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mercredi 22 juillet 2026

Les fils de Ragnar à Vitaby : sur les sentiers de la Heldenzeit

Vallabacken, Suède.

Dans la Saga de Ragnar aux braies velues et le Dit des fils de Ragnar, la progéniture du fameux héros commence sa carrière sur les chapeaux de roues puisque leur premier raid est très fructueux. Dans le Dit, Ivar et ses frères Björn, Hvitserk, Sigurd et Rögnvald (dans la saga, le petit Sigurd n'ayant alors que trois ans reste auprès de leur mère Áslaug) soumettent la Sélande, le sud de la Suède, ainsi que les îles d'Öland et du Gotland (qui devraient déjà être aux mains de leur père, mais c'est un autre problème sur lequel je reviendrai dans un article au sujet de Ragnar, sa dynastie, et leur incapacité chronique à apporter de la stabilité à leur royaume).

Dans la saga, c'est même plus précis encore : ils écrasent une place forte qui a jusqu'ici toujours résisté aux sièges et attaques de leur père - et du premier coup, eux, ils parviennent à s'en saisir ! C'est un endroit où, nous dit-on, les habitants vénèrent deux vaches sacrées, et ce lieu s'appelle Hvitbær. La recherche a beaucoup glosé sur la véridicité de ce toponyme. Endroit réel ou simple invention légendaire ? La saga ajoute que c'est à Hvitbær que tombe Rögnvald, le fils de Ragnar dont vous n'avez jamais entendu parler car il n'est pas dans la série télé. Mais elle ajoute que l'adolescent y est enterré dans le Gnipafjord, qui serait implicitement tout proche, voire même : Hvitbær pourrait s'y trouver. Ce sont les seuls indices que l'on a.*

Deux villes encore en existence aujourd'hui sont considérées comme des potentielles candidates à une localisation de Hvitbær : Whitby, en Angleterre, et Vitaby, en Scanie. Aucune n'a de fjord à proximité (ça commence mal).

Mais alors, est-ce qu'il y a autre chose, à part l’étymologie, qui pourrait appuyer ces hypothèses ? Concernant Whitby, elle a un passé viking du temps du Danelaw, quant à Vitaby, elle est en plein cœur du territoire viking original. 

Vitaby se trouve à l'Est de la Scanie, proche de la côte (vers Kivik, où se trouvent les sites funéraires de l'âge du bronze dont j'ai récemment parlé sur mes réseaux), et si elle est bel et bien "au sud de la Suède" aujourd'hui, ce n'est pas ce qu'entendait le poète de la saga (plutôt le Småland et le Halland, la Scanie étant considérée dans les sagas comme sa propre entité, ou bien carrément danoise). Cela dit, toutes les sources au sujet de Ragnar et de ses fils font de la Scanie une région en révolte constante qu'il faut mater et reconquérir, encore et encore. Cela colle assez bien avec cette première campagne telle que décrite par le Dit, qui ne sont que des territoires à mater, pas de nouvelles terres à conquérir. Et si vous dessinez une grosse banane partant de Sélande, englobant Öland, le "sud de la Suède" et Gotland, la Scanie est en plein dedans. D'ailleurs, une révolte scanienne à écraser sert de premier combat pour les fils de Ragnar dans la Geste des Danois (cf. plus bas)

L'emplacement de Vitaby est donc cohérent avec les sources, aussi bien géographiquement que thématiquement (une expédition punitive / de maintien de l'ordre).

Mais sur place, à Vitaby, que trouve-t-on pour soutenir tout ça ?

Et bien déjà il y a le cimetière de l'Âge du Fer de Grevlunda qui correspond à la période, confirmant l'existence d'une communauté conséquente à cet endroit précis. Mais surtout, il y a les restes d'une motte fortifiée ! Alors certes, elle est plus tardive de plusieurs siècles, mais on pense qu'elle a probablement été construite à l'emplacement d'une structure défensive de l'âge viking, qu'elle a donc complètement remplacée. 

 


Ainsi, Vitaby, à la période où est censée se dérouler cette aventure dans les sources, avait bien une ville ou un gros village fortifié, et se trouve "sur le chemin" des différentes étapes de la campagne décrite par le Dit. On peut donc, si on le souhaite (et en oubliant discrètement le Gnipafjord), imaginer que Hvitbær est Vitaby.

