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mardi 13 janvier 2026

Die Nibelungen - Kampf der Königreiche (aka La Guerre des Royaumes) : la version longue de "Hagen"

En 2024 sortait au cinéma une adaptation très moderne de l'histoire des Nibelungen sous le titre de Hagen - Im Tal der Nibelungen, je vous en parlais ici. L'équipe du film avait alors annoncé qu'il s'agissait d'un projet exceptionnel : un film ET une minisérie tournés en même temps, afin d'offrir deux points de vue à une même histoire. Le film sorti, j'attendais la série et... rien. Pas de nouvelles, pas de mises à jours, jusqu'à ce qu'enfin les six épisodes débarquent en grandes pompes pratiquement par surprise sur RTL+ (un service de streaming allemand) en novembre 2025. Et puis, fort heureusement pour moi, elle déboula également sur la plateforme de streaming SVT Play, le service public suédois, à la toute fin décembre, ce qui me permit donc d'y jeter un œil attentif.

Car si vous avez lu mon article au sujet du film Hagen, vous savez qu'il me restait plusieurs questions sans réponses, de nombreuses incertitudes et critiques que j'avais néanmoins suspendues, en attendant le visionnage de la série. En effet, celle-ci devait développer le contexte, ou plutôt les contextes, remplir les trous et compléter l'intrigue, montrer d'autres points de vue, avec des scènes alternatives tournées sous d'autres angles et tout. Forcément, ça m'intriguait, et j'avais bien dit qu'il faudrait voir cette "version longue" avant de rendre un verdict. Or cette version je l'ai vue, et nous allons voir si elle tient ses promesses.

Déjà, avant de commencer à rentrer dans le détail, soyons clairs : cette version longue ne transforme pas radicalement le récit, et pratiquement toutes mes remarques au sujet du film sont toujours pertinentes ici. Aussi je ne compte pas m'étendre sur les costumes ridicules et les changements d'intrigue discutables, ni reprendre les éléments des sources qui ont été conservées etc., pour tout cela je considère que vous avez déjà lu mon article au sujet du film

Je ne reprendrais pas non plus le fil de l'intrigue, je l'ai déjà fait, et finalement il n'y a pas de grand changement dans le fil du récit. La série fait le choix de s'ouvrir d'une manière plus "cold open", ce qui m'a laissé croire de prime abord à un gros remontage audacieux, plein de flashbacks mélangeant totalement l'ordre des scènes pour leur donner un nouveau sens, moins chronologique peut-être, mais on revient finalement assez rapidement sur des rails similaires à ceux du film. Les changements sont en fin de compte bien moins dans le remontage que dans l'ajout de sous-intrigues, qui mettent en avant des éléments un peu délaissés comme les Anciens (les Alte Wesen, ou créatures anciennes), les Huns, ou encore... les méchants Romains.


Rome et les Huns

Oui, oui, les Romains ! J'avoue que je ne les avais pas vu venir, ceux-là, puisqu'ils sont totalement absents du film. Pas dans les franges, comme les Huns, non, non, totalement absents. Et c'est d'autant plus surprenant qu'ils ne se contentent pas d'apparaître par surprise dans la version longue : ils prennent un rôle important dans l'intrigue, y compris dans des scènes clefs où je ne les attendais pas. Il s'avère que depuis le début ils sont dans l'ombre et manigancent ! On apprend que, dans cette adaptation, la Burgondie a fait partie de l'Empire avant de s'en séparer et que les Romains aimeraient bien qu'ils redeviennent une province sous leur autorité (offrant à Gunther le titre de préfet qui ne vend pas du rêve au roi burgonde), se présentant en alliés face aux Huns, et puis en fait non ! Ils sont de mèche avec Etzel et ses hordes, qu'ils arment et payent pour affaiblir les royaumes germains, afin de faciliter leur "sauvetage" par Rome. Raclures 9000 donc.

 On apprend également que ceux qui ont massacré les gens de Hagen dans ses flashbacks, c'était eux ! L'identité des combattants était laissée à l'imagination du spectateur du film, on devinait que c'était les forces de Dankrat qui avait commis le massacre avant que le roi ne mente à Hagen pour jeter le blâme sur Fafnir. Mais en vrai c'était flou et incertain, une des mes questions sans réponses malgré un flashback récurent dans le métrage, grandement rallongé dans la série pour enfin révéler la vérité. 

Hagen comprend qui a vraiment massacré les siens autrefois.

D'ailleurs c'est seulement dans ce flashback rallongé qu'on voit une flotte romaine combattre, autrement, ils restent perpétuellement dans leurs tentes rouges à manigancer et envoyer leur allié Hun mourir pour eux et économiser leurs propres hommes (ce qui, en vrai, est très Romain historique). On a donc une nouvelle faction totalement nouvelle dans le récit, mais qui est le moteur des décisions prises par tous les rois, que ce soit Etzel, Dankrat puis son fils Gunther. Ils sont la menace qui plane au-dessus de toutes les factions, et ce sur toutes les générations de protagonistes. C'est plutôt cool, surtout quand on pense qu'il n'y en avait pas une trace dans le film, mais que ça s'intègre tout de même bien à ce que l'on savait déjà !


 
On voit même le Limes !

Alors j'avoue que lorsqu'on annonce un visiteur venu de Ravenne, et qu'on a commencé à évoquer les Romains, j'ai eu l'espoir fou de voir débarquer Ermrich lui-même, mais les scénaristes ont préféré faire de leur antagoniste en chef Flavius Aetius, une figure historique liée à Attila, ce qui est curieux quand le roi des Huns de la diégèse n'est pas Attila, mais bien son alter ego légendaire Etzel. 

L'Histoire plutôt que la légende 

Les scénaristes ont dû ressentir le besoin de nommer le "chef" des Romains sans savoir qu'il y en avait un dans les sources, Ermrich, et ont juste fait appel à l'Histoire en se croyant malins. Flavius Aetius défait effectivement les Burgondes du roi Gundahari avec des auxiliaires Huns (sans Attila), avant de retourner sa veste et poutrer les Huns avec l'aide des Visigoths aux champs Catalauniques, des événements qu'on considère souvent comme à l'origine du massacre des Burgondes et des Huns dans les sources légendaire. D'ailleurs, on explique aussi qu'Etzel a tué son frère, ce qui est "historique" et non pas légendaire, puisque dans la tradition continentale (la scandinave ne s'attarde pas trop sur ses frères), Etzel ne tue pas son frère Bloedelin, lequel participe à ses côtés au massacre des Burgondes. Bref, toute l'intrigue Huns/Romains se base sur l'Histoire avec un grand H, avec les manigances romaines jouant sur tous les tableaux avec les tribus "barbares", toujours à son avantage, et en vrai c'est cool, c'est le véritable contexte historique de ces légendes.

Tim Seyfi interprète Flavius Aetius.

Un effort sur les costumes pour faire romain tardif.

Vladimir Korneev a un peu plus de choses à jouer en tant qu'Etzel, cette fois, et c'est tant mieux.

 Pourquoi les scénaristes ont-ils fait le choix de se tourner vers l'Histoire, la vraie, pour développer le côté Hun et Romain, plutôt que de puiser dans le légendaire pourtant bien fourni ? Est-ce pour raconter "la vraie histoire derrière la légende" (tout en conservant le merveilleux, les nains, la magie et les dragons... ce qui n'a pas de sens...) ? Est-ce un travers déjà présent dans le roman qu'ils adaptent ? Toujours est-il que pour les amateurs de la matière de Germanie, quelle occasion manquée ! Bon, on aura eu vent de Ravenne, et c'est déjà ça. Mais quel dommage !

D'un point de vue historique, c'est donc parfaitement cohérent, mais vis à vis des sources, justement, c'est une idée bancale. Les Burgondes y sont assis le cul entre deux chaises, les Huns et les Romains, deux puissances rivales, parfois même en guerre ouverte. Voir Etzel en pion des Romains n'a aucun sens d'un point de vue légendaire, c'est même un contresens total. Et les Burgondes des sources ont bien fait partie d'un empire avant de s'en émanciper, mais... c'était les Huns, pas Rome. Dans les sources directement liées aux Burgondes/Nibelungen, la présence des Romains est réelle, néanmoins négligeable, essentiellement concentrée dans les sous-intrigues autour des personnages de Dietrich et Svanhilde, et donc cristallisé par un Suprême Connard : l'empereur Ermrich. Toutefois, l'antagonisme majeur, la menace qui plane, l'ancien occupant qui cherche à reprendre la main et lorgne sur le trésor, ce sont plutôt les Huns, ici renvoyés au statut de larbins, de pantins aux fils tirés par Aetius.


 Cela pourrait m'agacer, mais puisque la série, tout comme le film d'ailleurs, s'arrête à la mort de Siegfried, sans poursuivre sur le mariage entre Etzel et Kriemhilde, et le massacre final des Burgondes au palais des Huns, ça m'embête moins : Etzel n'a de toute façon pas le rôle complexe et crucial qu'il tient dans les légendes, alors pourquoi s'embêter à en faire plus qu'un pion ? Pourquoi ne pas faire référence à la figure historique qui l'a inspiré ? Je comprends d'autant mieux pourquoi les Huns étaient si effacés dans le film. 

Je trouve toutefois intéressant qu'Etzel finisse par rompre son allégeance avec Rome - ou plutôt Ravenne - lorsque débarquent les valkyries de Brynhilde et que ses armées se font soudain rouler dessus. L'échange de regard qu'on voit entre lui et la reine d'Isenstein m'a particulièrement interpelé, comme si au-delà de la terreur qu'elle lui inspire, il fallait y voir une sorte de reconnaissance. En effet, dans la tradition scandinave, Brynhilde est du même sang qu'Etzel (voire sa demi-sœur). Je doute que ce soit voulu par les créateurs de la série mais je l'ai interprété comme cela quand même. Sachant que dans les sources, Brynhilde ne mène pas de troupes au combat pour les Burgondes, et encore moins contre les Huns, tout ça, c'est sorti du chapeau.

Finalement, ce changement de focus embrassant un côté plus politique, plus jeux de pouvoirs entre factions, explique le titre de la série, La guerre des royaumes. Un titre initialement annoncé comme Nibelungen - la guerre des royaumes, et c'est toujours le cas sur la page dédiée sur SVT Play, pourtant dans le générique même de la série, le nom Nibelungen n'apparaît pas sur le carton titre ! 

 D'ailleurs, il est à peine prononcé dans la série. Je ne suis pas allé recompter dans le film, mais il me semble bien que les personnages prononcent moins souvent ce nom emblématique dans la version longue... un comble ! À croire que pour la série, le côté "vieillot"  et poussiéreux des Nibelungen (cf. les interviews promotionnelles des acteurs pour la sortie du long métrage) soit plus un encombrant boulet que l'argument de vente qu'il devrait être à l'international. Pourtant, la série ne sabre pas pour autant l'aspect merveilleux, bien au contraire !

