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dimanche 26 juillet 2026

Peut-on vraiment se fier aux traductions des sources ? - Respecter, adapter, trahir pt. 5

Initialement pensé comme une série de vlogs pour tester un nouveau format, le sujet du jour sera un mélange bâtard de vlogs et d'un blog, cette expérience se concluant en désastre car demandant beaucoup trop de temps et d'énergie pour un résultat sans appel (personne ne regarde). Je n'ai par conséquent pas conclu la série pour consacrer plus de temps au roman.

Oui, je sais, je vous le vend bien, le billet du jour, mais la vérité c'est que je ne m'attends même pas à mieux ici ! C'est uniquement par acquis de conscience et pour ne "pas gâcher", si on peut dire, que je vais tout rassembler ici et conclure.

Commençons donc par ces fameux vlogs, puis bouclons au mieux :






Les traductions de sources, comme toutes les traductions, sont donc affaire de choix et de compromis qui n'enlèvent rien, du moins pas nécessairement, aux compétences des traducteurs/trices. Au contraire, on a vu que certains choix démontrent une grande compréhension de la source, même lorsque cela semble trahir celle-ci.

Cela signifie toutefois que toute traduction doit être ouverte au débat. Il n'y a qu'à voir la réception... polarisée, c'est peu de le dire... reçue par la nouvelle traduction de l'Odyssée par Emily Wilson (qui a inspiré le film The Odyssey de Christopher Nolan), et ses choix radicaux par rapport à ses prédécesseurs. Comme on l'a vu avec le Kalevala traduit par Rebourcet, un choix radical n'est pas nécessairement mauvais en soi, tant qu'il se justifie.

La traduction de Wilson a essentiellement provoqué des critiques sur son biais idéologique, accusée d'être féministe, voire "woke". Et c'est très bien de se pencher sur ce biais potentiel, tant que l'on oublie pas que les traductions des années 50 et avant ne sont pas moins biaisées idéologiquement que celle d'une femme juste parce qu'elles étaient jusqu'ici toutes rédigées par des messieurs, issus de certains milieux, etc..

Le contexte de publication d'une traduction est donc évidemment à prendre en compte pour bien appréhender sa fiabilité : qui l'a produite ? Quand ? Où ? Vous ne lisez pas une traduction/réécriture de Biterolf und Dietleib par Felix Dahn sans rester un minimum sur vos gardes, n'est-ce pas !

Nous avons également vu que les sources elles-même sont souvent des traductions et adaptations plus ou moins fidèles, et les manuscrits ayant survécu au temps contiennent déjà des variations, fautes de copistes ou choix délibérés, d'un exemplaire à l'autre. Cela oblige forcément à trancher en faveur des uns ou des autres.

Se pose donc la question : finalement, ne vaut-il pas mieux avoir plein de manuscrits avec des variations et des sources parallèles avec lesquelles comparer le récit, comme le Nibelungenlied avec la Völsunga Saga, la Þidrekssaga, etc.,  plutôt qu'une seule copie et aucun texte parallèle auquel le comparer, comme Beowulf ? Nous ne saurons jamais si ce manuscrit est lui-même fiable vis à vis de la légende de Beowulf lui-même, telle qu'on la racontait autrefois, de fait le manque d'alternative nous oblige à accepter ce texte unique sans réserve. 

Pourtant, si on regarde les héros périphériques du poème, on voit des disparités. Certains détails dans Beowulf concernant d'autres légendes, par exemple celle des Völsungs, ne sont pas cohérents avec ce qu'on sait par la Völsunga saga ou l'Edda Poétique.

Alors, fiable ou pas fiable ?

Enfin, c'est parfois l'éditeur qui dicte sa loi, comme lorsque les traductions sont abrégées. Au regard de notre question du jour, une traduction abrégée reste-t-elle fiable ? Ça dépend. Pour moi, pour Heldenzeit, je n'aime pas l'idée qu'il me manque des détails, qui plus est sur la base de l'avis d'un autre concernant ce qui est important ou non. D'autant plus que mon projet est fondamentalement basé sur la comparaison de sources, or l'intertextualité se niche souvent dans ces détails, ce qui revient ailleurs, ce qui diffère, etc.. 

