vraiment pas assez de Nibelungen dans tout ça pour me faire fermer un œil complaisant comme pour le téléfilm de 2004. Même le film érotique de 1971 adaptait plus d'éléments de l'intrigue que cette "comédie", et avec une mise en scène à peine moins bien en plus. Certaines blagues arrachent des sourires, c'est vrai, mais d'autres, beaucoup d'autres, mettent extrêmement mal à l'aise. Le comique de répétition consistant à forcer une femme à se faire embrasser le cul (et je veux dire pas seulement les fesses hein, tout) et de systématiquement finir la scène en la faisant voir défroquée par d'autres personnages dans une position humiliante, ça n'est pas pour moi, et probablement pas non plus pour les enfants venus voir le héros parler à un petit cochon mignon. Le film aurait sans doute gagné à faire un choix très tôt dans l'écriture et à s'y tenir, car en l'état, il n'est destiné à... personne.
Siegfried (Tom Gerhardt) montre son portrait de Kriemhilde à Mime (Michael Brandner)
BONUS : Le point Bande Originale
Heureusement, il y a la lumière dans l'obscurité, le moment de grâce dans toute cette misère : il se trouve que la bande-originale est excellente. La musique est composée par Karim Sebastian Elias, à qui l'on doit également la BO fort chouette de l’adaptation par la chaîne allemande Pro 7 de l'Île au trésor, Die Schatzinsel. Le film a beau être une comédie potachelourdingue insupportable et traitée par-dessus la jambe, le compositeur, lui, prend son sujet très au sérieux et nous sert une BO dans la veine des films d'animation d'aventure des années 2000 comme Sinbad : la légende des sept mers ou Atlantis, l'Empire Perdu. Légère et entraînante, sérieuse voire épique (toutes proportions gardées) lorsqu'il faut, avec les petits chœurs qui vont bien, c'est un régal constellé de quelques bons leitmotifs, et on se dit que cette composition mériterait un autre film, un bon film, de la trempe d'un Dragons, par exemple, mais que voulez-vous, c'est comme ça. Réjouissons-nous que Karim Sebastian Elias ait ignoré quelle daube il mettait en musique pour nous offrir une petite pépite.
Après cette purge absolue, exemple tragique d'humour allemand (je vous promet, on sait faire mieux), les Nibelungen avaient besoin de changer de direction pour revenir vers quelque chose de plus sérieux. Eh bah, ça tombe bien, car au centenaire du diptyque de Fritz Lang sortait au cinéma un film sérieux. Très sérieux. Sombre. Très sombre, si sombre qu'on a tout désaturé pour virer les couleurs : la version Vikings of Thrones.
En 2004, pile quatre-vingt ans après Fritz Lang et presque cinquante ans après le diptyque de Harald Reinl, les Nibelungen revenaient sur nos écrans, sauf que cette fois, ces écrans n'étaient pas grands, mais dans nos salons. C'est donc un téléfilm en deux parties qui sort au début du nouveau millénaire, et je ne parlerais pas de diptyque cette-fois, car ce sont pas deux films qui forment un ensemble, mais bien deux parties d'un même film. Le titre de ce projet : Curse of the Ring ! Ah, non, pardon, Ring of the Nibelungs... ou bien c'est Sword of Xanten. Quoi ? Ah non c'est Kingdom in Twilight... ah bah en fait, c'est Dark Kingdom : The Dragon King. Bref, ils ont eu du mal à se décider, d'ailleurs en interview, l'acteur qui joue Siegfried lâche discrètement un petit "peu importe comment on finira par appeler ce film" qui m'a bien fait sourire. Bon, je vais choisir Curse of the Ring, arbitrairement, parce que c'est ce qui est écrit sur la jaquette de mon DVD. En français, apparemment ce serait L'anneau sacré (?).
Giselher, Gunther, Siegfried, Hagen (oui, oui, beau, avec ses deux yeux et "défiguré" par la petite cicatrice rouge, là), en route pour courtiser Brunhilde en Islande.
Les puristes s'étonneront certainement et me demanderont si je n'oublie pas un film entre le remake de Harald Reinl et ce téléfilm, et il se peut qu'en 1971 soit sorti Siegfried und das Sagenhafte Liebesleben der Nibelungen, oui. AKA The Erotic Adventures of Siegfried, aka The Long Swift Sword of Siegfried, aka The Lustful Barbarian, aka Voluptés nordiques... bon vous l'avez compris : c'est du (très soft) porno. Plus fidèle aux sources qu'on ne pourrait le croire, d'ailleurs, on verra pire dans ce dossier (en termes d'adaptation s'entend), néanmoins, et même si le bluray existe (mais si), je compte bien passer mon tour côté critique, pour l’instant (il n'y a vraiment pas grand chose à dire, mais qui sait, un jour d'ennui ?) afin de reporter mon attention sur une production qui a une meilleure note sur IMDB : Curse of the Ring.