Les Alte Wesen

Plutôt que Nibelungen, le film (et la série d'autant plus) préfère le termes d'Anciens, ou Êtres Anciens : les Alte Wesen. Cela est approprié puisque dans les sources, même lorsqu'on évoque les Nibelungen comme un peuple surnaturel et non les Burgondes, il s'agit d'un peuple de nains spécifiquement. Les Alte Wesen de cette adaptation regroupent tous les êtres fantastiques, des nixes aux dragons en passant par les nains, les nornes, les valkyries... avec les grands dragons au sommet de la hiérarchie. Pas de dieux, Odin n'a pas de lien avec les valkyries. Hagen mentionne bien une fois qu'elles emmènent les guerriers à la "halle des dieux" (que le sous-titre suédois traduit abusivement par "Valhall", d'ailleurs, ce que la VO ne dit pas, Hagen dit bien "Halle der Götter", soit une manière très vague et générique), mais c'est ce qu'il raconte à ses hommes... et c'est tout, rien d'autre dans le récit ou à l'écran ne va dans ce sens.

Nouvelle scène inédite où les protagonistes observent, en Islande, un étrange cortège de Wesen qui "quitte notre monde à jamais". Le plan est magnifique, le moment doux amer, et cela ne fonctionne que parce que l'intrigue sur leur extermination a été étoffée.

Les dieux sont donc toujours complètement absents, mais le monde grouille de créatures merveilleuses, bien plus que dans le film qui se concentrait sur Alberich et les valkyries. Dans cette version longue on a droit à des nixes, notamment, qui reprochent à Hagen de les avoir exterminés, une référence à la manière avec laquelle le borgne traite les nixes dont les prophéties ne lui conviennent pas dans les sources. Mieux encore, une scène fait directement écho à cela, remplaçant les esprits des eaux par une Norne lui prédisant la fin des Burgondes, qu'il tue pareillement. Et c'est génial ! Respect des sources !

Nouveau Wesen : une nixe avec ses branchies sur le flanc.

 
La Norne qui paiera sa prophétie à Hagen de sa vie.

On ne va pas se mentir, dès qu'on revient un peu aux sources, ça fait tout de suite vachement plaisir, même sans être 100% fidèle, ce n'est pas ce que je demande nécessairement... ça, par exemple, c'est malin !

À mon sens, tout ce qui a été rajouté autour de Hagen aurait dû se trouver dans le film soit disant de son point de vue...

... à part le nouveau personnage, une lieutenant Vandale qu'on lui colle et qui ne sert à rien, meurt à un tiers de la série sans rien apporter. J'avoue je n'ai pas compris l’intérêt, ça rajoute du temps sans aucune plus value à la narration... du temps qu'on aurait pu donner à d'autres plus nécessiteux, mais je vais y revenir.

J'ai dû chercher sur le net pour vous dire que Emma Preisendanz joue "Damira". Je n'ai rien contre elle ou son jeu d'actrice, malheureusement c'est son personnage qui est écrit de telle sorte qu'il ne sert à rien.

 Les Alte Wesen sont donc paradoxalement  plus mis en avant dans cette version (justifiant déjà plus les rajouts), l'ampleur de leur génocide soulignée, sans pour autant en faire d'innocentes victimes sans défense. La scène rajoutée où des sirènes amènent des hommes à se noyer, par exemple, rappelle que les Alte Wesen peuvent aussi se montrer dangereux :


Pourtant, ils vivaient autrefois en harmonie avec les humains, et le film n'a jamais vraiment expliqué pourquoi les Hommes ont rompu cette paix. La série nous donne l'explication, en tout cas en ce qui concerne les Burgondes, et ça a à voir avec un autre personnage beaucoup plus développé ici : la reine Ute.

Ute : une victime à l'origine du génocide des Alte Wesen 

Ute, l'épouse du roi Dankrat, la mère de Gunther, Kriemhilde, Giselher et Gernot. Ute, personnage secondaire, voire tertiaire du film, a non seulement droit à plus de background, mais en plus essentiel au destin des Alte Wesen, rien que ça ! Et accrochez-vous car en plus... ça a un vague lien avec les sources ! (Youhou!)

Dans cette version, Ute m'a d'abord surpris par des ajouts qui m'ont laissé... dubitatif. En effet, à deux reprises ses enfants vont venir la consulter pour interpréter leurs rêves (Kriemhilde d'abord, puis Gernot). Et à deux reprises elle les rembarre ! À sa fille elle rétorque que ce sont les enfants qui parle de leurs rêves, et à son fils qu'il doit se comporter en homme et ne pas accorder d'intérêt à ses songes. Or, l'interprétation des rêves est TURBONIBELUNGEN, c'est omniprésent dans toutes les traditions, et de nombreuses fois dans un même poème ! Balayer cela nonchalamment, surtout par Ute, c'était une trahison incompréhensible...

Gernot (Béla Gabor Lenz) n'est plus un figurant grâce à cette sous-intrigue et une nouvelle dynamique avec sa mère. Je serai curieux de voir ce qu'ils feraient de ce "nouveau" Gernot si une suite devait sortir, avec la vengeance de Kriemhilde etc.

Je suis content pour Jördis Triebel (Ute) que j'apprécie dans d'autres œuvres (notamment Dark et la Papesse Jeanne) et qui trouve ici un plus gros os à ronger, prenant pleinement sa place parmi le cast plutôt que d'être reléguée au second plan !

...sauf qu'en fait pas du tout. La reine connaît la valeur de rêve (on a répété plusieurs fois dans la série que les Wesen nous viennent en songes). Alors que sa santé mentale semble se dégrader depuis la mort de son époux Dankrat, on découvre que la reine a eu une aventure avec un roi (?) nixe, d'abord présenté comme un viol, une séduction magique (un thème récurent des sources), puis révélé comme un amour réciproque, causant l'ire de Dankrat et sa vengeance sur tous les Wesen. On apprend aussi, gros twist, que Gernot est le fils de cette créature, sa main est monstrueusement palmée et écaillée, raison pour laquelle il la dissimulait déjà dans le film sans qu'on explique l'importance de ce détail. Gernot est mort de honte et refuse cet héritage, brûlant la hutte où il fut conçu comme pour effacer toute trace de cet amour interdit. Ute, quant à elle, perd la raison de chagrin et se suicide en portant le collier représentant un dragon qu'elle tenait de son amant depuis longtemps massacré.

Alors là, quel twist ! Mais pas totalement sorti d'un chapeau, puisque dans la tradition scandinave, Hagen est le beau-frère des Burgondes, de la même mère, mais d'un père... différent. Un loup, parfois, mais plus souvent un alfe. Et si on suppose que ce fut un viol, ce n'est pas toujours certain. Cette adaptation ayant fait de Hagen un étranger, suivant la tradition continentale, elle bascule ces éléments de lore sur Gernot, qui n'a autrement pas grand chose à faire à ce stade de l'histoire. Et ça permet de lier les intrigues tirées des sources à celle du génocide wesen inventée pour l'occasion. Pas mal, pas mal du tout ! Le suicide de Ute n'a en revanche aucun fondement dans les sources, mais dans ce contexte, pourquoi pas.

Mention spéciale à Ute ruminant sa tristesse dans... le jardin de roses de Worms !! OUI ! On aperçoit le fameux Rosengarten zu Worms ! Le détail improbable... Dans les sources, il est associé à Kriemhilde qui s'y réfugie pour... ruminer sa tristesse (et organiser un tournoi mais c'est une autre histoire), et c'est son jardin qu'elle entretient elle-même. Dans cette nouvelle interprétation, c'est Dankrat qui l'a mis en place pour atténuer le chagrin de son épouse, mais on conserve l'imagerie de la roseraie en refuge de dame déprimée, et ça c'est Turbonibelungen. Quel pied !

 

Cela confirme et explique également la piètre opinion qu'a Siegfried de Dankrat et de son propre père, Sigmund, qui ont d'après ses dires beaucoup massacré côtes à côtes. Je croyais donc naïvement que la série allait bel et bien dissiper LE point d'interrogation du film, à savoir le traumatisme qui a fait de Siegfried l'épave émotionnelle qu'il est devenu...

La promesse non tenue au bout du compte, et l'échec de la série

Quedalle, ouais !

La série ne nous offre aucune explication, aucun éclaircissement. C'était pour moi le point le plus vital à expliquer dans une version longue et là-dessus, échec total. On a uniquement un peu plus de détails sur sa jeunesse :  enfant casse-couilles, son père l'envoie apprendre la discipline auprès d'un forgeron dont Siegfried s'emploiera à malmener les autres apprentis. Ces derniers essaient de le tuer une nuit, mais il les défonce et ils meurent. Après quoi, le forgeron cherche à se débarrasser de lui en l'envoyant dans la Vallée des Nibelungen où se trouve Fafnir et autres Wesen (le film se contentait de ne rapporter que la seconde partie). C'est peu ou prou la jeunesse du héros dans le Hürnen Seyfrid, j'avais déjà noté l'influence de cette source dans mon article sur le film. Très cool, donc, et ça confirme qu'il était déjà imprévisible et brutal très jeune (la série ajoute d'ailleurs plusieurs scènes le montrant beaucoup plus violent et incontrôlable encore que dans le film).

Mais comme rien d'autre ne nous est montré pour indiquer un traumatisme justifiant ses (nombreux) signes de stress post-traumatique, cette anecdote semble impliquer que son comportement de connard odieux... n'a pour source que son caractère de connard odieux. Ce que plein d'autres scènes contredisent ! 

Une en particulier promettait des réponses, celle où Siegfried raconte à Kriemhilde sa rencontre avec le majestueux Fafnir, et comment croiser son regard fut le plus beau jour de sa vie. "Pourquoi l'avoir tué alors ? demande-t-elle, et lui de répondre "tu ne devrais plus poser de questions !"

Ça m'avait fait l'effet d'un :


Et tout pareil, on n'aura jamais la réponse. Visiblement, la réponse de Siegfried, c'est celle des scénaristes aux spectateurs qui réfléchissent trop. Franchement, la Vandale de Hagen était indispensable, mais cette question cruciale, posée par les spectateurs mais aussi littéralement à l'écran par Kriemhilde, ne mérite pas de réponse dans une version longue de 6 X 45 minutes ? Vous êtes sérieux ?

D'ailleurs, puisqu'on parle de sidekicks inutiles, vous vous souvenez de la mystérieuse Team Siegfried, hétéroclite et cool, mais avec 0 background pour expliquer leur présence ?

Bah on en apprendra strictement rien de plus. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Pourquoi abandonnent-ils Siegfried lorsqu'il se marie (quel lien/serment les unissait que ce mariage ne rompe ?) ? OSEF. Sinon je vous ai dit que Hagen a une lieutenant Vandale qu'on avait jamais vue avant et ne sert littéralement à rien ? #gros_sel.

 Un peu comme ces guignols, là, quand j'y pense, comme quoi, il y a comme un fil rouge.

Pourtant, et c'est là que je ne comprends pas du tout ce qu'ils ont voulu faire, la version longue rajoute des éléments pour appuyer que Fafnir était le dernier grand dragon, et que ces derniers étaient les "rois" des Alte Wesen. Entre le pendentif que chérit Ute, la fresque murale chez les valkyries ou le dessin qu’aperçoit Hagen avant de rencontrer la Norne dans sa grotte, la série insiste lourdement sur le dragon, et son importance pour les créatures... comme pour mettre en place un enjeu vis à vis d'un développement autour de son meurtre par Siegfried, développement qui ne vient jamais. Pourquoi insister autant sur le dragon, si son rôle reste inchangé ? 