Le problème, c'est que plus on remonte dans le temps, plus on augmente le risque de tomber sur des traductions abrégées... qui ne s'assument pas comme telles. Beaucoup de vieilles traductions ne trouvaient pas nécessaire de prévenir que le texte était abrégé, ça faisait tellement partie des pratiques courantes que tous les éditeurs ne s’embarrassaient pas d'une mention. 

Là, c'est traître, car on croit avoir tout lu et appréhendé toute la source, notre garde est baissée, et de fait, notre analyse faussée. Mais ça rejoint ce que je vlogais au sujet des vieilles sources et de leur rigueur aléatoire.

Alors voilà, les traductions dénaturent et trahissent inévitablement les sources. On peut seulement tenter de se rapprocher au plus des sources, pour en retranscrire le sens, le rythme, le style, l'émotion... et c'est pourquoi je recommande de lire différentes traductions d'une même source, si possible, ainsi que de compléter par des sources secondaires. Croisez vos sources, c'est le mieux qu'on puisse faire, en toutes circonstances, d'ailleurs.

Si vous lisez en plusieurs langues, c'est l'idéal, car les besoins linguistiques de différentes langues ainsi que les sensibilités culturelles variables font souvent ressortir autre chose à chaque traduction. Mais plusieurs traductions en français font déjà l'affaire, comme on l'a vu avec le Kalevala. Cela peut permettre d'affiner sa compréhension de passages donnés : en comparant les choix de traducteurs divers et variés, on devine mieux les contours du sens original, au-delà du mot-à-mot. Un peu comme le stacking en photographie, finalement.

À défaut de pouvoir lire les sources dans le texte, les traductions sont un moindre mal, un compromis acceptable, à condition d'en comprendre les limitations et les angles morts.

Et je suis éternellement reconnaissant aux érudits qui ont passé des carrières entières à traduire pour moi (et les autres, évidemment) ce que je n'aurais autrement jamais pu savourer dans le texte, contraint à la sècheresse des résumés plus ou moins détaillés. Heldenzeit n'existerait tout simplement pas sans ces traductions, vieillottes comme modernes. 

Alors, les traductions de sources sont-elles fiables ?

Non. 

Sont-elles essentielles ? Indubitablement.

mercredi 22 juillet 2026

Les fils de Ragnar à Vitaby : sur les sentiers de la Heldenzeit

Vallabacken, Suède.

Dans la Saga de Ragnar aux braies velues et le Dit des fils de Ragnar, la progéniture du fameux héros commence sa carrière sur les chapeaux de roues puisque leur premier raid est très fructueux. Dans le Dit, Ivar et ses frères Björn, Hvitserk, Sigurd et Rögnvald (dans la saga, le petit Sigurd n'ayant alors que trois ans reste auprès de leur mère Áslaug) soumettent la Sélande, le sud de la Suède, ainsi que les îles d'Öland et du Gotland (qui devraient déjà être aux mains de leur père, mais c'est un autre problème sur lequel je reviendrai dans un article au sujet de Ragnar, sa dynastie, et leur incapacité chronique à apporter de la stabilité à leur royaume).

Dans la saga, c'est même plus précis encore : ils écrasent une place forte qui a jusqu'ici toujours résisté aux sièges et attaques de leur père - et du premier coup, eux, ils parviennent à s'en saisir ! C'est un endroit où, nous dit-on, les habitants vénèrent deux vaches sacrées, et ce lieu s'appelle Hvitbær. La recherche a beaucoup glosé sur la véridicité de ce toponyme. Endroit réel ou simple invention légendaire ? La saga ajoute que c'est à Hvitbær que tombe Rögnvald, le fils de Ragnar dont vous n'avez jamais entendu parler car il n'est pas dans la série télé. Mais elle ajoute que l'adolescent y est enterré dans le Gnipafjord, qui serait implicitement tout proche, voire même : Hvitbær pourrait s'y trouver. Ce sont les seuls indices que l'on a.*

Deux villes encore en existence aujourd'hui sont considérées comme des potentielles candidates à une localisation de Hvitbær : Whitby, en Angleterre, et Vitaby, en Scanie. Aucune n'a de fjord à proximité (ça commence mal).

