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samedi 30 août 2025

Wieland le forgeron : Violence et maltraitance dans Heldenzeit Pt2

Broche trouvée à Uppåkra
Il y a quatre ans déjà je postais un article sur la violence dans Heldenzeit, et le traumatisme générationnel, hérité puis répété, en prenant pour exemple l'anti-héros Witege, un preux dans la compagnie de Dietrich de Bern. J'avais notamment pris un exemple la version de sa jeunesse telle que racontée dans la Þidrekssaga, où il se nomme Vidga et son père, un forgeron célèbre, Velent. Je ne m'attardais pas en détail sur les malheurs de Velent, car ce n'était alors pas nécessaire pour comprendre le sujet, néanmoins je me suis dit qu'il serait peut-être temps de m'attarder un peu sur cette figure de l'imaginaire germanique, celui qui, selon les traditions, porte le nom de Velent, Wieland, Völund, Weyland, ou encore Galant.

Qui est Wieland ? Fort bien, faisons tout d'abord un rapide point sur son histoire et son lore. Rapide hein.


Le forgeron mythique apparaît dans plusieurs sources (et je ne parle pas de mentions, car il fut si populaire que ce serait compliqué de tout recenser). La plus ancienne trace littéraire nous vient de la tradition anglo-saxonne, avec le fragment de poème Deor. C'est certes le plus vieux "texte", mais il est bien court et n'offre que des détails et pas l'ensemble de l'intrigue, mais comme on le verra plus tard cela complète ce qu'on sait d'autres poèmes plus exhaustifs, à savoir le Dit de Velent dans la Þidrekssaga (Norvège et Suède) et le Lai de Völund ou Vǫlundarkviða dans l'Edda Poétique (Islande). La version du Dit de Velent implique une version continentale en vieil allemand qui nous est malheureusement perdue, et bien que le personnage soit également populaire dans l'aire culturelle germanique continentale, c'est bien son fils Witege qui là-bas profitera d'une grande notoriété - pas toujours glorieuse, comme on le sait. 

On sait néanmoins par le Livre des Héros (Heldenbuch) que Wielant a deux fils, Wittich (Witege) et Wittichouwe (Vidigoia, qui n'apparaît presque nulle part ailleurs), qu'il est duc mais que deux géants l'ont chassé de ses terres, le forçant à vivre dans la misère. Il se met alors au service d'un forgeron de renom, le roi Elbenrîch (vous reconnaîtrez sans peine ce bon vieux nain Alberich), apprend l'art de travailler le métal dans la montagne Gloggensachs (a priori dans le nord de l'Allemagne), puis se rend auprès du roi Hertwich et a deux fils de sa fille. C'est succinct, mais c'est normal, les livres de héros compilent des chansons et poèmes, et complètent les trous par des résumés façon "précédemment, dans..." de nos séries préférées. Malheureusement pour nous, la version continentale ne nous survie que par ce résumé succinct, et l'interprétation du poète de la Þidrekssaga. Alors justement, maintenant qu'on a parlé des sources  brèves, penchons-nous sur les deux textes scandinaves qui racontent les événements du début à la fin.

 (Je vous préviens, les textes sont relativement courts, donc je vais essayer de ne pas trop rentrer dans le détail car... je vous invite à aller les lire vous-même, en fait.)

L'histoire de Velent / Völund commence, comme d'habitude dans ces sources, par une généalogie. Le Dit nous affirme qu'il descend du roi Vilcinius (roi des Vilces, des Slaves de l'Ouest qui vivaient au nord-Est de l'Allemagne actuelle, et qui sont une présence récurrente dans la Þidrekssaga) et d'une ondine, et de leur fils Vadi, ou Wade, un géant. Lorsqu'il atteint l'âge de neuf ans, Velent est envoyé par son père Vadi comme apprenti auprès d'un forgeron, Mimir de Hunnie. Malheureusement, Velent devient la tête de turc de Sigurd (oui, oui, LE Sigurd) qui maltraite tous les apprentis comme un bully. Trois ans de mauvais traitements poussent Vadi à reprendre son fils et le place auprès d'encore meilleurs forgerons, deux nains vivant dans la montagne de Kallava. Il est remarquable que Vadi ne se contente pas de dire à son fils qu'il doit s'endurcir et que c'est la vie ou autres platitudes, il agit et fait de son mieux pour offrir à Velent la meilleure éducation. Il y a un très belle image de lui portant Velent sur ses épaules pour passer "à gué" là ou l'eau fait dix mètres de profondeurs.

Vølund smed, 1873 (Stephan Sinding), Oslo.
Au début, tout se passe bien avec les nains, mais évidemment ça finit en tensions (lisez-le !) et Vadi va pour pour apporter une  épée à son fils et déclare "Défends-toi, qu'on ne dise pas que j'ai élevé une fille et non un fils." Ah... bon bah au temps pour moi. Brynhild aimerait s'entretenir avec toi, Vadi. Bon il essaie également de venir en personne mais, euh... il s'endort en chemin, ronfle, causant un éboulement et...

Bref, Velent est orphelin et doit se débrouiller tout seul avec les deux nains. Il récupère l'épée qui dépasse des éboulis et... massacre les nains puis leur vole toutes leurs richesses, bien sûr ! Il prend tout, l'or, les outils, limite l'argenterie et les magnets sur le frigo. Et pour rentrer chez lui, il met en pratique son nouveau savoir-faire : il fabrique un sous-marin. Alors je sais, dit comme ça, ça surprend. Il évide un tronc d'arbre et bouche les trous hermétiquement avec du verre, puis navigue grâce aux courants de la Weser jusqu'au royaume du roi Nidung du Svithiod en Jutland. En U - B O O T !! Badass 9000 ! Et ça doit être un sacré tronc car on dit qu'il vole également le cheval Schemming, très apprécié en Germanie continentale puisqu'il sera la monture de Witege. Et c'est aussi un des quatre poulains de Sleipnir, au même titre que Grani, le destrier de Sigurd, parce que bon, il faut toujours un pédigrée de fou. Ils proviennent néanmoins de deux haras différents, Grani de l'établissement de Brynhild, qui n'est pas valkyrie du tout mais bien humaine, et Schemming quant à lui provient du haras de Studas, le père Heime, qui sera à Witege ce que Karadoc est à Perceval, l'humour et la bouffe en moins. Tout est toujours lié. D'ailleurs, Heime chevauche également un rejeton de Sleipnir, Rispa, et enfin, le dernier poulain, Falka (Valke dans la tradition continentale), appartient à Dietrich de Bern en personne.

Mais bref, le sous-marin est pris dans les filets de pêcheurs et ça amène Velent devant le roi Nidung.

Bon, là je vais vraiment résumer, parce que je sens bien que je n'arrive pas à faire court. Ne m'en voulez pas, c'est une malédiction d'écriture, ça a commencé avec mon tout premier texte et je ne m'en suis jamais vraiment défait. J'en suis le premier affligé, en vrai : Heldenzeit devait faire environ 200 pages et à l'heure où j'écris ces lignes, on en est à... 556, soit 2 182 000 + signes. C'est trop, mais je digresse. Encore.

Velent fait forte impression à la cour de Nidung, il impressionne par son talent de forgeron, au point de se faire un rival jaloux, bien sûr, en la personne du forgeron royal, Amilias. Et puis le chevalier Regin / Rygger aussi, qui le garde à l’œil. Faut dire qu'il est tellement bon que, lorsqu'il égare le meilleur couteau du roi, Velent en forge un nouveau, beaucoup mieux, qui tranche le pain ET un bout de la table en dessous. Ça impressionne beaucoup le roi qui demande qui l'a produit. Velent ne veut pas admettre sa faute initiale et donne le crédit à Amilias, qui jusqu'ici n'a fabriqué que des objets sans panache s'empresse d'approuver. Oui, oui, absolument, c'est bien lui qui l'a forgé ce couteau pratiquement magique.

Sauf que Nidung n'est pas con et force Velent à avouer la vérité, ce qui froisse beaucoup Amilias, au point de provoquer Velent en duel de forgeron. Oh mince, Velent n'a pas d'argent ? Il n'a qu'a mettre sa tête en jeu ! Le duel est simple : Amilias forgera la meilleure armure de tous les temps (heaume, jambières, haubert), et Velent la meilleure épée de tous les temps. S'il arrive à blesser Amilias de cette épée en outrepassant ses pièces d'armure, Velent gagne. Sinon, il sera raccourci de trente centimètres environ.