La sculpture murale en Isenstein.

Ma théorie sur le sujet

D'ailleurs, en voyant cette sculpture murale plutôt... sensuelle, dirons-nous, et étant donné le choix de la série de présenter non pas un, mais deux protagonistes à demi-Wesen (Hagen, comme dans le film, et Gernot en plus), j'ai commencé à me demander si l'on allait pas nous amener à apprendre que Fafnir était également le père de Siegfried, peut-être pas le fruit d'un amour, mais d'un viol, ou d'un amour que Siegfried n'accepterait pas, quoi qu'il en soit menant à une confrontation. Cela expliquerait son rapport amour-haine avec le dragon, et en plus ça ferait de Balmung, l'épée tirée dans cette version d'un os de Fafnir, littéralement la lame de son père... pas à son père, mais à base de son père. Fafnir aurait pu, avant de mourir, lui recommander de se baigner dans son sang, comme un dernier cadeau tragique à son fils, et toutes les scènes de Siegfried couvert de sang en hurlant prendraient alors un sens nouveau et bel et bien traumatique. Cela expliquerait également pourquoi les Wesen semblent vouloir l'accompagner ou ne rien lui faire, puisqu'il serait littéralement l'héritier du dragon par le sang, et pas seulement un guerrier terrifiant qui "porte sa peau", à Fafnir, or on sait que les dragons sont au sommet de leur hiérarchie.

Séduisant, cependant... ce n'est absolument pas dit, montré ni suggéré dans le film ou la série. Jamais Siegfried ne parle de son père d'une manière qui laisserait entendre qu'il ne soit pas son géniteur, il désigne toujours Sigmund, le roi de Xanten dont Siegfried porte la bague, celui qui a combattu avec Dankrat. D'après les éléments qu'on nous donne, Siegfried ne tombe sur Fafnir que par hasard lorsque son tuteur forgeron essaie de se débarrasser de lui en l'envoyant dans la Vallée des Nibelungen. Enfin, aucune prophétie ou révélation, cryptiques ou pas, délivrées par les alfes, Nornes et nixes n'y font la moindre allusion, se concentrant sur Hagen ou Gernot. Vraiment, cette version n'a rien à dire de plus sur Siegfried et Fafnir.

Ce n'est donc qu'une théorie qu'on peut s'imaginer si on a envie de se fouler plus que les scénaristes, et même si ça crée tout de même beaucoup de redondance avec Gernot, au moins ce serait une explication. 


Bref, si cette version longue parvient à rendre bien pus intéressante toute la famille royale burgonde, le conflit avec les Wesen et même l'intrigue pourtant déjà bien étoffée autour de Hagen, elle se plante lamentablement sur Siegfried, le personnage est le seul qui semble toujours incomplet et tronqué à la fin des six épisodes. Siegfried est le perso le plus bâclé, hallo, on est où là ? Alors oui, je sais, le roman dont sont adaptés le film et la série est lui-même centré sur Hagen, mais si on a trouvé le temps pour la Vandale de mes deux, on aurait pu s'occuper un peu de Siegfried, c'est pas comme s'il était à la fois un des principaux protagonistes ET antagonistes de cette version.

Faut-il voir la série ?

Si vous êtes curieux de cette adaptation et hésitez entre le film et la série, voyez la série, vous aurez la version la plus complète de l'histoire. Le côté coucherie et romance est dilué dans l'ensemble par le rajout d'intrigues de cour et de machinations politiques, ce qui n'est pas plus mal, mais ne vous attendez pas à des complots de haute volée non plus, ce n'est pas une des premières saisons de Game of Thrones (même si ça aimerait bien). La série conserve la plupart des défauts du film, et souffre des mêmes problèmes d'un point de vue strictement "adaptation" (comprenez : c'est une très médiocre adaptation), l'intrigue des Romains et des Huns enfonçant davantage le clou : on s'est éloigné encore un peu plus de la substance des sources en ne conservant des liens qu'en apparence, très superficiellement. Les Nibelungen ne sont finalement qu'un skin appliqué sur une série de Dark Fantasy à la GoT. C'était le cas du film, et ça reste le cas ici.

Cela étant dit, une fois qu'on a fait notre deuil d'une véritable adaptation et accepté cet état de fait, une fois qu'on prend le récit pour ce qu'il est et souhaite proposer, sans réfléchir aux sources, ça reste correct, et la série étoffe suffisamment certains angles morts pour divertir le grand public avec plus de satisfaction que le film. Néanmoins, il faut le dire, cette version aurait pu être vraiment pas mal, mais se prendre ainsi les pieds dans le tapis sur Siegfried me laisse franchement dubitatif. C'est la meilleure des deux versions, mais elle n'est toujours pas complète.

Le point bande-originale

Si la musique est semblable à celle du film, je me dois de préciser avoir sérieusement grincé des dents lorsque les trois premiers épisodes se sont conclus par des chansons pop-rock absolument hors ton du plus mauvais goût. Heureusement ils corrigent le tir dès l'épisode 4, mais quelle idée... ça veut se la jouer cool à la Peaky Blinders, j'imagine. Quelle idée...

jeudi 24 avril 2025

La version avec le cochon : Siegfried (2005)

Bon, j'avoue que là on commence à s'aventurer dans le domaine des films "inspirés de" plutôt que de véritable adaptation. Pourtant, malgré tous les (nombreux) problèmes de ce film, il y a une accumulation surprenante d'éléments qu'on peut relier aux sources - que ce soit volontaire ou pas, d'ailleurs. Le film dont je vais parler est la "comédie" de Sven Unterwaldt Siegfried, avec dans le rôle titre le comédien Tom Gerhardt connu pour des films à l'humour, euh... qui tache, dira-t-on.

Siegfried (Tom Gerhardt)

 Excusez-moi, mais... qui est le public cible exactement?

Le premier problème qui saute aux yeux dès le début du film, et qui malheureusement ne fait que se confirmer au fil des (parfois interminables) séquences d'"humour" : le film ne sait pas à qui il s'adresse. On a de l'humour slapstick, du pipi caca prout prout, du parler adolescent qui était probablement déjà ringard au moment de la sortie du film mais aussi des dialectes et accents régionaux, des blagues sexuelles clairement destinées aux adultes, dont une blague redondante de viol, tranquille, et puis on a le petit cochon sidekick mignon avec une voix d'enfant et un Siegfried joué comme un parfait débile insupportable. Je n'ai pas vu l'acteur ailleurs, et la direction d'acteur ne l'a sans doute pas aidé, mais à le voir cabotiner en mode Owen Wilson du pauvre jouant un handicapé hollywoodien, j'avais envie de prendre Tom par l'épaule et lui dire :

L'histoire est à l'avenant, évidemment, mais étonnamment il reste plein  d'éléments encore décelable derrière... le reste. Alors je pense que ce sera la chronique la plus courte de cette série, je ne m'attarderais pas sur chaque blague nulle et me concentrer sur l'intrigue.

Déjà ça commence super bien, avec un bébé Siegfried dérivant sur le Rhin et recueilli par Mime, comme dans la Thidrekssaga, et comme l'avait repris le téléfilm sorti un an plus tôt. Siegfried grandit, il a une force hors du commun, comme dans pratiquement toutes les sources, à cause de cela, personne ne veut jouer ou interagir avec lui car il ne se contrôle pas et cause beaucoup de dégâts et de blessures. On retrouve le Siegfried bully de la Thidrekssaga et du Seyfrid à la Peau de Corne, mais cette fois malgré-lui et qui ne s'en rend même pas compte. Il aime aussi tous les animaux et apprends très jeune leur langage... une référence évidente à sa capacité à comprendre les oiseaux après avoir goûté au sang de Fafnir, mais ici ça se fait sans brutalité animale. Mime lui forge une épée et ce sera celle qu'il aura avec lui une fois adulte... bien trop petite, donc. Il l'appelle Baldung... pourquoi pas Balmung comme dans les sources ? S'il y a une blague quelque part, elle m'a échappée. C'est typiquement le genre de changement que je ne comprends pas : soit tu fais complètement autre chose et tu assumes, soit tu reprends le nom et tu montres que tu as ouvert un bouquin dans ta vie. Là c'est un choix... vide.

Pareil dans la scène où Siegfried s'invite malgré lui dans le tournoi et met KO l'adversaire de Hagen. Gunther déclare que Hagen a vaincu "le Mongole", qui est effectivement habillé en cliché de guerrier des steppes de cinéma. Alors pourquoi ne pas dire "le Hun" pour le clin d’œil ? Ce n'est même pas pour faire une blague sur l'insulte, en Allemand on dirait "mongo", pas "mongolen", car c'est le raccourci de "mongoloid" (ne le faites, pas s'il vous plaît). Donc si ce n'est pas pour faire une blague de mauvais goût, alors pourquoi ? Pourquoi es-tu si médiocre, film ?

Mais revenons à notre "héros". Un jour il surprend Kriemhilde en train de pisser en forêt et devient obsédé par elle au premier regard. Il va la retrouver à Worms (je vous passe les détails "drôles") où se déroule un tournoi ! Tiens donc, comme dans le Nibelungenlied et le Rosengarten zu Worms. D'ailleurs, puisque le personnage de Kriemhilde est présentée comme une absolue raclure, méchante et orgueilleuse, on est assez proche de sa version dans le Rosengarten... Hé, franchement, jusque là, pas mal ! Bon sauf que le tournoi c'est pour lui trouver un prétendant, ce qui est une pure invention, et laisse penser que la ref est plutôt accidentelle. 

Côté personnages on retrouve le roi Gunther, un cliché de gay efféminé, ce qui est super drôle, car il est gay est efféminé. Bref. Et contrairement à une autre comédie allemande culte Der Schuh des Manitu, qui ces dernières années a été critiquée pour ses blagues pas toujours fines et ne vieillissant pas super bien sur le personnage gay de Winnetouch, au moins il servait à faire contrepied à son jumeau (interprété par le même acteur) et son côté flamboyant et excentrique participait à la dynamique du groupe, ici c'est juste... "LOL Gunther est une tapette". Niveau zéro.

En fait, on touche du doigt un gros problème du film : pour faire du pastiche ou de la parodie, il ne suffit pas de faire des blagues sous la ceinture et de mettre du vomi. Ce qui est drôle, c'est de se moquer des travers de son sujet, en grossissant les traits, en soulignant les paradoxes et incohérences, les aspects problématiques ou datés. Mais pour ça, il faut connaître le sujet dont on se moque, sinon, on reste très superficiel et c'est juste une mauvaise comédie avec un filtre, ici un filtre Nibelungen. Et là, à moins d'être hilarant de base, bah... c'est une recette pour un désastre. On peut arguer, en étant extrêmement généreux, que rendre Siegfried complètement demeuré à la limite du retard mental, c'est une exagération de sa naïveté et de son côté bonne poire dans les sources, mais Gunther en grande folle ? 

