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dimanche 1 décembre 2024

Dietrich de Bern, Pt. 2 : l'échec héroïque

Dans un précédent billet, j'ai déjà parlé de la tendance qu'a Dietrich de Bern à rencontrer, disons... des contretemps... dans ses aventures. Pas juste des complications et des péripéties, non, non. Dietrich a la lose. Mais sa détermination et sa résilience face à l'échec en font un personnage admirable et inspirant.

Dietrich von Bern par Setz

Aujourd'hui, j'aimerai développer le motif de la malchance qui lui colle à la peau, et évoquer un aspect que j'ai laissé de côté la dernière fois et que je trouve assez fascinant, et qui en plus est une conséquence directe de cette poisse, à savoir ces moments où Dietrich pue tellement l'échec que ce sont les autres qui doivent résoudre la situation, pendant que le héros s'assoie place passager.

Prenons le Sigenot, par exemple. Dietrich apprend par son mentor Hildebrand qu'un géant traîne dans les parages avec l'intention de se venger du Bernois pour le meurtre de ses parents, Hild et Grim (encore une fois j'en parle justement dans le billet précédent). Hildebrand déconseille à Dietrich d'aller à sa rencontre, mais comme on l'a vu, les bons conseils du maître d'armes sont régulièrement (si ce n'est systématiquement) ignorés. Notre héros va donc retrouver le géant Sigenot dans les bois et ça se passe pas super bien. Dietrich essaie même d'apaiser le héros et éviter le combat (le fameux motif de la Lâcheté de Dietrich), ça ne parle pas trop à Sigenot qui l'assomme et l'emporte dans sa grotte / donjon où il enferme notre héros avant de retourner à Bern pour s'occuper de Hildebrand (qui, on l'a vu, a également participé au meurtre de Hild et Grim), et rebelote, le géant domine le héros et l'emporte dans ses geôles. Comment vont-ils s'en sortir ? Quelle astuce trouvera Dietrich pour les tirer de ce mauvais pas ?

Aucune.

C'est Hildebrand qui réussit à défaire ses liens, tue Sigenot et libère Dietrich avec l'aide un peu random d'un nain.

By 1606 - http://digital.staatsbibliothek-berlin.de/werkansicht?PPN=PPN814202969&PHYSID=PHYS_0124&DMDID=DMDLOG_0001, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=68649002
Le nain Eggerich révèle à Hildebrand où se trouve l'échelle qui permet à Dietrich d'être sauvé.

Il existe deux versions de l'histoire, puisqu'au Sigenot on a ajouté le Jüngere Sigenot, une version plus tardive (comme ce fut le cas pour le Hildebrandslied et le Jüngeres Hildebrandslied), qui comporte plus de détails, mais cet élément central d'un Dietrich impotent dans les geôles et sauvé par Hildebrand reste identique. Certes, Dietrich sauve préalablement un nain d'un homme sauvage et ça va lui être bénéfique par la suite, quand il se retrouvera comme un con dans la fosse à serpents où le jette Sigenot (mais une pierre magique offerte par le nain lui évite les morsures), c'est pourtant toujours Hildebrand qui fait le gros du boulot.

Dietrich affronte un homme sauvage pour sauver le nain Baldung,1470

Après, Dietrich en damoiseau en détresse, capturé par un géant dans un donjon, pourquoi pas ? Peut-on vraiment en tirer des conclusions ? Sûrement Dietrich était-il dans un mauvais jour. Et si, imaginons, il devait défaire un dragon ? Ce serait forcément lui le héros proactif, hein ?

Bon. Parlons de Virginal.

C'est une source avec bien plus de péripéties et l'épisode avec les dragons est finalement presque anecdotique. Néanmoins, il en dit long sur la capacité de Hildebrand a prendre le contrôle d'une aventure et pendant que Dietrich attend que ça se passe.

Dietrich et Hildebrand sont en forêt quand ils entendent un appel à l'aide. Ils se précipitent à la rescousse et tombent sur un chevalier en train de se faire avaler par un dragon : les jambes et le torse ont déjà disparus, ne dépassent de la gueule du monstre que les bras et la tête du malheureux, qui s'avère être Rentwin, le petit neveu de Hildebrand (le fils de sa nièce). D'ailleurs, c'est Hildebrand qui le sauve de la créature, pendant que Dietrich tue un autre dragon, limite hors champs. Hildebrand est littéralement devenu le protagoniste, même la péripétie est liée à lui et non à Dietrich.

L'épisode se retrouve dans la Thidrekssaga, avec plus de détails. Le dragon vole, désormais, ses griffes labourent la terre comme le soc d'une charrue, bref, on est monté d'un cran dans la dangerosité de la menace. Ici le chevalier en détresse se nomme Sistram, ou Sintram dans la version suédoise, et il est le neveu de Hildebrand. Seulement ici, Hildebrand est remplacé par Fasold (un géant parent d'Ecke pour ceux que ça intéresse). Il semble cependant évident que c'est bien Hildebrand qui est censé accompagner le Bernois, en témoigne le lien familial toujours présent entre la victime et le maître d'armes ici absent.

Dietrich (Thidrek dans cette version mais par souci de clarté je vais rester sur Dietrich) et Fasold rouent le dragon de coups mais le fer ne mord pas. Sistram leur dit d'utiliser son épée qui se trouve... dans la gueule du monstre. Il faut donc un preux pour plonger son bras entre les crocs et extirper la lame. Qui s'y colle ? Vous l'avez deviné, pas Dietrich. C'est Fasold qui risque son bras et s'empare de l'épée, puis ils tuent le dragon à deux. On a une épisode où on tue du dragon et Dietrich tient le rôle du side-kick  !