Je vous passe les péripéties où Regin / Rygger a volé ses outils etc., l'important c'est que Nidung fait construire une forge pour Velent et que les deux forgerons fabriquent ce qu'ils sont censés fabriquer. Amilias travaille d'arrache-pied pendant un an, Velent commence sept jours avant la date butoir. Deux styles de travail, on a tous été l'un ou l'autre pendant nos études, et c'est toujours injuste quand celui qui s'y prend à la dernière minute s'en sort avec les honneurs. Je ne dis pas que c'est ce qui va se passer, je dis que c'est injuste. 

De manière fascinante, Velent s'y reprend à trois fois, réduisant à chaque fois l'épée produite en poudre, laquelle est mangée puis chiée par des oies, avant qu'il ne recommence son œuvre. C'est un peu l'équivalent métallurgique du café Kopi luvak, technique magique ancestrale apprise auprès des nains, à n'en pas douter. En tout cas la méthode caca d'oie produit finalement l'épée Mimung (ou Mimming dans le Waldere), une lame célèbre puisqu'elle sera brandie par Witege dans toutes ses aventures. Elle est si exceptionnelle que Velent en fait une copie (toujours dans les sept jours qu'il lui reste, je rappelle), comme dans le film Contact : deux pour le prix d'une, dont une qu'il garde secrète.

Le jour J, Amilias se pavane comme un paon avec son armure et passe du temps avec ses fils (comme quoi les clichés ne datent pas d'hier, il ne manque plus que "c'est ma dernière œuvre avant la retraite") Tout le monde est ébloui par son travail, non des moindres Nidung lui-même. Et puis Velent arrive et, plutôt que de frapper, appuie sa lame sur le casque. Elle s'enfonce comme dans du beurre, dans le métal, d'abord, puis dans le crâne d'Amilias, ses épaules, en fait, elle le tranche sans à-coup jusqu'à la ceinture. Pour les plus dissipés, ça veut dire que Velent gagne le pari.

Nidung est impressionné (c'est étonnant !) et exige d'obtenir cette épée. Velent lui répond "pas de souci, je vais vite fait te chercher le fourreau qui va avec !" mais c'est surtout une astuce pour échanger la meilleure épée contre la copie, qu'il confie au roi. Sa réputation est au sommet, il remplace Amilias comme forgeron royal, tout va bien pour Velent.

Néanmoins, on peut déjà remarquer une chose sur son caractère : être la victime d'un bully pendant des années n'a pas développé son empathie, bien au contraire. Il lui suffisait de blesser Amilias pour remporter son duel, ce qu'il aurait pu faire sans effort, pourtant il a choisi de l'exécuter, de le fendre du sommet du crâne jusqu'à la taille, comme pour le punir de son orgueil et d'avoir osé croire pouvoir se mesurer à lui. Devant ses enfants ! Velent n'est pas un homme bien, il peut se montrer cruel et revanchard, et ça, en plus de ses talents de forgeron extraordinaires, c'est justement ce qui va lui permettre de devenir une légende.

Völund en bijou, c'est très à propos !

Un jour qu'il est à la guerre, le roi Nidung se rend compte qu'il a oublié sa pierre de victoire qui rend invincible. Dans la panique, il promet tout et n'importe quoi à qui accomplira l'impossible et lui rapportera la pierre avant l'aube. Il promet beaucoup trop, en vérité, car il va jusqu'à offrir la moitié de son royaume ET sa fille en mode "My Kingdom for a horse !". Et malgré cette carotte exceptionnelle, personne n'ose proposer ses services, car la tâche est proprement impossible. Personne ? A part Velent bien sûr, qui ne chevauche pas un cheval ordinaire mais un descendant de Sleipnir ! D'ailleurs, les sources continentales appuient que Schemming est le plus rapide de ses frères, c'est pourquoi Witege est en mesure d'échapper à Dietrich lors de leur poursuite sur la plage de Ravenne. Autant dire qu'aller cherche la pierre de victoire ne lui pose aucun problème : en douze heures il parcoure la distance pour laquelle l'armée a galéré pendant cinq jours.

Lorsqu'il revient, une bande menée par un sénéchal jaloux essaye de lui extorquer la pierre, et il tu le sénéchal sans sourciller, ses complices s'enfuyant. Et ça, ça arrange bien le roi Nidung qui, une fois calmé de sa crise de panique en retrouvant sa pierre, n'a pas vraiiiiment l'intention de se séparer de la moitié de son royaume et de sa fille en sup. Il saute sur l'occasion et banni plutôt Velent pour meurtre, puis va guerroyer (il gagne, comme quoi, les pierres de victoires, ça marche !)

Velent pourrait refaire sa vie ailleurs, recommencer à zéro, mais Velent est revanchard. Il essaye d'empoisonner le roi mais se fait gauler, et une situation délicate va se transformer en calvaire : Nidung lui fait couper les tendons des pieds, genoux et cuisses et les ligaments des jambes, afin qu'il ne puisse plus jamais marcher. Infirme et captif, l'humiliation est totale. Dans l'Edda Poétique, le roi n'attend pas de prétexte comme cet assassinat manqué, il le fait carrément kidnapper au milieu de la nuit. Le résultat est le même, Velent est désormais au service du roi. Il prétend reconnaître ses erreurs et vouloir se faire pardonner, et Nidung lui fourni une forge et de l'or afin qu'il se mette au boulot.  Le roi croit alors avoir gagné sur tous les tableaux.

Or, Velent n'a pas abandonné. Au contraire, sa soif de vengeance n'en est que plus forte. Au lieu de tuer Nidung, il va ravager tout ce en quoi il tient. Il va gagner la confiance de ses deux jeunes fils (le troisième, Otvin, est déjà adulte) et les massacrer dans sa forge lorsqu'ils viennent faire réparer leurs flèches (ou pour jeter un œil à son trésor dans l'Edda Poétique.) Mais comme Velent a fait promettre aux garçons de marcher à l'envers vers sa forge en échange de réparer les flèches/montrer l'or, les traces dans la neiges montrent qu'ils ont quitté la forge et Velent est innocenté de leur disparition. Mais ne croyez pas qu'il se contente de les tuer, non, non, ce sera trop vulgaire. Velent est un artiste ! De leurs crânes il tire de magnifiques hanaps dorés, de leurs omoplates et hanches des coupes à bière, et du reste des manches de couteaux, des plats, des chandeliers, il refait tout l'intérieur de Nidung façon Ikea doré, et celui-ci est ravi, on sort même ces couverts de luxe quand les invités de marque sont reçus. Dégueulasse ? Attendez, il n'en a pas terminé.

La prochaine sur la liste est la princesse. Si elle n'a pas de nom dans la Þidrekssaga, Deor la nomme Beadohild et l'Edda Poétique Bödvilar. Elle rend visite à Velent afin qu'il répare son anneau qu'elle a malheureusement cassé, et n'ose pas l'avouer à son père (en parallèle du couteau égaré plus tôt par Velent, ce qui devrait déclencher un peu d'empathie de la part du forgeron, maiiis...). L'Edda Poétique rajoute du drama en faisant de cet anneau un bijou que Nidung a dérobé à Velent lors de son arrestation, et lui donne même le nom de Alvitr. Bref, notre "héros" s'arrange pour être seul avec elle et la prend sans son consentement. Et là, c'est compliqué, car l'Edda Poétique lui fait boire une potion pour l'endormir et il la viole dans son sommeil, et leur relation, si on peut dire, s'arrête là. En revanche, dans la Þidrekssaga il y va cash, et pourtant... non seulement elle garde le secret en échange de l'anneau réparé, mais... ils se revoient, se veulent l'un l'autre, et finissent par s'épouser à la fin. Autre temps, autres mœurs, hein, mais tout de même. (Je parle de ce sujet compliqué dans les sources ici)

Ensuite vient la troisième étape, la plus célèbre : son évasion par les airs.

Il invite son frère Egil à le rejoindre pour l'aider (oui, Velent/Völund a des frères, mais on y reviendra.) C'est un archer hors pair, et lorsqu'il arrive avec son propre fils de trois ans, Nidung le met à l'épreuve. Il ordonne à Egil de prouver son excellence en touchant une pomme posée sur la tête du petit. Ah ? Ça vous rappelle un certain Guillaume ? Egil l'a fait avant. 