C'est là que le Schuh des Manitu s'en sort mieux, il y avait un amour des vieux Westerns, en particulier la série des Winnetou, et le personnage gay mettait tout le sous-texte homo-érotique de beaucoup de ces productions sur le devant, en toute flamboyance, impossible à "glisser sous le tapis". Ça fonctionnait. Ici ? Qu'est-ce qu'on dit à travers ce Gunther ? Rien.

Kriemhilde (Dorkas Kiefer) et Gunther (Jan Gosniok) avec son, euh, échanson ?

Mais poursuivons. Hagen est habillé tout en noir avec un casque ailé volontairement ridicule qui est une référence évidente à ses costumes chez Wagner, Lang et surtout Reinl. Pas d’œil manquant, ni de cicatrice : la sexification de Hagen se poursuit.  D'ailleurs, le film établit que Hagen est censé gagner le tournoi pour épouser Kriemhilde, et ça... ça sort d'un chapeau. Néanmoins, comme l'invention d'une relation Hagen-Kriemhilde aura un rôle encore plus important dans Hagen - Im Tal der Nibelungen, le prochain film de cette série d'articles, j'y reviendrais plus en détail à ce moment-là, mais disons seulement que soit ils ont pris l'idée du livre qui a inspiré Hagen..., soit ils ont juste eu une idée similaire, sachant qu'il n'y a aucune Brunhilde ici et qu'avec une histoire plus compacte il fallait bien de pseudos triangles amoureux. Petit détail amusant, Hagen est interprété par... Volker Büdts. Hagen... son bro Volker... vous l'avez ? Je me sens si seul.

Volker Büdts fait son Hagen

 Une fois de plus, Alberich est promu comme second couteau de Hagen, sauf que cette fois il n'est plus un nain, ni même un Nibelungen ayant été chassé par les siens, c'est juste... Jaquouille la Fripouille. J'apprécie qu'il se fasse passer pour le passeur sur sa barque afin de tromper Siegfried, clin d’œil à la séquence du passeur où Hagen dézingue le passeur, tandis qu'ici le passeur bosse pour lui. On pourrait également y voir une référence au Chant de Harbard, un texte scandinave où Odin se fait passer pour un passeur et refuse le passage à Thor pour le troller, sachant que Siegfried partage plusieurs attributs du dieu au marteau, comme une force extraordinaire, un courage hors norme, et un appétit d'ogre, mais ce serait donner aux auteurs de ce scénario bien trop de crédit. Je veux dire, leur introduction de Siegfried c'est Mime qui tient le bébé devant lui, et Siegfried lui vomit dessus à répétition et quand Mime demande s'il a enfin fini, Siegfried lui pisse dessus pour rincer tout ça. À répétition. Soyons honnêtes, la référence à Harbard est indubitablement une pure coïncidence.

Axel Neumann interprète Alberich

J'aime bien la manière dont Alberich provoque malgré lui la légende de l'invulnérabilité de Siegfried, parce qu'il a trop peur d'aller l'affronter comme le lui ordonne Hagen. Il invente le bain dans le sang de dragon pour justifier qu'il ne peut rien faire, mais quand plus tard il arrive à la conclusion qu'il faut le tuer, on le questionne lourdement du regard, s'emmêle les pinceaux et doit inventer le point faible. Il élabore son mensonge au fur et à mesure pour ne pas admettre qu'il a menti, ce qui provoque plusieurs quiproquo et scénettes bon enfant plutôt rigolotes.

Le Dragon et son trésor

Gunther arrive sans difficulté à convaincre Siegfried que s'il désire épouser sa sœur il doit ramener deux anneaux du trésor des Nibelungen, car il espère ainsi se débarrasser de lui en l'envoyant à la mort. L'ordre des péripéties est donc complètement bouleversé, et Siegfried cherche désormais le trésor, alors que dans les sources, l'obtention du pactole est une conséquence de son objectif premier : tuer le dragon. Ici, il ne l'occit pas, il l'assomme, et par accident en plus. C'est aussi lui qui jette tout le trésor dans le Rhin... parce qu'il jette tout en arrière à la recherche des anneaux. L'or n'est plus englouti par Hagen après le meurtre du héros, c'est le héros qui s'en charge sans le vouloir. Siegfried emporte également l’œuf du dragon pour en faire des "super-crêpes" (je dois préciser que c'est sorti du chapeau, ou...?). Au final, au moment du mariage avec Kriemhilde (qui accepte finalement car elle pense recevoir en dot le trésor des Nibelungen), tout capote, le dragon en CGI potable vient chercher son petit fraîchement éclot, un animatronique terrifiant tout droit sorti de l'enfer de la vieille série télé Dinosaures. 

D'ailleurs, jusqu'au final, le dragon n'est montré que par son ombre (très, très mal faite). Certes, ça permet de créer de l'anticipation pour un énorme monstre qui est en fait tout petit et très poli (on ne vous l'avait jamais faite, celle-là, hein ! Quelle inventivité époustouflante !), mais surtout ça coûte moins cher. Cela dit, moi j'aurai claque un peu plus de pognon dans l'ombre, même en mode cartoon ça jure beaucoup. Ah, et bien sûr, les deux dragons vivent heureux à la fin.

En effet, après avoir montré la mort de Siegfried à la source, en forêt, le film fait le coup du rembobinage pour déclarer que tout ça c'est du pipeau et qu'il va donc nous montrer la vraie version de ce qui s'est passé, qui se termine en Happy End où Hagen et Alberich abandonne Worms pour suivre Siegfried et Anita (sa nouvelle petit copine). Là on a pioché dans le chapeau du chapeau, craquage de slip, mesdames et messieurs ! La trahison du poème est si débile qu'aucune autre adaptation n'a trouvé malin d'épargner Siegfried, passage "un peu" obligé tout de même. Aucune... sauf Siegfried, le soft porno de 71, où Kriemhilde venait sauver la mise de son étalon. Vu qu'ici c'est le compagnon de Siegfried, le petit cochon qui lui a appris que pour embrasser quelqu'un il faut le faire sur son trou de balle, faut-il y voir une référence ? Après tout ce film cherche également à titiller son spectateur (masculin, hein, ne nous mentons pas) avec des situations, blagues et costumes "sexy". Que seuls ces deux films-là soient les seuls à partager ce choix aberrent en plus d'une obsession pour le cul... coïncidence ? Je ne crois pas.

Le cochon

Allez, c'est la mascotte du film, alors même s'il n'a rien à voir avec les sources, parlons du cochon. C'est un mélange de vrais cochons, d'animatroniques et de CGI. C'est un simili Babe, en somme. D'après l'acteur principal, il devait permettre à Siegfried de garder son intégrité et son innocence, d'être son compas moral, et bon, OK. Je trouve qu'il ne sert pas à grand chose la plupart du temps et qu'il est à peine intégré à l'intrigue, si ce n'est le moment forcé où il sauve Siegfried du coup de lance mortel en mode Deus ex Machina. C'est un gimmick, pensé pour les plus jeunes et je suspecte rajoutés tardivement au scénario. L'idée d'un Jiminy Cricket est pourtant moquée par le film puisqu'un cricket vient faire un speech pour remotiver Siegfried et lui vanter les mérites de la merveilleuse vie... avant de se faire écraser, de manière extrêmement prévisible d'ailleurs. Il y a une réplique "les femmes ne veulent pas de cochons... la plupart du temps" sortie par le cochon, justement, qui pourrait être un indice d'une métaphore cachée dans ce film, enterrée, engloutie sous les eaux du Rhin, quelque part, mais je parie plutôt sur une blague pas du tout appropriée pour LE personnages clairement à destination des enfants.

Verdict

En conclusion, faut-il s'infliger Siegfried ? Non. C'est lourd et assis entre deux chaises : faire rire les enfants, ou faire rire les adultes. Pour ma part, c'était surtout la fête du cringe, et il n'y a vraiment pas assez de Nibelungen dans tout ça pour me faire fermer un œil complaisant comme pour le téléfilm de 2004. Même le film érotique de 1971 adaptait plus d'éléments de l'intrigue que cette "comédie", et avec une mise en scène à peine moins bien en plus. Certaines blagues arrachent des sourires, c'est vrai, mais d'autres, beaucoup d'autres, mettent extrêmement mal à l'aise. Le comique de répétition consistant à forcer une femme à se faire embrasser le cul (et je veux dire pas seulement les fesses hein, tout) et de systématiquement finir la scène en la faisant voir défroquée par d'autres personnages dans une position humiliante, ça n'est pas pour moi, et probablement pas non plus pour les enfants venus voir le héros parler à un petit cochon mignon. Le film aurait sans doute gagné à faire un choix très tôt dans l'écriture et à s'y tenir, car en l'état, il n'est destiné à... personne.
 

Siegfried (Tom Gerhardt) montre son portrait de Kriemhilde à Mime (Michael Brandner)

BONUS : Le point Bande Originale

Heureusement, il y a la lumière dans l'obscurité, le moment de grâce dans toute cette misère : il se trouve que la bande-originale est excellente. La musique est composée par Karim Sebastian Elias, à qui l'on doit également la BO fort chouette de l’adaptation par la chaîne allemande Pro 7 de l'Île au trésor, Die Schatzinsel. Le film a beau être une comédie potache lourdingue insupportable et traitée par-dessus la jambe, le compositeur, lui, prend son sujet très au sérieux et nous sert une BO dans la veine des films d'animation d'aventure des années 2000 comme Sinbad : la légende des sept mers ou Atlantis, l'Empire Perdu. Légère et entraînante, sérieuse voire épique (toutes proportions gardées) lorsqu'il faut, avec les petits chœurs qui vont bien, c'est un régal constellé de quelques bons leitmotifs, et on se dit que cette composition mériterait un autre film, un bon film, de la trempe d'un Dragons, par exemple, mais que voulez-vous, c'est comme ça. Réjouissons-nous que Karim Sebastian Elias ait ignoré quelle daube il mettait en musique pour nous offrir une petite pépite.

 

 


 

Après cette purge absolue, exemple tragique d'humour allemand (je vous promet, on sait faire mieux), les Nibelungen avaient besoin de changer de direction pour revenir vers quelque chose de plus sérieux. Eh bah, ça tombe bien, car au centenaire du diptyque de Fritz Lang sortait au cinéma un film sérieux. Très sérieux. Sombre. Très sombre, si sombre qu'on a tout désaturé pour virer les couleurs : la version Vikings of Thrones.

The Last Vikings of Thrones : Hagen - Im Tal der Nibelungen (2024)

Un siècle exactement après le diptyque de Fritz Lang, les Nibelungen sont de retour en Allemagne dans un giga-projet de Cyrill Boss et Philipp Stennert, censé sortir sous deux formats : d'abord un film de cinéma, puis, en 2025, sous une forme plus longue en minisérie télévisée sur RTL+. 

