Menü

MENU
Affichage des articles dont le libellé est Ragnar Lođbrok. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ragnar Lođbrok. Afficher tous les articles

mercredi 22 juillet 2026

Les fils de Ragnar à Vitaby : sur les sentiers de Heldenzeit

Vallabacken, Suède.

Dans la Saga de Ragnar aux braies velues et le Dit des fils de Ragnar, la progéniture du fameux héros commence sa carrière sur les chapeaux de roues puisque leur premier raid est très fructueux. Dans le Dit, Ivar et ses frères Björn, Hvitserk, Sigurd et Rögnvald (dans la saga, le petit Sigurd n'ayant alors que trois ans reste auprès de leur mère Áslaug) soumettent la Sélande, le sud de la Suède, ainsi que les îles d'Öland et du Gotland (qui devraient déjà être aux mains de leur père, mais c'est un autre problème sur lequel je reviendrai dans un article au sujet de Ragnar, sa dynastie, et leur incapacité chronique à apporter de la stabilité à leur royaume).

Dans la saga, c'est même plus précis encore : ils écrasent une place forte qui a jusqu'ici toujours résisté aux sièges et attaques de leur père - et du premier coup, eux, ils parviennent à s'en saisir ! C'est un endroit où, nous dit-on, les habitants vénèrent deux vaches sacrées, et ce lieu s'appelle Hvítabær. La recherche a beaucoup glosé sur la véridicité de ce toponyme. Endroit réel ou simple invention légendaire ? La saga ajoute que c'est à Hvítabær que tombe Rögnvald, le fils de Ragnar dont vous n'avez jamais entendu parler car il n'est pas dans la série télé. Mais elle ajoute que l'adolescent y est enterré dans le Gnipafjord, qui serait implicitement tout proche, voire même : Hvítabær pourrait s'y trouver. Ce sont les seuls indices que l'on a.*

Deux villes encore en existence aujourd'hui sont considérées comme des potentielles candidates à une localisation de Hvítabær : Whitby, en Angleterre, et Vitaby, en Scanie. Aucune n'a de fjord à proximité (ça commence mal).

Mais alors, est-ce qu'il y a autre chose, à part l’étymologie, qui pourrait appuyer ces hypothèses ? Concernant Whitby, elle a un passé viking du temps du Danelaw, quant à Vitaby, elle est en plein cœur du territoire viking original. 

Vitaby se trouve à l'Est de la Scanie, proche de la côte (vers Kivik, où se trouvent les sites funéraires de l'âge du bronze dont j'ai récemment parlé sur mes réseaux), et si elle est bel et bien "au sud de la Suède" aujourd'hui, ce n'est pas ce qu'entendait le poète de la saga (plutôt le Småland et le Halland, la Scanie étant considérée dans les sagas comme sa propre entité, ou bien carrément danoise). Cela dit, toutes les sources au sujet de Ragnar et de ses fils font de la Scanie une région en révolte constante qu'il faut mater et reconquérir, encore et encore. Cela colle assez bien avec cette première campagne telle que décrite par le Dit, qui ne sont que des territoires à mater, pas de nouvelles terres à conquérir. Et si vous dessinez une grosse banane partant de Sélande, englobant Öland, le "sud de la Suède" et Gotland, la Scanie est en plein dedans. D'ailleurs, une révolte scanienne à écraser sert de premier combat pour les fils de Ragnar dans la Geste des Danois (cf. plus bas)

L'emplacement de Vitaby est donc cohérent avec les sources, aussi bien géographiquement que thématiquement (une expédition punitive / de maintien de l'ordre).

Mais sur place, à Vitaby, que trouve-t-on pour soutenir tout ça ?

Et bien déjà il y a le cimetière de l'Âge du Fer de Grevlunda qui correspond à la période, confirmant l'existence d'une communauté conséquente à cet endroit précis. Mais surtout, il y a les restes d'une motte fortifiée ! Alors certes, elle est plus tardive de plusieurs siècles, mais on pense qu'elle a probablement été construite à l'emplacement d'une structure défensive de l'âge viking, qu'elle a donc complètement remplacée. 

 


Ainsi, Vitaby, à la période où est censée se dérouler cette aventure dans les sources, avait bien une ville ou un gros village fortifié, et se trouve "sur le chemin" des différentes étapes de la campagne décrite par le Dit. On peut donc, si on le souhaite (et en oubliant discrètement le Gnipafjord), imaginer que Hvítabær est Vitaby.

En tout cas, c'est le choix que j'ai fait pour Heldenzeit

En plus il y a des vaches ! 

*Dans la Geste des Danois, le premier combat impliquant les fils de Ragnar (en tout cas, ceux auxquels vous pensez) est assez différent, mais on retrouve à la fois le motif du Jutland et de la Scanie révoltés (et donc une cohérence de lieu), et celui d'un très jeune fils abattu, ici Siwardus (Sigurd) plutôt que Rögnvald, même s'il ne meurt pas. Enfin, il serait bel et bien mort, s'il n'avait pas été sauvé par l'intervention Deus ex machina (littéralement) d'Odin déguisé en guérisseur. Ce n'est d'ailleurs qu'après cet incident, et non dès la naissance, que Sigurd obtient son fameux "serpent dans l’œil", selon la Gesta Danorum.

Quant à Rögnvald, la saga de Ragnar aux braies velues est la seule à véritablement s'intéresser à sa mort. Les autres sources se contentent de dire (quand elles daignent le mentionner) qu'il a existé et qu'il est mort jeune, et donc sans rien accomplir qui vaille la peine qu'on en parle. Le Krákumál lâche bien son nom en passant mais semble suggérer une mort aux Hébrides, ou du moins qu'il périt lorsque Ragnar subit une défaite aux Hébrides, qu'il ait été avec ou qu'il s'agisse d'un marqueur temporel.

mardi 31 octobre 2023

Suites, remakes, reboots : le mal hollywoodien sur vélin

Bon, je vous avais promis un article rigolo il y a... longtemps. Au lieu de ça, il n'y a eu que viols, meurtres, trahisons et autres abus psychologiques au menu. Mais cette fois, c'est bon promis, on est là pour rigoler.*

Non, vraiment !

