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dimanche 16 août 2026

Les pierres de Sigurd Pt. 2 (Ockelbo & Årsunda) : sur les sentiers de Heldenzeit

Lors de mon petit périple autour du Mälaren, en 2024, afin de rencontrer Sigurd là où il se trouve, gravé sur diverses pierres runiques, j'en avais omises plusieurs, notamment deux chouettes, car elles étaient bien trop excentrées et nécessitaient un autre voyage. Et bien c'est chose faite !

Un Florent heureux pour l'échelle.

Après un long bus de nuit de Malmö jusqu'à Gävle, j'ai remonté le sentier de Heldenzeit plus au nord avec un bus local jusqu'à Ockelbo. Là, érigée comme un monument aux morts moderne, entourée de fleurs et face à l'église, se trouve la pierre d'Ockelbo, ou plutôt, sa réplique.


En effet, après avoir été "sauvée" en 1830 des fondations de l'église où elle avait été maçonnée (un sort commun pour ce genre de pierre, j'en parlais ici), et ce afin d'être mise à l'abri à l'intérieur de l'édifice, la pierre fut... détruite dans l'incendie de l'église en 1904. Cruelle ironie du sort... Grâce à des dessins détaillées, la pierre a toutefois été reconstituée en 1932 :

L'inscription, comme pour toutes les pierres de Sigurd, n'a rien à voir avec Sigurd ou les Völsungs, il s'agit en vérité d'un texte runique des plus classiques : "Blesa a érigé ces monuments de pierre en mémoire de son fils Svarthǫfði. Friðelfr était sa mère."

La pierre de Drävle, pour comparer

Je vais décrire les éléments qu'on peut reconnaître, mais en partant du principe que vous avez déjà lu mon article précédents sur les pierres de Västerljung, Ramsund, Gök et Drävle. 

On y trouve une composition similaire à la pierre de Drävle, justement, avec l'arbre central, Sigurd au sommet, et des figures sur les côtés, bien plus élaborées ici, mais il faut dire que la pierre est bien plus large aussi. 

Sur la pierre de Drävle, l'arbre est beaucoup moins clairement défini, il ressemble à un genre de nœud autour d'un anneau (qui a été interprété comme une croix, je vous laisse juges) avec des branches, tandis qu'ici, on a un beau tronc bien net (motif qu'on retrouvera sur la pierre suivante). Notez qu'un coq semble se tenir perché dessus, comme sur le grand arbre de la tapisserie d'Överhögdal, il serait donc tentant d'identifier cet arbre comme Yggdrasil. 

Néanmoins, comme il est difficile de reconnaître véritablement de quelle espèce d'oiseau il s'agit, il est fort probable que cela représente tout simplement la mésange que Sigurd comprend dès qu'il goûte au sang de dragon et qui l'avertit de la trahison de Regin, motif très prisé des pierres de Sigurd, même si le "modèle Ramsund" tout comme les panneaux d'église font le choix de montrer plusieurs oiseaux, comme c'est le cas dans la légende. Ou bien l'artiste souhaitait-il évoquer les deux en même temps ?

Le "peut-être Yggdrasil" de la tapisserie d'Överhögdal. Pas l'original, malheureusement, pour ça il faudrait faire un voyage beaucoup plus long et beaucoup plus au nord de la Suède (c'est sur ma liste, bien sûr), mais le musée d'histoire de Stockholm offre un aperçu qui m'arrange bien.

Au-dessus, un cheval tire un chariot, difficile d'être certain mais compte-tenu du contexte, il tire sans doute le trésor. Les autres pierres (ainsi que les panneaux d'église qu'on a vu à Oslo) représentent souvent Grani avec une cassette d'or sur le dos, comme dans les sagas, mais les sources évoquent également comment le trésor est transporté en lieu sûr par chariots entiers (le Nibelungenlied remportant la palme de l'hyperbole, comme souvent, avec ses centaines de chariots à quatre roues - pas des carrioles ! - tirés par des bœufs, et qui doivent tout de même se taper des allers-retours. On passe d'un trésor qui se porte à dos d'un seul cheval à la piscine à pièces d'or de l'oncle Picsou, c'est beau le téléphone alaman).

Encore au-dessus, on discerne de Sigurd son pied et ses mains tenant le pommeau de l'épée Gram pour transpercer Fafnir par dessous. Là encore, la pierre de Drävle permet de confirmer ce que l'on voit. D'ailleurs, celle-ci comptait deux autres figures, l'une tenant une corne, l'autre un anneau, et elles sont également présentes sur la pierre d'Ockelbo. 