En tout cas, c'est le choix que j'ai fait pour Heldenzeit

En plus il y a des vaches ! 

*Dans la Geste des Danois, le premier combat impliquant les fils de Ragnar (en tout cas, ceux auxquels vous pensez) est assez différent, mais on retrouve à la fois le motif du Jutland et de la Scanie révoltés (et donc une cohérence de lieu), et celui d'un très jeune fils abattu, ici Siwardus (Sigurd) plutôt que Rögnvald, même s'il ne meurt pas. Enfin, il serait bel et bien mort, s'il n'avait pas été sauvé par l'intervention Deus ex machina (littéralement) d'Odin déguisé en guérisseur. Ce n'est d'ailleurs qu'après cet incident, et non dès la naissance, que Sigurd obtient son fameux "serpent dans l’œil", selon la Gesta Danorum.

Quant à Rögnvald, la saga de Ragnar aux braies velues est la seule à véritablement s'intéresser à sa mort. Les autres sources se contentent de dire (quand elles daignent le mentionner) qu'il a existé et qu'il est mort jeune, et donc sans rien accomplir qui vaille la peine qu'on en parle. Le Krákumál lâche bien son nom en passant mais semble suggérer une mort aux Hébrides, ou du moins qu'il périt lorsque Ragnar subit une défaite aux Hébrides, qu'il ait été avec ou qu'il s'agisse d'un marqueur temporel.

vendredi 5 septembre 2025

La pierre de Rök : sur les sentiers de Heldenzeit

L'été dernier, je faisais le tour du Mälaren pour voir de mes propres yeux les pierres de Sigurd qu'on trouve sur son pourtour. Cette année, c'est à Dietrich que j'ai rendu visite, en quelque sorte. Je suis parti dans l'Östergötland afin d'y trouver non pas une source d'inspiration de Heldenzeit, mais une source... tout court, que je cite au même titre que la Saga des Völsungs ou les Charmes de Merseburg.

Quand on parle de sources pour Heldenzeit, on pense à des manuscrits, des textes hérités de la tradition orales que des clercs ont fini par poser sur vélin, puis imprimer sur papier. Des textes qu'on feuillette. Et 99% du temps, c'est bien le cas. Mais pas aujourd'hui :

 

Et oui, Überraschung ! Un petit vlog à l'ancienne façon Bienvenue en Europe, ça rappellera des souvenirs aux fidèles. Maintenant que vous avez une bonne idée de ce à quoi ressemble la pierre et pourquoi elle joue un rôle dans mon projet, je vais m'étaler un peu plus au sujet de cette source, car oui c'est bien une source que cite carrément dans le corps du texte, du moins, la partie concernant Thidurik le Goth, aka Thidrek, aka Tidrik, aka Didrik, aka 

D I E T R I C H  V O N  B E R N

La pierre fait référence au personnage historique derrière la légende, le roi/empereur Théodoric. Contrairement à d'autres personnages légendaires, Dietrich a continuellement conservé son lien avec son alter ego historique dans la mémoire des poètes et du public, de sorte que les spécialistes sont rarement en désaccord sur le fait que ce sont le même personnage, l'un étant simplement déformé et exagéré avec le temps. Certains ont essayé des interprétations moins orthodoxes mais je n'ai vu aucune démonstration ne serait-ce qu'à demi convaincante. Autant avec Sigurd/Siegfried, il n'y a pas de consensus, autant avec Théodoric = Dietrich, si. Je le précise pour que ce soit bien clair : Thidurik, tel que mentionné sur la pierre de Rök, c'est Théodoric, et un jalon mémoriel qui mènera son souvenir à devenir le Thidrek de la Þidrekssaga.

Là où cela devient fascinant, c'est qu'on se souvienne de lui en plein milieu de la Suède actuelle... au début du IXème siècle. Pour vous donner une fourchette temporelle, Theodoric a vécu à la charnière du Vème et VIème siècle, et la Þidrekssaga (que je vous rabâche à longueur de temps, à force je pense que vous avez compris qu'elle est importante pour Heldenzeit) ne date "que" du XIIIème siècle. L'inscription sur cette pierre runique est coincée à environ trois siècles d'écart avec la vie de Théodoric et quatre siècle avec la saga qui lui rend hommage en Scandinavie. Bien entendu, sa légende avait déjà commencé à se développer dans le bassin germanique continental, en particulier dans le Sud (aujourd'hui Autriche et Italie du Nord). Mais là on parle du Götland, on est très loin de la Lombardie. Il faut imaginer l'importance durable que ce roi a eu dans l'imaginaire collectif, que l'on parle de lui on son double légendaire qui se confondaient alors.