Il prépare trois flèches et décoche la première, fendant la pomme en deux. Nidung applaudit et félicite son visiteur, lequel répond "Franchement, si j'avais raté ma cible, les deux autres flèches étaient pour toi." La cour est horrifiée par la provocation et une menace de mort pas du tout voilée, alors que Nidung c'est plutôt :

En réalité, Egil est là pour chasser des oiseaux afin de récolter des plumes, beaucoup de plumes. Velent a un plan, il se forge en secret une paire d'ailes mécaniques (un "habit de plumes") qui lui permettront de s'envoler loin d'ici. Et comme il entend mettre ça en scène de manière habile, il compte faire croire à Nidung qu'il périt dans sa fuite. Lorsque tous les éléments sont prêts, il se présente avec son appareil sur le dos, et le roi est très étonné. "Tu es un oiseau maintenant, tu fais bien des merveilles". Là-dessus, Velent vide son sac et révèle l'odieuse vérité de ses méfaits au roi : leur meurtre des princes, la taxidermie dorée façon psychopathe, le viol de la princesse. Nidung, mortifié, le voit décoller et ordonne qu'on l'abatte. C'est là qu'Egil entre en jeu : il décoche une flèche sûre et transperce une vessie de porc remplie de sang, lequel tombe du ciel à bouillon et convainc le roi que cette blessure doit être mortelle.

Ah, je ne l'ai pas précisé, mais c'est le sang de ses trois fils que Velent avait mis de côté au frigo pour l'occasion.

Velent rejoint alors la ferme de feu son père Vadi, en Zélande (Danemark). Quand Nidung meurt peu après, son fils adulte Otvin, se réconcilie avec Velent, qui épouse la princesse comme on l'a dit, lui permettant d'être réuni avec leur fils de trois ans, Vidga/Witege.

Happy End, qui l'eût cru ?

Clairement, l'évasion par les airs est ce qui marque le plus fortement l'imaginaire, plus que le U-Boot de bois ou les vengeances cruelles. D'ailleurs, le coup des crânes des fils changés en coupes n'est pas exclusif à Velent/Völund, puisque dans les sources scandinaves ont retrouve ce motif associé à Gudrun lorsqu'elle se venge de manière similaire du roi Atli. Le Lai de Völund ajoute des détails "créatifs" au Dit de Velent, histoire d'enfoncer le clou, puisque les yeux des enfants sont changés en gemmes qu'il offre à la reine (qui n'existe pas dans le Dit) et des dents il fabrique des broches pour Bödvilar. La reine du lai est présentée comme la vraie méchante, c'est elle qui remarque que Völund risque de se venger pour son enlèvement et peut-être même de s'échapper, et suggère en conséquence qu'on le mutile préventivement. Nidung dans le Dit est entièrement responsable. Dans l'Edda Poétique, Egil n'intervient pas dans ce récit, Völund se débrouille tout seul pour construire ses ailes et s'enfuir : le forgeron s'élève triomphalement dans le ciel après la révélation. On ignore ce qu'il advient du roi et de la reine, de la princesse et de leur fille, Otvin n'existe pas non plus, pas de réconciliation donc, pas de joyeuse petite famille basée sur un viol, non, Völund se venge, se vante, se barre, FIN. 

Ce bijou est aujourd'hui exposé à Lund.
Une autre grosse différence entre les deux versions principales qu'il nous reste concerne le début de l'histoire. Dans l'Edda Poétique, oubliez tout jusqu'à la capture du forgeron : ça ne s'y trouve pas. Au lieu de cela, Völund vit dans la pampa avec ses frères, Slagfildr et Egill, au bord du lac Ulfriar. Tous trois sont les fils du roi des Finnois, cela dit en passant, offrant une toute autre généalogie au personnage (bien qu'Egil existe bien dans cette version!) Il y a toute une intro sur la manière dont ils surprennent des femmes cygnes et leurs volent leur plumage, leur "forme de cygne", pour les forcer à les épouser, un épisode qui pourrait sembler déconnecté et inutile, mais offre un parallèle avec l'habit de plumes que Völund fabriquera plus tard pour s'échapper, peut-être-même qui explique d'où lui vient l'idée. Lorsqu'elles finissent par s'enfuir et que ses deux frères partent à leur poursuite, Völund reste seul, et c'est là qu'en profite Nidung, ici Nidudr, pour le faire kidnapper. A partir de là, les deux histoires se recoupent.

Wieland, Velent, Völund... peu importe le nom où l'aire géographique, ce n'est jamais son caractère qui est loué, mais son talent. On peut dire ce qu'on veut du bonhomme, aussi ignoble qu'il soit, son talent dans la forge est indéniable. Ses lames sont incomparables, ses bijoux irrésistibles. Il est l'artisan avec un grand A, et c'est pour cela que dans la littérature médiévale germanique, son nom deviendra synonyme de forgeron exceptionnel. Lire dans une saga "Il était völund, c'était un völund" équivaut à dire d'un athlète qu'il est Carl Lewis ou Usain Bolt. Tout le monde comprend les qualités qu'on vante sans avoir à expliquer. On ne se posait pas encore la question de la nécessité ou non de séparer l’œuvre de l'artiste : certes c'est un enfoiré de première, mais matte le hanap ! 

Après, il est vrai que le droit de se venger d'un tort est, pour les contemporains, un vrai droit au sens juridique du terme, mais les actes commis par Velent/Völund sont absolument atroces, même pour les standards de ce temps. La Þidrekssaga le fait au moins essayer de tuer Nidung avant d'être capturé et de passer à un plan B bien plus cruel impliquant plein d'innocents, certains très jeunes. L'Edda Poétique ne s'embarrasse pas de cette nuance : Völund part direct en mode psychopathe.

Mais hej, matte le hanap ! 

La figure de Wieland a tellement marqué l'imaginaire de son temps qu'elle a fini par traverser les genres et les frontières. Le forgeron rejoindra la matière de France sous le nom de Galant, où on lui prêtera la paternité d'épées légendaires telles que Durandal, l'arme de Roland, ou Joyeuse, celle de Charlemagne. Ironiquement, il retournera dans la littérature scandinave sous son nouveau nom de Galant quand sera composée la Karlamagnús Saga, adaptation de la matière de France, de Charlemagne et ses pairs, au public scandinave comme la Þidrekssaga le fit avec le cycle de Dietrich.  La boucle est bouclée.

D'ailleurs, un autre forgeron bien connu de nos histoires, Alberich, aura droit à un succès similaire, et même plus encore, sous le nom d'Aubéron. Mais nous verrons cela une autre fois.

Ah, et du coup maintenant vous comprenez tous les éléments de la statue ! 

 

BONUS : WIELAND EN VILLAND !


Les armoiries de Witege, devenues blason du Villand 

Le document affiché dans le couloir du Tingsrätt que j'ai eu le droit de prendre en photo.

jeudi 29 mai 2025

L'héritage des pierres de Sigurd est sculpté dans le bois

Il y a huit ans déjà je visitais la Norvège pour la première fois, et par là même, brièvement Oslo, et malgré un plan de visites chargé, il restait un musée sur ma liste que je n'avais pas pu voir. Après ma tournée des pierres de Sigurd, l'été dernier, je savais que je devais y remédier, et vous allez vite comprendre pourquoi. Bref, il y a deux mois je suis retourné à Oslo et j'ai enfin visité le Musée national d'Histoire. Pourquoi ? Que s'y trouve-t-il qui mérite un pareil détour ? C'est très simple : 

Sigurd.

(Quelle question)

Et pour être plus précis, Sigurd sculpté dans le bois de panneaux d'églises en bois debout. Si le concept ne vous dit rien, j'ai longuement parlé des églises en bois debout sur mon blog de voyage après ma première visite en Norvège. Pour faire simple c'est un type d'église en bois (Non?! Si.) qu'on retrouvait autrefois en Norvège et un peu en Suède, mais dont les dernières survivantes (on pourrait dire.... encore debout ! Haha, je suis hilarant, ce n'est pas discutable) sont toutes situées en Norvège. 

En effet, remplacée par des constructions plus modernes, ou irrémédiablement endommagée par le temps et le manque d'entretien, la majeur partie a aujourd'hui disparu, parfois à moitié, ne laissant que des chapelles tronquées, mais plus souvent complètement. Et puis parfois il reste des bouts. Des fragments sauvegardés du néant pour leur importance artistiques, sculptés avec un art maîtrisé, généralement des panneaux des portails, quand le reste de l'édifice n'a pas eu ce privilège. Entrelacs, motifs floraux et animaliers, mais surtout figures religieuses, historiques et légendaires, voilà ce qui leur valut de passer à la postérité dans un musée. 

Et parmi ces figures, il y en a plusieurs qui devraient vous être très familières : Sigurd, Regin, Gunnar, Högni, Atli, Grani... dans des mises en scène qui ne peuvent que rappeler les pierres de Sigurd ! Je vais donc présenter ces panneaux norvégiens, et les mettrait en parallèle avec les pierres suédoises.