La corne pourrait évoquer la potion d'oubli, mais la manière de représenter cette femme tenant une corne est typique des représentations de valkyries ailleurs, et pourrait donc être Sigrdrifa/Brynhild, ce que semble confirmer le dindon pardon, l'autruche, pardon, le cygne (?) qui se tient derrière elle, indiquant potentiellement son statut de femme cygne et pas simplement de femme noble jouant son rôle d'échanson. Une autre pierre, dont il ne reste presque rien hormis un dessin, a un motif très similaire que le dessinateur a choisi de clairement faire représenter un coq. Si c'est le cas, je ne vois pas le rapport. 
 
Il faut également préciser que les fragments de l'Edda Poétique laissent entendre que le motif du philtre d'oubli n'existait probablement pas à l'origine de la légende, il n'est donc pas certain que le graveur le connaissait.
 
Quant à l'anneau que tient le bonhomme, c'est bien l'anneau maudit d'Andvari. 

En revanche, Ockelbo apporte plus de détails, comme ces deux personnages jouant au tafl, un jeu de plateau. Ce pourrait être Regin tenant son rôle de tuteur auprès de Sigurd, en lui enseignant entre autres choses "les sports, les runes, et les jeux de plateau, ainsi que plusieurs langues" (cf Völsunga Saga). D'ailleurs, la figure avec la corne est sensiblement plus grande que l'autre, comme pour marquer le fait qu'un adulte joue contre un enfant. C'est pour le compte de Regin que Sigurd tue Fafnir, avant de retourner son épée contre son tuteur qui s'apprêtait à le trahir. Ces détails finaux sont absents ici, mais présents sur les pierres de Ramsund et Gök.

Bon, par contre le cheval qui tient l'anneau à droite... je sèche. Sa croupe semble porter une cassette à la manière des représentations habituelles de Grani, mais sans queue ? Et pourquoi aurait-il l'anneau à sa patte ? Bref, je suis perplexe, n'hésitez pas à éclairer ma lanterne en commentaire.

(J'ouvre une parenthèse car il me faut avouer qu'une partie de moi aimerait que ce soit pour symboliser la boucle d'or que Norna Gest récupère après que les harnais de Grani se soit brisé et que Sigurd lui autorise à garder pour lui dans le Þáttr de Norna Gest, mais... c'est hautement improbable. Le Þáttr est bien plus tardif que la version de la légende qui a inspiré ces graveurs. Si pour Heldenzeit, puiser dans toutes les sources en les mettant toutes sur le même plan n'est pas un problème, dans la réalité il ne faut pas oublier que toutes ces légendes et toutes leurs versions n'existent pas simultanément, comme elles le font pour nous. Il y a fort à parier que pour les contemporains de ces artistes, Norna Gest n'existait pas encore. Il faut donc interpréter au mieux sur la base de ce que nous savons que ces gens connaissaient, tout en se rappelant qu'il ne nous reste qu'un aperçu, parfois limité, de ces connaissances et croyances. Autrement dit, ce n'est pas aussi facile que cela d'interpréter des dessins qui on mille ans. Sinon, l'eau mouille, le saviez-vous?)

On a donc une pierre très similaire à Drävle, en plus grand donc plus riche de scénettes, comme si on venait de découvrir un nouveau motif. De la même manière que Gök est une copie maladroite de Ramsund, ici il y a clairement eu de l'inspiration tirée d'un modèle, et cela se confirme avec la pierre suivante, un peu plus au sud à Årsunda.

Une pierre plus modeste, conservée elle aussi dans une église (on lui souhaite un sort meilleur). D'ailleurs, l'église n'est pas simplement ouverte au public, il faut appeler la gardienne pour qu'elle vous ouvre... si elle est dans le coin. Il faut dire qu'en plus de cette pierre runique l'église contient deux crucifix du XIIIè et XIVè siècle ainsi qu'un retable médiéval, on n'est donc jamais trop prudent.

La pierre de Sigurd suit exactement le même modèle dont on vient de dresser les contours, mais on remarque que le tronc de l'arbre porte une croix, cette fois sans confusion possible, et que le coq a disparu : le sculpteur s'est assuré qu'on ne puisse plus voir Yggdrasil dans son œuvre. C'est la plus remarquable des variations sur cette version, car autrement la pierre est beaucoup plus sobre : la figure tenant l'anneau est toujours là, mais plus de valkyries (c'est raccord avec les choix du sculpteur), seulement Sigurd au sommet plantant Fafnir par dessous. On est vraiment au plus simple de ce modèle.

Notons que la pierre d'Årsunda copie sans doute Ockelbo plutôt que Drävle. La preuve ?  En plus de copier son arbre central, elle représente Fafnir... avec des pattes, comme à Ockelbo, mais pas à Drävle, ni les autres pierres que je vous ai présenté, d'ailleurs, et ce n'est pas surprenant, car dans la Völsunga Saga et l'Edda Poétique (soit la version de l'histoire que ces graveurs connaissaient), Fafnir n'a ni pattes, ni ailes. C'est littéralement un serpent géant qui rampe comme un serpent.