Cependant, on peut également y voir une qualité qui le distingue profondément de Siegfried. Contrairement au prince de Xanten, Dietrich n'est pas un héros solitaire badass qui s'associe occasionnellement à d'autres (pour leur filer un coup de main car sans lui ils n'ont aucune chance, en plus), non, il est fondamentalement un joueur en équipe. Les aventures de Dietrich impliquent toujours des compagnons, à minima Hildebrand, et quand il part en solo, il se fait plusieurs fois battre et capturer. Il n'y a guère que contre Ecke qu'il obtient tout seul la victoire, au prix de rumeurs infâmantes colportées notamment par Vasolt/Fasold, justement, selon lesquelles il aurait tué le géant dans son sommeil. À croire que l'absence de son crew ouvre la possibilité de remettre son succès en question.*

La manière dont des preux de toute l'Europe désirent se joindre à sa compagnie (au point d'abandonner leurs responsabilités de roi de leur propre pays, comme pour Biterolf qui s'éclipsera comme un voleur de son palais de Tolède pour ne pas être vu de sa femme alors qu'il "fugue" pour rejoindre Dietrich, suivi plus tard de son fils Dielteib dans une quête similaire) a souvent été comparée à un genre de Roi Arthur germanique, sans Graal ni table ronde, mais en quête perpétuelle pour sauver les gens en détresse et rétablir le Bien avec un grand B en détrônant Ermrich, incarnation de la corruption du monde romain tardif. De ce point de vue là, les échecs de loser subis par Dietrich peuvent être interprétés comme des moments permettant à ses compagnons de briller. Au final, le groupe de Dietrich de Bern triomphe, même lorsque le chef échoue.

* en vrai, Sigenot lui fait le même reproche pour le meurtre de Hild, alors que Hildebrand était complice, donc je surinterprète peut-être. Ça pourrait aussi juste être les géants qui sont trop orgueilleux pour reconnaître des défaites à la loyale.

Dietrich et Hildebrand affrontent les dragons, 1444-48.
 

Mais le Virginal offre également un autre exemple de Dietrich capturé. Quoi, vous pensiez que c'était rare ? Que nenni ! Déjà, lui et ses hommes finissent dans les geôles du roi nain Laurin, mais je garde les sources Laurin et Walberan pour un article dédié, et le héros se fait également mettre aux fers dans Virginal, donc. 

Il part en avant de son groupe pour se rendre quelque part et se perd en chemin dans les bois avant de se faire défoncer par des brigands (ce sont des géants, évidemment, pas de vulgaires voleurs). Il est donc enfermé à la forteresse du géant Nitger, et son absence se faisant remarquer, Hildebrand (encore lui) assemble une dream team pour venir à sa rescousse. Deux dream teams, même, qui comportent des héros fameux comme Imian de Hongrie, Biterolf et son fils Dietleib, Witege et Heime, bref, ça ne rigole pas, et le tout se règlera par une série de duels pour obtenir sa libération. Au moins l'honneur est sauf, puisque Nitger permet à Dietrich de combattre lui-même dans l'un de ces duels, mais tout de même. 

On a un motif récurent de Dietrich emprisonné et sans échappatoire, à moins d'être sauvé. Pas d'évasions héroïques, pas de trucs ou astuces, il attend qu'on vienne le tirer de là. Même dans Laurin, lui et ses hommes ne peuvent se soustraire à la prison des nains que parce que Künhilde, la sœur de  Dietleib, trahit son époux Laurin et les fait sortir de leur cellule. On a également un héros qui régulièrement est mis en retrait au profit d'autres personnages, en l’occurrence souvent Hildebrand. 

Cette importance du mentor de Dietrich n'est pas si surprenante, considérant que le maître d'armes est un des personnages du légendaire héroïque germanique les plus anciens (qu'il nous reste), le Hildebrandslied étant la plus vieille source du corpus. Cela explique certainement pourquoi le conseil d'Hildebrand est systématiquement judicieux. Lorsque ignoré, la défaite s'en  suit, comme dans Laurin, où la troupe de son protégé se fait emprisonner lors d'une expédition contre laquelle il les avais pourtant averti du danger, ou Sigenot, où il tente de dissuader Dietrich d'aller à la rencontre du géant qui le cherche. En revanche, lorsque suivi, le conseil d'Hildebrand offre la victoire, comme lors du combat contre l'ogresse Hild : Dietrich s'y prend mal par trois fois et s'épuise, le maître d'armes lui donne la solution. 

Hildebrand, c'est Obi-Wan Kenobi, le mentor badass qui a raison et que son pupille devrait écouter plus attentivement. Sauf que que là, même s'il est vieux (et on le répète souvent), on est tout de même plus sur du Obi-Wan à la Ewan McGregor que papy Alec Guiness, avec tout le respect que je lui dois. Hildebrand dispense les conseils avisés, certes, mais ne se prive pas pour poutrer l'ennemi à coups d'épée. Parfois dans des circonstances où Dietrich brille également, comme au tournoi de la roseraie de Worms, dans le Rosengarten zu Worms, mais aussi, comme on l'a vu, quand Dietrich fait preuve de sa lose légendaire.