Mais penchons-nous sur l'inscription. Je vais utiliser la traduction proposée par Anders Andrén et al. dans l'article Old Norse religion, some problems and prospects, tiré du symposium Old Norse Religion in long term perspectives.

Déjà, précisons que c'est la partie sur Thidurik qui nous intéresse ici, mais que la pierre est littéralement recouvertes d'autres inscriptions. C'est l'inscription runique sur pierre la plus longue qui nous soit parvenue (si on regarde les textes en runes sur vélin, la Loi Scanienne du Codex Runicus remporte la mise, mais il faut admettre que c'est plus facile quand on se contente d'écrire avec une plume que lorsqu'il faut graver sur du bois, ou plus dur encore...), néanmoins le reste du texte ne nous concerne pas pour Heldenzeit, et en plus les spécialistes ne s'accordent pas sur le sens qu'il faut donner à l'ensemble.

Le passage nous concernant dit ce qui suit :

"Que nous disons que le second, qui perdit la vie il y a neuf âges (générations)( / ou vint au monde / ou arriva sur les rivages) avec les Hreid-goths et mourut avec eux pour ses crimes ( / ou à cause de son orgueil / ou et il passe encore jugement / ou il règne encore sur le champ de bataille). Theodoric règne (/ ou chevauche), le souverain hardi des guerriers de la mer, sur les rivages de Hreidmar (les rivages de la mer de Hreid). Désormais il est assis tout équipé sur son cheval goth, avec son bouclier attaché, le prince des Mærings."

 

 Voilà quelle partie de l'inscription runique est cité ici. On commence sur la première face par les quatre lignes verticales, puis les deux horizontales, et on finit par la ligne verticale sur la tranche, laquelle correspond à "sur son cheval goth, avec son bouclier à l'épaule" etc., soit la description de Théodoric sur son cheval.

Difficile d'interpréter les lignes aisément, que ce soit en se penchant sur le véritable Théodoric, ou les légendes qui suivront. En revanche, cette image de lui qui se tient désormais assis sur son cheval avec le bouclier sanglé a été rapproché d'une autre représentation du roi Ostrogoth, non pas littéraire, mais... sculptural. En effet, Charlemagne a allègrement pillé l'ancien empire romain pour embellir ses propres églises et sa nouvelle capitale : Aachen, ou Aix-la-chapelle. Or, si la chapelle en question a bénéficié de colonnes et blocs de marbres directement rapportées de Rome ou encore Ravenne, ce n'est pas tout ce que Charlemagne a rapporté : on sait qu'en 801 il a également pris à Ravenne une sculpture célèbre de Théodoric sur son cheval, bouclier sanglé à l'épaule gauche, tenant une lance de sa dextre, afin de l'ériger plutôt à Aachen. Il est fort probable que celui qui a gravé ce texte runique (un certain Varin, en l'honneur de son fils mort, Værmod) a entendu parler, voire a vu de ses yeux la sculpture située au cœur du nouveau pouvoir Franc.


Il faut savoir que dès le Moyen-Âge, on croit que les Goths (qui se diviseront en Visigoths et Ostrogoths) provenaient du Gotland Suédois. Varin a sans doute essayé de créer une association d'idée avec un ancêtre célèbre (tout comme Charlemagne le fait en important cette statut d'empereur dans sa capitale, il crée une filiation régale). D'ailleurs, dans les sources littéraires bien plus tardives du légendaire continental, un des clans fidèles à Dietrich est fréquemment cité : les Wulfings ou Wylfings, se retirent après sa dernière défaite ou sa mort... en Suède, "d'où ils viennent à l'origine". Cette association de Théodoric avec le Gotland a donc perduré sous cette forme, même lorsque Dietrich a été établi comme un héros "local" par les cultures germaniques du Sud. 