Vous savez pourquoi j'aime lire des sagas, des gestes et des ballades médiévales ? Parce que je suis lassé d'Hollywood. Hollywood, c'est LA source de divertissement de notre temps, et avouons-le, ils ont tendance à faire n'importe quoi, et ça a fini par me lasser. C'est vrai quoi, déjà ils n'ont plus une goutte d'imagination ou d'innovation : tout n'est que remake, adaptation, suites, crossovers... et quand Hollywood aime un film étranger, au lieu de se contenter de le sous-titrer ou doubler, on refait le même film en anglais en replaçant le contexte aux US, bravo l'originalité ! Ah c'est pas les sources médiévales qui feraient ça. Et les suites, parlons-en. Des fois, ça n'a aucun sens, genre... Highlander 2

Déjà, pour rappel, le concept du premier Highlander, c'était qu'il existe des immortels en compétition les uns avec les autres, où ils doivent décapiter leur adversaire car c'est le seul moyen pour eux de mourir, et le vainqueur, le dernier qui n'est pas mort donc, gagne le prix... soit la mortalité. Donc il va finalement mourir quand-même, mais plus tard. Super, le concours ! Mais bref, Christophe Lambert est le highlander dans un film de fantasy urbaine dans le présent (des années 80), son mentor égyptien avec un nom espagnol et un accent écossais, c'est Sean Connery, qui meure tragiquement, et à la fin, il ne peut en rester qu'un... et c'est Lambert qui est devenu mortel, donc voilà, les immortels, c'est fini... Sauf que voilà, Highlander 2. Lambert toujours immortel, dans un futur SF sous des dômes parce que la couche d'ozone a disparu, ah et en fait y en a encore plein d'autres des immortels, ah et Sean Connery n'est pas mort. Ah et en fait les immortels sont des extra-terrestres de la planète Zeist. Je déconne pas. Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? On est d'accord, ça sort de nulle part, ça n'a rien à voir avec le ton... heureusement que les sources médiévales nous épargnent ce genre de délire, n'est-ce pas ?

N'est-ce pas ?

Bon, vous l'avez sans doute senti venir, la vérité c'est que rien n'a changé, et que tout ce qu'on reproche au cinéma moderne, a fortiori Hollywood, on le retrouve dans mes très chères sources. Et pas juste occasionnellement, non, non. C'est extrêmement courant. Les crossovers, les adaptations, les remakes, les suites foireuses... tout y passe ! Commençons en douceur avec une suite tirée par les cheveux avec une chronologie bancale : la saga de Ragnar Lođbrok.

Là on part sur une suite forcée. En effet, la saga de Ragnar est liée à celle de Sigurd (Ragnar épouse Áslaug, la fille de Sigurd et Brynhild), alors que chronologiquement ça ne fonctionne pas du tout. Sigurd meure avant Atli (Attila), or celui-ci meure en 453, alors que Ragnar est censé avoir fait le siège de Paris en 845... on va dire que Ragnar aime les femmes très matures, hein, et qu'Áslaug est la reine des cougars. Donc quand on se plaint de Braveheart et de la romance entre William Wallace et une princesse française qui, en vérité, avait deux ans à ce moment-là, vous voyez, les sources anciennes ne se privent pas non plus de jouer sur une timeline élastique. Bon, en vrai, tout Braveheart est à côté de la plaque historiquement, mais jouissif dans sa mise en scène des combats et des drames personnels. Ce qui est le cas de la plupart des sagas, quand y réfléchit bien. Des éléments véridiques laissant volontiers la place à l'exagération pour faire une bonne histoire, souvent bien orientée. La Heimskringla Saga, l'Histoire des Rois de Norvège (y compris le gros morceau concernant Olaf Tryggvason, utile pour Heldenzeit), en est une parfaite illustration. Beaucoup de vrai, mais beaucoup de bullshit aussi.

En vrai, ce lien dont je parlais, avec Áslaug, est vraiment fait pour connecter au chausse-pied la saga et celle des Völsungs, dont elle pompe d'ailleurs des éléments qui, de fait, se répètent, parfois en détail, comme Ragnar tuant un serpent géant... en se cachant dans un trou pour frapper par-dessous... quand le serpent va boire à la rivière... et sa mort badass en chantant dans la fosse au serpent ? Bah c'est la mort de Gunnar en fait. Sans vouloir faire mon grincheux, ça se voit, auteur anonyme, que tu as pompé sur ton voisin et que tu aimes la Saga des Vöslungs. Là on est même sur du bon soft reboot qui tache. Jurassic World est fier de toi.

Après la volonté de se rattacher à une saga renommée et de qualité en espérant que, de facto, les gens nous apprécient à la même valeur, c'est un peu comme quand Joel Schumacher essaye de nous faire croire que Batman Forever est la suite des Batman de Tim Burton parce qu'il a gardé l'acteur jouant Alfred et... euh... celui du commissaire Gordon... et c'est tout. Lier Ragnar à Sigurd via ce mariage improbable à la fille de celui-ci, et bien dans les faits ça ne sert à rien, ce n'est pas une continuation de l'intrigue de la Völsunga Saga (qui n'en a pas besoin). C'est juste pour le prestige, la crédibilité de la rue. Hollywood aime bien affubler cette roublardise marketing du terme "legacy". Les poètes médiévaux le faisaient sans se poser la question ni le justifier: c'était juste un outil de plus dans leur arsenal.

Puisqu'on parle soft reboot, on pense forcément Le Réveil de la Force. Il y a les innombrables reprises de l'intrigue d'Un Nouvel Espoir, bien sûr. Mais évoquons plutôt la surenchère pénible : quand le Premier Ordre sort de son chapeau une troisième Étoile de la Mort - ah pardon, non, Starkiller Base - elle ne peut pas détruire une planète, non, elle détruit UN SYSTÈME SOLAIRE en tirant à travers TOUTE LA GALAXIE (cumulant ainsi deux super-armes cheatées de l'ancien Univers Étendu en une seule, toutes mes félicitations aux scénaristes pour cette idée de naze !) Les amateurs des premiers Fast and Furious se demandent sans doute comment on est passé d'un film assez convenu et "réaliste" de flic infiltré dans le milieu des courses automobiles illégales, à Vin Diesel déroutant des torpilles à la main et lâchant des punchlines DANS L'ESPAAAACE !! 