Les pierres de Sigurd datent de la période Viking, et précèdent donc les églises dont proviennent les panneaux suivants de plusieurs siècles. Il n'a donc aucun doute : les gravures sur rochers et pierres dressées sont arrivées d'abord. Et parfois on pourrait se demander s'il elles n'ont pas servi d'inspiration. Cinq églises en bois debout représentant des éléments de la Völsunga Saga sont répertoriées, les panneaux de deux d'entre elles sont à Oslo : les églises de Hylestad et d'Austad.

Hylestad est la plus célèbre, et on comprend vite pourquoi : les sculptures sont bien mieux préservées, plus détaillées, et offrent de bien meilleurs profils que celles des panneaux d'Austad. Si vous avez des bouquins anglophones sur la saga des Völsungen, il y a des chances que vous ayez déjà vu certaines scénettes sur leurs couvertures (c'est par exemple le cas de mon édition de The Saga of the Völsungs chez Penguin Classics). Mais justement, gardons le meilleur pour la fin et commençons par Austad, qui mérite tout de même qu'on s'attarde dessus !

 

Les panneaux datent du XIIIè siècle environ, ce qui signifie qu'on a sculpté ces scènes en même temps que les clercs mettaient ces légendes sur vélin, aussi bien dans le Saint Empire pour la tradition continentale qu'en Scandinavie (Norvège, Islande). Ce n'est pas une mode provoquée par la diffusion lente et progressive des manuscrits, c'est une culture populaire extrêmement vivace qui a perduré depuis au moins la période Viking. C'est un témoignage de l'importance de ces histoires pour les peuples germaniques, et leur prégnance dans leur imaginaire populaire, malgré la conversion au christianisme et le gavage par les élites lettrées d'un nouvel imaginaire, biblique celui-ci. Les deux cohabitent d'ailleurs, comme en témoigne la présence du héros Sigurd, descendant d'Odin inhumé sur un bûcher, en roi païen, sur des portails d'églises, deux siècle après la conversation de la Norvège.

Mais revenons au panneau d'Austad. On peut y voir Gunnar, mains liés dans la fosse au serpents, charmant les reptiles en jouant de la lyre avec ses pieds, tandis qu'Atli le domine pour exiger d'obtenir l'emplacement du trésor, tandis qu'à côté Högni se fait arracher le cœur sans non plus révéler l'emplacement de l'or à jamais perdu. C'est une version plus détaillées de la scène déjà représentée sur la pierre de l'église de Västerljung, où Gunnar jouant déjà de son instrument comme un avec ses pieds, même si le lichen dû à l'exposition de cette face de la pierre, orientée plein vent et pleine pluie, avait rendu l'identification de la scène difficile pour mes yeux de noob. Ici, nous avons la mort des deux burgondes refusant de dévoiler leur secret et respectant leur serment l'un envers l'autre. Atli semble associé à une horrible tête d'ogre monstrueuse qui le surmonte, ce qui correspond bien à la manière peu flatteuse dont il était perçu dans la tradition scandinave, contrairement à son équivalent Etzel dans la tradition continentale.

D'ailleurs, une figure féminine est également présente, tenant un genre de récipient, et même si le musée ne s'aventure pas en conjecture, on peut supposer qu'il s'agit de Gudrun, mais rien n'est moins sûr. Sa présence auprès d'un Högni mis à mort, tenant le plat qui recueillera probablement le cœur, aurait énormément plus de sens dans la tradition continentale, où Etzel, au-delà de vouloir obtenir le trésor, permet à Kriemhilde d'obtenir sa vengeance contre Hagen pour le meurtre de Siegfried. Une influence de la tradition continentale via la Thidrekssaga norvégienne, peut-être ? Ou peut-être ne s'agit-il donc que d'une servante, mais cela paraît curieux de figurer une no-name au milieu des stars de la saga... mais d'un autre côté, le bourreau n'est pas non plus un personnage très importante. Bref, on ne sait pas, mais perso je pense qu'il s'agit de Gudrun.

Gunnar supplicié dans la fosse aux serpents joue de la lyre avec ses pieds.

"La preuve que même Högni a un cœur."

Détails des entrelacs.



Détail de l'opération à cœur ouvert.

Détail des orteils pinçant les cordes de la lyre, avec une très belle tête de serpent également.

Bon, ça, c'était les amuse-bouche, là on va passer au plat principal :  les panneaux de Hylestad. Datant de la fin du XIIIè, début du XIVè siècle, l'église a été démolie au XVIIè mais les sculptures exceptionnelles ont été préservées. Comme on va le voir, les scénettes représentées fonctionnent un peu comme une BD racontant l'histoire simplifiée de la Völsunga Saga.

Sigurd assiste Regin tandis qu'il reforge l'épée brisée des Völsungs, Gram.

Sigurd trucide le dragon Fafnir en l'empalant de l'épée Gram, par-dessous.
 
Sigurd se brûle le pouce en rôtissant le cœur de Fafnir et comprend le langage des oiseaux qui l'avertissent de la trahison imminente de Regin depuis les branchages.
 
En haut : Grosse éllipse puisqu'ici on a Gunnar dans la fosse aux serpents (oui ça se lit de bas en haut en fait) refusant de révéler l'emplacement du trésor qu'il a obtenu en faisant/laissant assassiner Sigurd. Au milieu : Sigurd assassine Regin avant que celui-ci ne le trahisse. En bas : Grani, le cheval de Sigurd, porte le trésor sur son dos.

Alors voici quelques photos d'un peu plus près, mais comprenez qu'au téléphone, sans avoir droit au flash, et avec les alarmes de proximité du musée qui empêchaient de se rapprocher de très près du panneau, bah la qualité est un peu pourrave. Pour le dire gentiment. Si vous voulez les voir en HD, allez à Oslo. Je vais y associer des images des pierres de Sigurd afin que vous puissiez comparer la proximité (malgré les siècles d'écart) mais aussi l'énorme différence de style. Il y a une filiation certaine, et il est extrêmement satisfaisant pour moi d'avoir pu le ressentir en personne. J'espère parvenir à vous transmettre de ne serait-ce qu'un soupçon de mon excitation en partageant ces visites. Mais assez divagué, allons-y pour les détails :

 
 
Sur la pierre de Ramsund, le corps décapité de Regin est identifié par ses outils de forgeron : pinces, marteau, enclume, soufflet. Tous sont également présent dans le panneau de Hylestad.
 
   


La même scène sur la pierre de Ramsund. On sent que c'est plus facile à sculpter dans le bois qu'à graver dans la pierre. Juste un peu.

La version de la pierre de Gök, inspirée de celle de Rasmund.

La version sur la pierre de Drävle.

Matez-moi ce détail des cheveux et barbe de Regin !

La pierre de Ramsund (encore). Notez que, casque mis à part, les deux Sigurd semblent avoir la même coupe de cheveux.

Perso j'apprécie que les rênes de Grani soit décorées de petites boucles, car ça colle avec la description de du Tháttr de Norna Gest, auquel Sigurd offre un fragment de ces boucles dorées lorsque Grani les rompt pour se dégager de la boue dans laquelle il s'enlise. Ce fragment permet à Gest de gagner un pari qui lance l'intrigue.

Si l'interprétation de ce détail de la pierre de Rasmund comme "Grani porte le trésor sur son dos" vous paraissait tirée par le cheveux, la sculpture de Hylestad nous éclaire tout même beaucoup. Notez qu'ici déjà, les oiseaux dans les branchages sont très proches de Grani portant le trésor, quasiment dans la même scénette.

Pas sûr que ça soit suffisant pour vous aider à le voir sur la pierre de Gök, cela dit... Sur place, de mes propres yeux, c'était déjà pas évident, mais à prendre en photo de manière à ce qu'on voit un minimum, c'était l'enfer.

Détail des oiseaux sur la pierre de Gök.

Pas de décapitation comme sur les pierres de Sigurd ! Mais du gore, ça spritz !

Il est intéressant de noter que la torture de Gunnar, et même de Högni, ait pris autant d'importance dans la représentation visuelle de la saga, là où les gravures sur pierre sont clairement plus orientées sur l'exploit de Sigurd.
Il y a tout de même la pierre de l'église de Västerljung et sa version de Gunnar charmant les serpents, poings liés, en jouant de la lyre avec ses pieds. Un baptistère du XIIè siècle représentant cette scène existe également, mais je n'ai pas encore eu l'opportunité de l'observer en personne (parce que le musée était fermé précisément le jour ou j'ai pu me promener à Stockholm cet été. C'était bien frustrant après avoir réussi à voir les quatre pierres dans la pampa et manquer celle en principe la plus accessible. Mais bon, c'est la vie).