Le dragon dans la pièce : le budget
Qui dit téléfilm dit forcément budget serré. On n'est pas sur un projet qui peut se vanter d'être "le plus gros budget pour un film allemand jusqu'ici". Disons le tout de suite, ça se sent dans les costumes, les décors, la mise en scène... c'est très film d'aventure / Fantasy des années 90 (alors qu'on est en 2004), mais c'est jamais honteux comme un film SyFy. Juste, c'est dans un jus assez particulier, notamment les costumes aléatoires, quelque part entre Hercule et Xéna et le XIIIe Guerrier. Niveau FX, il y a à boire et à manger, certaines incrustations, notamment de nuit, font cheap, on sent que l'argent est ailleurs, notamment dans le dragon qui, franchement, tient bien la route pour une créature entièrement en image de synthèse. La mise en scène joue de la luminosité pour aider à faire passer certains plans datés, mais d'une manière générale c'est vraiment pas mal. Contrairement aux adaptations de 1966 et de 2024, cette fois pas de budget Islande pour flatter sans effort la rétine du spectateur, à la place on a droit à un Isenstein tout en 3D recouvert d'un épais blizzard qui cache la misère (dont ils sont très fiers, d'après le making-of). Heureusement, il y a suffisamment de scènes en extérieur le long du film pour ne pas donner un aspect purement studio et fauché. Là on droit à des forêts lambda et rivières et... forêts lambda... et plaines... bon c'est fauché, c'est fauché, hein, que voulez-vous que je vous dise, on ne va pas attendre de miracles !
A titre de comparaison, voilà à quoi vous attendre du côté du dragon, puisque c'est un peu le clou du spectacle dans presque toutes les adaptations.
J'avoue apprécier les espèces d'ailerons sur le dos, compromis intéressant entre les versions avec ailes et sans ailes.
Après, il y a deux écoles : ceux qui préféreront toujours les arbres démesurés et stylisés de Fritz Lang, car l'esthétique prime, et ceux qui préféreront n'importe quel bois de campagne au carton pâte, parce qu'au moins, ça fait vrai, c'est réaliste et tangible, comme Harald Reinl. C'est une question de goût et de sensibilités. Le téléfilm choisit Reinl, mais avec un budget limité, ou peut-être à cause de lui ? Je ne pense pas. Les interviews de l'équipe montrent clairement des ambitions visuelles qui misaient tout sur les effets numériques pour moderniser les Nibelungen. Vraiment, pour le meilleur comme le pire, il y avait une volonté d'en mettre plein les yeux, pas juste de torcher un truc à la va-vite. Vu le résultat, c'est... louable.
D'ailleurs, ça se sent dans le casting. Le téléfilm bénéficie d'un cast solide, notamment plusieurs habitués des rôles secondaires du cinéma allemand et plus généralement européen. Max von Sydow, Julian Sands, Göttz Otto, Ralf Möller (qui a dû récupérer un costume de sa série télé Conan...), mais aussi des débutants comme Robert Pattinson (et oui), Benno Fürmann, Kristanna Loken (qui sortait de son rôle de T-X dans Terminator 3), du coup plein de gueules cinématographiques familières qui donnent un cachet inattendu pour une production de ce type.
Il me faut dire d'emblée que j'ai déjà évoqué ce téléfilm sur mon blog, dans cet article sur les incohérences dans les sources. J'avais alors qualifié le téléfilm de "pas top, mais pas si infidèle que ça si on prend toutes les traditions en compte, mais par contre vachement fauché". Pour l'avoir revu dans le cadre de cette série d'analyse, après mon visionnage de Hagen - Im Tal der Nibelungen, il me faut admettre que j'ai peut-être été un peu dur avec lui. Malgré tout un tas de qualité, certains faux-pas viennent gâcher le tableau, notamment, et c'est quand même bien con : la fin. Je crois que c'était elle qui avait rabaissé mon opinion de l'ensemble à l'époque de mon premier visionnage, mais nous y reviendrons, sur cette conclusion.
Cela dit, une des qualités qu'on ne réalise qu'a posteriori, c'est cet aspect Fantasy 90s début des années 2000, c'est coloré ! C'est éclairé ! Tout n'est pas désaturé avec un filtre bleu ou gris pour faire "médiéval". Et ça, mine de rien, c'est appréciable. Oui, y a trop de cuir dans les costumes, mais il y a aussi des étoffes rouges, vertes, de l'or... C'est pas encore dépression.jpg, et rien que pour ça, bon point dès le départ pour ma part.
Maintenant qu'on s'est moqué un peu, je pense ne plus avoir besoin de mentionner l'aspect cheap, à la fois évident et encombrant, et peux enfin me concentrer sur le fond. Vous le savez, ce qui m'intéresse dans ces analyses, c'est le
rapport aux sources, les libertés créatives et la fidélité de
l’adaptation, que ce soit à la lettre ou à l'esprit. Alors, en tant
qu'adaptation, que vaut Curse of the Ring ? Et bah le film s'en sort vraiment pas mal du tout !