Mais alors, est-ce qu'il y a autre chose, à part l’étymologie, qui pourrait appuyer ces hypothèses ? Concernant Whitby, elle a un passé viking du temps du Danelaw, quant à Vitaby, elle est en plein cœur du territoire viking original. 

Vitaby se trouve à l'Est de la Scanie, proche de la côte (vers Kivik, où se trouvent les sites funéraires de l'âge du bronze dont j'ai récemment parlé sur mes réseaux), et si elle est bel et bien "au sud de la Suède" aujourd'hui, ce n'est pas ce qu'entendait le poète de la saga (plutôt le Småland et le Halland, la Scanie étant considérée dans les sagas comme sa propre entité, ou bien carrément danoise). Cela dit, toutes les sources au sujet de Ragnar et de ses fils font de la Scanie une région en révolte constante qu'il faut mater et reconquérir, encore et encore. Cela colle assez bien avec cette première campagne telle que décrite par le Dit, qui ne sont que des territoires à mater, pas de nouvelles terres à conquérir. Et si vous dessinez une grosse banane partant de Sélande, englobant Öland, le "sud de la Suède" et Gotland, la Scanie est en plein dedans. D'ailleurs, une révolte scanienne à écraser sert de premier combat pour les fils de Ragnar dans la Geste des Danois (cf. plus bas)

L'emplacement de Vitaby est donc cohérent avec les sources, aussi bien géographiquement que thématiquement (une expédition punitive / de maintien de l'ordre).

Mais sur place, à Vitaby, que trouve-t-on pour soutenir tout ça ?

Et bien déjà il y a le cimetière de l'Âge du Fer de Grevlunda qui correspond à la période, confirmant l'existence d'une communauté conséquente à cet endroit précis. Mais surtout, il y a les restes d'une motte fortifiée ! Alors certes, elle est plus tardive de plusieurs siècles, mais on pense qu'elle a probablement été construite à l'emplacement d'une structure défensive de l'âge viking, qu'elle a donc complètement remplacée. 

 


Ainsi, Vitaby, à la période où est censée se dérouler cette aventure dans les sources, avait bien une ville ou un gros village fortifié, et se trouve "sur le chemin" des différentes étapes de la campagne décrite par le Dit. On peut donc, si on le souhaite (et en oubliant discrètement le Gnipafjord), imaginer que Hvitbær est Vitaby.

En tout cas, c'est le choix que j'ai fait pour Heldenzeit

En plus il y a des vaches ! 

*Dans la Geste des Danois, le premier combat impliquant les fils de Ragnar (en tout cas, ceux auxquels vous pensez) est assez différent, mais on retrouve à la fois le motif du Jutland et de la Scanie révoltés (et donc une cohérence de lieu), et celui d'un très jeune fils abattu, ici Siwardus (Sigurd) plutôt que Rögnvald, même s'il ne meurt pas. Enfin, il serait bel et bien mort, s'il n'avait pas été sauvé par l'intervention Deus ex machina (littéralement) d'Odin déguisé en guérisseur. Ce n'est d'ailleurs qu'après cet incident, et non dès la naissance, que Sigurd obtient son fameux "serpent dans l’œil", selon la Gesta Danorum.

Quant à Rögnvald, la saga de Ragnar aux braies velues est la seule à véritablement s'intéresser à sa mort. Les autres sources se contentent de dire (quand elles daignent le mentionner) qu'il a existé et qu'il est mort jeune, et donc sans rien accomplir qui vaille la peine qu'on en parle. Le Krákumál lâche bien son nom en passant mais semble suggérer une mort aux Hébrides, ou du moins qu'il périt lorsque Ragnar subit une défaite aux Hébrides, qu'il ait été avec ou qu'il s'agisse d'un marqueur temporel.

jeudi 2 juillet 2026

Le patrimoine culturel et historique (et des runes) [Vlog]

Aujourd'hui on va à Torna-Hällestad, en Scanie, pour voir des pierres runiques maçonnées dans une église médiévale, l'occasion de papoter un peu sur le concept de patrimoine historique et culturel. Un vlog à l'ancienne où j'en profite pour vous montrer des vieilles pierres (et un petit bonus pour boucler la boucle, à savoir Runstenskullen, à Lund) :