Voilà pour cette visite à Oslo afin de retrouver ce bon vieux Sigurd ! Je suis tellement ravi d'avoir enfin pu me promener dans ce musée et voir ces panneaux légendaires (dans tous les sens du terme). Sur ce, je retourne à mon manuscrit, j'ai du pain sur la planche (ou beaucoup de fer dans le feu, comme on dit ici).

jeudi 24 avril 2025

Le chef-d’œuvre en noir et or : Die Nibelungen (1924)

Si l'opéra était le moyen d'expression le plus épique du temps de Wagner, un nouvel art s'est imposé après la première guerre mondiale, d'autant plus populaire qu'il s'adressait à un public plus large que la classe aisée qui peut se permettre d'aller quatre fois à l'opéra juste pour finir la Tétralogie du Ring. L'Allemagne domine alors cette nouvelle industrie avec l'expressionnisme allemand, dont l'un des maîtres incontestés est Fritz Lang. Or, en 1924, celui-ci sort la première partie d'un diptyque adaptant l'épopée nationale allemande, le désormais légendaire : Die Nibelungen (1. Siegfried, 2. Kriemhilds Rache, soit La Vengeance de Kriemhilde).

Kriemhilde (Margarete Schön, c'est comme Angelina Jolie, mais allemande)

Le film adapte, en principe et comme le nom l'indique, la Chanson des Nibelungen, dans une œuvre monumentale de quasiment cinq heures (c'est toujours moitié moins que Wagner, hihi !). Mais comme Wagner, Fritz Lang va puiser dans d'autres sources pour rédiger son intrigue, nous n'aurons donc toujours pas droit à un adaptation "pure" de l'œuvre. L'ombre du Ring va également planer sur cette adaptation, sans toutefois prendre le pas sur les sources littéraires. D'ailleurs, Lang lui-même souhaitait clairement se démarquer de son prédécesseur et ne refusa de recycler la musique ultra-populaire de Wagner pour son diptyque, mais désirait bien une musique originale. Die Nibelungen adapte avant tout les poèmes médiévaux, et on va voir ensemble si c'est fait avec respect et fidèlement, ou si c'est n'importe quoi. Je précise dès le départ que ceci est moins une critique ciné qu'une analyse comparative, puisque je n'y connais pas forcément grand chose en cinéma, alors que les sources, je les ai poncées.

Une adaptation du Nibelungenlied avant tout ?

L'intrigue du film - je vais souvent dire "le" film pour parler du diptyque, car je les vois comme un grand film de cinq heures - est très, très proche du Nibelungenlied. Et après la fête du slip wagnérienne qui prend tellement de libertés que si c'était arrivé de nos jours, on se demanderait si le problème c'est qu'il n'avait pas les droits, voir une véritable adaptation fidèle et sincère, ça fait du bien. Je vais donc avoir tendance à souligner les différences, justement parce qu'elles ressortent d'autant plus. On pourrait s'étonne que je prenne la peine de le préciser, après tout, ça s'appelle Die Nibelungen, non ? C'est vrai, mais les films ont toujours complété leur intrigue par des éléments empruntés à d'autres sources, et même Fritz Lang ne s'en privera pas. Néanmoins, vous constaterez que, les années passant et les versions filmiques se succédant, ces éléments complémentaires vont progressivement diluer le propos. Die Nibelungen de 1924 est, de toute cette série d'adaptation, celle qui parvient le mieux à se concentrer sur le poème qu'elle est censé porter à l'écran.

Bon, après, je dis ça, mais on commence le film directement avec Siegfried à la forge de Mime, ce qui, si l'on est généreux, est tiré de la Thidrekssaga (qui nomme le mentor forgeron Mime, un nom repris par Wagner, à l'inverse de la Völsunga Saga par exemple où il s'appelle Regin), ou du Seyfrid à la peau de Corne (ou le forgeron est cette fois anonyme). Mais la forge située dans une grotte, le costume de sauvageon de Siegfried etc. laissent plutôt penser à l'influence de Richard Wagner, puisque c'est ainsi que commence son Siegfried, le troisième opéra du Cycle de l'Anneau. D'autres éléments ultérieurs viendront plus tard confirmer cette influence, comme par exemple la cape follette qui rend invisible, mais j'y reviendrai.

Paul Richter incarne Siegfried.

Nous n'embrassons pourtant pas non plus entièrement Wagner, car bien que toute la mise en scène laisse penser que Siegfried vient de reforger Nothung, l'épée de son père comme dans l'opéra (une péripétie similaire existe ans la tradition scandinave mais c'est c'est Regin qui reforge l'épée Gram, pas Sigurd!), avec ce détail tiré des sources où on fait courir une plume sur une rivière et qu'elle se tranche en deux en rencontrant le fil de l'épée plongée dans le courant (les sources parlent parfois d'une boule de laine arrachée directement au dos d'un mouton, faites ce que vous voulez de cette anecdote), sauf que cette épée n'aura en fait aucune importance et n'est pas celle de son père. Aussi, dès la première séquence, on voit que l'ombre de Wagner plane, mais qu'il y a une volonté de revenir vers les poèmes.

N'ayant plus rien à lui apprendre, Mime dit à Siegfried de rentrer à Xanten. Avant de partir il entend les autres apprentis parler de Worms et de la princesse Kriemhilde (un retournement étrange des sources où il entend normalement parler de Brynhild), ce qui le convainc dit d'y aller et afin de la conquérir. Comme ils se foutent de sa gueule, il se fâche et exige qu'on lui donne le chemin sous peine de se faire rosser, alors Mime échafaude un plan pour désamorcer la situation. Il va le guider... ce que Siegfried ne sait pas, c'est que le chemin ne mène pas à Worms, mais au wyrm.... Padam Tschiii ! Bon, OK, c'était nul, pardon. Vers le dragon.

Une demi-douzaines de me mécanos incarnent le dragon, une merveille d'animatronique pour l'époque.
 

Après cela, on passe au Canto suivant, car oui, le film est divisé en Canto, un chapitrage tiré verbatim du Nibelungenlied. Cela montre bien l'ambition de coller au plus près du feeling qu'on peut ressentir à la lecture du poème, quelque chose que même l'adaptation de 1966 abandonnera complètement au profit d'une narration moins... littéraire.

Le Canto suivant nous amène à Worms où le barde Volker d'Alzey chante les exploits de Siegfried. Curieusement, ce Canto serait une introduction du film beaucoup plus fidèle au poème. En effet, le Nibelungenlied ne s'intéresse guère aux enfances de Siegfried, ni même en réalité de ses exploits avant d'arriver à Worms. La rencontre avec le dragon, la mise à mort, le bain dans le sang qui rend sa peau invulnérable, tout cela est expédié par, eh bien, Volker qui fait un résumé à la cour. Le film permet de montrer cet exploit en détail, tandis que chante Volker, mais le poète qui coucha tout cela sur vélin s'en cognait un peu. 

Alors ça, pour tartiner des pages et des pages sur les froufrous et les soieries et les étoffes et les bijoux, là y a du monde, mais pour nous donner une vraie description épique du combat iconique de son héros, y a plus personne. Le film montre d'ailleurs Kriemhilde remercier Volker pour son service (d'avoir si bien chanté), en lui offrant un manteau qu'elle a elle-même brodé. C'est un détail tellement Turbonibelung, ça, le genre de choses que vous pouvez oublier dans les adaptations suivantes. Pareil pour les rêves prémonitoires, un motif récurent et très important, que les autres adaptations ignorent, alors qu'ici on a une séquence de rêves en "dessin animé", dans un style onirique. Ce sont ces petites touches-là qui font penser que Lang et Thea von Harbou (qui a écrit le script) ont relu le Nibelungenlied avant de plancher sur leur version, pas des résumés, mais l’œuvre elle-même, et ont réalisé l'importance de ces détails dans l'esprit de la source, malgré leur insignifiance dans un scénario efficace et fonctionnel.