Les personnages
Le personnage de Siegfried est introduit la nuit où des ennemis prennent Xanten par la force et assassinent son père. Sa mère parvient à l'exfiltrer de la cité en feu jusqu'au fleuve mais périt dans l'action, laissant un jeune Siegfried dériver jusqu'à ce qu'il soit trouvé par un forgeron qui l'élèvera comme son propre fils. Alors je sais, ça fait très Moïse, et un peu n'importe quoi, mais... c'est un mélange de la tradition scandinave, où Sigmund meure au combat et son épouse Hjördis fuit avec le jeune Sigurd sous le bras, et la Thidrekssaga, où c'est Sigmund qui, manipulé et mal conseillé, fait traquer son épouse Sisibe qui parvient à sauver son fils nouveau-né à la rivière, enfant qui sera retrouvé par le forgeron Mime qui l'adopte (Sigurd a d'abord élevé un an par une biche). Bref, on a deux sources amalgamées et non seulement c'est très malin, mais ça met en scène des choses que les autres adaptations passent complètement à la trappe ! Franchement démarrer de cette façon, moi j'étais :
Alors ça aurait été hyper satisfaisant de voir le film adapter les sources scandinaves, pour changer un peu, mais inutile d'espérer, après l'intro, l'intrigue revient assez vite sur les rails du Nibelungenlied. D'ailleurs, c'est assez parlant que les personnages portant des noms tirés des sources sont nommé d'après la tradition continentale (Siegfried, pas Sigurd, Kriemhilde, pas Gudrun, Gunther, pas Gunnar, Hagen, pas Högni, etc.) malgré les emprunts plus marqués à la tradition scandinave que ses prédécesseurs. Je le précise ici car c'est important pour comprendre mon ébahissement face au final : malgré tout, on est bien sur une adaptation du Nibelungenlied, complété par d'autres sources, exactement comme les sources précédentes.
Bon, après, y a pas mal de modifications et même d'inventions dès le départ. Les ennemis qui tuent Sigmund (les Hundings dans les sources) sont fusionnés avec les deux rois saxons qu'affrontent Siegfried et Gunther, ce qui économise des personnages - l'intrigue est plus compacte - et donne un enjeu plus personnel à la bataille. Très bien. Par contre ils ne s'appellent plus Liudeger et Liudagast, mais Thorkwin et Thorkilt... donc on garde deux frères, Saxons, aux noms semblables l'un à l'autre, qui servent la même fonction... pourquoi ne pas garder les noms des sources et partir sur des blazes de PNJ de Donjons et Dragons ? Le film ajoute également une amnésie au traumatisme de la fuite du héros, ce qui fait que jusqu'à la moitié du film, Siegfried est... Eric, fils d'Eyvind, le forgeron. Une invention qui ne change rien à l'intrigue au final, donc d'un côté osef, ça ne gêne pas, de l'autre... pourquoi s'embêter, dans ce cas ?
Autre invention un peu curieuse : la rencontre en Siegfried et Brunhilde. Une nuit une comète traverse le ciel et va s'écraser en forêt : malgré les avertissements d'Eyvind, le héros se précipite vers le lieu du cratère, poussé la par la curiosité. Sauf qu'au même moment, la reine d'Islande Brunhilde qui passait par là fait pareil et ils se retrouvent au cratère enflammé... vous l'avez ? Le cercle de flamme, Brunhilde... pas de magie, donc, mais un météore. Les deux échangent quelques mots, se battent en mode préliminaires, et le héros perd son pucelage. Chacun prendra un morceau de métal trouvé au fond du cratère, elle en fera le fer de sa lance, et lui son épée Balmung. Donc dans ce film on un dragon, un peuple de brumes, un nain, des malédictions... mais les armes de Siegfried et Brunhilde sont en métal de météorite et le cercle de flamme est le cratère de la météorite en question. C'est tout de même curieux comme mélange des genres, réaliste / merveilleux. Je suppose que puisque Eyvind déclare qu'il s'agit d'un signe divin, il parle même de Ragnarok (bien évidemment....), mais que le public sait de quoi il retourne, c'est peut-être une manière de rappeler que même si les personnages croient en Odin et Thor, ou en Jésus, la vérité est ailleurs ? Mais j'avoue que là je suis sans doute un peu trop généreux avec le script.
Kriemhilde (Alicia Witt), Siegfried (Benno Fürmann) et Brunhilde (Kristanna Loken)
Mais cette rencontre est plus intéressante qu'il n'y paraît d'un point de vue adaptation. Dans les sources décrivant la première rencontre entre Siegfried et Brunhilde, c'est lui qui voyage en Islande, reste avec elle pendant un an, puis... repart en promettant de revenir, avec une motivation plus ou moins claire qui rend la séparation un peu artificielle. Alors qu'ici, puisque c'est elle qui voyage dans le coin de Siegfried, il faut bien qu'elle retourne en son pays, la reine d'Islande, laissant l'apprenti forgeron derrière elle, mais avec une promesse qu'il la rejoindra. Et franchement... ça fonctionne super bien ! On a tous les éléments (première rencontre, amour sincère, séparation avec promesse de retrouvailles) mais l'enchaînement ne souffre pas de motivations douteuses : on comprend complètement et sans se poser de questions, et c'est très bien. N'est-ce pas, Hagen - Im Tal der Nibelungen. Je vais m'occuper de toi plus tard.
Siegfried utilise le morceau de métal trouvé dans la cratère pour forger
son épée et la nomme Balmung, sans trop savoir pourquoi. En réalité, il
l'apprendra plus tard, c'était le nom de la lame de son père, qui se
brisa au combat pendant l'introduction avec l'enfant Siegfried. On
retrouve le motif de l'épée de Sigmund rompue dans les sources scandinaves (ici contre un bouclier, pas la lance d'Odin), mais plutôt que de littéralement reforger l'épée qui fut brisée, le téléfilm opte pour une métaphore : Siegfried ne reforge pas Balmung à partir des fragments de l'originale, mais plutôt une Balmung 2.0. Une fois de plus on a l'impression d'une version "terre à terre" (pas d'intervention d'Odin, pas d'épée originale offerte par le dieu borgne, juste... deux épées), mais dans ce cas précis je me demande s'ils n'étaient pas frileux à l'idée de "copier" le Seigneur des Anneaux dont la trilogie venaient de s'achever (alors que c'est Tolkien qui a pompé). Cela dit, ça ne les a pas gêné de, euh... s'inspirer... du style graphique de la trilogie de Peter Jackson pour leurs affiches (à leur corps défendant, ils sont loin d'être les seuls).