De la même manière un lecteur du Hürnen Seyfrid se demande si passer du héros affrontant un dragon, à un contre un dans une scène d'anthologie, à un tueur de dragons qui les enquille par douzaines, c'était vraiment pertinent. Sans déconner, après le meurtre du premier dragon dans un épisode qui rappelle encore les sources plus anciennes, notre héros tombe sur... une horde de dragons et reptiles sauvages. Il arrache donc des arbres (à mains nues, cela va de soi), leur jette à la gueule et y met le feu... PUIS il va délivrer Krimhild d'encore un autre dragon, sauf que cette fois il vole et crache du feu... et là, le dragon il appelle à l'aide SOIXANTE DRAGONS VENIMEUX et là...

(Et je parle même pas du géant qu'il doit également se farcir.)

Hollywood ne ressens aucune honte dans sa surenchère, les poètes médiévaux non plus.

Après, cette surenchère participe, dans le Hürnen Seyfrid, au côté pastiche assumé qui se moque gentiment de son modèle, la Chanson des Nibelungen. Et dans le genre, il y a d'autres sources plus ou moins burlesques, comme par exemple le Rosengarten zu Worms, qui est littéralement un spin-off des Nibelungen, qui reprends les personnages principaux, mais sur le ton de la blague (Siegfried connu pour chasser les lions à mains nues puis les pendre aux arbres par la queue, détail par ailleurs également présent dans le Hürnen Seyfrid, ou encore Krimhilde qui doit accepter de se prendre une bise d'un moine si mal rasé que l'irritation lui fait saigner des joues, haha, qu'est-ce qu'on se marre!), et le Biterolf und Dietleib où le roi Biterolf se voit refuser par son épouse d'aller rejoindre Dietrich (ah, les bonnes femmes m'voyez!) alors il fuit pendant la nuit, genre drap par la fenêtre (les deux sources tournent d'ailleurs autour d'intrigues à base de tournois, contexte idéal pour croquer plein de personnages à la fois). 

Donc si vous faites partie des gens qui n'ont pas forcément apprécié de passer du Thor shakespearien de Kenneth Branagh prenant son sujet au sérieux, aux Thor : Ragnarok et Thor : Love and Thunder grand-guignolesques de Taika Waititi, et bien sachez que des poètes rigolos sont passés du Nibelungenlied au Rosengarten zu Worms, au calme. En parlant de Waititi, maintenant que j'y pense, une bande d'anti-héros égoïstes dans des aventures pulp pleines de créatures fantastiques, mêlant humour et drame, en fait l'escapade de Dietrich aux Dolomites dans Laurin c'est un peu les Gardiens de la Galaxie.

Ah oui, je confirme, c'est bien Dietrich dans Laurin.

Bon, et les remakes qui servent uniquement à ne pas devoir traduire, alors ? Genre Rec / Quarantine ou Funny Games. Et bien ça se faisait aussi, figurez-vous. Exemple : la Chanson de Roland version allemande. Pas une traduction pure, ni une transposition d'un style à un autre, comme la ballade norvégienne Rolanskvadet, qui adapte la chanson au format de ballade scandinave et dont la mélodie a survécu jusqu’à nos jours, pour notre plus grand plaisir. Non, une réécriture qui ne s'éloigne pas de son modèle. J'ai nommé : La Chanson de Roland du père Conrad, une adaptation allemande, entre traduction et réécriture, donc, mais relativement fidèle. Beaucoup plus fidèle, en tout cas, que les suites à la Chanson de Roland.

Comment ? Ah, oui, oui, les suites.

Comment ça, tout le monde est mort sauf Charlemagne ? Et ce genre de détail devrait se mettre en travers d'une bonne histoire ?

Hollywood pense que non. Et les Italiens non plus.

Déjà, la solution est évidente : soit en fait votre personnage était pas vraiment décédé (et là je digresse de ma métaphore filée sur le cinéma pour faire les gros yeux à Michael Crichton et son Le Monde Perdu, qui fait revenir Ian Malcolm d'entre les morts parce que ta gueule c'est magique... RIP, Michael, mais gros yeux quand même), soit faite des préquelles. Star Wars, Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter, tout le monde fait des préquelles, et elles sont systématiquement adorées par tous, haha... ha. Bon, OK, le problème, c'est de réussir à capter ce qui fait la magie de l'original, tout en renouvelant la formule, sans pour autant trop s'éloigner, sinon ça râle, ah et y aller molo sur le fan service (sans oublier d'en mettre quand même, sinon ça râle). Essayons voir !

Qu'est-ce qui vous vient à l'esprit si je vous dis Chanson de Roland ? Un peu d'intrigue politique, l'arrière garde de Charlemagne attaquée à Roncevaux, Roland qui refuse d'appeler à l'aide jusqu'à ce qu'il soit trop tard, les combats épiques où on tranche des chevaliers en deux d'un coup de lame (et leur cheval avec, du même coup, tellement on est badass), le héros soufflant finalement dans son oliphant, si puissamment que l'écho résonne dans les montagne pendant des jours, des braves qui s’évanouissent... beaucoup... vraiment beaucoup... l'épée légendaire Durandal, que Roland veut briser contre un rocher afin qu'elle ne tombe pas aux mains sarrasines, mais c'est le rocher qui se fend en deux... Charlemagne qui s'arrache la barbe de chagrin sur le corps de Roland... il y a certes pas mal d'exagération, mais on n'est pas au niveau du Seyfrid à la peau de corne qui se farcit un milliard de dragons et de géants. L'ensemble reste ancré dans une réalité - augmentée, certes - mais relativement tangible. Pour de l'épopée quoi. On ne part pas en mode Narnia pour voir les Francs s'envoler à dos de griffons, par exemple. On est d'accord, ce serait un poil excessif.