Bernhard Goetzke joue Volker d'Alzey, le joueur de vielle
Mais reprenons le récit de Volker. Nous voyons comment Siegfried pénètre le royaume des Nibelungen après le dragon et se fait attaquer par Alberich, le roi des Nibelungen. C'est là qu'arrive l'accessoire magique d'Alberich qui trahit un emprunt indubitable à Wagner : le Tarnhelm. Dans les sources, Alberich possède une cape d'invisibilité, la Tarnkappe, un vêtement qui ne fait que ça : rendre invisible. Wagner la remplacera pour une invention de son cru* : le Tarnhelm, un genre de casque en mailles dorées, qui permet, si l'on connaît la formule magique nécessaire, d'activer ses pouvoirs. Ainsi le Tarnhelm peut-il rendre invisible, mais aussi faire prendre l'apparence de quelqu'un d'autre et/ou de se téléporter. Ici, le Tarnhelm est nommé ainsi dans un des cartons, et son design à l'écran, un genre de morceau de filet de pêche à poser sur la tête, est une référence claire au filet de mailles dorées wagnérien, il est donc impossible de prétendre que cet élément soit autre chose qu'une wagnererie. Certes, la formule magique est abandonnée, mais ne vous en faites pas, j'en reparlerai dans l'article suivant...
 
* Il est à noter que le concept existe bel et bien dans les sources, un casque d'invisibilité est notamment porté par un certain Smidr dans la Saga de Bósi et Herraud, qui ne requière cependant aucune formule magique et ne procure que l’invisibilité, aucune métamorphose ou illusion.

Bref, revenons à l'attaque invisible d'Alberich. Siegfried le domine rapidement, comme dans les sources, bien qu'ici il lui enlève le Tarnhelm au lieu de le saisir par la tignasse (le geste est finalement similaire). En échange de sa vie, le Nibelung offre au héros le Tarnhelm et son trésor,  y compris Balmung, meilleure épée forgée par les Nibelungen. Vous vous souvenez de l'épée forgée au début par Siegfried ? Ce n'était donc pas son épée légendaire Balmung, dont on ne connaît par ailleurs pas l'origine dans le Nibelungenlied, mais dont le Seyfrid à la Peau de Corne nous dit qu'il trouve l'épée lorsqu'il va délivrer Kriemhilde d'un dragon. Ce qui est finalement presque le cas ici : il obtient l'arme dans le cadre de l'épisode du dragon. Je sais, là on tire un peu sur la corde. Néanmoins, Alberich essaye de nouveau de prendre Siegfried par surprise, se fait buter et maudit le trésor avec son dernier souffle (référence au Andvari des sources scandinaves ?), ainsi que pétrifie ce qu'il avait déjà créer à partir de la pierre, aka les nains qui portent le trésor... et ça par contre je ne sais pas d'où ça sort.

Le trésor incarne le trésor.
 
Bon, je vois bien que je vous rends perplexe. j'ai annoncé une fidélité remarquable, et là le film commence et je ne parle que d'inventions, d'éléments tirés d'autres sources, et surtout, Wagner par ci, Wagner par là. Toutefois, je ne vous ai pas menti pour autant, car à partir de maintenant, le film va se resserrer ostensiblement sur l'intrigue du Nibelungenlied.  Fallait-il accrocher en premier lieu le spectateur avec des choses que le public connaissait déjà (Wagner, pour ne pas le nommer) avant d'embrayer sur des rails plus conservateurs en matière d'adaptation, plus "purs". Je ne saurais dire, mais désormais, la suite est moins diluée, pour ainsi dire.

Ah et avant de poursuivre, je n'accorde pas nécessairement plus de valeur à une adaptation plus "pure", au contraire, j'apprécie énormément l'incorporation d'autres sources, voire d'inventions... lorsqu'elles sont pertinentes. Néanmoins, et tout à fait personnellement, j'aurais préféré qu'on laisse Wagner hors des films. J'adore la Tétralogie, ce n'est pas le sujet, mais je n'arrive pas à mettre un opéra du XIXe siècle au même niveau que des sources médiévales. C'est une ligne arbitraire, et à l'évidence, la plupart des gens ne la partagent pas, car les wagnereries continueront à se frayer un chemin dans les adaptations suivantes. Que ça me plaise où non, Wagner est considéré comme une source de cette légende, valide au même titre que le Nibelungenlied, la Völsunga Saga ou la Thidrekssaga. Mais imaginez qu'on fasse un film ayant pour but d'adapter les récits mythologiques de l'Edda Poétique, mais que Loki soit représenté comme le fils adopté par Odin de géants des glace, et demi-frère de Thor, et Hel s'appelle désormais Hela et c'est leur sœur, parce que c'est comme ça que le public les connaît via les comics et films Marvel... on est d'accord que ça serait un peu gênant, non ? Alors qu'on aurait pu... adapter le Ring de Wagner au cinéma, par exemple, comme un Seigneur des Anneaux allemand, et en quatre parties. Cette approche de faire l'inverse des adaptations filmiques, d'utiliser Wagner en source principale et tout le reste en supplément, a été celle d'une bande dessinée d'Alex Alice, Siegfried, et j'en parlerai sans doute un jour sur ce blog.

Worms, un exemple des décors monumentaux.

Au plus près du poème

Bref. Je ne vais pas tout passer en détail (rappel : ça dure littéralement cinq heures), en revanche je peux faire une liste des points d'intrigue des sources présents dans le film, car ça sera également très utile pour les articles suivants, afin de montrer les divergences avec le poème... en tout cas pour le premier film, jusqu'à la mort de Siegfried, car c'est souvent là que les adaptations suivantes se contenteront d'aller. Après si le déroulé des événements ne vous intéresse pas, ou pour garder un peu de surprise, qui sait, vous pouvez toujours passer la liste suivante, sans rancune. Ok, jetzt geht's los :

• Siegfried arrive à Worms en compagnie de 12 rois vassaux et demande Kriemhilde en mariage. (Hagen lui conseille ici de ne pas l'accueillir)

• Gunther accepte à condition que Siegfried l'aide à séduire Brunhilde et en faire sa reine. (C'est le plan de Hagen). À noter que Siegfried ne connaît pas Brunhilde et n'a pas eu d'interaction passée avec elle, ce qui est tout à fait raccord avec le Nibelungenlied, et en porte à faux des sources scandinaves (je le précise ici, car dès l'adaptation suivante, le choix se portera toujours sur la version d'une première rencontre entre les deux, avant les événements en Burgondie)

• Expédition en Islande. Un mur de flamme enchanté entour le château de Brunhilde et ne s'éteint tout seul qu'en présence du meilleur guerrier. C'est une brève référence au mur de flammes que seul le plus brave guerrier osera traverser dans les sources scandinaves. Ici il s'éteint immédiatement en présence de Siegfried et n'est pas à proprement parler une épreuve. À la place, on a :

• Brunhilde impose trois épreuves d'athlétisme (lancer de poids, lancer de javeline, saut) à quiconque souhaite l'épouser, la mort promise au prétendant qui échouerait. Ce sont bien les épreuves version Nibelungenlied.

• Brunhilde croit que c'est Siegfried qui vient pour elle, et est déçue que ce soit en réalité Gunther. Siegfried, en bon Wing Man, se fait passer pour le vassal de Gunther.

• À la demande de son nouveau copain, Siegfried, invisible sous le couvert du Tarnhelm, aide Gunther à tricher pour remporter les épreuves, alors qu'on le croit en train de s'occuper des bateaux.

 • Brunhilde, vaincue, doit accepter de suivre Gunther à Worms pour l'y épouser.

• Gunther donne la main de sa sœur Kriemhilde à Siegfried, comme promis, ce qui insurge Brunhilde car Siegfried est censé être un vassal, indigne de la princesse : c'est le début de ses suspicions.

• Double mariage en la cathédrale de Worms.

• Gunther et Siegfried deviennent frères jurés. Le rituel implique de se couper leurs mains puis les serrer pour mélanger leur sang, en contradiction avec la peau de Siegfried que le fer ne peut mordre. Cette incohérence est, pour le coup, fidèle aux sources, et c'est le téléfilm de 2005 qui y trouvera une parade élégante. J'ai un peu mal à mon Fritz Lang. On zappe complètement la campagnes contre les Danois et Saxons pour aller à l'essentiel.

• Brunhilde sent qu'on lui a faite à l'envers et résiste son mari lors de la nuit de noce, mettant sa force à l'épreuve (forcément il échoue). Gunther demande donc à Siegfried de le dépanner.

• Brunhilde matée, mais version soft : Siegfried prend l'apparence de Gunther grâce au Tarnhelm, la "brise" par la lutte, il lui prend un anneau (ici un anneau de bras), mais dans le film, pas de ceinture de force symbolique à arracher comme dans le poème : il se contente de la mettre à genou, puis on passe à Gunther qui attend son tour pour rentrer. 

L'idée reste la même, mais encore plus atténuée que le Nibelungenlied ne le faisait déjà. Pour rappel, dans la Þidrekssaga, c'est un viol explicite, rendu symbolique dans le Lied par l'arrachage de la ceinture de force, et devient ici """juste""" de la violence conjugale. Je parle plus avant de cette scène dans les sources ici.