"C'était la mode à l'époque!"
Sinon, le téléfim affuble Brunhilde d'une oracle qui lit l'avenir dans les runes, exactement comme la version de 1966, sauf que cette fois on a encore une autre interprétation des "bâtonnets colorés" qui sont ici plus des éclats d'os ou d'ivoire polis, sur lesquels sont inscrits de véritables phrases en runes. C'est tout aussi bullshit d'un point de vue historique évidemment, mais ça a le mérite d'avoir l'air beaucoup moins con qu'en 66, hihi. Et puisqu'on parle de runomancie, parlons religion.
L'harmonie entre le marteau et la croix
Interprété par Max von Sydow, Eyvind, le père adoptif, est beaucoup plus sympathique que les différentes versions du mentor forgeron des sources, et puisqu'il n'est ni vraiment Mime, ni Regin, on lui donne un nom inédit, ce qui n'est pas gênant. Il est païen et a enseigné à Sigefried l'ancienne coutume. Comme le Mime du poème, il n'a pas d'enfant propre et s'investit en Siegfried comme si c'était son fils. Cette relation paternelle saine et positive est plutôt bien trouvé, car on fusionne deux versions des enfances de Siegfried : la jeunesse dorée auprès de parents aimant, et celle plus trouble où il finit, d'une manière ou d'une autre, dans une forge. Encore une fois, astucieux ! Et puis cette figure de mentor ouvertement païenne pose clairement le ton du film au sujet de la religion : ici le paganisme est cool. Voir sexy. Si, si.
Max von Sydow: forgeron, mentor, païen, playboy (?) Et Siegfried refait le plan de l'adaptation de Fritz Lang, parce qu'il le faut bien.
En effet, on est loin, très loin des païens sinistres de la version de 1966. Non seulement Eyvind est sympa, noble, juste, badass à l'épée, mais comme Siegfried il se présente ouvertement comme païen, arbore un marteau de Thor en pendentif et tout le monde est OK avec ça. Mieux ! Il séduit une nana à la fête en mode smoothtalk pendant qu'elle tripote son Mjölnir, et lorsqu'il lui demande si elle n'est pas chrétienne elle rétorque "si, mais ce soir, je suis de nouveau païenne". (C'est là qu'on voit que c'est de la Fantasy, dans la vraie vie le marteau ne fait pas exactement tomber les dames). Et cette cohabitation pacifique et naturelle est pour le coup telle qu'on la ressent dans les sources, pas cette confrontation hostiles comme on la retrouve dans les autres adaptations. Mieux encore, le prince Giselher, en se nouant d'amitié avec Siegfried, boit ses histoires les yeux brillants, inspiré par son héroïsme et passionné par ses récits mythologiques.
Chrétien, il finit pourtant par voir le monde par le même prisme que son
héros, voit l’œuvre de Thor derrière l'orage etc.. et c'est sa compagne qui le "rappelle à l'ordre" par deux fois. Naïf et intègre, Giselher est tenté par un paganisme romantique qui s'apprête pourtant à
disparaître, comme un pont harmonieux entre les deux fois. Comparé au film de 66, c'est complètement deux salles, deux ambiances.
Mais continuons de parler de Giselher, car c'est un bon exemple des changements adoptés par cette version. Interprété par Robert Pattinson dans son tout premier rôle, il amalgame les deux frères cadets de Gunther, Gernot et Giselher, qui dans le poème sont laissés hors des manigances contre Siegfried et se montrent très critiques des actions ourdies contre lui, et de manière générale des conseils de Hagen. Ils sont donc présentés comme beaucoup plus sympathiques et authentiques, et c'est exactement ce que fait le téléfilm avec Giselher. Les autres adaptations ont tendance à délaisser les princes et le reléguer à de la figuration, la faute à une multitude de personnages à gérer, et leur rôle relativement mineur sur l'intrigue. Ici, Giselher devient l'ami sincère de Siegfried, et prend plus de place de l'intrigue... central, même, au moment du fameux final. Il veut participer à l'action, mais Gunther lui refuse pour ne pas risquer les deux princes dans les mêmes batailles. C'est classique comme motivation du personnage, mais ça fonctionne particulièrement bien lorsqu'il se lie à un héros badass tel que Siegfried, on comprend l'admiration sincère, l'intérêt passionné pour les récits d'antan, et en plus le scénario nous dispense du cliché de prince en brindille incapable de tenir une épée (ça, il l'est) mais qui se comporte en royal connard hautain tout le film. On croit que ça va être ce cliché insupportable, et puis en fait non... grâce à l'influence positive de Siegfried. C'est un choix excellent. Plutôt que de se concentrer sur les connards et les traîtres, le téléfilm décide de consacrer un peu de temps à des aspects plus nobles et lumineux bien présents dans les sources, mais trop souvent négligés. Et j'approuve totalement !
Giselher dans son adaptation la plus développée, pour une fois qu'il n'est pas un PNJ.