Les Italiens pensent que non.

Les Italiens, ils ont écrit Roland Amoureux et Roland Furieux. Une trilogie, ma foi, voilà qui est très à la mode !

Déjà, ils trouvaient que ça manquait de cul, et ils y ont remédié. D'ailleurs, ça c'est une astuce de suite / remake qu'Hollywood connaît bien. Non seulement il faut toujours plus spectaculaire, mais si on peu rajouter de la chair moite en plus, ça ranime l'intérêt d'u(n certain) public. Et puis, soyez honnête, en lisant le bain de sang final de Roncevaux, qui n'a jamais posé son livre pour se dire : tiens, je me demande ce que ça donnerait de voir Roland en prise à un triangle amoureux ? 

Et puisque surenchère il doit y avoir, les seuls sarrasins ne suffisent plus : rajoutons géants, hippogriffes (avant que Poudlard soit cool!) et fées à tabasser, ah et puis forcément un dragon, ça a bien marché pour Seyfrid ! On a des magiciennes et magiciens (dont carrément Merlin, excusez du peu, il faut dire que ce genre de cross-overs est plus facile à mettre en œuvre quand les personnages ne sont pas des propriétés intellectuelles de grosses compagnies riches comme des PIB)(même si bon, on ne va pas se mentir, ce genre d'ajouts est souvent digne de fan-fictions.net), et si vous  pensez que le w o k i s m e a inventé les personnages féminins forts, déjà c'est pas très malin, et pas parce que ça se faisait déjà depuis longtemps (Sarah Connor ? Ripley ?), mais surtout, parce que ça se faisait déjà depuis très, très longtemps. Googlez Bradamante, si vous ne la connaissez pas. Vous ne le regretterez pas.

Le Roland Heroic Universe. On notera que Folio a opté pour la stratégie Twilight / Reliques de la Mort, en coupant le final en deux parties. Finalement serait-ce Hollywood qui finit par influencer les sources ? La boucle est bouclée.

Comme la trilogie Matrix, la trilogie Roland part d'une source devenue si populaire qu'écrire des suites était inévitable (et en vrai, il y a encore d'autres dérivés de Roland), bien qu'on aurait peut-être dû s'abstenir, et la laisser être ce qu'elle était depuis le début : une bonne histoire qui se tient toute seule. Après, autant Roland Amoureux est connu pour ne pas être exactement brillant (ni stylistiquement ni narrativement), autant Roland Furieux est apprécié des connaisseurs de littérature héroïque. J'avoue que le style est infiniment meilleur, mais pour être tout à fait honnête, pas une seconde je n'ai l'impression qu'il s'agisse des mêmes personnages. C'est un récit fabuleux et exotique, on voyage en orient, le merveilleux est omniprésent, et j'aime bien le genre, sinon je ne lirais pas des romans de la Table Ronde ni toutes les sources que j'utilise pour Heldenzeit. Mais pas Roland, quoi... Quand j'aurais le temps, je ferais sans doute un article dédié à ces suites (et au Roland du Père Conrad), ce n'est pas le sujet de ce billet. Un peu de retenue !

Il est temps pour moi de conclure. Remakes, reboots, soft-reboots, cross-overs, spin-offs, suites improbables, préquelles déconnectées de leurs sources, Hollywood n'a rien inventé. Tous ces maux se retrouvent dans les manuscrits d'autrefois. Et aujourd'hui comme hier, ce n'est pas forcément grave. Lorsque c'est bien fait, on prend un plaisir certain et le grand-guignolesque peut côtoyer le drame, l'épique l'humour, le merveilleux l'Histoire. Le Hürnen Seyfrid est-il de la grande littérature ? Probablement pas. Il bâcle toutes les parties de l'intrigue qui ne l'intéressent pas et ne se soucie guère des incohérences. C'est également le cas du Monde Perdu: Jurassic Park (le film, cette fois), mais je les adore pour leurs autres qualités. Tout ne doit pas forcément être parfait, original, jamais vu, différent, inédit ! On doit pouvoir reprendre, continuer, explorer ce qui existe. C'est naturel de rechercher un peu de familiarité.

Du moment que c'est bien fait.


Highlander 2, par exemple, ce n'est pas bien fait.


*Étant donné la nature humoristique du billet, je décline toute responsabilité en cas d'approximations, de parallèles douteux et de jugements à l'emporte-pièces. Pardon à tous les fans de Batman et Robin.

jeudi 23 mars 2023

Heldenzeit : qu'est-ce que l'Âge Héroïque ?

Aujourd'hui j'aimerai consacrer un court billet au titre de travail de ce projet qui refuse de quitter mon esprit, et du concept qu'il y a derrière : Heldenzeit, soit l'âge des héros, ou âge héroïque. Je vais peut-être enfoncer des portes ouvertes pour certains, que ceux-là me pardonnent, mais commençons.

Vous souvenez-vous de mon article sur le viol dans le Projet Vineta / Heldenzeit ? à un moment j'évoque un argument qui m'agace chez ceux qui justifient toutes sortes de choses dans des récits de Fantasy/Fantastique/Merveilleux : "À l'époque c'était comme ça, c'était normal en ce temps-là". Sauf que cet argument moisi ressorti si souvent (notamment quand Game of Thrones faisait tapoter tant de claviers) n'a rien à faire hors de récits historiques, ce que n'est pas la Fantasy. Elle s'inspire (parfois beaucoup) de périodes historiques précises, mais choisi d'y apporter des changements (merveilleux, magie, uchronie et donc changement politiques, sociaux, etc.) voire transpose simplement ses codes dans un univers totalement fictif (Game of Thrones donc).

Mais qu'en est-il des sources médiévales qui sont au cœur de mon projet ? De quelle "époque" parle-t-on exactement ? Quel est "ce-temps-là" dont se préoccupent les poètes ? Et bien, la littérature académique allemande lui donne un nom simple et efficace : Heldenzeit.