D'ailleurs puisqu'on y est, parlons-en de cette malchance. Elle est souvent présente dans le sous-texte, comme on l'a vu dans l'article précédent, notamment dans sa désastreuse campagne inefficace pour reprendre Ravenne. Mais il arrive que cela ressorte carrément dans le texte ! Le meilleur exemple se trouve dans le final du Nibelungenlied où Dietrich déclare (en parlant de ses camarades tombés au combat) : "N'était que je suis poursuivi par le malheur, la mort les aurait épargnés." Dans La Plainte, où Dietrich se lamente encore (c'est un peu le principe du texte, vous me direz) : "J'aurais préféré être mort depuis douze ans" sous-entendu, s'il était mort plus tôt (probablement à la bataille de Ravenne justement), ses camarades n'auraient pas eu à subir ce sort dont il est responsable par sa malchance. Je suspecte que ce soit une référence à la Rabenschlacht, puisque dans ce texte-là, alors qu'il tient le cadavre de son petit frère et dernier parent direct dans les bras, il pleure et dit qu'il aurais préféré mourir et que Diether vive à sa place. 

D'ailleurs, cela peut nuancer l'idée que Dietrich soit uniquement poursuivi par la poisse. En effet, malgré les nombreuses batailles où les meilleurs des meilleurs tombent comme des mouches, il survit toujours. Après tout, lui et Hildebrand ne sont-ils pas parmi les rares preux à survivre au massacre catastrophique à la cour d'Etzel ? N'a-t-il pas un peu de bol dans son malheur ?

Ironiquement, Dietrich sauve Frau Saelde (Dame Fortune) d'un chasseur sauvage monstrueux dans une de ses aventures "féériques" (aventiurhaft), le Wunderer. Celle-ci lui est donc redevable et au regard des épisodes suivants dans sa vie, on pourrait la croire bien ingrate. Et pourtant, c'est bien lorsqu'il aura tout perdu, et donc plus aucun espoir de reconquérir son trône par lui-même, que le destin va lui sourire, enfin. Frau Saelde finit par payer sa dette, il fallait "seulement" être patient.

Dietrich affronte le Wunderer (le monstre) qui a déjà commencé à dévorer Frau Saelde, 1472.

C'est le terrible malheur de Dietrich de Bern. Tant d'aventures, tant de combats, certains glorieux, mais beaucoup d'échecs. Autour de lui les amis meurent, la parentèle aussi. Lorsqu'il estime qu'une lutte est indigne d'être entreprise, il est accusé de lâcheté. Quand il essaie de renverser l'oncle responsable de sa situation (et d'un bon paquet de proches morts), il échoue. Pourtant, personne ne remet en question son statut de héros. De protagoniste, même, alors que juste à côté, je rappelle qu'on a Hilde-putain de-brand, quoi ! Que de belles leçons que celles-ci : l'échec n'amoindrit pas un homme, et il n'y a aucune honte à dépendre parfois de l'aide d'autrui pour réussir. Il n'y a pas à rougir de partager le succès avec un groupe, plutôt que d'en porter seul les lauriers.

Nous l'avons déjà vu, la qualité première de Dietrich est sa détermination dans l'adversité. J'espère avoir, avec ce second billet, permis de mieux appréhender pourquoi, et surtout de souligner à quel point le sort s'acharne sur lui. Comparé à Sigurd/Siegfried, qui triomphe de quasiment toutes ses péripéties sauf de celle qui le tue, Dietrich en bave. D'ailleurs, hormis son meurtre, les seules fois où Siegfried est en difficulté, c'est lors de duels contre... Dietrich (dans des sources qui font du Bernois le protagoniste). Loser, oui, mais pas incompétent. Et rien ne saurait plus marquer ce rappel au fer rouge que des victoires à la loyale contre le tueur de dragon en personne.

Dietrich échoue beaucoup, oui, c'est vrai, mais Dietrich n'en reste pas moins un héros.

mardi 30 avril 2024

Dietrich de Bern, Pt. 1 : la ténacité dans l'adversité

Dietrich de Bern est associé à une idée récurrente dans les sources : sa soi-disant "lâcheté" (Zagheit). J'écrirai sans doute un article sur le concept un jour ou l'autre, cependant j'aimerai aujourd'hui évoquer une autre qualité du héros Bernois (et oui, je dis une autre, car la lâcheté de Dietrich est également une qualité, quand on y regarde de plus près), c'est à dire sa ténacité, son endurance.

Les sources concernant Dietrich sont généralement séparées en deux catégories : le cycle des récits "aventiurehaften", c'est à dire aventureux, merveilleux, et les récits du cycle dit "historique". Bon en vrai, ce nom ronflant ne veut pas dire que ce qui s'y raconte est réellement historique mais que l'intrigue reste, attention aux guillemets parce qu'ils sont importants ici, """réaliste""". Pas de dragon comme dans le Wunderer, pas de géant ni de nain comme dans l'Eckenlied ou Laurin. Non, le cycle historique se veut """crédible""" et ancré dans une certaine réalité. Une réalité augmentée, cela va de soi, mais néanmoins tangible. On n'y suit donc pas Dietrich de Bern dans quelque aventiûre courtoise à sauver des vierges, voire Dame Fortune elle-même, de vilains géants et/ou chasseurs sauvages et à massacrer tout un peuple de nains parce qu'il s'est levé du pied gauche (ça se sent que je désapprouve totalement sa conduite dans Laurin?), mais dans sa lutte pour retrouver le trône impérial. Ce sont des sources qui gardent le souvenir que Dietrich von Bern est inspiré de Théodoric le Grand, même si ce souvenir est diffus et altéré par le temps passé.

La triade majeure des sources dites historiques relate comment Ermrich tue ses frères Diether et Dietmar et une partie de ses neveux (les Harlungen, enfants de Diether) pour s'accaparer le trône de Rome. Dietrich et son frère Diether le jeune (le très jeune même, puisqu'il n'a qu'un an lors de la fuite) survivent au massacre commis par leur oncle et partent en exil à la court d'Etzel. De là, Dietrich reconstruit lentement ses forces en servant le roi Hun, évidemment dans l'espoir de reprendre le pouvoir, ce qu'il tente par deux fois. Ces trois sources sont, dans l'ordre chronologique, la Fuite de Dietrich, la Mort d'Alphart et la Bataille de Ravenne.