Son indiscrétion cause involontairement la perte de Siegfried, mais ce n'est pas par malice, et il est non seulement dévasté par la mort de son ami - on le voit pousser des appels à l'aide déchirant lorsqu'il trouve le corps - et désapprouve on frère et Hagen. Il finit par faire montre du courage et des valeurs qu'il admirait chez Siegfried dans le final, et survit pour devenir le nouveau roi des Burgondes. C'est un changement radical des sources où il périt dans le carnage final causé par la vengeance de Kriemhilde, un happy end pour un personnage arraché à l'arrière-plan pour incarner une vision héroïque positive, non ternie par les trahisons et la cupidité, le meilleur du marteau et de la croix. Alors certes c'est une réinvention complète du final et ça change complètement le ton, mais ce téléfilm a de toute manière décidé de jeter toute la seconde partie de l'intrigue à la poubelle, alors cela acté, quitte à développer un protagoniste comme Giselher, au moins voilà une façon de faire en accord avec l'esprit du personnage, pas en le tordant dans tous les sens pour en faire complètement autrui, mais en gardant le nom pour prétendre adapter les sources.
Une Kriemhilde plus ambiguë
Enfin, avant de passer aux personnages plus sombres, il faut évoquer le cas de Kriemhilde. Le téléfilm fait un choix qui le distingue des sources scandinaves sur un point essentiel : la potion d'oubli (absente de la tradition continentale). Normalement, on fait préparer la potion pour Sigurd et on la fait servir par Gudrun. Seulement, elle ne sait pas ce qui se trouve dans la coupe, ou du moins ce n'est pas clair. Elle n'est pas présenté comme complice des machinations visant à faire faire oublier Brynhild à Sigurd. Tandis que dans le téléfilm, Hagen lui explique le plan et elle accepte. Cela lui donne un peu plus d'épaisseur et surtout, quand tout partira en vrille, une culpabilité la poussant à se confier à sa rivale - trop tard pour sauver Siegfried. Cette conversation à cœur ouvert où elle avoue tout, et explique que tout est dû à une potion, existe dans la Völsunga Saga... entre Sigurd et Brynhild. La voir transposée entre les deux rivales fonctionne très bien également, avec de l'extra drama puisque Brunhilde réalise qu'au moment où on lui révèle l'innocence de Siegfried, le plan qu'elle a initié pour le voir mort est en train de se réaliser sans qu'elle ne puisse plus rien y faire. Dans les sources, elle ne veut jamais faire marche arrière et ne pleure (dans certaines sources) qu'une fois le corps de Siegfried rapporté à Worms. Un peu de méli-mélo scénaristique, donc, mais ça reste tout à fait dans l'esprit.
Le côté obscur : Hagen, Alberich et les Nibelungen
Hagen est relativement "simple" dans cette version, c'est le mauvais conseiller classique habillé en noir et qui susurre à l'oreille du roi. Alors il n'est pas borgne, ni spécialement moche, mais il a sa cicatrice à la joue... enfin, le même genre de cicatrice qu'Anakin Skywalker, quoi, juste histoire de dire qu'il y en a une, on ne peut pas vraiment dire qu'il soit défiguré. En revanche, il est bien le fils d'un alfe, et non des moindres ! En effet, la petite nouveauté est d'introduire un lien filial avec Alberich lui-même ! C'est une pure invention du téléfilm, encore une fois pour épaissir tous les rapports entre personnages afin d'avoir une intrigue plus compacte, et bon, en soit, pourquoi pas ? Après tout, Alberich a bien violé la mère d'Ortnit "pour dépanner" alors pourquoi pas la mère de Hagen ? C'est la forme finale du rapprochement des deux personnages entamé dans le film de 1966, où ils se retrouvaient autour de leurs points communs : à la frange, non chrétiens, froidement pragmatiques, prêts à tout.
Olala, comme cette cicatrice le défigure... Olala qu'il est laid (non.)
Le duo fonctionne bien : on a donc un père et son fils magouillant dans les coulisses, avec un Hagen honteux de son lignage et collabore avec son père parce qu'il a besoin de sa magie, mais répugne à le faire et interdit à Alberich de l'appeler "fils". Et c'est cool ! Le Hagen des sources déteste entendre la rumeur sur son père alfe, et on retrouve bien cela ici. En l'absence du personnage de la vieille Grimhild pour concocter des potions, Alberich rempli la fonction logiquement, et c'est lui qui préparera la potion d'oubli qui permettra aux Burgonde de marier leur sœur Kriemhilde à Siegfried. Ce changement induit que Hagen a un droit sur le trésor, puisqu'il est à moitié Nibelung, ce que les sources ne lui accordent pas. Quelque part, il est cette fois "dans son droit" lorsqu'il cherche à récupérer le pactole, tandis que Siegfried a tué le dragon qui s'était emparé du magot, et peut donc faire valoir son droit de le garder. D'ailleurs j'adore quand les Nibelungen apparaissent pour dire à Siegfried "Bon bah merci d'avoir tué le dragon, mais à la base le trésor est nous donc... bye." Et Siegfried de répondre "Hum, c'est marrant, j'avais plutôt l'impression que c'était le trésor de Fafnir, si vous le vouliez, il suffisait de le reprendre, je pense que je vais le garder." Peu ou prou ce que Siegfried rétorque à Alberich dans les sources.