Saviez-vous qu'il existe une BD sur Dietrich?

Je l'ai dit plusieurs fois, le Projet Vineta / Heldenzeit n'est pas un récit historique mâtiné de fantastique, mais un récit légendaire parsemé de réalités historiques. Ce choix découle naturellement de mon parti pris, celui de rester au plus proche des sources, lorsque je le peux. Or, les sources sont exactement cela, pour la plupart. Bien qu'elles se veulent souvent ancrées dans l'Histoire avec un grand H et un passé bien réel, elles toujours prêtes à sacrifier la véracité au profit d'une bonne histoire avec un petit h. Des personnages historiques et d'autres totalement fictifs se croisent, beaucoup de ces figures "réelles" et de ces événements "véridiques" sont modifiés, tordus, déformés, jusqu'à devenir méconnaissables, parfois même l'inverse de ce qui a vraiment eu lieu, la chronologie est chamboulée pour faire cohabiter des gens que des décennies, voire des siècles, les équipements des héros sont souvent anachroniques, devraient séparer, bref, c'est tout comme le Braveheart de Mel Gibson, en fait.

C'est un passé légendaire, et chaque source place son curseur plus ou moins proche de la véracité ou du merveilleux, et un même héros pourra très bien se voir le protagoniste d'une geste relatant les faits en minimisant le surnaturel voire en s'en débarrassant, ou d'un lai assumant le merveilleux à fond. Par exemple, les aventures de Dietrich de Bern rassemblent un tel corpus de textes que les chercheurs ont pu les séparer en plusieurs catégories, tel que les Dietrich Historique et Dietrich Aventureux. Et bien que se déroulant théoriquement dans le même univers, entre le ton et l'ambiance de La Fuite de Dietrich et Laurin, il y a un gouffre.

Dans le premier on a le récit prosaïque de comment la famille du héros fut massacrée par son oncle Ermrich lorsque celui-ci s'empara du pouvoir et comment Dietrich dut s'enfuir, tenta de se venger puis partit en exil. Dans le second, un jeune Dietrich part, pour le fun, saccager un royaume nain dans les montagnes des Dolomites sous laquelle se trouve une ménagerie incroyable (griffons inclus évidemment), puis comment une armée de nains invisibles vient se venger... En fait, La Fuite de Dietrich c'est la saison 1 de Game of Thrones, là où Laurin c'est la saison 8 (en terme de présence du fantastique, hein, pas en terme de qualité d'écriture, dieux merci)(bon, là-dessus, tous les chercheurs ne sont pas d'accord avec moi, haha.)(Bref).

Il faut vraiment que je vous parle du Laurin.

Cela nous donne un parfait exemple de ce que je citais plus haut. La rivalité de sang entre Dietrich et son oncle Ermrich, nemesis l'un de l'autre, tous deux basés sur des personnages historiques authentiques, respectivement Théodoric de Vérone et Ermanaric... sauf que Ermanaric meurt environ en 370, or Théodoric devient roi des Goths en 493... Alors bon, ils ne sont pas oncle et neveu, d'accord, ils n'ont même pas pu se croiser, mais pourquoi entraver un bon récit avec ces détails ? Des exemples il y en a d'autres, par exemple : Etzel (c'est à dire Attila) peut difficilement accueillir Dietrich pendant son exil, puisqu'il meurt en 453. Brynhild et Sigurd, des figures fictives mais contemporaines de personnages "historiques" tels que Dietrich et Etzel (environ vers 300-500, fourchette large, donc) ont une fille, Áslaug, qui épouse Ragnar Lodhbrok, oui, oui, le viking qu'on dit avoir mené le siège de Paris en 845. Même les costumes anachroniques se retrouvent dans les sources : les poètes décrivent les armes et armures de leur temps, le haut-moyen-âge, alors que leurs protagonistes évoluent dans l'antiquité tardive. Je blaguais sur Braveheart, parce qu'aujourd'hui il cristallise tous les reproches communs qu'on fait aux films "historiques". Sachez donc que cela ne date pas d'hier, ni d'avant-hier. C'est vieux comme le monde.

Alors on est rarement dans la Fantasy pure, les poètes aiment faire du name-dropping de héros, royaumes, batailles etc., tout pour donner de la crédibilité au récit et offrir une familiarité bienvenue à l'auditoire. C'est bien le passé dont on parle, des vrais peuples, de vrais fleuves, de vraies villes... et puis de temps en temps des fausses. C'est assez loin pour qu'on puisse être flou, mais assez proche pour qu'on s'en souvienne un peu quand même. Cet entre-deux semi-légendaire, c'est ce que les auteurs allemands qui analysent ces sources appellent Heldenzeit, c'est cette chronologie alternative sens dessus-dessous mêlant vrai et faux, mais qui reste suffisamment ancrée dans le réel pour ne pas être du pur merveilleux ou du conte (contrairement à beaucoup de textes arthuriens, par exemple). Un passé vrai, mais impossible. Authentique, mais improbable.

Je précise également que cela va s'approcher d'autres concepts, sans pour autant s'y confondre. Par exemple, j'ai dit que Sigurd/Siegfried était un personnage fictif... mais beaucoup de chercheurs ont tenté de déterminer quel personnage historique se cachait derrière le tueur de dragon. Pourtant, autant la filiation de Dietrich von Bern avec Théodoric est connu par les poètes eux-mêmes (ils ont un souvenir vague de qui ils s'inspirent), autant ce n'est pas le cas de Sigurd. C'est la recherche moderne qui a cherché par l'onomastique ou l'analyse comparée à retracer l'origine du personnage, en partant du principe que si d'autres protagonistes tels que Dietrich étaient "historiques", alors Sigurd lui aussi devait avoir une source concrète. Certains y ont vue une déformation d'Arminius (la colonne de légionnaires sinuant dans la forêt du Teutobourg inspirant le dragon)(c'est une connexion étonnamment trèèès populaire en littérature moderne), d'autres préfèrent voir dans le drame des Nibelungen une adaptation d'évènements des chroniques franques et Siegfried, Krimhilde, Brunhilde etc. seraient des figures historiques mérovingiennes (à savoir Sigebert, Frédégonde et Brunichildis)(Et là, bizarrement, les auteurs littéraires ne se bousculent pas... curieux, non?).