Le terme "mæringar" signifie "fameux, célèbres", ce n'est donc nécessairement à entendre comme le nom de son clan, mais plutôt comme un titre. Son clan, ce sont les "fameux/célèbres" Hreid-goths, or là encore, ce que les sagas scandinaves et même le Widsith anglo-saxon entendent par leur pays, le Hreidgotland, c'est... la terre d'origine des Goths. Sauf que... ça veut tout et rien dire. Pour certains, c'est l'île de Gotland, pour d'autre le Götaland (là où se situe la pierre de Rök), pour d'autres encore le Jutland, au Danemark, voire même carrément en Scythie, donc plus du tout en Scandinavie. Autant dire que les concepts de Gaut, de Got, ou d'Ostrogoth... sont des plus flexibles dans les sources.

La pierre de Rök ne nous raconte pas tant un épisode de la vie de Dietrich comme les autres sources le font, en revanche, elle nous offre un aperçu, un instantané mémoriel : Theodoric est mort en 526, en 801, l'Empereur Charlemagne "emprunte" sa statue équestre de Ravenne, où l'Ostrogoth poussa son dernier souffle, pour embellir sa nouvelle capitale, Aachen, et profiter du prestige de Théodoric afin qu'il rejaillisse sur le sien (technique classique au demeurant). 

Et exactement à la même période, un père endeuillé laisse une longue, très longue inscription runique pour son fils décédé, évoquant des champs de batailles terribles où paissent les chevaux de valkyries, une histoire impliquant Thor (peut-être le dieu, mais on n'en est pas certain), le sacrifice d'une épouse pour dédommager les Ingeldings (encore un clan mentionné dans plusieurs sagas et même dans Beowulf)... et puis, au milieu de tout ce bazar, un hommage à Théodoric, sur son cheval, celui-là même que Charlemagne a pillé sauvegardé. Lui a-t-on décrit cette statue ? L'a-t-il contemplée lui-même ? Qui peut le dire. Tout ce qu'on sait, c'est qu'on se souvenait encore de lui dans le Septentrion, et qu'on se souviendra de lui encore longtemps.


 




 

jeudi 29 mai 2025

L'héritage des pierres de Sigurd est sculpté dans le bois

Il y a huit ans déjà je visitais la Norvège pour la première fois, et par là même, brièvement Oslo, et malgré un plan de visites chargé, il restait un musée sur ma liste que je n'avais pas pu voir. Après ma tournée des pierres de Sigurd, l'été dernier, je savais que je devais y remédier, et vous allez vite comprendre pourquoi. Bref, il y a deux mois je suis retourné à Oslo et j'ai enfin visité le Musée national d'Histoire. Pourquoi ? Que s'y trouve-t-il qui mérite un pareil détour ? C'est très simple : 

Sigurd.

(Quelle question)

Et pour être plus précis, Sigurd sculpté dans le bois de panneaux d'églises en bois debout. Si le concept ne vous dit rien, j'ai longuement parlé des églises en bois debout sur mon blog de voyage après ma première visite en Norvège. Pour faire simple c'est un type d'église en bois (Non?! Si.) qu'on retrouvait autrefois en Norvège et un peu en Suède, mais dont les dernières survivantes (on pourrait dire.... encore debout ! Haha, je suis hilarant, ce n'est pas discutable) sont toutes situées en Norvège. 

En effet, remplacée par des constructions plus modernes, ou irrémédiablement endommagée par le temps et le manque d'entretien, la majeur partie a aujourd'hui disparu, parfois à moitié, ne laissant que des chapelles tronquées, mais plus souvent complètement. Et puis parfois il reste des bouts. Des fragments sauvegardés du néant pour leur importance artistiques, sculptés avec un art maîtrisé, généralement des panneaux des portails, quand le reste de l'édifice n'a pas eu ce privilège. Entrelacs, motifs floraux et animaliers, mais surtout figures religieuses, historiques et légendaires, voilà ce qui leur valut de passer à la postérité dans un musée. 

Et parmi ces figures, il y en a plusieurs qui devraient vous être très familières : Sigurd, Regin, Gunnar, Högni, Atli, Grani... dans des mises en scène qui ne peuvent que rappeler les pierres de Sigurd ! Je vais donc présenter ces panneaux norvégiens, et les mettrait en parallèle avec les pierres suédoises.

Les pierres de Sigurd datent de la période Viking, et précèdent donc les églises dont proviennent les panneaux suivants de plusieurs siècles. Il n'a donc aucun doute : les gravures sur rochers et pierres dressées sont arrivées d'abord. Et parfois on pourrait se demander s'il elles n'ont pas servi d'inspiration. Cinq églises en bois debout représentant des éléments de la Völsunga Saga sont répertoriées, les panneaux de deux d'entre elles sont à Oslo : les églises de Hylestad et d'Austad.