Il ne s'agit pas d'un remake de Lang ni de Reinl, mais bien d'une adaptation... mais pas de la Chanson des Nibelungen, du moins pas directement. En effet, le parti pris est de mettre en image le roman Hagen de Wolfgang Hohlbein qui, comme la promotion l'a répété, s'est "inspiré de plusieurs sources et pas que du Nibelungenlied". J'ai envie de dire... comme tout le monde en fait. Lang l'a fait, Wagner l'a fait avant lui, et finalement même le poète de la Thidrekssaga l'a fait des siècles avant eux. En revanche, cette nouvelle version invente beaucoup de choses qui ne sortent pas tant de sources "moins connues du public" que du chapeau de l'auteur. N'ayant pas lu le roman, je vais blâmer le film au cours de cette analyse, histoire de laisser à Hohlbein le bénéfice du doute. Après tout, nous avons là une adaptation de son roman (or, on a vu comme cet art pousse toujours aux changements), et l'équipe derrière le film a certainement rajouté et changé des choses qui ne sont pas du fait du livre. Maintenant que le contexte est posé, vous avez donc conscience que Hagen - Im Tal der Nibelungen est l'adaptation d'un roman, qui adapte les sources à sa sauce. Vous le voyez venir, le téléphone alaman ?

D'emblée j'annonce la couleur, je raccourcirai le titre en Hagen - ITDN. Et si vous êtes curieux de savoir ce que veux dire "Hagen - Im Tal der Nibelugen", c'est c'est très simple : Hagen - Dans la Vallée des Nibelungen. Alors oui, je sais, en français ça fait très Petit Pied et la Vallée des Merveilles, mais on ne ricane pas, s'il vous plaît. D'autant que la vallée en question n'est pas la vallée du Rhin mais bien littéralement le monde des êtres surnaturels et merveilleux, aka, ben, la vallée des merveilles. Mais désolé, la ref ne fonctionne qu'en français.

Gijs Naber incarne Hagen. Et y a de la cotte de maille, youhou ! Profitez-en, les costumes ça va être folklo.
Les personnages

Étrangement, l'intrigue prise dans les grandes largeurs est toujours proche du Nibelungenlied. Siegfried arrive à la cour des Burgondes après avoir tué un dragon, il veut épouser la sœur du roi Gunther qui lui demande, en échange, de l'aider à conquérir Brunhilde en Islande. Double mariage, les choses se gâtent, Gunther et ses frères sont plein de jalousie et ressentiment et assassinent Siegfried. Mais au-delà de ces points généraux, il suffit de scruter les détails pour que les différences se creusent et que le film s'éloigne considérablement des sources médiévales, et cela principalement par ses changements profonds apportés aux personnages.

Siegfried

Siegfried montre par exemple un trait de sa personnalité que les adaptations précédentes ont tendance à ignorer : il n'est pas attiré par le pouvoir et fuit même les devoirs de roi qui sont les siens. Dans le Nibelungenlied, c'est subtil car son enfance dorée lui laisse ses deux parents, souverains heureux de Xanten, qui lui survivent, même. Il n'a donc pas besoin de régner à Xanten, et pourrait se contenter d'y vivre en prince. Toutefois, il refuse cette vie de palais pour partir à l'aventure. Dans les sources scandinaves, c'est une autre paire de manche : son enfance est en exil, son père est mort et son pays aux mains de ceux qui ont chassé sa mère, les Hundings. Avant même de tuer un dragon et de conquérir la terrible Brynhilde, Sigurd doit d'abord reprendre ses terres et son trône, et venger son père. L'opposé complet du Siegfried du Nibelungenlied. Sauf qu'une fois avoir fait tout ça (et ça demande du temps, des efforts, des combats), il délaisse sa halle nouvellement reconquise dans les mains de son demi-frère Hamund et... part à l'aventure.

Dans Hagen ITDN, Siegfried ne veut pas régner et fuit son devoir de roi de Xanten, bien qu'il soit toujours présenté comme Siegfried de Xanten. Voilà ! Comme quoi on peut se démarquer de ses prédécesseurs en faisant de l'inédit tout en respectant les sources ! 

Siegfried (Janis Niewöhner) sapé en H&M post-apo de l'enfer, Gunther (Dominic Marcus Singer) derrière, et Hagen (Gijs Naber), qui a piqué son costume à Vikings (et un bouclier Nilfgaardien en peau de couille emprunté à The Witcher au fond à gauche) cherchent les couleurs du film.
 

Non je déconne, bien sûr. En principe c'est très bien, évidemment, mais la raison qu'on lui prête est à l'antithèse des sources, où Siegfried est aventureux et naïf. Ici, il est cynique et rongé par le stress post-traumatique. Fini le jeune héros obsédé par la vengeance de son père, action idéalisée, non, maintenant il le blâme désormais publiquement pour les malheurs que ses guerres et celles que le roi burgonde ont fait subir au peuple, ensemble. De manière générale, il est très critique sur les souverains, et s'impose comme un faiseur, pas un parleur. Il picole comme un trou, fait des cauchemars la nuit, chaloupe comme Ragnar de Vikings et... mais oui ! En fait c'est l'insupportable Ragnar toxico de la saison 3 (ou 4?) ! Une épave, bagarreur violent et imprévisible comme un animal, qui déteste la guerre mais se shoote au combat, qui a perdu sa famille et a cruellement besoin d'affection... Alors certes, ça lui donne ce côté "je ne veux pas être roi" et électron-libre des sources, mais... c'est tout son caractère qui est assassiné sous nos yeux.

On a droit à Siegfried en mode Dark et Gritty dans un monde aux couleurs désaturées recouvert d'un filtre bleu gris emblématique du M O Y E N Â G E sur nos écrans depuis vingt ans (merci Ridley Scott !), sauf, exception notable et voulue, lorsqu'on se trouve dans le monde des êtres surnaturels, les Êtres Anciens, ou il y a de la lumière et des couleurs. On n'y passe très peu de temps je vous rassure, faudrait pas trop sortir du sombre et sale. Et le pire c'est qu'on ne sait pas exactement pourquoi Siegfried est une épave morale. Une ligne de dialogue effleure la question lorsqu'il parle à Hagen et lui demande, très sombrement "Sais-tu seulement ce qu'est la peur?" On supposera que ça a avoir avec le dragon puisqu'il refuse de détailler ce qui s'est passé. Alors qu'il parle de sa rencontre avec la bête, il dit que croiser son regard fut le plus beau moment de sa vie. "Pourquoi l'avoir tué alors ?" demande Kriemhilde à raison, et lui de rétorquer, en pleurant (mais sexy cry hein, faut pas déconner) : "Tu dois arrêter de poser des questions." Peut-être que la version longue sur RTL+ expliquera ça mieux que le film, mais en l'état j'ai un désagréable arrière goût de Star Wars 7 : "une bonne question, pour une autre fois".

Après, je vais être honnête, ça m'a fait quand même un peu plaisir de le voir comme ça. Si certaines sources ont tendance à le montrer comme un parangon de vertu, d'autres décrivent un jeune héros qui se cherche, colérique, qui traite mal les gens qui lui sont inférieurs, et qu'il faut discipliner, en l'envoyant comme apprenti chez un forgeron, par exemple. D'ailleurs, dans Hagen - ITDN, Siegfried raconte à Kriemhilde qu'il avait été envoyé auprès d'un forgeron pour être discipliné, et que celui-ci l'a envoyé dans la Vallée des Nibelungen en espérant qu'il s'y ferait buter par le dragon qui s'y trouvait... or c'est exactement le début du Seyfrid à la Peau de Corne ! Bon, pas de vallée des merveilles, juste une forêt, mais sinon tout pareil. La référence est évidente, et elle me fait très plaisir.

Les adaptations ignorent souvent cet aspect, ou l'effleure à peine. On le devine à la peur que les autres apprenti ont de lui au début de la version de 1924, ou par l'implication de l'un d'eux dans la tentative de meurtre au début du film de 1966, mais on pourrait mettre ça sur le compte de la nature des nains, irascibles et peu fiables. Alors que non, c'est la faute à son comportement de con ! Un comportement que certaines versions préfèrent oublier, et non des moindres le Nibelungenlied lui-même !  Aussi je ne boude pas mon plaisir de voir une adaptation qui n'ait pas peur de se frotter à ce aspect là du personnage...

... mais ce qui est, à la base, un défaut de jeunesse que le héros apprend à changer en tant qu'adulte devient son caractère d'adulte. Il n'a donc pas changé, pas évolué d'un iota, et surtout devient parfaitement imbuvable. On peine à croire que qui que ce soit le trouve séduisant au point de vouloir se lier à lui en amitié ou en amour. D'autant que dans cette version il n'a pas la carotte du trésor hérité du dragon (le motif est totalement absent de cette version, ce qui en soit est déjà une sacrée omission), donc pourquoi s'emmerder avec lui ? Et quelle horreur de voir Kriemhilde tomber pour ce bad boy alcoolique, agressif et violent, ah et infidèle aussi, mais qui a des fêlures, vous saisissez, en mode "moi je le comprends, il souffre à l'intérieur, je peux l'aider", aïe aïe aïe.

Il y a toutefois une scène où ce changement fonctionne particulièrement bien. Lorsqu'il arrive à Worms et qu'il provoque Gunther en duel, avec leurs royaumes respectifs en jeu. Dans le poème, Siegfried fait ça en réaction aux provocations d'Ortwin de Metz, pour lui apprendre une leçon d'humilité, mais comme celui-ci est absent du film, c'est le caractère imprévisible et rentre-dedans de Siegfried qui justifie la scène. Et franchement, ça fonctionne, même si une fois de plus on respecte les sources en surface mais on dit tout autre chose.

De manière intéressante, la fratrie de Gunther reproche plus tard à Siegfried un détachement vis à vis du peuple : "Ils veulent être comme lui, mais lui se désintéresse d'eux." Et pendant qu'ils disent ça, on a un montage ou le héros rentre de chasse à cheval et le peuple tend les bras pour le toucher façon Superman de Snyder, et ça a effectivement l'air de l'incommoder. Mais là encore, je pense que la version longue éclairera mieux cette scène car on suspecte que ce soit lié à ses troubles mentaux. 

D'ailleurs, une scène précédente fait clairement mentir Gunther : alors qu'un homme vient porter ses doléances au roi des Burgondes et se fait rembarrer par un Gunther détaché et presque méprisant, Siegfried intervient. Il reconnaît l'homme pour avoir combattu avec lui à une bataille spécifique, et se souvient même qu'il y a perdu son fils, et lui promet toute l'aide dont il aura besoin. Gunther se vexe et dit à Siegfried de rester à sa place, ce qui va vraiment prendre Siegfried à rebrousse poil et le sortira de ses gonds un peu plus tard. En fait la rupture de bienséance qui initie la querelle des reines dans les sources est transposée directement aux deux rois.

Gunther, roi des enflures. Pour l'anecdote, son acteur a émis quelques opinions en interview, comme par exemple : Le Nibelungenlied, en vrai c'est chiant à lire (avis partagé par l'actrice qui incarne Kriemhilde), et en Autriche c'est marginal (WTF?). Mais hé ! S'il n'a pas vu le téléfilm avec Robert Pattinson comme lui demande l'intervieweur, il recommande néanmoins le film avec le cochon, qu'il a trouvé rigolo. Voilà comment, en quelques minutes, j'ai perdu tout respect pour ce monsieur. (mais non, je plaisante)(un peu).