Le libérateur : un roman Siegfried-Arminius...
Toutefois, on est là dans une spéculation basée sur la pensée suivante : tout dans les sources doit avoir une origine réelle qui ne serait que déformée. En fait, il s'agit d'une doctrine assez similaire à l’évhémérisme qui voit dans les divinités et les mythes une développement d'exagérations des vies de grands hommes, si grands et mémorables qu'on les aurait divinisés (un exemple concret et avéré de ce phénomène est le dieu norrois Bragi, associé à la poésie, qui est une divinisation d'un très célèbre scalde). Snorri Sturluson et Saxo Grammaticus sont complètement dans cette veine, et dans leur Heimskringla Saga et la Gesta Danorum, ils "rationalisent" les dieux païens en en faisant des ancêtres légendaires (bon, ça permettait aussi de tartiner sur le paganisme sans que ça soit trop suspicieux non plus, mais n'oublions pas que ces deux auteurs, sans qui une énorme partie de ce que nous savons sur les vieilles histoires du nord ne nous serait pas parvenu, étaient tout à fait et indiscutablement chrétiens). D'ailleurs, ces ancêtres divins-mais-en-fait-pas sont souvent à l'origine de lignées de rois légendaires, puis semi-légendaires, puis totalement attestés historiquement. On parlait des mérovingiens, justement, mais c'est un très bon exemple de lignée prestigieuse qui commence sur la base de on-dits légendaires (Mérovée) pour déboucher sur des rois tout à fait historiques et avérés (Clovis). Tout le monde fait ça. 

Dans les chroniques médiévales, l'Histoire et les légendes ne font qu'une, et le merveilleux s'estompe au fur et à mesure que les mémoires sont encore vivaces. D'ailleurs, la Gesta Danorum est souvent publiée en deux parties, la première plus légendaire, et la seconde, très factuelle (et donc pour 95% des gens, plus chiante)(ce n'est pas un hasard si la traduction française ne va pas au-delà du Livre IX). Et quand on a oublié l'origine de certains détails, on fait comme n'importe quelle franchise de pop-culture actuelle : on retconne. Le Retcon est la contraction anglaise de "continuité rétroactive", et c'est le fait de "réparer" des incohérences entre deux sources (livres, films, séries, etc.) en inventant des liens, des explications, des pirouettes scénaristiques qui permettent de faire fonctionner ces sources ensemble malgré ces incohérences qui n'en sont plus. 

Quand George Lucas décide qu'en fait, Dark Vador était le père de Luke depuis le début, et qu'Obi-Wan a en fait menti raconté les choses d'un certain point de vue, il retconne. Quand le poète danois qui adapte Laurin dans sa langue sait que Dietrich de BERN règne sur VÉRONE, mais qu'en son temps on a oublié que Bern est un des vieux noms de la ville de Vérone (et qu'il s'agit donc strictement du même lieu), il explique que Bern est le nom de la forteresse au cœur de Vérone et qui protège la ville, il retconne. Toujours dans le but d'être crédible aux oreilles de son temps, et de ne pas passer pour un pur inventeur.

La géographie est elle aussi affectée, bien entendue. Fondée sur les cartes véritables, les routes et voies maritimes empruntées par l'auditoire de l'époque, les villes connues et les fleuves familiers, elle n'est pas censé être un univers merveilleux mais le vrai monde de la réalité véritable (oui, la réf est voulue)... et pourtant les durées de voyage, voire les trajets instantanés, n'ont rien à envier à l'hyperespace de Star Wars, où selon les besoins des auteurs/réalisateurs, on traverse toute la galaxie en quelques secondes, quelques heures, quelques semaines, osef, ce qui compte c'est l'histoire. Dans la Heldenzeit, les jours de voyage, la longueur du trajet... tout cela est généralement peu important, on donne des chiffres ronds et symboliques sans chercher à donner d'indications véritablement utiles. Ce sont bien nos cartes, certes, mais dessinées à l'à-peu-près.

Heldenzeit, une période dans le temps et hors du temps, l'époque de Théodoric, d'Attila et de Ragnar Lodhbrok, tout à la fois. Le règne des Burgondes, des Francs, des Goths, les cours du Rhin et du Danube, le Danemark de Sven à la Barbe Fourchue et la Rome des empereurs wisigoths, le paganisme, le christianisme et même l'Islam, tout à la fois.


(Sinon, c'est dingue comme la Fantasy a finalement peu changé au fil des siècles, non?)

mercredi 4 novembre 2020

Les tueurs de dragons, une introduction

(spoilers pour Star Wars : The Mandalorian, saison 2 épisode 1)

Si vous regardez The Mandalorian, et que vous avez vu le premier épisode de la nouvelle saison, il ne vous aura pas échappé que derrière l’atmosphère western cultivée par la série depuis la saison 1, l'intrigue rendait hommage à un autre classique de l'imaginaire occidental : le tueur de dragon. Comment ne pas songer aux nombreux Drachentöter de l'imaginaire médiéval européen en voyant ce chevalier en armure organiser la traque et finalement mettre à mort la bête qui terrorise les habitants en dévorant hommes et bétail, et qu'on appelle explicitement un dragon ? (Le Dragon Krayt est présent dans le lore de Star Wars depuis 1977). Du coup, je me suis dit qu'il serait intéressant d'évoquer ces figures de tueurs de dragons, quelles sont leurs différentes variantes, et comment on les retrouve dans cet épisode.

Le Dragon Krayt dans Star Wars : The Mandalorian

Déjà, quand on pense tueur de dragons, on imagine un héros qui avance face à la grotte où se terre la bête, arme au poing, badass. C'est une image tellement forte qu'elle a fini par polluer les récits qui ne se conformaient pas à cet héroïsme frontal.