Alberich (Sean Higgs), magicien et maître des potions qui foutent la merde.
Je suis plus circonspect de faire d'Alberich un Nibelung que ses pairs auraient puni pour sa cupidité en lui retirant son immortalité. On sent que les auteurs du script n'aimaient pas avoir un personnage aussi important disparaître sans rien dire comme un oubli, alors que bon, c'est ainsi que les nains vont et viennent dans les poèmes. Il fallait donc s'en débarrasser à l'écran, et qui d'autre que le meurtrier de Siegfried pour tuer son propre père à l'écran ? Ça fait un peu Shakespeare du pauvre, mais bon, Hagen qui tue son alfe de père, cause de tant de honte, ça correspond bien à l'esprit du personnage.
Et puis l'interprétation des Nibelungen comme un peuple vaporeux/brumeux, c'est à dire une interprétation extrêmement littérale de l'étymologie... c'est intéressant. J'ai vu plus souvent "ceux de la brume" que "ceux de brume" mais bon, pourquoi pas. C'est original et pas nécessairement faux... du moins si on ne regarde pas comment les Nibelungen sont décris dans le Nibelungenlied. Qu'il s'agisse de nains, des Burgondes, voire des Francs, personne n'en fait jamais des espèce de spectres de brumes.
Les Nibelungen et leur trésor.
Et toujours plane l'ombre de Richard Wagner
Parmi les trucs et astuces magiques d'Alberich, outres les potions il y a le Tarnhelm. Avec le Tarnhelm, le téléfilm poursuit la tradition amorcée par ses prédécesseurs en préférant Richard Wagner aux sourcex médiévales. Dans celles-ci, Alberich possède une Tarnkappe, soit une cape d'invisibilité ou littéralement de camouflage, et quiconque la porte est invisible. Siegfried mettra la main dessus et s'en servira à plusieurs reprises, notamment assister Gunther dans ses épreuves pour conquérir Brunhilde : il se tient à ses côtés sans être vu et c'est lui qui jette le rocher, la lance, et se bat contre elle. Dans les sources scandinaves, l'équivalent des trois épreuves est le franchissement du mur de flammes qui entoure Brynhild, qui est accompli cette fois par Sigurd métamorphosé par une potion magique pour prendre l'apparence de Gunnar. Richard Wagner, dans sa Tétralogie de l'Anneau des Nibelungen, fusionne les deux idées et crée le Tarnhelm, le casque de camouflage, qui ne rend pas seulement invisible, mais permet de changer d'apparence, de se téléporter, ta gueule c'est magique. Il introduit également une formule magique nécessaire pour déclencher le prodige.
Harald Reinl, en 1966, parle bien de Tarnkappe et l'effet est effectivement l'invisibilité, mais il lui adjoint la formule magique du Tarnhelm avec tous les problèmes que ça implique (j'en parlais ici), d'ailleurs même le design - un genre de bout de filet de pêche à poser sur la tête et repris du film de 1924 - évoque plus le Tarnhelm que la Tarnkappe.
Or, voilà que le téléfilm assume, comme Lang, qu'il s'agisse du Tarnhelm et le nomme ainsi, le design est comme un filet mais en fer, ce qui fait du téléfilm celle des trois versions portées à l'écran la plus fidèle à la description de Wagner, à savoir un genre de casque de maille dorée. Ici on a même droit à une visière similaire à un casque type Gjermundbu, et il faut toujours employer une formule magique : nous sommes complètement de retour cher Wagner. Complètement ? Pas exactement, car la formule est légèrement modifiée. De "Nuit et brouillard, personne n'est pareil" on passe à "Ombres et vapeurs, tous semblables." La référence est reconnaissable mais on évite le gros moment gênant de la version de 66 qui répète "Nacht und Nebel" encore et encore. Alors on s'est bien moqué du budget, hein, mais mine de rien le téléfilm vient de donner une leçon d'écriture à la superproduction de Reinl.
Néanmoins, cela trahit surtout l'influence durable de Wagner sur l'imaginaire lié aux Nibelungen. Je le dis souvent sur ce blog, mais là on en a un exemple concret : on continue à reprendre des éléments purement Wagnériens en 2004, 135 ans après la première représentation du Rheingold qui les introduisit. La présence d'autres éléments de 1966, comme l'oracle runique de Brunhilde, pourrait laisser penser qu'il ne s'agit en réalité que des hommages au diptyque de Reinl, mais comme je l'ai montré, le téléfilm est ici encore plus proche de Wagner que ne l'était Reinl !
Dans cette version, l'oracle lit des runes... très, très précises visiblement, vu le pavé de texte sur chaque morceau d'os. C'est pas très crédible, mais quand même moins débile que la version de 1966 !
Une surprenante fidélité au Nibelungenlied... jusqu'au drame
Une fois passé l'introduction des personnages qui, comme on l'a vu, est un mélange d'inventions et de sources diverses, l'intrigue file sur les rails familiers des Nibelungen... mais toujours avec ces touches d'improvisation. On donne une raison pratique à ce Siegfried amnésique de se rendre auprès des Burgondes : lui et son maître livres des épées pour le roi Gunther. Sauf que patatras ! Le royaume subit les assauts d'un dragon, et il faut aller le poutrer... Gunther y va avec ses hommes mais revient tout seul et mal en point. C'est seulement à ce moment-là que Siegfried va tenter sa chance. Cette version offre un moment de bravoure authentique à Gunther avant les manigances dégueux vis à vis de Brunhilde etc. Comme le film de 1966, on redore un peu le blason du personnage, bien que le téléfilm ne cherchera pas à en faire un mec sympa mal conseillé et plein de remords.