C'est donc Gunther qui est objectivement détaché du peuple, alors que Siegfried est non seulement proche des petites gens, mais fait objectivement preuve d'empathie envers eux. Sachant que le trésor du dragon est absent de cette version, c'est une manière intelligente de montrer la générosité du personnage, malgré cette version dark, et l'hypocrisie de Gunther qui projette clairement ses travers sur Siegfried, toute en nourrissant une jalousie maladive. 

Tout ça, c'est donc plutôt sympa, je dois bien avouer ! En revanche, on aurait pu éviter de faire Siegfried prendre un bain de fans après la guerre contre les Saxons où la foule scandant son nom le porte à bouts de bras comme une rockstar, les bras en croix. Le mauvais goût, m'voyez

L'instabilité mentale de Siegfried l'empêche de se plier aux stratégies, et on le dépeint comme égoïste (il met les autres en danger), spontané, bourrin sans cervelle dès qu'il faut castagner. Le personnage est donc salement trahi. Fini le meneur d'homme qui se concerte avec ses alliés sous une tente avant la bataille et mène une charge en bon ordre, la version 2024 part tuer le roi ennemi tout seul, se pointe avec sa tête et dit aux Burgondes "ah au fait ses hommes m'ont suivi et seront bientôt là, bisous." Sérieux... bon au moins on a *presque* une citation, disons une évocation, de son fameux "Guerriers du bord du Rhin, suivez-moi bien !" Mais bordel, qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Siegfried ?

Est-ce également à cause de ses problèmes mentaux qu'il abandonne Brunhilde après avoir vécu un an avec elle, "sans raison et sans dire un mot", brisant le cœur de la valkyrie "et le sien par la même occasion", alors qu'il l'aime encore ? On ne saura pas. Peut-être dans la minisérie télé...

Brunhilde

D'ailleurs, parlons en de Brunhilde. Elle est valkyrie, bien sûr, un choix peu surprenant en 2024, puisé dans les sources scandinaves, sauf que là, en plus, TOUTE sa cour c'est des valkyries et des guerriers surnaturels (et ça, par contre, ça sort d'un chapeau). Cela dit, comme souvent dans ce film, ce changement n'est pas totalement gratuit ou anodin : le roi Gunther est cerné d'ennemis et a besoin d'une alliance qui grossirait les rangs de son armée. Avec cette invention, aller chercher Brunhilde en Islande pour l'épouser n'est plus seulement un projet vaniteux de la part de Gunther, mais également une stratégie pragmatique, ce qui renforce les enjeux. Ce n'est pas bête !

En revanche, on la qualifie également de "fille des dieux", et ça, ça ne sort pas des sources médiévales, cependant, devinez qui fait des valkyries, et a fortiori Brunhilde, des filles de Wotan ? Hum ? Et bah oui, Richard W. ! Bien sûr, encore et toujours lui ! Même au premier quart du XXIe siècle on continuer à caser des wagnereries autour de Brunhilde ! Quand je vous disais que son influence perdurait. Mais ne vous inquiétez pas, cette version ne se contente pas de reprendre de très vieux clichés, non, non, elle reprend tous les nouveaux !

Visitez l'Islande avec l'actrice incarnant Brunhilde, Rosalinde Mynster. Les paysages islandais étaient déjà une grosse plus-value en 66, mais avec des caméras modernes c'est un vrai régal dont le film abuse, mais bon, franchement, tu fais le voyage, tu en profites, c'est bien normal !

Le vrai problème avec Brunhilde et, soyons honnête, les valkyries en général, c'est qu'on est invité, en tant que spectateur, à prendre part à une fête du slip d'ampleur si phénoménale que la meilleure comparaison qui me vienne est la représentation des Germains dans la série télé Barbaren. Adieu les casques ailés wagnériens et les runes grotesques des adaptations précédentes, bienvenue aux nouveaux clichés vikings/barbares ! Peinture noire sur les yeux ! Peinture sur tout le visage ! Accessoires coiffures ridicules de défilé de mode ! Armures improbables ! Costumes sombres (grosse promo sur le cuir !) ! Side cut ! Merci Vikings ! Merci The Last Kingdom ! Merci Barbaren ! Et merci The Witcher et tes cuirasses moisies, aussi, on ne t'oublie pas ! Vom Herzen !

Sachant que les costumes des autres sont vraiment très clichés Fantasy moderne : armures de cuir, tout le monde en dégradé de noir/brun/bleu foncé/vert kaki, voire pire, notamment avec Siegfried et ses placements de produit pour H&M, pullover dégueulasse et veste à fourrure de Bane dans The Dark Knight Rises (J’exagère à peine). Néanmoins, soyons justes, un effort est fait pour certains personnages, comme Gunther et Kriemhilde, par exemple, pour suggérer de l'étoffe riche et complexe... juste dommage que la palette de couleurs soit à ce point désaturée et rende tout si terne, je suis persuadé que des costumiers et costumières super fiers de leur travail ont dû pleurer en voyant ce gâchis, mais c'est un mal de notre temps. 

On a également quelques bijoux et broches inspirées de trouvailles archéologiques, et même si dès qu'on passe à de la figuration ou même des personnages secondaires c'est vite la fête du slip, au moins y a tout de même de la cotte de maille ici et là et on souligne l'importance des casques lors d'une scène où l'un des princes panique sur le champ de bataille lorsqu'il perd le sien, c'est déjà ça ! Mais Siegfried, avec toute la meilleure volonté du monde, c'est juste pas possible.

Un moment de recueillement pour l'acteur Dominic Marcus Singer (Gunther), mort à l'intérieur pour avoir été obligé de porter ce truc sur sa tête, en plus du maquillage de guerre de première section de maternelle. Mais hé, en plissant les yeux vous discernée une étoffe à motif ! (Après ça t'apprendra à avoir des goûts de merde)(ah pardon, oui je plaisante toujours)

Au-delà du visuel - et croyez-moi il n'est pas facile d'ignorer ce niveau de clichés - il y a le problème du personnage de Brunhilde, qui parle peu mais crie beaucoup, un hurlement strident qui n'est pas sans rappeler Palpatine faisant la toupie dans les airs pour tuer du Jedi. Si elle impose toujours une épreuve à qui souhaite l'épouser, une fois mariée à Gunther, le personnage disparaît. Non pas de l'écran, hein, elle décore toujours très bien la pièce, mais sa présence dans l'intrigue fond comme neige au soleil. 

Elle mène tout de même les troupes Burgondes face aux armées d'Etzel, roi des Huns, qui attaque Worms (à ce stade-là, les sources c'est du PQ, on est d'accord), et on pourrait croire qu'on va la transformer en reine guerrière avec un rôle actif, mais en fait très vite on repart sur Siegfried et Hagen. Elle ne sert qu'à... permettre à Hagen de faire un discours inspirant en mode "Etzel n'est qu'un homme, mais notre reine est plus que cela, elle est un être ancien patati patata", et en deux temps trois mouvements, l'intrigue de l'attaque d'Etzel est pliée. La contribution de reine guerrière, essentielle à Gunther, l'enjeu de toute l'expédition en Islande (enjeu que je trouvais malin à la base) tout cela est résolu en trois minutes, montre en main.

Et donc on ne peut que repartir sur les histoires de cœurs. Puisque l'angle choisi pour motiver l'histoire c'est ce carré amoureux de merde, la rivalité iconique entre Brunhilde et Kriemhilde n'existe plus. Les deux femmes n'échangent pas un mot (un comble!) En l'absence d'escalade, les scénaristes ont donc besoin d'un nouveau déclencheur aux malheurs qui mèneront Siegfried à la mort, et ils ont donc choisi... roulement de tambour... de faire de Brunhilde et Siegfried des amants qui se voient en cachette pour tromper leurs époux respectifs, parce qu'ils s'aiment encore. Et puisqu'on est là pour faire dans la comparaison, sachez que les parties de jambes en l'air du film sont plus osées façon HBO que les interminables et soporifiques scènes de touche-pipi de l'adaptation érotique de 71. Au moins, en 2024, Siegfried enlève-t-il son slip avant de faire des galipettes, et comme ce n'est pas le sujet c'est vite expédié.

Là ça ne sort plus du chapeau, ça sort de la gorge du lapin au fond du chapeau. Mais soyons bienveillants. Une source, une seule, la Völsunga Saga, fait dire à Sigurd qu'il aima Brynhild plus que lui-même, il l'avoue à son ex lorsque l'escalade est déjà à son max, sans jamais avoir agi dans le sens d'un rapprochement avec elle, et les scandinaves établissent indubitablement que, malgré avoir causé sa perte par vengeance, Brynhild est dévastée par sa mort car elle l'aime. C'est d'ailleurs là que se trouve le problème : elle s'estime trompée par l'amour de sa vie. On est d'accord que des sentiments existaient donc encore entre eux malgré leur séparation, mais jamais ils n'agissent sur ces sentiments, surtout pas Siegfried qui est dévoué à son épouse Kriemhilde. Alors certes, il viole Brunhilde pour le compte de Gunther après son propre mariage avec Kriemhilde, c'est vrai, mais il le fait forcé par serment afin de "mater" la femme de son mari afin que celui-ci ne soit plus humilié par elle. On ne peut pas mettre en parallèle des nuits d'amour adultère mais consenti d'un côté (le film) et un viol conjugal perpétré par un ami du mari de l'autre (les sources). Même avec une lecture généreuse des sources, cette intrigue de fesses à Worms est une trahison complète des personnages.

Donc non, cette histoire d'amour secret surpris par Gunther et qui provoque sa jalousie, c'est du pipeau, et même assez ironique vis à vis de l'épisode du viol dans les sources, justement, puisque celui-ci est exigé par Gunther. C'est Gunther qui joue sur le levier des serments et de l'assistance qu'il lui doit, et l'honneur, et les violons et mon cul sur la commode, et cette manipulation fonctionne sur Siegfried qui ne veut pas laisser son meilleur ami dans la mouise. Conséquence de ces changements : à part niquer dans la forêt, une fois mariée, Brunhilde ne sert plus à grand chose et ne fait pas activement progresser l'intrigue. De moteur de l'histoire, Brunhilde devient une jolie jante alu. Excusez-moi, mais ça fait mal. 

Et ne vous méprenez pas, je pense qu'on pouvait raconter Brunhilde sans le viol, métaphorique ou littéral, des sources anciennes. Le problème c'est qu'ici, le conflit qu'on lui retire n'est pas remplacé par grand chose. Cette reine intelligente, perspicace et calculatrice, toute en rage contenue... est devenue une caricature hurlante entourée de ses femmes guerrières peinturlurées en Lagertha-core, et qui subit passivement les événements sans jamais vraiment résister. Même la campagne très courte contre Etzel où elle mène les armées burgondes, elle le fait en obéissant à la volonté de Gunther, comme un bon petit soldat. Aïe aïe aïe...