(Ah et histoire d'être clair, ça se prononce Alpe-harte, pas Alfar, c'est le même suffixe -hart que dans Wolfhart (neveu de Hildebrand et fidèle à Dietrich), Eckehart, et aussi Lenhardt, d'ailleurs.)

Cette trilogie semble, a priori, offrir une belle histoire bien cohérente. La Mort d'Alphart, tout comme La Bataille de Ravenne d'ailleurs, commencent même par un rapide résumé de l'épisode précédent en mode série télé, genre (prendre une grosse voix) "précédemment, dans la geste de Dietrich". La volonté des poètes est clairement d'établir chaque texte comme une suite directe. Seulement voilà, impossible de ne pas humer le doux parfum des intrigues recyclées et des motifs redondants "parce que c'est cool". Vous vous souvenez de mon article sur les sources médiévales et Hollywood ? On est en plein dedans. 

Théodoric devant Ravenne

Ainsi Dietrich reprendra-t-il Vérone et la reperdra... pas une, pas deux, mais trois fois ! Il reprendra bien Ravenne mais Ermrich lui échappera... deux fois, dans des circonstances similaires. Et c'est un peu gênant, car si on peut admettre une première fois qu'il ait gagné la guerre, mais soit pour des raisons de pognon obligé de retourner quand même en exil dans Alphart..., ça passe un peu moins quand exactement la même chose se reproduit dans Ravenne. On sent qu'il y a une tradition orale vivace qui a inspiré les poètes qui l'ont chacun adaptée à leur manière, reprenant les mêmes points d'intrigues, mais en forçant le côté suite plutôt que remake. On est au niveau du Réveil de la Force, là. Cela dit, un facteur déterminant est que plane l'ombre du succès écrasant du Nibelungenlied, dans lequel Dietrich est toujours en exil. Il faut donc conclure les aventures du Bernois sans bouleverser le status quo... comme une bonne partie des romans Star Wars, pour rester sur cette comparaison.

Heureusement, ce qui fait l'intérêt des sources en question n'est pas tant le contexte copié-collé que les événements clefs, à savoir, c'est dans le titre, la mort d'Alphart de l'épée de Witege, et dans la troisième partie la tragédie du meurtre des deux fils d'Etzel ainsi que de Diether, le frère de Dietrich, toujours du fait de Witege. Les campagnes du Bernois pour reprendre son empire ne sont que prétexte à pleurer de jeunes héros idéalistes tués par un guerrier qui trahit tout le monde en permanence et se paye du même coup la réputation de tueur d'"enfants" (jeunes adultes en l’occurrence). 

Witege est une figure fascinante... essentiel au cycle dit historique, il est toutefois fils du forgeron merveilleux Wieland (Völund) et échappe à la furie vengeresse de Dietrich en fuyant sous la mer où l'appelle Wachilt, sa mère, et accessoirement une ondine. Oui, je vous avais averti que le "réalisme" restait relatif.

Mais à cause de ce besoin de status quo, une chose frappe le lecteur : Dietrich se tape une lose monumentale ! Il subit échec sur échec, revers sur revers, et ne parvient jamais à consolider ses succès lorsqu'il en a. Je rappelle pourtant qu'au Moyen-Âge, dans l'aire culturelle germanique, il fut le héros le plus populaire, en terme de nombre de récits colportés, plus que le fameux Sigurd/Siegfried. Alors certes, les récits merveilleux lui sont plus favorables, il tue des géants, des dragons, des nains... mais au final, ces récits sont soit anecdotiques et n'impactent pas son exil, soit se déroulent avant, dans sa relative jeunesse. Dietrich est un parangon héroïque, jusqu'à ce qu'Ermrich le chasse, et là... ce sont vingt à trente ans d'exil, deux échecs à reprendre son trône, et jamais il ne réussira à se venger de son oncle... celui-ci mourra des mains d'autres vengeurs, et Dietrich reprendra son trône sans combattre.

Oui, oui. Il aurait tout aussi bien pu attendre à la cour d'Etzel, ça n'aurait rien changé, à part pour les centaines de milliers de morts en vain, évidemment. Il y a chez Dietrich une ironie dramatique absolument tragique, et pourtant il n'abandonne jamais, quand bien même ses échecs prolongent l'attente d'une décennie.

Un épisode n'ayant survécu que dans la Þidrekssaga (mais dont certains éléments sont mentionnés ailleurs dans la tradition continentale, prouvant l'ancienneté du récit par une présence "en creux") illustre parfaitement cet état d'esprit, c'en est presque une allégorie :

Dietrich fait un raid dans une caverne où se terre un couple de géants, Hilde et Grim. La lutte est rude et Dietrich se retrouve à affronter l'horrible Hilde (qui signifie "bataille, lutte", et qu'on retrouve très souvent dans les noms germaniques ancien, en suffixes comme dans Brynhilde, en prefixes, comme dans Hildebrand, ou seul, comme ici). 

Lorsqu'il la fend en deux de son épée, il est assez satisfait de lui-même... jusqu'à ce que les deux parties de la géante ne se recollent par magie comme une horreur lovecraftienne. Le héros la tranche alors une fois de plus, et une fois de plus elle se ressoude. C'est Hildebrand qui lui donne la solution : se placer entre les deux pans de la carcasse et les repousser de ses bras tendus lorsque Hilde tente de se reformer. Dietrich doit résister longuement, alors que les chairs de la géante cherchent à se rejoindre, puis, enfin, son ennemie s'épuise. Sa magie s'étiole, et elle meure pour de bon.