Hylestad est la plus célèbre, et on comprend vite pourquoi : les sculptures sont bien mieux préservées, plus détaillées, et offrent de bien meilleurs profils que celles des panneaux d'Austad. Si vous avez des bouquins anglophones sur la saga des Völsungen, il y a des chances que vous ayez déjà vu certaines scénettes sur leurs couvertures (c'est par exemple le cas de mon édition de The Saga of the Völsungs chez Penguin Classics). Mais justement, gardons le meilleur pour la fin et commençons par Austad, qui mérite tout de même qu'on s'attarde dessus !

 

Les panneaux datent du XIIIè siècle environ, ce qui signifie qu'on a sculpté ces scènes en même temps que les clercs mettaient ces légendes sur vélin, aussi bien dans le Saint Empire pour la tradition continentale qu'en Scandinavie (Norvège, Islande). Ce n'est pas une mode provoquée par la diffusion lente et progressive des manuscrits, c'est une culture populaire extrêmement vivace qui a perduré depuis au moins la période Viking. C'est un témoignage de l'importance de ces histoires pour les peuples germaniques, et leur prégnance dans leur imaginaire populaire, malgré la conversion au christianisme et le gavage par les élites lettrées d'un nouvel imaginaire, biblique celui-ci. Les deux cohabitent d'ailleurs, comme en témoigne la présence du héros Sigurd, descendant d'Odin inhumé sur un bûcher, en roi païen, sur des portails d'églises, deux siècle après la conversation de la Norvège.

Mais revenons au panneau d'Austad. On peut y voir Gunnar, mains liés dans la fosse au serpents, charmant les reptiles en jouant de la lyre avec ses pieds, tandis qu'Atli le domine pour exiger d'obtenir l'emplacement du trésor, tandis qu'à côté Högni se fait arracher le cœur sans non plus révéler l'emplacement de l'or à jamais perdu. C'est une version plus détaillées de la scène déjà représentée sur la pierre de l'église de Västerljung, où Gunnar jouant déjà de son instrument comme un avec ses pieds, même si le lichen dû à l'exposition de cette face de la pierre, orientée plein vent et pleine pluie, avait rendu l'identification de la scène difficile pour mes yeux de noob. Ici, nous avons la mort des deux burgondes refusant de dévoiler leur secret et respectant leur serment l'un envers l'autre. Atli semble associé à une horrible tête d'ogre monstrueuse qui le surmonte, ce qui correspond bien à la manière peu flatteuse dont il était perçu dans la tradition scandinave, contrairement à son équivalent Etzel dans la tradition continentale.

D'ailleurs, une figure féminine est également présente, tenant un genre de récipient, et même si le musée ne s'aventure pas en conjecture, on peut supposer qu'il s'agit de Gudrun, mais rien n'est moins sûr. Sa présence auprès d'un Högni mis à mort, tenant le plat qui recueillera probablement le cœur, aurait énormément plus de sens dans la tradition continentale, où Etzel, au-delà de vouloir obtenir le trésor, permet à Kriemhilde d'obtenir sa vengeance contre Hagen pour le meurtre de Siegfried. Une influence de la tradition continentale via la Thidrekssaga norvégienne, peut-être ? Ou peut-être ne s'agit-il donc que d'une servante, mais cela paraît curieux de figurer une no-name au milieu des stars de la saga... mais d'un autre côté, le bourreau n'est pas non plus un personnage très importante. Bref, on ne sait pas, mais perso je pense qu'il s'agit de Gudrun.

Gunnar supplicié dans la fosse aux serpents joue de la lyre avec ses pieds.

"La preuve que même Högni a un cœur."

Détails des entrelacs.



Détail de l'opération à cœur ouvert.

Détail des orteils pinçant les cordes de la lyre, avec une très belle tête de serpent également.

Bon, ça, c'était les amuse-bouche, là on va passer au plat principal :  les panneaux de Hylestad. Datant de la fin du XIIIè, début du XIVè siècle, l'église a été démolie au XVIIè mais les sculptures exceptionnelles ont été préservées. Comme on va le voir, les scénettes représentées fonctionnent un peu comme une BD racontant l'histoire simplifiée de la Völsunga Saga.

Sigurd assiste Regin tandis qu'il reforge l'épée brisée des Völsungs, Gram.