• Siegfried révèle à Kriemhilde l'origine du bracelet d'or (qu'elle a trouvé et porte à son bras). Il a pourtant juré de n'en rien dire, et lui fait promettre de mieux tenir sa langue que lui.

• Le trésor des Nibelungen est transporté à Worms (dans le poème cela a lieu après la mort de Siegfried parce que Kriemhilde le dilapide), Siegfried distribue l'or généreusement aux petites gens, ce qui fâche Gunther & co (comme dans le poème). Malgré les demandes de Hagen et Brunhilde, Gunther se refuse à congédier Siegfried.

• Première confrontation verbale entre Kriemhilde et Brunhilde devant la cathédrale de Worms : Brunhilde impose sa préséance face à Kriemhilde "épouse de vassal", mais celle-ci réplique en provoquant sa rivale et finit par révéler le pot aux roses en dévoilant l'anneau. Humiliation publique pour Brunhilde (et par extension Gunther). C'est la fameuse "querelle des reines".

• Brunhilde exige la mort de Siegfried, Gunther veut se débiner car le héros est, après tout, "invulnérable", mais Hagen évoque le point faible. On décide d'organiser le meurtre au court d'une chasse. Pour obtenir de Kriemhilde l'emplacement exact du point faible de son époux, Hagen invente une déclaration de guerre totalement bidon et ment comme un arracheur de dent en mode "pour le protéger au mieux, je dois savoir où il est vulnérable" et Kriemhilde, eh bien... comme dans la source, malheureusement, fait preuve d'une grande stupidité enfin je veux dire d'une inexcusable négligence non, pardon, je pensais à une touchante naïveté et coud une petite croix sur la tunique de Siegfried, pour que Hagen soit sûr de savoir très précisément où, euh... "protéger" Siegfried. C'est un élément d'intrigue qui m'a toujours fait lever un sourcil, et que plusieurs adaptations ultérieures contourneront avec brio. Mais bref, elle pense bien faire et songe vraiment à la vie de son époux, mais elle sent bien que quelque chose ne va pas.

Theodor Loos en Gunther, le Roi Paillasson, et Hans Adalbert Schlettow en Hagen, blafard, borgne et pas très beau, ni très sympa, comme le décrivent les sources. Je dis ça je dis rien, ça pourrait avoir son importance dans quelques articles.
 
• La scène de la chasse : Gunther est accablé et se débine lorsque Hagen lui tend une lance et on comprend que le borgne va devoir se salir les mains pour son roi. Siegfried est assoiffé mais il n'y a pas de vin (c'est un stratagème), Hagen l'oriente vers une source claire et propose une course amicale. Siegfried fonce sans se méfier et part bien devant, se penche à la source pour boire et Hagen l'embroche courageusement, dans le dos et sans prévenir.

• On amène le corps de nuit à Worms et Kriemhilde organise une veillée. Lorsque Hagen s'approche du corps, la plaie se remet à saigner, une superstition médiévale tirée du poème que je suis ravi de retrouver dans le film. On a aussi une Brunhilde qui rit en apprenant la nouvelle, mais montre des signes de détresse également, mélangeant les variations des différentes sources à ce sujet. Kriemhilde demande justice à ses parents hommes (c'était la loi), mais aucun de ses frères, à commencer par Gunther, ne souhaite du mal à Hagen et ils s'interposent comme des boucliers. Kriemhilde est dévastée et n'a plus d'autre choix que la vengeance par un moyen détourné. Elle jure que Hagen paiera.

La blessure se rouvre, le sang a parlé : Hagen est le meurtrier.

Le premier film se conclue par le suicide de Brunhilde à côté du corps de Siegfried, devant l'autel dans la cathédrale, sous le vitrail en forme de croix, inspiré de la mort qu'elle se donne dans les sources scandinaves en se jetant dans le bûcher funéraire du héros. Il est intéressant de n'avoir pas conservé le bûcher (des funérailles païennes) au profit d'une imagerie chrétienne, mais d'avoir conservé le suicide de la reine, cette fois par sa propre épée. Dans le Nibelungenlied, elle disparaît tout simplement du tableau, mais le poème La Plainte, qui lui fait immédiatement suite, raconte qu'elle vit et règne à Worms, même après la catastrophe qui emporte Gunther et tous les Burgondes à la fin du Lied. Ironiquement, c'est donc la seule de tout ce "beau" monde à survivre dans la tradition continentale. Le motif du suicide de Brunhilde est exclusivement dans la tradition scandinave.

Plus que n'importe quel personnage, le film puise sa Brunhilde dans les deux traditions. Les épreuves qu'elle impose et son statut de "simple femme", reine guerrière, puissante mais pas surnaturelle, sont ses traits continentaux. Mais sa coiffe étrange en forme de cygne noir rappelle astucieusement son statut de valkyrie chez les scandinaves, tout comme son oracle qui lit le destin dans des bâtonnets (mais je reviendrais plus en détail sur le personnage de la prophétesse et ses baguettes dans l'article suivant). Et puis il y a sa mort, bien sûr, tout à fait alignée sur sa version nordique.

Hanna Ralph incarne Brunhilde avec un casque évoquant son statut de femme-cygne dans les sources scandinaves.
 
Pour le reste du casting, à partir de l'arrivée de Siegfried à Worms, tout le monde respecte d'assez près la tradition continentale, et il y a pleins de détails qui font mouche pour caractériser les personnages sans dialogues. Hagen, moche et méchant mais compétent, est le porte-flingue du roi mou Gunther, qui se laisse bolosser par Brunhilde et n'a aucune colonne vertébrale. Les acteurs sont excellents pour ce genre expressionniste.  Je trouve également ça bien qu'on voie Siegfried parler aux oiseaux sans raison,  par exemple,  juste parce qu'il peut (et ne pas oublier ce pouvoir aussitôt passé l'épisode du bain de sang de dragon).

Le second film, la Vengeance de Kriemhilde, poursuit l'intrigue selon le Nibelungenlied, mais puisque la plupart des adaptations ignorent tout ce pan de l'histoire, je n'entrerais pas autant dans le détail puisque ça ne servira pas les comparaisons futures. Mais grosso modo, on reste dans la fidélité au poème.

Kriemhilde rumine sa vengeance, et lorsque le roi des Huns, Etzel, la fait courtiser pour lui par le margrave Rüdiger, ça l'arrange bien que Gunther s'empresse de la refourguer comme on se débarrasse d'un boulet. Faut dire qu'elle clame haut et fort que Siegfried est mort assassiné et dilapide son héritage. La pique de Kriemhilde à Gunther qui s'insurge de ses insinuations est savoureuse : "Mon frère ? où est ton frère Siegfried? Donne-moi le nom de son meurtrier." Oui, hein ? Il est où le meurtrier ? Hagen jette donc un œil.

Le film est malin en remplaçant les messagers d'Etzel par un de ses vassaux dont le rôle est plus important par la suite, Rüdiger, un changement intelligent qui permet de mettre le personnage sur le devant de la scène dès l'intro du film et de concentrer le casting, je valide ! J'apprécie qu'il convainque la veuve en jurant qu'Etzel l'aiderait à se venger, et qu'il jure non pas sur la croix, mais sur le fil de son épée, selon le souhait de Kriemhilde, qu'on a jusque-là montré très pieuse. D'ailleurs, outre refuser d'embrasser ses frères avant de quitter Worms, elle refuse la bénédiction du prêtre. Cet extrême revirement de sa piété est un ajout logique, une bonne manière de montrer l'évolution du personnage après la trahison de sa famille, et qui la rapproche de la Gudrun de la tradition scandinave. Ça correspond aussi à la manière dont le poète et plusieurs personnages (dont Hildebrand) la perçoive à partir de ce point dans la source, allant jusqu'à la surnommer "diablesse".

J'adore également ce moment où elle prend le temps d'emporter de la terre du lieu où Siegfried mourut en disant : "Tu as bu au sang de Siegfried, je jure te t'abreuver du sang de Hagen von Tronje !" On sent que la douce et vulnérable Kriemhilde s'est durcie et qu'elle ne compte plus se laisser faire.