Au-delà de l'aspect badass et lovecraftien, j'aime l'image de Dietrich qui doit s'y reprendre par trois fois (tiens donc...) pour abattre son adversaire (qui s'appelle littéralement Bataille), et dont la méthode offrant la victoire est d'endurer le mauvais moment à passer, de tenir bon par la force de ses bras mais surtout de son mental, pas tant par le fil de son épée. La magie de Hilde est puissante, l'endurance de Dietrich encore plus.

Toutefois, il arrive évidemment à Dietrich de passer par des moments de découragement, mais ses amis savent le remotiver (c'est généralement le boulot d'Hildebrand, qui a pour cela deux cordes à son arc : ses railleries qui titillent l'amour-propre de Dietrich, et si ça ne marche pas, des patates de forain). Alors Dietrich reprend de plus belle, comme un boxeur qui refuse de se coucher. Je me demande s'il n'était pas là, finalement, l'intérêt du public de l'époque pour ce héros malchanceux.

En tout cas, moi c'est (aussi) pour cela que je l'aime. 


EDIT : Psst ! Dans un second billet je creuse tout ça en explorant des sources telles que Sigenot, Virginal et le Wunderer.

mercredi 10 janvier 2024

Breisach et le Wasigenstein : sur les sentiers de Heldenzeit

Moi aux couleurs de mon club d'escrime historique
(ça semblait approprié) devant la Faille de Walther

 

Dans les sources très variées qui sont la base de mon projet, les poètes aiment donner du corps à leurs récits en mentionnant des noms connus de leur auditoire. Des patronymes, évidemment, qui ancrent le récit dans une chronologie familière et des lignées connues, mais aussi des toponymes, afin de crédibiliser l'ensemble. On nomme des pays, des montagnes, des fleuves, des forêts, des villes, des lieux mémorables. Parfois, ces lieux existent uniquement dans l'imaginaire collectif, mais le plus souvent ils se rattachent à une vérité tangible, bien que plus ou moins historique.

Et pourtant, il est assez rare pour mes contemporains de pouvoir visiter des endroits mentionnés dans les sources, en tout cas des endroits précis. Worms, Xanten et Bern existent, mais que reste-t-il à voir que les poètes mentionnent ? Le Rhin peut être vu, bien sûr, mais il n'y a nulle part l'endroit supposé où Hagen submergea le trésor mal acquis (et pas par manque d'effort de nombreux chasseurs de trésors). Pourtant, des lieux de ce genre existent bien !

Dans un précédent billet, je parlais, par exemple, de la cathédrale de Lund, explicitement liée à la légende de la dent que Starkađ perdit face à Sigurd. Sans le savoir, je posais le premier pas sur les sentiers de la Heldenzeit.

Profitant d'une visite en Alsace, ce voyage vers des endroits liés au projet Vineta s'est poursuivit via deux étapes : Breisach, en Allemagne, et le Wasigenstein, en France. J'ai déjà publié plusieurs billets sur les réseaux sociaux, néanmoins j'avais envie de prendre plus de temps pour en parler ici. Je ne répéterai pas tout ni ne compilerai ces billets, cet article est plutôt un complément.

Breisach fut l'objet de ma première visite. C'est une ville allemande dont le pont enjambant le Rhin sert de frontière avec la France, frontière franchie sans même y penser grâce à l'Espace Schengen. Le centre-ville médiéval culmine, littéralement, par sa cathédrale juchée au sommet d'une petite montagne. Dans son ombre s'élève une colline d'origine volcanique, plus modeste, et pourtant c'est bien elle qui nous intéresse : il s'agit de l'Eckartsberg.

Le sommet de l'Eckartsberg

Les contreforts des vignes de l'Eckartsberg rappellent la forteresse de la légende

Le monument d'une unité de dragons de l'armée allemande, moderne évidemment.

La vue sur Breisach depuis l'Eckartsberg

Ce nom, montagne d'Eckart, tient au fait qu'on connecte les ruines anciennes du sommet au héros Eckart, aka Eckehart, l'un des preux au service de Dietrich. Dès le IVe siècle Breisach est associée aux Harlungen, mais le lien explicite entre les ruines en question et Eckart ne survient formellement qu'au XIIe siècle. Sachant que le Saint Empire fait établir une forteresse sur ce sommet au Xe siècle, bien que sur un site plus ancien, il serait impossible de prouver ce lien "historique", évidemment, car nous touchons là au légendaire. L'important étant que, très tôt, les décombres de ce fortin fussent considérés comme ceux du temps d'Eckart. Pour les poètes du Nibelungenlied et de La Plainte, il ne fait aucun doute que l'Eckartsberg et ses fortifications sont, véritablement, le lieu où se tenait la citadelle du héros Harlungen, aux murailles de laquelle les cousins de Dietrich furent pendus.

Ah mais une question vous vient peut-être : qui est Eckart ? Je n'en ai pas encore beaucoup parlé, mais ce héros est lié au cycle de Dietrich, généralement sous le nom d'Eckehart. Il est le tuteur des Harlungen  les jeunes fils de Diether. Diether, quant à lui, est le frère de Dietmar (père du fameux Dietrich dont je vous rabâche les oreilles) et d'Ermrich. À la mort de leur père Amelung, Ermrich est choisi pour être le tuteur de ses frères, mais il prend vite goût au pouvoir et refuse de partager. Mal conseillé, il prête trop l'oreille à sa paranoïa et fait exécuter ses frères. Dietrich et son petit frère Diether le jeune en réchappent et fuient en exil. Les Harlungen, qui règnent sur Breisach, n'ont pas cette chance : même les enfants sont pendus au murs de la ville par l'odieux Ermrich. Eckehart parviendra à échapper au massacre et se mettra dès lors au service de Dietrich, pour espérer venger les jeunes Harlungen dont il avait la charge. C'est pourquoi la ville de Breisach se souvient de lui comme le "fidèle Eckart".