Et pourtant, malgré ma sévérité, une scène m'a arraché un franc sourire, car c'est une invention pure de la part du film, et pourtant respecte l'essence du personnage à 200% : lors de son mariage avec Gunther, Brunhilde s'apprête à recevoir sa couronne de l'évêque, lorsqu'elle décide de lui faire une Napoléon, de se saisir de la couronne et de se la poser sur la tête sans rien dire. Là on retrouve la Brunhilde fière, déterminée, indépendante et qui ne se laisse pas facilement marcher dessus, et qui prend une part active à son destin ! C'est trop bref, mais c'est parfait.

Maria Erwolter joue une valkyrie (apparemment...) Le costume, le sabre, la coiffure, le maquillage... very Nibelungen, much shieldmaiden.

 
Coiffe alternative !

Kriemhilde

Le motif du faucon ! Très bien !
Après, Kriemhilde n'est pas beaucoup mieux servie, mais on est loin de cette catastrophe industrielle. Elle est aussi active que possible, enfin, elle essaye, elle parle, elle a des sentiments un peu plus complexes... Mais là encore, en lui retirant la querelle des reines, elle perd ses leviers d'action sur l'intrigue et devient juste... la femme trompée qui pardonne Siegfried - ce qui est très raccord avec son caractère dans les sources, pour le coup. On voit qu'elle comprend l'état psychologique désastreux de Siegfried tout en discernant ses qualités humaines (malgré l'alcoolisme, la violence, les coucheries, enfin un sacré paquet de couches de merde). A défaut de faire bouger les choses, au moins c'est un personnage, pas un cliché en carton pâte. C'est pas terrible, considérant le pouvoir narratif de Kriemhilde dans le poème, mais mieux que la pauvre Brunhilde. Deux personnages féminins forts dans une épopée du XIIIème siècle, reléguées à des potiches de luxe en 2024. Applaus. 

Un profond changement est lié à sa relation avec Hagen. Il est évident qu'avant qu'elle ne rencontre Siegfried, elle et le maître d'armes du roi partagent une attraction jamais consommée, ni même avouée. Ils se tournent un peu autour mais Hagen est trop noble et fait passer les affaires d’État avant ses propres sentiments. Qu'on soit soit bien clair : il y a ZERO trace, indice ou suggestion dans AUCUNE source d'une pareille relation. Déjà, selon certaines sources ils sont liés par le sang, mais même lorsque ce n'est pas le cas, absolument RIEN ne ne le laisse entendre, c'est une pure invention de cette version, ou une repompe de la comédie avec le cochon, ce qui ne serait décidément pas glorieux. Sachant que le roman dont s'inspire ce film introduit bien un Hagen qui tombe tardivement amoureux de Kriemhilde, mais celle-ci a toujours aimé Siegfried, ils se voyaient même déjà en secret avant leur première rencontre officielle. C'est donc bien l'adaptation cinéma qui les rapproche ainsi, et ça change sacrément les rapports de force entre personnage, notamment lorsque Gunther marie sa sœur à Siegfried et que la rivalité entre le héros de Xanten et Hagen a un sous-texte de triangle amoureux, ou devrais-je dire carré amoureux, puisque Hagen aime Kriemhilde qui l'aimait aussi mais aime désormais Siegfried, qui l'aime mais aime également encore Brunhilde, qu'aime Gunther, mais personne n'aime Gunther. La simplicité et l'efficacité de la situation initiale, avec les reines en compétition et l'amitié des époux déchirée par cette rivalité, a disparu. Là on part sur des hommes jaloux et des femmes au second plan. Kriemhilde paye cela en devenant essentiellement "la nana entre Hagen et Siegfried". Dommage. Ah et forcément, quand Kriemhilde dit au début du film "vous êtes un membre de cette famille, père l'a toujours voulu ainsi", bah... même adopté, crado, quoi.

Kriemhilde (Lilja Van Der Zwaag) et deux de ses frères, les figurants princes Gernot et Giselher.

 Hagen

Hagen de Tronje est l'un des personnages les plus profondément altérés, et un des plus développés, comme on pouvait s'y attendre quand le film s'appelle Hagen. Les films précédents étaient nommés par Siegfried et Kriemhilde, et même le second opéra de Wagner porte le nom du héros de Xanten. Ici, le protagoniste c'est Hagen, on adopte donc son point de vue. Ce n'est pas exactement nouveau, la poésie féringienne l'a déjà fait avec la Ballade de Högni. Toutefois, là où dans les Îles Féroé on a essayé de comprendre les actions bien établies du personnage, le film de 2024 (et le roman avant lui, j'imagine), change les faits, en ajoute d'autres, tord le reste, jusqu'à remodeler Hagen en un personnage qu'il n'est pas dans les sources.

Commençons par le plus trivial : son apparence. Il est beau, charmant, et on apprend que bien des femmes à la cour auraient bien aimé l'épouser, malheureusement, il n'a a jamais pris femme - inexplicable ! Il n'est même pas borgne au début du film ! Cet aspect iconique et indissociable du personnage est le résultat d'un combat contre un ami cher, Walther d'Aquitaine, au Waskenstein. Toutes les sources qui mentionnent l'origine de la blessure sont unanimes. Hagen ITDN fait survenir la blessure mi-film, d'un coup de masse d'un roi saxon. D'un point de vue purement meta, je trouve ça amusant que le seul épisode ou les sources font de Hagen un personnage honorable et juste n'a donc jamais eu lieu dans la diégèse du film qui essaye pourtant à tout prix d'en faire un héros tragique. Mais bref.

Le truc un peu con, c'est que Hagen est quasiment toujours décrit comme laid, pâle et étrange, ce qu'on met sous le coup de son ascendance : la rumeur prétend qu'il est le fils bâtard d'un loup ou d'un alfe. Cet aspect est donc jeté aux oubliettes. Or, vous allez rire, son lien potentiel avec les alfes est central au film... Au lieu de cette laideur caractéristique, Hagen de Tronje porte désormais des cicatrices sur son corps... des cicatrices mystérieuses... liées à plein de flashback sur son enfance... des flashback mystérieux... 

On a plusieurs fausses pistes : lui et sa famille auraient été victimes du dragon que Siegfried tuera, mais en fait non, c'était des hommes qui ont incendié et tué tout le monde, et le dragon l'a sauvé, en fait. Pourquoi ? Parce qu'il est implicite que Hagen est un alfe, ou au moins un demi-alfe, que le père de Gunther a torturé enfant pour en faire "l'un des nôtres" et un "grand guerrier", et que les siens furent victimes de la purge des Êtres Anciens commise par les hommes dans un passé relativement proche.

Les Êtres Anciens, ou le paganisme en victime

C'est l'une des plus flagrantes inventions de cette version, toute l'intrigue autour des Êtres Anciens : alfes, nains, valkyries, dragons. Dans cette version, ce sont eux les Nibelungen, pas seulement le peuple nain du Nibelungenlied (pour en lire plus sur l'épineuse question de l'identité des Nibelungen dans les sources, c'est par ici), et les hommes, qui les craignent, se sont chargés de les chasser, exterminer, repousser aux franges du monde connu pour amoindrir leur pouvoir. On apprend que Brunhilde et ses valkyries n'ont pas choisi de vivre en Islande, elles furent contraintes d'y trouver refuge. Siegfried emmène Kriemhilde dans la forêt voir les ruines d'une palais ou une cité ou jadis Êtres Anciens et hommes vivaient en harmonie (il se pourrait que ce soit le lieu incendié dans le flashback sur la jeunesse de Hagen mais ce n'est pas confirmé par le film). Hagen explique pourtant aux Burgondes que les Êtres Anciens étaient plus sages, plus forts, plus puissants etc., et que c'est justement parce que Brunhilde et ses guerrières sont surpuissantes qu'ils ont une chance de battre les Huns. 

Le film fait l'éloge de la supériorité des êtres surnaturels à tous points de vue, une supériorité reconnue et crainte par tous les personnages, alors qu'ils sont presque tous chrétiens, même Hagen. Ce n'est jamais dit, d'ailleurs, mais établi visuellement : on porte des croix autour du cou, on a une grande croix dans la procession de l'armée, on va à la messe à la cathédrale. Là où ça devient intéressant, c'est qu'on ne parle jamais non plus de paganisme, uniquement d'Êtres Anciens (Alte Wesen) voire Grand Ancien pour le dragon, un terme fourre-tout qui englobe ici tout le bestiaire légendaire pré-chrétien sous le parapluie "Nibelungen". Il n' a pas de païen, car plus personne ne prie ces entités, leur temps est déjà révolu. Même Siegfried ne les révère pas, bien qu'il aime passionnément Brynhilde et respecte intensément Alberich (que tout le monde craint). Non, ils appartiennent au passé et on les y a contraint, par la force et le massacre. 

Le dernier dragon que tuera Siegfried, et apparemment dernier "Grand Ancien" (Iä ! Iä ! Fa'Fhnir !)

Clairement, l'ancienne coutume est devenue la victime innocente du monde des hommes, la preuve avec le personnage de Brunhilde qui perd toutes ses qualités vengeresses pour n'être plus qu'une victime de bout en bout, abandonnée par Siegfried, dupée par Gunther avec l'aide de Siegfried et Hagen, sans jamais rien faire pour réparer le tort, à part coucher avec Siegfried hors du lit conjugal, c'est à dire le pardonner. 

Alberich, l'autre représentant le plus mis en avant de ces Êtres Anciens, et extrêmement intéressant. Son apparence, tantôt enfant, tantôt vieillard, tantôt "grand", tantôt petit, il peut apparaître et disparaître à volonté, c'est 100% tiré des sources et j'irai même jusqu'à dire que c'est sa représentation visuelle filmique la plus authentique que j'aie vu jusqu'ici. Comme quoi, je sais aussi faire des compliments ! Quant à son caractère, c'est pas si mal, en vrai. Il obéit loyalement à Siegfried car il est son vassal, mais ça ne veut pas dire que ça l'enchante. Parfait ! On est toujours proche des sources ! J'aime beaucoup la manière dont Alberich passe de figure humaine à souche d'arbre grâce au flou créé par différentes profondeurs de champ, c'est simple mais élégant, et rend bien l'aspect "apparition surnaturelle" sans passer par un nuage de fumée en CGI noire, ou verte fluo pour faire "magique". Sobre comme il faut.

Là où ça part un peu en tangente, c'est quand l'intrigue le glisse sur les rails de l'arc "passé mystérieux de Hagen" puisque non content de donner à celui-ci des éléments de backstory que sa mémoire avait refoulés, il révèle également que Siegfried a un point faible entre les épaules, là où tomba la feuille de tilleul. Là je suis plus mitigé. Le film va clairement montrer qu'Alberich prépare Hagen a son destin, à tuer Siegfried, on suppose pour venger le massacre du dragon (et probablement plein d'autres Êtres Anciens) par celui-ci. En fait, Hagen était sans le savoir le champion des Êtres Anciens.