Siegfried tue l'iguane géant cracheur de feu et se baigne dans son sang, revient avec la tête du monstre, puis vient l'épisode de l'attaque des rois Saxons. Il évite une bataille rangée qui verrait de nombreuses pertes humaines au profit d'un duel de champions : lui contre les deux rois, dont l'un assez massif interprété par Ralf Möller. Et là, encore une fois, c'est du génie ! Ils n'ont clairement pas le budget pour la bataille décrite à ce moment-là par le Nibelungenlied, tout est passé dans le dragon, mais ils s'en sortent par une pirouettes des plus douces : ils empruntent au Nornagests Þáttr, où Sigurd, dans une campagne similaire (et sans doute la même en réalité), décide d'affronter le champion adverse, le géant Starkad, pour épargner ses hommes. Et il le défonce d'un coup de pommeau dans les dents, remportant la bataille. OUI ! OUI ! PARFAIT ! C'est comme ça qu'on bricole, pas n'importe comment !
Devenu très populaire auprès des Burgondes et ayant retrouvé la mémoire de son lignage en affrontant les deux rois qui avaient tué son père, Siegfried devient un enjeu pour Gunther qui veut le marier à sa soeur Kiremhilde, malgré Siegfried lui-même qui veut Brunhilde. Bref, à partir de ce moment-là, on est revenu fermement dans le Nibelungenlied. Hagen obtient de son père Alberich la potion d'oubli qui permet de manipuler Siegfried, et puis on part en Islande. Tout est à peu près comme dans le poème, la triple épreuve devient un seul combat singulier à la hache double (soupire...) avec une séquence d'action délayée à coup de glace qui se brise et de chute d'eau... bon, en soi, pourquoi pas, ça offre plusieurs occasions à Siegfried, sous l'apparence de Gunther grâce au Tarnhelm, de duper Brunhilde et la convaincre que Gunther l'a bien dominée dans les règles et sait faire preuve de courage.
De retour à Worms on a droit à Gunther n'arrivant pas à consommer son mariage et nécessite l'assistance de son ami pour "mater" Brunhilde, suivi de l'épisode de la querelle des reines (Oui ! Oui !). Franchement c'est fait avec tellement de détails - comme l'humiliation de Gunther qui se fait ficeler comme un jambon toute la nuit - qu'encore une fois, pour une production télévisée et malgré toutes les inventions, je reste surpris de ce degré de respect. Même un truc à la con, mais Brunhilde est blonde et Kriemhilde brune (bon OK presque rousse)... a contrario de Fritz Lang mais en accord avec les sources (et Siegfried est bien brun, aussi!). D'ailleurs, un changement apporté ici peut sembler mineur, mais est, à mon sens très intéressant:
#humiliation #bondage
Dans les sources, Gunther ne parvient pas à consommer sa nuit de noce car Brunhilde se rend bien compte qu'il n'est pas aussi fort que celui qui a remporté ses épreuves. Elle l'humilie et dit narquoisement ne se donnera à lui que lorsqu'il aura "retrouvé ses forces". Deux versions de ce qui s'en suit disent la même chose, juste plus ou moins salement : soit Sigurd la viole, soit Siegfried lui arrache sa ceinture de force magique et laisse Gunther prendre la suite. Mais les deux versions racontent bien la même chose. Dans le téléfilm, c'est Brunhilde qui explique le pouvoir de sa ceinture et met au défi Gunther de la lui retirer. On a donc une nouvelle épreuve imposée, plutôt qu'un pur refus d'un "non" de la part de Gunther on serait dans une situation plus ouvertement consensuelle (les sources aussi présentent cela comme un défi, mais pas aussi pleinement). J'ai l'impression que ce changement avait pour but d'atténuer un peu la gravité de ce qu'on voit à l'écran, même si, en vérité, ça reste un viol : Siegfried prend l'apparence de Gunther pour retirer la ceinture, offrant au véritable Gunther une épouse soumise qu'il peut désormais consommer. Or, Brunhilde a soumis l'épreuve à Gunther uniquement, son consentement réside en ce que Gunther accomplisse la tâche. Thématiquement, ça ne change rien, toute ses motivations restent identiques.
La querelle des reines entre Kriemhilde et Brynhilde est assez fidèlement mis en image, avec l'altercation sur le parvis de la cathédrale et un échange bien foutu. Hagen s'empresse donc de servir sa reine et promet de se charger du problème (même si il a également des vues sur le trésor à des fins personnels mais bon). Et le plan, c'est le coup de la chasse. Inutile d'exploiter la naïveté de Kriemhilde pour savoir où frapper, car le film a déjà répondu à cette question. Oui, cette fameuse scène où Siegfried, Gunther et Giselher font le serment de frères jurés et mélangent leur sang, et que Siegfried taille d'abord dans sa main... mais rien ne se passe, avant de se couper dans le dos où se trouve son point faible. J'en ai déjà parlé dans cet article mais je dois réitérer que c'est une résolution géniale de l'incohérence des sources scandinaves. Cela étant dit, le récent film Hagen - Im Tal der Nibelungen use d'une scène similaire, or il adapte un roman de Wolfgang Hohlbein, publié en 1986, et que je n'ai pas lu. Peut-être que les scénariste du téléfilm l'ont pompé sur Hohlbein, ou que les scénariste du film de 2024 ont copié le téléfilm, je ne sais pas. L'idée est géniale, d'où qu'elle vienne.