Je fais évidemment très synthétique, tout cela se déroule sur plusieurs sources (La Fuite de Dietrich, la Mort d'Alphart, la Bataille de Ravenne, le Livre des Héros, qu'essaye de compiler la Þidrekssaga), dont la chronologie bancale s'étale dans le temps, les camps d'Ermrich et Dietrich se rencontrant à plusieurs reprises sur le champs de bataille. Dietrich, bien que remportant trois victoires, doit à chaque fois rester en exil pour diverses raisons et ne parvient pas à détrôner son oncle fratricide. L'une de ces batailles aura même lieu devant les murailles de Breisach.

Aujourd'hui, un monument récent est érigé sur les ruines du château original (dont il ne reste rien), il vous faudra donc user de votre imagination... heureusement, la ville de Breisach se démarque par un centre-ville médiéval absolument charmant, avec des rues pavées en lacets qui mènent à la cathédrale. Cette balade saura, à coup sûr, susciter une imagerie épousant parfaitement la légende.

Il ne reste rien sur l'Eckartsberg de la citadelle des Harlungen, mais les murailles du centre médiéval de Breisach évoquent sans peine cette forteresse disparue et titillent l'imagination de ceux qui connaissaient l'histoire tragique de Diether et ses fils.






La seconde étape de mon voyage m'amena à retraverser le Rhin afin de me rendre dans les forêts vosgiennes, dans le nord de l'Alsace, là aussi à un jet de pierre de la frontière avec l'Allemagne. Ces terres boisées et montagneuses des Vosges du Nord, ce sont le Wasgau, ou Vasgovie. On parle dans les sources du Waskenwald où l'on trouve tant de gibier que les chasseurs y passent beaucoup de temps. Et au milieu de cette forêt du Waskenwald, un piton rocheux imposant : le Waskenstein. C'est notre étape, et elle nous ramène à la légende du héros Walther, telle que s'en souviennent les poètes du Waltharius, de la Þidrekssaga, et du Walther und Hildegund, poème en vieil allemand dont il ne nous reste malheureusement que quelques fragments (la poésie anglo-saxonne recèle également quelques fragments épars de la légende, à savoir ceux du Waldere).

Le château du Wasigenstein.

Le Wasigentstein, c'est le Waskenstein des sources anciennes (celles citées, mais pas uniquement, le Nibelungenlied et Biterolf und Dietleib y font également référence, par exemple), et il peut tout à se visiter de nos jours. Le chemin depuis le parking n'est pas long, donc si vous passez dans le coin, faites-vous plaisir. Mais avant de passer le site en revue, il peut être utile de parler d'abord de l'épisode légendaire qui le concerne. Là encore, je vais faire simple et concis (on ne rit pas), et éviter d'entrer dans les détails des différentes variations selon les sources etc. Sans doute le ferai-je dans le futur, avec un article dédié au sujet. Non, aujourd'hui, on se concentre sur le rôle du Waskenstein dans la légende de Walther.

Walther porte plusieurs titres. Parfois, c'est Walther d'Aquitaine. En effet, dans le Waltharius, il vient effectivement du Royaume de Toulouse. Dans d'autres sources, c'est le nord de l'Italie, mais j'avais dit que je ne me disperserais pas, flûte. L'autre titre de Walther, celui que la plupart des sources partagent, c'est celui de Walther de Waskenstein, non pas parce qu'il viendrait de cet endroit, mais pour le haut fait d'armes qu'il y accomplit et pour lequel tout le monde se souvient de lui. Replaçons le contexte.

Walther est fils d'un roi soumis à Etzel (Attila) et comme beaucoup de jeunes nobles il est envoyé comme otage à la cour du Hun. Il y est bien traité et bien éduqué, et ses prouesses martiales en font très vite le général favori d'Etzel. Seulement voilà, malgré ce statut, il veut rentrer chez lui, vivre libre, et avoir le droit de se marier avec qui il veut... comme par exemple Hildegund, cette autre otage, nièce de la reine et à qui on a confié en toute confiance les clefs de la trésorerie. Vous voyez venir le truc, ou bien...?

Le sentier qui longe le piton et mène à la "faille de Walther"

Sans surprise, les deux amoureux s'enfuient avec la caisse et là les versions divergent, mais j'ai dit on fait simple alors disons qu'ils sont poursuivis, soit par les hommes d'Etzel, soit par ceux du roi Gunther qui a entendu parler des deux fuyards, et surtout de leur trésor... dans tous les cas, une troupe d'une douzaine d'hommes cavale derrière eux, dont le fameux Hagen, qu'on ne présente plus. Ils finissent par les rattraper tandis que Walther et Hildegund se sont réfugiés dans une grotte, non pas souterraine, mais formée dans les rochers, sur un sommet escarpé qui domine la route : on n'y accède que par un étroit défilé qui rend la cachette aisée à défendre. Il est même précisé que cette grotte offre habituellement refuge aux bandits qui rançonnent ces forêts. Hagen et les autres doivent camper en contrebas et, le moment venu, ils essaient de négocier avec Walther : contre le trésor d'Etzel, ils les laisseraient filer. Walther, conscient d'être meilleur guerrier et en très bonne position pour les affronter, refuse. C'est l'heure de la castagne.