Par exemple, Sigurd/Siegfried est souvent représenté ainsi, comme dans les illustrations d'Arthur Rakham pour le Ring de Wagner, illustrations qui seront une inspiration déterminante pour Fritz Lang et ses Nibelungen en deux parties (les costumes, déjà, c'est assez flagrant, mais la scène de la mise à mort de Fafnir est indubitablement inspirée par Rakham). Pourtant, dans les sources, Sigurd n'affronte pas Fafnir face à face, bien que ce soit son plan initial. Conseillé par Odin qui lui souffle à l'oreille que c'est une idée débile, il suit la tactique préconisé par le dieu borgne, se cache dans un trou sur le chemin que Fafnir emprunte pour aller boire, et l'empale par-dessous et par surprise. Ragnar Lodhbrok, dans la saga éponyme, emploiera la même technique (car oui, le Ragnar de la série Vikings, dans sa jeunesse, a tué un dragon, mais bizarrement la série a préféré laisser ça de côté. Moi j'y reviendrai un peu plus bas).

Siegfried kills Fafner, Arthur Rakham (1911)

La séquence du dragon dans Die Nibelungen Teil 1. : Siegfried, Fritz Lang (1924)

Mais alors d'où vient cette image de badass qui n'emploie pas la ruse mais son courage ? On pourra citer St. George, même si lui est quand même aidé par Dieu donc c'est tout de suite plus facile, mais surtout, vous l'attendiez : Beowulf. Le plus fanfaron de tous les Gots, à la fin de sa vie, marche vers le dragon, bouclier en avant, prêt à en découdre, musique épique, et là... et là, il va comprendre pourquoi Odin trouve que c'est une idée débile :

"Du dragon cependant ce coup en rage a mis le cœur
et le voici qui crache un feu de mort,
et ce feu la bataille signale loin à la ronde.
Béow de vanter ses hauts faits n'est plus très en humeur."

Son bouclier carbonisé, ses alliés fuyant dans les bois, son épée le trahissant "comme jamais l'acier ne doit trahir", il va en chier pour parvenir à ses fins, mais le payer de sa vie en contrepartie (non sans rappeler le combat entre Thor et Jörmungandr durant le Ragnarök).

Beowulf par John Howe. (2007)

L'idée de l'impénétrabilité de la cuirasse du dragon est donc commune à Beowulf - son épée ne parvient pas à mordre - à Sigurd, et à Ragnar, qui doivent frapper dans le ventre mou s'ils veulent espérer blesser leur proie (et donc, le Mandalorien).

Néanmoins, il existe une autre sorte de tueur de dragon, beaucoup moins courant... ceux qui échouent. Comme ce brave Ortnit, qui, avec l'aide de son père surnaturel (le nain Alberich) ravit à un roi libanais musulman sa fille pour en faire sa reine - après baptême - car elle est la plus belle, vous connaissez la chanson. Ravi, le roi ne l'est certainement pas, lui, et envoie trois œufs de dragons en "cadeau" empoisonné, et comme prévu, les trois bêtes écloses et sèment le chaos sur les terres d'Ortnit. Contre l'avis d'Alberich, il décide de s'en occuper personnellement, et seul, pour la réputation et la gloire. Il enfile l'armure forgée par son nain de père, que rien ne peut entamer. Et il part à l'aventure. Selon les versions, il tue un premier dragon (ou pas) avant de passer sous un arbre enchanté qui le fait se sentir très fatigué et... s'endort. Un autre dragon le trouve mais ne parvient pas à le défaire de son armure, et décide donc de l'emporter auprès de ses petits dragonneaux dans sa tanière. Ces petites créatures, toutes mignonnes avec leurs grands yeux de bébé Yoda (pour rester dans le thème), s'emploient donc à... sucer Ortnit par les trous de l’armure, et le dévorent ainsi, en l'aspirant comme un escargot de sa coquille.
Badass, n'est-ce pas ? Alors il sera plus tard vengé, évidemment, mais il n'empêche qu'Ortnit reste l'un des rares tueurs de dragons à échouer dans sa tâche.

Où se place le Mandalorien dans ces modèles ? Bon, on lorgne clairement pas du côté d'Ortnit (Boba Fett et le Sarlacc ? Bon, il était pas là pour tuer le Sarlacc mais on a un héros en armure mourant bêtement dévoré par une bête ? OK, c'est peut-être un peu trop tiré par les cheveux), mais étonnamment on retrouve à la fois le face à face héroïque (se tient face à la bête et l'attaque frontalement) ce qui était prévisible, mais, et c'est très agréable, la méthode Sigurd/Ragnar, avec le piège caché dans un trou sur le passage habituel de la bête. On a l'aspect rampant et "serpentesque" des dragons de Sigurd et Ragnar, et le cracheur de feu (ici de l'acide) de Beowulf ou de Seyfrid à la Peau de Corne. Pour un amateur de ce genre de sources, j'ai trouvé que c'était un bel hommage, réunissant plusieurs archétypes, et pas seulement "Beowulf", qui reste le modèle dominant dans l'imaginaire moderne, au point de polluer notre vision d'autres héros, comme je le disais plus haut.
 
Un dragon cracheur d'acide peut paraître comme une simple modernisation de celui, très classique, crachant le feu, cependant on trouve déjà une telle bête dans la ballade de Høgni (aka notre bon vieux Hagen). En effet, la ballade féringienne étant du point de vue de Høgni/Hagen, et en faisant par conséquent un véritable héros, sa confrontation avec Dietrich von Bern transforme - littéralement - le héros Dietrich en monstre. Plus exactement, le bernois peut se transformer en dragon volant et cracheur d'acide mortel, ce qui rappelle évidemment le pouvoir de cracher du feu lorsqu'en colère que lui prête la tradition continentale. Mais on connaît le goût des féringiens pour l'exacerbation des éléments merveilleux.