Toujours est-il que Siegfried meure et qu'on arrive à la fin du film... seulement, normalement on devrait être à la moitié de l'intrigue. Malheureusement, après une si belle série d'adaptations astucieuses et efficaces et de références pointues aux sources, voici venir la catastrophe finale, et je ne parle pas des Huns qui sont totalement absents de cette version... Non, le véritable désastre de cette conclusion, c'est la conclusion elle-même, le moment où le film échoue lamentablement à maintenir ses standards et se vautre dans... et bien, une fin de téléfilm.
Le Happy End honteux
Ça y est, nous y sommes. Siegfried est mort, et les tensions entre personnages sont à leur paroxysme. Nous voici dans la cour du château de Worms, un château énorme en plans larges mais avec une toute petite cour fermée, vous savez comme dans Hercules et Xena ou Les Anneaux de Pouvoirs (c'est cadeau), et le film a quelques minutes pour bricoler une fin qui remplace le plan machiavélique de Kriemhilde pour venger son époux dans un bain de sang impliquant un remariage avec Etzel, roi des Huns. Comment va-t-il s'y prendre ? Hagen et Gunther s'écharpent pour mettre la main sur l'anneau maudit des Nibelungen, dont le porteur possède de droit le trésor, le combat implique Brunhilde, réconciliée avec Kriemhilde, et Giselher qui essaye d'émuler son héros et vient au secours de son frère le roi (il échoue, mais c'est l'intention qui compte), tandis qu'un personnage secondaire tiré du Nibelungenlied, Dankwart, dont je m'étonnais de la présence vu la manière qu'avait le film de réduire au maximum le nombre de personnages, sert finalement à se joindre à Hagen, pour un combat plus "égal". Gunther est tué par Hagen (personne d'autre ne moufte, au passage), Brunhilde décapite Hagen (dans le poème c'est Kriemhilde à la fin du massacre à Etzelburg, mais comme Kriemhilde ne passe pas par sa transformation vengeresse, autant donner ce rôle à sa rivale/amie réconciliée), Giselher devient roi, on met le trésor sur le bateau funéraire de Siegfried dont la tête de dragon de la proue est littéralement le crâne de Fafnir (très bonne idée), y comprit l'anneau, et on y met le feu. L'or coule dans le Rhin, non plus caché par Gunther et Hagen pour leur seul profit, comme dans les sources, mais par Giselher et sa sœur afin de s'en débarrasser pour de bon, par ce que la cupidité, c'est pas bien.
C'est tellement nul que je préfère imaginer qu'après ça, Hagen se réveille en sueur sur sa couche et se dise "ouf, ce n'était qu'un rêve". Je comprends que tout le film s'efforce de tirer un aspect plus lumineux des sources que ses prédécesseurs, et qu'un Happy End colle donc à cette démarche mais... là c'est plus la fête du slip, c'est le Festival Sacré du Sous-Vêtement Divin, une fois tous les cinquante ans. C'est nul ! Tout ça pour ça...
Fafnir fait la même tronche que moi devant le final, tandis que tels Siegfried sur son dos, les scénaristes retournent le couteau entre mes côtes.
Mais vous voyez, là, en repensant à cette fin bidon, avec ma pression artérielle qui monte en flèche, je serai de nouveau tenté de dire que cette version n'est pas terrible, alors qu'en vrai, c'est pas mal du tout. Riche en références, astucieuse dans (la plupart) de ses ajouts et changements, ça donne une relativement bonne idée de l'intrigue... avant de se vautrer sur le final, certes, mais en terme de trahisons et de changements WTF, il y a pire. Bien pire.
Et on en parlera dans l'article suivant.
Alors, faut-il voir le téléfilm ? Si c'est pour introduire un jeune public à la matière de Germanie, carrément. C'est fun, le dragon est cool, la violence est... modérée, et ça se finit (trop) bien. Une bonne porte d'entrée pour des enfants qui regardent déjà autre chose que Gulli, mais pas non plus de films trop mûrs. En revanche, les adultes pourraient trouver ça trop cheapos.
BONUS : Le Point Bande-Originale
Produite par Klaus Badelt, la musique est... de qualité inégale. Certains passages sonnent sympas et épiques, ou au moins corrects, d'autres comme composés pour un vieux jeu-vidéo. Les instruments synthétiques sont parfois franchement criards (il y a une arrivée """triomphale""" à Worms absolument dégueulasse). Heureusement, la musique est également peu envahissante, sympathique sans plus, on la remarque à peine, à part l'intro et conclusion du film qui sont une chanson de E-Nomine, Drachegold, à la narration bien cliché comme il faut. Un CD existe mais c'est essentiellement une compilation de chansons n'ayant aucun rapport avec le film, et deux ou trois pistes de score seulement.
Après cette adaptation pour la télévision, étonnamment satisfaisante pour des prémices pourtant peu engageants, nous sautons vingt ans dans le temps pour revoir, enfin, les Nibelungen au cinéma ! Ce qui n'était plus arrivé depuis le remake de 1966...