Le défilé les oblige à faire face à l'Aquitain un par un, et en contrebas par dessus le marché. Sans surprise, Walther les massacre les uns après les autres, avec des fatalités que ne renierait pas Mortal Kombat. Je vous passe les détails car, comme je l'ai dit, je reviendrai sur ce récit une autre fois, quand je pourrais me permettre de m'étaler comparer les sources. Néanmoins, vous avez désormais la scène en tête, vous comprenez la topographie implicite dans le récit. Nous pouvons donc nous promener autour du Wasigenstein et libre à vous de vous imaginer Walther faisant face à ses poursuivants avec panache.

La "faille de Walther".

La faille vue de l'autre côté

Un touriste pour l'échelle et se rendre bien compte de l'étroitesse du passage.

Le château date du XIIIe siècle (du moins la tour initiale, le reste fut développé au fil du temps), mais est bien construit sur un abri troglodytique, qui a été travaillé, par la taille comme par la maçonnerie, mais on peut encore deviner à quoi il pouvait ressembler avant cet aménagement tardif. Le défilé étroit où l'ont ne peut combattre que par un seul homme de front est aujourd'hui surnommé "Faille de Walther", et la grotte est bel et bien là. Aujourd'hui on peut aisément faire le tour du château, mais ce passage ouvert n'existait probablement pas avant que le site soit utilisé comme carrière pour construire la fortification. En fait, on se rend compte que sans cette ouverture due à l'homme, le piton vraiment escarpé rend le chemin très difficile, et cette petite ouverture évite de faire un long détour sur les pentes raides, sans compter sur la densité de végétation qui devait être bien plus touffue qu'aujourd'hui.



La grotte


 
 
 
 
 
 
 
 

 
Il est vraiment remarquable que le site du Waskenstein soit si cohérent à travers les sources. D'où que vienne la parenté de Walther, que le texte se concentre sur lui où l'évoque en passant, tout le monde est d'accord par dire qu'il a claqué des fesses au Waskenstein. Dans un genre où, comme je l'ai souvent dit ici, les variations sont monnaie courante, cette homogénéité surprend. Toutefois, lorsqu'on visite ce site, on ne peut s'empêcher de se dire que quoi que soient les faits réels ayant inspiré la légende, ces exploits paraissent absolument plausibles et concrets. On se dit qu'un tel épisode a parfaitement pu avoir lieu ici, de cette manière. Peut-être que non, mais on est tenté d'y croire. Le défilé y est, la grotte aussi... alors, au beau milieu du Waskenwald légendaire, l'imagination s'enflamme.



 

Les photos sont un mélange des miennes, mais aussi de celles de Karoline Juzanx et Nico alias Le Passant, que je remercie de m'autoriser à utiliser.

mercredi 30 juin 2021

Violences et maltraitances dans le Projet Vineta

Avec un titre pareil, rangez les ballons colorés et les cotillons, on ne va pas beaucoup rigoler, ce coup-ci. On ne va pas forcément non plus aller dans le détail, car c'est un sujet extrêmement vaste, d'autant que les sources regorgent littéralement de violence, d'abus et de maltraitance, aussi bien physiques que psychologiques : viols*, tortures, manipulations, inceste, choix qui n'en sont pas, etc. Mon propos, dans ce billet, ce ne sera donc pas de développer un catalogue exhaustif, mais plutôt de réfléchir à mon approche du sujet, à travers un exemple précis : la relation entre Seyfrid et Witege.

Avant de commencer, je me dois de préciser une chose : dans le Projet Vineta, Seyfrid a un passif de brute et de gros con. Comme je sais que cela peut surprendre au premier abord, je vais prendre le temps d'expliquer d'où ça vient.

Selon les sources, Sigurd/Siegfried a deux enfances bien distinctes. Dans celles majoritairement de tradition scandinave, il est un prince parfait, bon, gentil, Gary Stue. Les Nibelungen adopteront la même approche, parce qu'ils en font un héros courtois et que bon, ça vient avec des prérequis. Mais une partie de la tradition continentale, notamment la Þidrekssaga et le Hürnen Seyfrid, ainsi que quelques autres références, racontent une autre histoire, probablement plus archaïque... où notre jeune héros est ce qu'on appellerait aujourd'hui un bully, qui harcèle les servants et apprentis comme une brute de cour d'école, en toute impunité. C'est un connard, à tel point que le forgeron qui s'occupe de son éducation essaye de le piéger afin qu'il se fasse bouffer par des dragons (dans les versions scandinaves, le forgeron Regin veut le trahir pour d'autres motifs). 

L'une de ses victimes est alors le forgeron Velent, encore enfant à cette époque, maltraité physiquement au point que son père Vadi le retire de la forge de Mime pour lui donner son éducation ailleurs. On a donc un Sigurd tellement méchant qu'un parent d'élève a changé son fils d'école, en gros. Cela vous donne le niveau, et éclaire à quel point on est loin du Gary Stue des versions scandinaves et des Nibelungen. On s'étonnera donc moins de trouver Siegfried comme un antagoniste dans la plupart des récits impliquant Dietrich (dont Witege est un compagnon). Dans la Rabenschlacht, Siegfried va jusqu'à se battre pour l'immonde Ermrich, empereur cruel et fratricide, et Némésis de Dietrich. Cela n'a aucun sens d'un point de vue "géopolitique", si on me pardonne l'expression, ni même dans le parcours littéraire de Siegfried, mais on conviendra que c'est bien là la place idéale d'une brute épaisse : au service du monstre de l'histoire.