La présence de croix sur beaucoup de ces pierres est fascinante. La légende de Sigurd a été totalement acceptée et conservée dans l'imaginaire scandinave christianisé : croix sur les pierres runiques en Suède, scènes de la saga sur des panneaux d'église et fond baptismal représentant la mise à mort de Gunnar en Norvège, scènes de la saga sur des croix en pierre en Angleterre viking : les représentations picturales anciennes du héros et des moments forts de son histoire sont presque toujours colorés de christianisme ou sur des supports lié à son culte, d'une manière ou d'une autre, dans un syncrétisme curieux (la saga scandinave ne s'y prête pourtant pas particulièrement, Sigurd est un Völsung, descendant d'Odin, et ne se convertit pas à la fin). Sans parler, évidemment, de l'influence chrétienne inévitable sur les versions scandinaves ultérieures (folkeviser, chants féringiens) et sur la tradition continentale, Nibelungenlied en tête.

Le texte runique est très abîmé et il manque littéralement la moitié, mais il semble qu'Ǫnundr ait dressé ce monument en mémoire de Þorgeirr, son frère et Guðelfr, sa mère, et en mémoire d'Ásbjörn.

 

 
Même si ce n'est pas aussi évident que sur d'autres pierres, on dirait bien que le personnage étire son pouce, on retrouverait donc le motif de Sigurd portant le pouce à sa bouche après s'être brûlé sur le cœur rôti de Fafnir. C'est un motif récurent des pierres de Sigurd, en Suède comme en Angleterre, et même sur les panneaux d'église norvégienne exposés à Oslo. Malheureusement, le niveau de détail étant ce qu'il est, c'est peut-être moi qui extrapole. D'habitude, il porte le pouce à sa bouche, il n'y a aucun doute possible, tandis qu'ici le geste est plutôt suggéré. En regardant bien la figure de Ockelbo, elle semble également étirer son pouce :


On pourrait croire qu'il "s'accroche" à la racine, mais la comparaison avec Årsunda suggère que c'est une coïncidence et que le pouce est censé être dressé.

Sur la pierre de Drävle aussi on met le pouce en évidence, clairement les trois pierres suivent le même modèle.

C'est tout de même beaucoup plus évident à Ramsund. Mais c'est un énorme rocher aussi, pas une petite pierre.

En vérité, je n'ai pas encore vu *toutes* les pierres de Sigurd de Suède. Il y en a une rigolote à Ramsjö que j'ai du zapper alors que j'étais tout près, car j'ai dû choisir entre elle et la pierre runique d'Altuna représentant Thor pêchant le serpent géant Jormungandr. Je dis rigolote, car c'est une copie très maladroite de Drävle, par un graveur qui ne connaissait pas les runes et a donc écrit... n'importe quoi. J'irai peut-être la voir un jour, mais entre ça et Thor, j'ai choisi. Il y a également une autre pierre que j'ai choisi de ne pas m'y visiter, et ce pour plusieurs raisons.

Le Thor qui pêche, le voici pour la frime.

Déjà, il n'en reste presque rien, un morceau de la base, et bien qu'il subsiste un dessin du morceau central, aucun effort de reconstitution n'a été entrepris. De toute façon, il manque la partie supérieure sous quelque forme que ce soit. Ensuite, tout le monde n'est pas d'accord pour la classifier de pierre de Sigurd, aucun motif du dessin n'est concluant, même s'il ressemble aux autres pierres avec l'arbre central et un personnage qui porterait peut-être un anneau, mais sans la partie supérieure, point de Sigurd, et le fragment de pierre qui reste n'offre rien à voir ou presque (ah si, le fameux coq, que je trouve un peu trop bien fait comparé au reste, et que je suspecte être une interprétation du dessinateur face au "dindon" original). On peut affirmer qu'elle ressemble beaucoup à une pierre de Sigurd, mais on ne peut l'affirmer franchement.

Enfin, je suis à pied, donc je dois voyager d'un point à un autre en bus et en train, ce qui prend beaucoup de temps lorsque les endroits en question sont mal desservis au milieu de nulle part (l'avantage de voyager lentement c'est que je profite bien des paysages que je traverse). Voir une pierre plutôt qu'une autre c'est potentiellement plusieurs heures en plus sur l'emploi du temps. Pour toutes ces raisons, j'ai fait 'impasse sur la pierre d'Österfärnebo, et sur Ramsjö, même si je pense que j'irai voir cette dernière un jour.

Avec ce petit périple, j'ai pu visiter les deux pierres de Sigurd situées les plus au nord, les plus excentrées de tous les autres sites intéressants, et j'en ai profité pour voir plein d'autres choses, y compris un autre site des sentiers de la Heldenzeit... un article bientôt !

(ce suspense intenable)

(sauf si vous me suivez sur Instagram et Facebook) 

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