Deux éléments classiques s'ajoutent encore au Drakon Krayt. Le premier, sur lequel je passerais vite fait, car il me semble que c'est accidentel : la consommation du dragon. En effet, et c'est là quelque chose qui est plutôt propre à la légende de Sigurd, une fois Fafnir mort, Regin, son père de substitution (et accessoirement le frère de Fafnir) ordonne à Sigurd de lui rôtir le coeur de Fafnir. Durant le processus, Sigurd se brûle le doigt, le porte à la bouche, et comprend alors le langage des oiseaux (juste à temps pour se voir avertir des intentions traîtresse et meurtrières de Regin). Dans un autre épisode, on apprend que Gudrun (=Kriemhild), sa femme, qui se sent inférieure en caractère à Brynhild, se voit offrir un morceau de cœur de Fafnir qui la rendra plus forte, mais aussi plus dure et plus cruelle. Rien dans l'épisode du Mandalorien n'indique qu'un quelconque pouvoir soit associé à la consommation de la chair du dragon, au delà de la nutrition, mais j'ai tout de même trouvé ça cool.

D'un autre côté, et je pense que là on est nettement plus dans l'intention, on a même le côté monstre gardant un trésor avec la perle dont se réjouissent les Tuskens à la fin. Dans Beowulf, le dragon ravage les landes après qu'on ait dérobé une coupe de son trésor, trésor qui sera récupéré après sa mort, tandis que Fafnir lui aussi garde un trésor - il est d'ailleurs suggéré que c'est son avarice l'a changé en monstre - et Sigurd en hérite après son meurtre du dragon. Le dragon ou serpent que tue Ragnar est lui aussi lié à un trésor puisque Thora, fille d'un jarl du Gotland, garde son petit serpent de compagnie dans une boîte sous laquelle elle place une pièce d'or, ce qui fait grandir son animal. Elle ajoute toujours plus de trésor (voire le trésor enfle magiquement), ce qui fait atteindre à la bête une taille considérable, au point de devenir une nuisance qui mange un bœuf par jour. Le Jarl Herrud promet donc la main de sa fille et tout le trésor en dote à qui le débarrassera de ce monstre, et ce sera Ragnar qui seul osera. L'association dragon - femme - trésor se retrouver également dans le cycle de Siegfried, comme on va le voir.

Apparemment, même si on ne le voit pas à l'écran (on ne voit que le cou), il semble que le Dragon Krayt ait bien des pattes comme dans les vieilles illustrations et jeux de la franchise Star Wars. Néanmoins, au seul visionnage de l'épisode, ce n'est pas si clair. Les dragons, au Moyen-âge, sont assez variés dans leurs formes et leurs appellations, causant souvent l’ambiguïté. Dans les sagas, les drakkar sont des dragons, mais un orm (wyrm chez les anglo-saxons) est plus un genre de serpent géant, bien que parfois les termes soient utilisés indistinctement voire comme synonymes poétique dans dans des passages en rimés. Il n'est pas toujours clair de savoir si la créature est censée posséder des pattes ou non, mais souvent le vocabulaire du déplacement donne des indices : ramper, glisser, sinueux, etc. indique plutôt un serpent, quand piétiner ou pas ne laisse pas de doutes. 

Dans les versions nordique de la légende de Sigurd, Fafnir rampe et n'a pas de pattes, ni d'ailes, et ne crache pas de feu. Dans les versions continentales de Siegfried... c'est compliqué. Les Nibelungen se foutent du combat contre le dragon, et on y a droit en dialogues qui rappellent le fait d'armes, mais peu de détails. En revanche, dans le Seyfrid à la Peau de Corne, le héros tue... beaucoup, beaucoup de dragons. En lieu et place de Fafnir dans sa première épreuve initiatique, il massacre une petite colonie dans les bois près de la forge de son maître. Plus tard il ira libérer Kriemhild, enlevée par un dragon vers un endroit où il se trouve qu'une nation de nains s'est faite conquérir par le géant Kuperan, qui leur dérobe leur trésor et les force en esclavage. Pour sauver la belle, Seyfrid tuera le géant, qui prétend vouloir l'aider à tuer le dragon mais le trahit trop de fois, puis le dragon lui-même, non sans avoir fait déguerpir les soixante autres dragons, "tous venimeux", que le dragon principal avait appelé à la rescousse... Dragon, femme, trésor. On sent que les métaphores laissent la place à l'hyperbole et la surenchère - juste un petit peu. Toutefois, si tout ceci semble n'être que les fantaisies d'une version tardive (Le Seyfrid... est un manuscrit de plusieurs siècles plus jeune que les Nibelungen), ce n'est pas une certitude. Si cet épisode est absent de tous les manuscrits des Nibelungen qu'il nous reste, il y a une version dont ne subsiste que la table des matières et - qui l'eut cru ? - on y trouve Siegfried libérant Kriemhild d'un dragon. Y avait-il alors tous les éléments que j'ai mentionné plus tôt, y compris les... soixante... dragons ? Impossible de le savoir, mais cela atteste de l'ancienneté de l'épisode. Et pour en revenir au sujet, on y décrit donc un dragon cracheur de feu, et volant... soit l'exact inverse de Fafnir ! Toutefois, les deux dragons ont en commun d'être des personnes qui, pour cause de mauvaise vie, sont transformés en monstres, et qui peuvent donc parler. (Ce qui n'est pas le cas du dragon de Beowulf ou du serpent géant de Ragnar).

Kriemhild enlevée par le dragon, gravure tirée du Straßburger Heldenbuch (~1483)

Donc quand je disais que le dragon de Beowulf avait "pollué" la représentation du dragon de Sigurd/Seyfrid, on pourrait me rétorquer que, peut-être, cette déformation proviendrait du Seyfrid à le Peau de Corne... mais dans ce cas où sont les soixante dragons ? Et blague à part, où est le sauvetage de Kriemhild ? Où est Kuperan, clairement l'élément "nouveau" le plus marquant et le plus intéressant... Etant donné la relative obscurité du Seyfrid... je ne peux qu'y voir l'influence de Beowulf, si connu, si reconnu, et un suspect bien plus crédible pour ce "méfait".


J'ai volontairement laissé Tolkien de côté, je me suis concentré sur nos sources primaires communes ;)