Alors oui, il change, il passe les épreuves initiatiques, devient un homme, tout ça, tout ça. Mais j'avais envie d'élaborer sur ce thème à travers un mécanisme de survie malheureusement fort commun des victimes de ce genre de connards : la réplication. On répète, on imite, on devient une brute soi-même pour se protéger d'abord, pour résister, et, comme souvent on ne peut pas affronter plus fort que soit, on se tourne vers les autres... Les sources n'explicitent jamais précisément pourquoi Seyfrid se comporte ainsi, néanmoins, on a généralement un résumé de son lignage (procédé classique du genre) et donc on sait que son père est mort, sa mère en a bavé, a donné naissance au héros en exil, bref, ils sont apatrides, ils ont été trahis par plus ou moins de personnes selon les sources. Seyfrid et sa mère ont une vie de merde, et ont énormément souffert. Seyfrid sait qu'il lui incombe la responsabilité de venger son père et reprendre ses terres, mais il n'est qu'un enfant, sans pouvoir, sans choix, et à qui il semble qu'on ne "fait rien" pour restaurer le bon ordre des choses. La causalité entre ce conflit et son comportement n'est jamais explicite dans les sources, mais me paraît évidente, c'est pourquoi j'ai trouvé très intéressant de l'explorer. C'est l'impuissance de Seyfrid qui le transforme en brute et en bully.

Or, s'il parvient à accomplir son parcours du héros, cela ne se fait pas sans conséquences, ni sans victimes. Dans la Þidrekssaga, Velent se fait malmener par lui, avant de finir ailleurs (ce qui ne va malheureusement pas le préserver des brutes et d'agresseurs en tout genre, torture et mutilations à la clef...). Son fils, Witege, voyant ce que la profession de forgeron a apporté comme malheur physique et mental à son père, refuse de le suivre dans cette voix et préfère devenir... un guerrier. En soit, il est déjà intéressant de constater que le fils ne veut pas de la faiblesse du père et choisit la voie qui le garantie d'être du bon côté de l'épée. 

Pour le Projet Vineta, j'ai triché, je l'admets, et j'ai fait en sorte que ce soit Witege qui soit maltraité et, par conséquent, décide d'arrêter sa formation de forgeron pour choisir la voie du guerrier (tout en gardant également ses réserves vis à vis de l'expérience de vie pourrie de son père.) Déjà parce que chronologiquement, Seyfrid ne peut pas avoir maltraité le père (Velent) lorsqu'il avait 9 ans, puis côtoyé le fils (Witege) dans sa vingtaine en la compagnie de Dietrich, sans être un homme très mûr... or Sigurd/Siegfried meurt jeune. Il était donc logique de faire cette pirouette qui ne trahit pas les personnages mais colle mieux chronologiquement parlant. 

Cela ne change presque rien vis à vis des sources, mais pour moi, c'est génial ! Le bourreau et la victime se retrouvent des années après et tandis que Seyfrid va de l'avant, travaillant à faire une personne meilleure de lui-même, on voit Witege qui est devenu un guerrier redoutable, mais surtout un survivant. Il a des principes, ce n'est jamais remis en cause, et pourtant trahira son meilleur ami au moment fatidique simplement pour... rester du bon côté de l'épée. Il aura dans de nombreuses sources la fâcheuse réputation d'être à la fois l'un des meilleurs guerriers de son temps... et un "tueur d'enfants" (comprendre de jeunes guerriers comme Alphart, voire verts et inexpérimentés, clairement déclassés face à lui, comme Erp, Ortwin et Diether lors de la bataille de Ravenne). Inutile de préciser que les actes qui lui valent cette réputation causeront à leur tour bien des malheurs.

Witege et Heime ont promis à Alphart qu'ils l'affronteraient honorablement, l'un après l'autre. Maaais... Witege est prêt à tout pour survivre, y compris s'asseoir sur sa parole immédiatement après l'avoir donnée et frapper un ancien ami par derrière. Alphart, le héros ici en doré, meurt trahi, à deux contre un. Remarquez les outils de forgeron sur le bouclier du guerrier en rouge : c'est le blason de Witege, fils du forgeron Wieland. (Peinture de Max Koch)

L'abus, psychologique ou physique, a la fâcheuse tendance à se répercuter de victime en victime, la plupart du temps sans que les personnes concernées s'en rendent compte. Voilà ce qui m'intéressait avec Witege : confronter Seyfrid le héros qui a vengé son père, repris son royaume et tué le dragon, à Witege qui... est devenu une brute qui n'hésite pas à tuer des jeunes gens et trahir son meilleur ami, si cela lui permet de simplement survivre un peu plus longtemps, comme l'expérience horrible de son père lui a appris. (Oui parce que dans le genre victime changée en bourreau psychologiquement et physiquement sadique, Velent/Wieland/Völund, il se pose là. Mince, j'ai quand même fait une blague, finalement)

Je finirai en disant que, à un âge relativement jeune, en école primaire, j'ai eu affaire à des jeunes Seyfrid, et qu'il m'aura fallu beaucoup de temps et d'errance pour ne finir ni en Wieland, ni en Witege. C'est difficile de travailler sur soi-même pour ne pas répéter les schémas ni intérioriser les mécanismes de violences. C'est ce qui fait que Seyfrid est un héros : il traverse ces épreuves pour arriver à une version meilleure de lui-même. Pas parfaite, bien au contraire, mais pas une copie de ses bourreaux non plus. Il a réussi à casser le cycle. Witege, lui, a échoué.

Si vous connaissez l'originale, et son sujet, vous comprendrez pourquoi cette chanson.

*Le sujet du viol aura droit à son billet à part.