Nous avons Hun problème

Bon, par contre il faut parler de la représentation d'Etzel, et des Huns en général... il y a comme un petit parfum des années 30 dans cette vision hideuse et grotesque de l'orientalisme des Huns, et il ne sent pas le patchouli. Le maquillage d'Etzel l'enlaidit autant que celui des nains, ce qui le fait ressembler à une créature surnaturelle ou inhumaine plutôt qu'à, je sais pas, un puissant seigneur des steppes dominant la moitié de la Germanie... On est pour moi sur la plus grosse faute de goût de la version Fritz Lang, et c'est vraiment dommage parce que côté décors, les Huns envoient pourtant du pâté. Le trône d'Etzel est monumental, son palais titanesque et surtout... en dur ! Le décor est brûlé pour de vrai dans la séquence finale, au dernier jour de tournage et c'est incroyable ! Mais ces hordes de sauvages dansant comme des singes dans une halle boueuse et sale, et vivant dans des sortes de ruches troglodytiques, sans hygiène et simples d'esprit, ce n'est pas, mais alors pas DU TOUT fidèle au Nibelungenlied, ou à n'importe quelle source par ailleurs. 

Rudolf Klein-Rogge en Etzel. Voilà, voilà.

Selon les versions, Etzel / Atli est parfois une figure positive, un mécène généreux et honorable, parfois un souverain cupide et traître, mais toujours riche, puissant, commandant de nombreux vassaux prestigieux, et règne sur une cour sophistiquée qui fait de l'ombre à Rome. Les Huns des sources sont traités au même titre que les autres tribus, germaniques ou slaves, mentionnées dans le récit. Là... bah on remplace cette faction badass par une vision puante des années 30 quoi, et c'est vraiment dommage. Au moins il y a beaucoup, mais alors beaucoup de cavaliers à l'écran, c'est hyper impressionnant (en 1924 la cavalerie est plus massive que dans beaucoup de productions récentes, CGI exclus) et ça, toujours ça de pris !

Le plan de Kriemhilde se met alors en place : elle fait inviter sa fratrie à Etzelburg par son époux après la naissance de leur enfant, pour le solstice d'été. Ici, comme dans la tradition continentale, Etzel n'est pas au courant des intentions meurtrières de son épouse, du moins jusqu'à ce qu'elle exige justice de lui lorsque les Burgondes sont déjà à Etzelburg. D'ailleurs, le film fait fi du très long voyage de ces-derniers jusqu'en Pannonie, on ne mentionne vite fait que le mariage du prince Giselher avec la fille de Rüdiger, en chemin. Kriemhilde attise ses hommes (les Huns) en promettant plein d'or à qui tuera Hagen.

"I am not a disgrace ! I am vengeance, I am the night, I'm Batman Kriemhilde."

Le déroulé du massacre suit le poème d'assez près, notamment avec sa structure en étapes successives parsemées d'interruption des combats. Du stop and go, comme disent les Allemands aujourd'hui. Il y a bien une différence vis à vis de la mort du fils de Kriemhilde et Etzel, mais je réserve cela pour l'article suivant, car le remake de 1966 a repris cette modification et je m'y pencherai alors. Vague après vague, les Huns envoyés par Kriemhilde échouent à éliminer leurs "invités", et les Burgondes s'obstinent à refuser de rendre Hagen à la justice. Pendant que Dietrich de Bern et Hildebrand refusent d'intervenir (la fameuse lâcheté de Dietrich, qui sait très bien comment tout ça va finir), Rüdiger s'implique malgré les ordre de son seigneur et Dietrich est obligé de le venger lorsque Rüdiger perd la vie. Tout cela, ainsi que le fait que Rüdiger se fasse manipuler par Kriemhilde à intervenir contre les Burgondes, et donc contre son tout nouveau beau-fils Giselher, tout est dans le Nibelungenlied. Drama 9000 quand le margrave se présente à la halle où les Burgondes ont combattu des hordes entières, que le jeune prince demande "Que nous apportes-tu, père?" et que Rüdiger, décédé à l'intérieur, répond : "La mort."

Lorsque beaucoup de monde est passé de vie à trépas sans résultat, et que Hagen avoue même son crime pour provoquer Kriemhilde, celle-ci ordonne qu'on mette le feu à la grande halle où les Burgondes sont retranchés. L'incendie est vraiment spectaculaire, et on imagine aisément l'effet qu'il a dû produire sur le public à l'époque. On est vraiment sur une épopée cinématographique, à un âge où tout devait être capturé sur pellicule.

Finalement seuls Gunther et Hagen survivent, mais on fait exécuter Gunther car Hagen refuse de divulguer l'emplacement du trésor tant que vivra le roi. Gunther décapité, Hagen provoque Kriemhilde et lui disant qu'à présent personne d'autre que lui ne pourra révéler le secret et que jamais elle ne reverra le magot. Kriemhilde l'exécute, et en faisant cela elle commet une terrible transgression (le femme n'a pas le droit de se venger elle-même), et pour cela, Hildebrand la tue aussitôt. C'est bien sa fin dans le Nibelungenlied (dans la Thidrekssaga c'est Dietrich qui s'en charge dans un contexte similaire). Désormais, tous les Burgondes sont morts, et Etzel ordonne qu'on enterre Kriemhilde auprès de Siegfried, car "elle n'appartint à aucun autre homme". FIN ! Qu'est-ce qu'on se marre !

Faut-il le voir ?

Oui. Ah bah forcément, hein, et pas juste parce que c'est "un classique" ou la première adaptation cinématographique, ni même pour sa fidélité finalement relative (on l'a vu, malgré tous les détails évoqués, des pans entiers manquent, comme la campagne militaire contre les Saxons et Danois, le périple des Burgondes jusqu'à Etzelburg). Non. Ce diptyque est tout simplement phénoménal. Les décors sont incroyables, immenses et chargés d'atmosphère onirique. Tout est démesuré, toujours la brume, les arbres gigantesques, les arches écrasantes... et ces costumes ! Loin de toute tentative de faire historique, on est pleinement dans l'expressionnisme avec ses motifs géométriques presqu'à la Gustave Klimt, et néanmoins clairement héritiers du style des costumes de scènes de Bayreuth pour Wagner - rupture et continuité, tout ça. Tout flatte la rétine. L'expression "chaque plan est un tableau" semble inventée pour Die Nibelungen de Fritz Lang. Les acteurs sont hyper expressifs - c'est le genre qui veut ça - les potards du drama sont poussés à fond, et la musique, mes dieux, la musique ! Justement, on va y revenir. Mais d'abord, voyez-donc :


 

 




Alors évidemment que oui, il faut voir ce(s) film(s), mais en ayant conscience qu'il s'agit d'une œuvre qui a un siècle, où les très rares dialogues sont prodigués par des cartons, et que tout le reste passe par le visuel et la musique. D'un côté, le néophyte qui n'a pas lu les sources s'y perdra peut-être, ne sachant pas exactement qui est qui en détail (les noms ne sont pas toujours répétés), se repérant plutôt aux éléments de costumes (qui sont faits pour distinguer tout le monde assez clairement, sauf pour les persos un peu osef de cette version comme les princes Giselher et Gerenot), mais d'un autre côté, cela rend peut-être l'ensemble plus universel, plus viscéral : on comprend grosso modo ce qui se passe par les émotions des personnages, même si l'on ne saisit pas le contexte exact. Après, il me semble que ça reste parfaitement compréhensible, mais je comprendrais qu'on soit un peu hésitant face à 5h de film muet. J'en recommande toutefois chaudement le visionnage, d'autant que s'il n'y a presque pas de dialogues, il y a la bande originale de Gottfried Huppertz.

BONUS : Le point bande-originale

Fritz Lang ne voulait pas de Richard Wagner, mais il souhaitait toutefois une composition ayant tout de même l'ampleur et la richesse de Wagner. C'est Gottfried Huppertz qui s'en chargera, et avec quel brio ! Une version du tronquée du film exigera plus tard que Huppertz intègre les thèmes de Wagner, réorchestrée et mélangé à sa propre musique, mais vraiment, entre nous, Die Nibelungen n'en a pas besoin (et pourtant je réitère que je suis un grand fan du Ring de Wagner). De nombreux thèmes et leitmotifs racontent le film au spectateur, lorsque les mots se font rares, Huppertz nous guidant dans l'intrigue avec sa musique comme une torche. Personnellement je suis complètement amoureux du thème du trésor des Nibelungen qui, à lui seul, mérite qu'on se procure l'édition complète en 4 CDs plutôt que la simple compilation qui l'ignore. 

Mon chouchou, le thème du trésor des Nibelungen :

 Compilation de la Partie I :

Compilation de la Partie II :


Voilà pour le diptyque de Fritz Lang. Il faudra attendre 44 ans et une guerre mondiale plus tard pour voir une nouvelle adaptation des Nibelungen sur les écrans, avec... un remake, eh oui, déjà, mais pas n'importe quel remake... un remake E N  C O U L E U R.