Alors assumer à fond le côté fils d'un alfe, OK. Là... je sais pas trop... En plus, donner à Alberich cet éléments hyper important de l'intrigue, à savoir la divulgation du point faible, n'était même pas nécessaire puisque le film nous donne une autre scène, impliquant également Alberich, qui remplit la même fonction. Un doublon dont on se serait bien passé, mais j'y reviendrai. Et le côté messianique de Hagen... on me permettra de rigoler. 

Cela trahit toutefois une vision du paganisme à l'opposé du diptyque de 1966. L'ancienne coutume est passée de religion des monstres coupables à victime innocente, deux points de vue antithétiques, et tous deux absents des sources. Thématiquement j'y vois un parallèle avec les réinterprétations modernes de la mythologie nordique comme les récents God of War ou la série animée Netflix de Snyder, Twilight of the Gods, où les dieux et héros habituellement positifs deviennent les bourreaux, et les géants, alfes et nains des peuples opprimés voire exterminés. Je ne serai pas surpris que la version longue de Hagen ITDN en série télé nous montre Siegfried génocidant les Êtres Anciens (on sait qu'il a tué le dernier dragon) pour le compte de son père, expliquant son stress post-traumatique et son ressentiment vis à vis de son père et des guerres de celui-ci. La réponse à la question de Kriemhilde au sujet des raisons qui ont poussé Siegfried à tuer le dragon se cache probablement dans ces parages.

Revisiter les scènes cultes

Je vais passer dessus brièvement, car c'est ainsi que le fait le film : le dragon est cool. On ne le voit quasiment pas, quelques plans très succincts seulement et souvent flous, en arrière plan, on le discerne à peine et pourtant ils lui ont donné un design original avec des cornes ressemblant à des bois de cerf. Dans les flashbacks on aperçoit sa silhouette dans les airs, de nuit, masquée par la fumée, finalement les mêmes techniques dont parlait Harald Reinl pour cacher la misère sur sa version. Sauf que contrairement au remake de 66, ici l'équipe ne se plonge pas dans le déni et accepte qu'il vaut mieux ne pas mettre le combat en scène. Il y a une véritable et énorme économie de moyens et une retenue qui cache sans doute des limites budgétaires, mais sait reconnaître ses faiblesses et joue plutôt sur la suggestion. C'est la manière intelligente et subtile de faire les choses, encore une fois à l'inverse totale du film de 66. 

Le pouvoir suggestif de ce plan, très bref, est immense : toute la forêt calcinée, les griffures sur le tronc au premier plan, le rapport d'échelle entre Siegfried et le dragon. On ne verra jamais le combat, mais c'est mille fois mieux que les tentatives passées de nous le montrer.
 

De plus, et ce n'est pas pour me déplaire, ne pas avoir de description de la rencontre, seulement celle du bain dans le sang et de la feuille de tilleul dans le dos, c'est s'approcher au plus près de l'angle d'attaque choisi par le poète du Nibelungenlied qui fait exactement cela, plutôt que d'aller chercher dans les sources scandinaves la scène de boum boum épique que toutes les autres adaptions ne manquent pas de placer. Est-ce voulu ou un heureux hasard ? En tout cas c'est surprenamment fidèle au poème, et c'est la version filmique la plus efficace, à mon sens, de cette confrontation mythique.

 

Même pour quelques secondes, ils se sont fait chier à proposer quelque chose d'original. Franchement, 20/20.

Curieusement, le film décide de changer l'origine de Balmung, l'épée de Siegfried. Elle est désormais forgée par Alberich plutôt que le forgeron mentor de Siegfried, Mime/Regin, à partir d'un fémur du dragon. Non seulement ça ne sert à rien dans l'intrigue, n'a aucun impact sur le scénario et sort de nulle part côté sources, mais maintenant on a Siegfried qui se bat avec une épée en os digne d'un méchant de Conan le Destructeur. Le téléfilm de 2004 avait choisi de faire son intéressant avec une Balmung en métal de météorite, j'imagine qu'il fallait renchérir. Soupire...

Balmung en os version Conan.

La mort de Siegfried est des plus intéressantes. Déjà, toute la fratrie burgonde est d'accord pour dire que c'est la seule solution, même Gernot et Giselher, une implication moins ferme dans les sources. La méthode reprend le contexte continental de la chasse, mais plutôt que d'avoir Hagen planter le héros dans le dos, au dernier moment il n'arrive pas à s'y résoudre et - twist ! - offre, à son ami un duel. Cela anoblit le geste de Hagen, car il s'agit d'un combat à la loyale et plus d'un assassinat dans le dos, une manière de redorer le blason du borgne que même la Ballade de Högni n'avait pas osé ! Après une lutte acharnée, Hagen arrive presque à noyer Siegfried dans le ruisseau (ce qui serait une manière très intelligente de contourner sa peau que le fer ne peut mordre, cela dit en passant) puis Siegfried reprend l'avantage. Hagen va périr... sauf que non, retwist ! Gunther intervient par surprise et plante bien Siegfried dans le dos. 

C'est un choix curieux. Au final, le traître qui plante le héros dans le dos n'est plus Hagen, qui a failli mourir pour avoir été trop noble et voulu accomplir le méfait en duel, mais Gunther. Bien que commanditaire, Gunther n'est jamais le meurtrier dans les sources, parfois il n'est même pas présent. Toutefois il "prend part", en quelque sorte, dans la Ballade de Brynhild, en massacrant le cadavre à coups d'épée à la fin, histoire de dire que lui aussi il a fait sa part du travail. Son intervention ne sort donc pas complètement d'un chapeau, néanmoins... le rôle de Hagen est profondément altéré. 

Ce n'est plus le meurtre commis par Hagen expliqué du point de vue de Hagen, comme dans la Ballade de Högni, non, Hagen est ici innocent du meurtre MAIS l'endosse publiquement pour dédouaner Gunther et préserver l'honneur du roi. Il déclare devant Kriemhilde et tout Worms que c'est lui le coupable, qu'il a tué le héros en duel. Donc quelque part ça ne change rien à l'intrigue, Kriemhilde peut le détester et tout comme dans le poème, mais avec un twist : il couvre Gunther et est, en définitive, un chic type trop bon trop con. Pas d’ambiguïté, pas de mensonges comme dans les sources : Hagen assume directement et sans ambage le meurtre... qu'il n'a même pas commis, un vrai bro. 

Tout est sens dessus dessous, une fois de plus, les blocs narratifs des sources sont bien là, reconnaissables, mais on leur fait dire l'exact opposé. Dans ce cas précis, on peut au moins se dire que l'idée c'est qu'on nous présente "la vérité derrière la légende". Un peu comme le Roi Arthur d'Antoine Fuqua en fait. Brrr. Blague à part, c'est un twist intéressant et bien amené, à voir où ça mènera si on a un jour droit à la suite promise par le serment de Kriemhilde de venger son époux...

Enfin, j'aimerai évoquer la manière dont Gunther triche pour obtenir la main de Brunhilde. La cape d'invisibilité comme le Tarnhelm d'Alberich, et comme le trésor mythique, sont totalement absents du film, alors qu'Alberich et sa magie sont bien présents. Comme c'est un élément crucial de la triche pour conquérir Brunhilde, il a bien fallu compenser par autre chose, et cette autre chose sort (une fois de plus) complètement d'un chapeau. Un rituel inédit, pratiqué par Alberich, et qui donne à Gunther la force de Siegfried ET Hagen, au lieu d'avoir Siegfried qui fait tout à sa place en mode invisible - parce que Hagen il est important et doit être impliqué dans tout. Pour cela, le roi burgonde doit boire le sang des deux complices pendant qu'Alberich les "noie". Sauf que pour faire couler le sang, encore faut-il se couper. Vous la voyez venir, hein ? L'incohérence expliquée par le téléfilm. Bah ils refont pareil : Siegfried se coupe dans le dos, révélant son point faible. Encore une fois, c'est cool d'éviter à Kriemhilde de fauter par extrême stupidité naïveté en trouvant un autre moyen de percer le secret, mais... on a maintenant deux révélations, celle-ci, et celle d'Alberich à Hagen qui ne sert plus à rien. Cette scène du rituel donne l'emplacement à Gagen ET Gunther, logiquement et  naturellement, c'est parfait pour la manière dont ils exploitent finalement cette faiblesse à deux, alors pourquoi ce doublon narratif ? Cela manque un peu d'élégance.



Pour conclure

En l'absence de trésor pour attiser les jalousies et les cupidités, et puisque les reines n'ont visiblement plus de velléités à faire avancer l'intrigue, des piliers essentiels de l'histoire ont disparu, bien que l'architecture générale ressemble encore à à peu près à celle des sources. Pour éviter que tout ne s'écroule, il a fallu remplir avec du neuf : une guerre ancestrale entre les Êtres Anciens et les hommes, avec Hagen comme messie des alfes, et puis... des histoires de coucherie, et même des plans boobies. This isn't cinema, this is HBO.

Évidemment, ça peut se regarder sans déplaisir, les effets spéciaux sont réussis, les décors sympas, l'Islande c'est beau, mais petit à petit les éléments narratifs clefs de l'histoire sont aspirés comme Ortnit de son armure par des dragons affamés. La coquille ressemble encore à la Chanson des Nibelungen, mais l'intérieur est bien différent désormais. Je suis néanmoins extrêmement curieux de découvrir cette année la version longue en minisérie, qui expliquera peut-être les points d'ombre et dissipera éventuellement certaines de mes critiques.

Il n'en reste pas moins que si on apprécie le style de séries référencées au cours de l'article, ou de manière générale si on est sensible à la Fantasy telle qu'on la filme de nos jours, je pense qu'on appréciera Hagen - Im Tal der Nibelungen pour ce qu'il est : un film de Fantasy dark and gritty. Inspiré d'un roman. Inspiré du Nibelungenlied.

 Bonus : Le Point Bande originale 


On doit la musique de ce film à Jacob Shea et Adam Lukas, et j'imagine que le cahier des charges c'était : MODERNE. Dont acte. La BO qu'on nous sert est une bouillie de synthé et d'instruments à cordes (sans doute synthétiques) en mode Ramin Djawadi du pauvre (malheureusement aucun art de la progression comme peut faire montre Djawadi), des effets sonores et vocaux "tribaux" façon Last Kingdom ou The Northman (deux BOs que j'apprécie par ailleurs), mais commandés sur Wish (on est loin des performances vocales d'Eivør sur les projets sus-mentionnés). Aucun thème, leitmotif ou même mélodie mémorable ne ressort de la soupe générique au possible, on s'emmerde ferme. C'est de la BO cliché moderne de Viking Fantasy, par les troisièmes couteaux de l'ère post-Zimmer, du sound design peu inspiré plutôt que de la musique, à base de bwaah quand c'est épique et de violoncelles passe-partout, de chœurs synthétiques et de percussions... .mp3. Autant je m'attendais au pire pour ce film sur la base de sa bande-annonce,  et j'en ressors avec un avis nuancé, autant côté musique j'espérais au moins le minimum syndical, efficace à la  manière d'un Stockholm Bloodbath (produit par Lorne Balfe, ça donne le ton) dans un style similaire, or on m'a servi pire que ce que je craignais. Déçu de ne pas être déçu. Mais après, ça reste une question de goûts.