Sigurd trucide le dragon Fafnir en l'empalant de l'épée Gram, par-dessous.
 
Sigurd se brûle le pouce en rôtissant le cœur de Fafnir et comprend le langage des oiseaux qui l'avertissent de la trahison imminente de Regin depuis les branchages.
 
En haut : Grosse éllipse puisqu'ici on a Gunnar dans la fosse aux serpents (oui ça se lit de bas en haut en fait) refusant de révéler l'emplacement du trésor qu'il a obtenu en faisant/laissant assassiner Sigurd. Au milieu : Sigurd assassine Regin avant que celui-ci ne le trahisse. En bas : Grani, le cheval de Sigurd, porte le trésor sur son dos.

Alors voici quelques photos d'un peu plus près, mais comprenez qu'au téléphone, sans avoir droit au flash, et avec les alarmes de proximité du musée qui empêchaient de se rapprocher de très près du panneau, bah la qualité est un peu pourrave. Pour le dire gentiment. Si vous voulez les voir en HD, allez à Oslo. Je vais y associer des images des pierres de Sigurd afin que vous puissiez comparer la proximité (malgré les siècles d'écart) mais aussi l'énorme différence de style. Il y a une filiation certaine, et il est extrêmement satisfaisant pour moi d'avoir pu le ressentir en personne. J'espère parvenir à vous transmettre de ne serait-ce qu'un soupçon de mon excitation en partageant ces visites. Mais assez divagué, allons-y pour les détails :

 
 
Sur la pierre de Ramsund, le corps décapité de Regin est identifié par ses outils de forgeron : pinces, marteau, enclume, soufflet. Tous sont également présent dans le panneau de Hylestad.
 
   


La même scène sur la pierre de Ramsund. On sent que c'est plus facile à sculpter dans le bois qu'à graver dans la pierre. Juste un peu.

La version de la pierre de Gök, inspirée de celle de Rasmund.

La version sur la pierre de Drävle.

Matez-moi ce détail des cheveux et barbe de Regin !

La pierre de Ramsund (encore). Notez que, casque mis à part, les deux Sigurd semblent avoir la même coupe de cheveux.

Perso j'apprécie que les rênes de Grani soit décorées de petites boucles, car ça colle avec la description de du Tháttr de Norna Gest, auquel Sigurd offre un fragment de ces boucles dorées lorsque Grani les rompt pour se dégager de la boue dans laquelle il s'enlise. Ce fragment permet à Gest de gagner un pari qui lance l'intrigue.

Si l'interprétation de ce détail de la pierre de Rasmund comme "Grani porte le trésor sur son dos" vous paraissait tirée par le cheveux, la sculpture de Hylestad nous éclaire tout même beaucoup. Notez qu'ici déjà, les oiseaux dans les branchages sont très proches de Grani portant le trésor, quasiment dans la même scénette.

Pas sûr que ça soit suffisant pour vous aider à le voir sur la pierre de Gök, cela dit... Sur place, de mes propres yeux, c'était déjà pas évident, mais à prendre en photo de manière à ce qu'on voit un minimum, c'était l'enfer.

Détail des oiseaux sur la pierre de Gök.

Pas de décapitation comme sur les pierres de Sigurd ! Mais du gore, ça spritz !

Il est intéressant de noter que la torture de Gunnar, et même de Högni, ait pris autant d'importance dans la représentation visuelle de la saga, là où les gravures sur pierre sont clairement plus orientées sur l'exploit de Sigurd.
Il y a tout de même la pierre de l'église de Västerljung et sa version de Gunnar charmant les serpents, poings liés, en jouant de la lyre avec ses pieds. Un baptistère du XIIè siècle représentant cette scène existe également, mais je n'ai pas encore eu l'opportunité de l'observer en personne (parce que le musée était fermé précisément le jour ou j'ai pu me promener à Stockholm cet été. C'était bien frustrant après avoir réussi à voir les quatre pierres dans la pampa et manquer celle en principe la plus accessible. Mais bon, c'est la vie).

Voilà pour cette visite à Oslo afin de retrouver ce bon vieux Sigurd ! Je suis tellement ravi d'avoir enfin pu me promener dans ce musée et voir ces panneaux légendaires (dans tous les sens du terme). Sur ce, je retourne à mon manuscrit, j'ai du pain sur la planche (ou beaucoup de fer dans le feu, comme on dit ici).