Pardon pour ce titre débile, mais je vous promet que ce dicton ne sort pas complètement de nulle part.
Sur la pierre illustrée d'Ardre VIII, je vous avais montré une saynète que certains interprétaient comme l'épisode de Thor tentant de pêcher le serpent de Midgard, Jörmungandr. Je vous avais également exprimé mon opinion... dubitative... sur cette interprétation, que la recherche récente à également remise en question, en mentionnant qu'il existe des représentations beaucoup moins capilotractées de cet épisode. Or, il se trouve que je suis justement allé y jeter un œil. Il s'agit de la pierre d'Altuna, dressé à... Altunaby (il y avait un piège).
Alors ? C'est plus la même marmelade, hein ? Ici on a une figure qui tient un marteau, pêche un serpent parfaitement visible, et il y a même ce détail cocasse de Jörmungandr tirant si fort sur la ligne après avoir mordu à l'hameçon (appâté par une tête de bœuf qu'on devine ici) que Thor peine à tirer en sens inverse, ses pieds traversant carrément la barque !
Cet épisode fameux se retrouve dans la Þórsdrápa et la Ragnarsdrápa, et chez Snorri bien sûr. Dans le récit que Sturlusson rapporte dans la Gylfaginnung, un seul pied traverse la barque mais l'essence de la scène reste la même, sachant que Snorri rédige son Edda en Prose deux siècles après que ce sculpteur ait immortalisé la scène (en se basant toutefois sur les poèmes plus anciens), et surtout deux siècles après la christianisation de son Islande. De plus, le motif est présent sur plusieurs autres pierres ! La popularité de l'épisode n'est donc plus à démontrer, et j'insiste, il est tout à fait reconnaissable.
Ainsi, nous avons une imagerie païenne parfaitement identifiable et qu'on peut aisément comparer aux sources littéraires pour confirmer ce que l'on voit.
Contrairement à la croyance populaire, seule une infime minorité des pierres runiques qui sont parvenues jusqu'à nous représentent des symboles ou du texte païen. L'immense majorité des pierres porte des croix ou des inscriptions chrétiennes ("Dieu ait son âme", ce genre de phrase), ou sont tout simplement neutres. Chronologiquement, le boom des pierres runiques coïncide avec la christianisation rapide de la Scandinavie, cela explique qu'il y ait eu beaucoup plus de demande pour des pierres explicitement chrétiennes qu'explicitement païennes.
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| Un autre exemple que je ne résiste pas à présenter c'est l'une des huit pierres du monument de Hunnestad, en Scanie (désormais exposée à Lund avec les trois autres qui on survécu). On y voit une figure chevauchant un loup en se servant de serpents comme rênes, ce qui correspond parfaitement à la description de la géante Hyrrokkin, dont Snorri dit dans la Gylfaginning qu'elle est celle qui tira le navire funéraire du dieu Balder afin de lui faire prendre la mer durant ses funérailles (car les dieux n'y parvenaient pas). Elle y va trop comme une brute alors Thor veut la tuer, mais les autres dieux intercèdent pour l'épargner, bien qu'une autre source, le Skáldskaparmál, affirme qu'il la tua bel et bien. |
La pierre d'Altuna est elle-même datée du XIè siècle, soit la toute fin de la période viking. À ce stade, le paganisme ne subsiste déjà plus que dans les franges. Tout ça pour dire que les pierres à imagerie païenne sont rares, et donc remarquables, surtout si tardivement, alors qu'elles étaient déja cernées de croix dans le paysage des monuments runiques.
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| Démonstration parfaite : une autre pierre de ce même monument de Hunnestad. |
D'autant que sur Altuna, on n'est pas sur un "simple" texte runique qui dit Thor Vigi (Thor consacre) comme la pierre de Velanda (qui date à peu près de la même période d'ailleurs), là on a le dieu Ase bien représenté, marteau iconique au poing.
Ce n'est pas anodin (mais ce n'est pas Odin non plus, padam tschiii)(pardon).
On comprend aisément pourquoi cette scène capture toute l'attention portée au monument.
Toutefois, il ne faudrait pas négliger que la pierre est en réalité gravée sur trois côtés, et rien que sur la même face où Thor pêche Jörmungandr, il y a deux autres figures dont on parle très peu sur les pages qui référencent Altuna, et ce pour une raison très simple :
Thor est beaucoup plus cool.
Non. Enfin si, mais ce n'est pas le sujet.
Le problème c'est qu'il n'y a aucun consensus sur ce que la scène représente, ni qui elle dépeint. Et donc, on fait un peu comme si elle n'existait pas, et c'est dommage ! La voici :
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| La face représentant Thor dans son entier, avec les deux autres figures au-dessus. |
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| Au sommet, une figure aux bras écartés, et quelque chose à son bras droit. Elle se tient sur une structure dont la nature sera très débattue. Au-dessus plane une forme incomplète car la pierre est endommagée |
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| Au milieu, un cavalier brandissant une épée. |
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| Les deux figures ensemble, partageant clairement la même scène. |
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| La même, mais bidouillée, pour vous permettre d'apprécier le motif au mieux. C'est vraiment difficile de capturer ces dessins avec un appareil photo, car quand on se trouve devant une pierre comme ça, on se déplace naturellement, notre regard change d'angle en permanence et saisit en un instant tout un tas de nuances, c'est impossible à rendre. |
Alors là, nous laissons nos certitudes au vestiaire et nous enfilons nos monocles d'enquêteurs, car c'est l'heure de jouer une nouvelle partie de "mais qu'est-ce que je suis en train de regarder, b*rdel ?"
Du fait du caractère exceptionnel de la saynète sur Thor, la recherche a d'abord penché en faveur d'hypothèses mythologiques, raccord avec la pêche au serpent. On a voulu y voir une valkyrie à cheval et Heimdall gardant Asgard. Le bidule à bout de bras et la silhouette flottante ne seraient alors qu'une, très élaborée : la corne Gjallarhorn dans laquelle Heimdall soufflera pour annoncer le Ragnarök, la structure étant alors Himinbjörg, son fief situé à l'extrémité du Bifröst. La face de la pierre représenterait ainsi deux gardiens du monde, Thor en Midgard, sur terre, et Heimdall en Asgard, dans les cieux.
D'autres ont toutefois été interpellés par la structure qui serait selon eux une échelle, or, "Heimdall ne se tient certainement pas sur une échelle", note O. Lundberg un peu facétieux. il n'y a aucune échelle dans les mythes... en revanche, il y en a une dans la légende de Saint Olaf, qui avant la bataille de Stiklestad, eut une vision en rêve où il grimpait une échelle vers le Paradis. Il mourra dans la bataille. Cette scène représenterait donc la prophétie/montée au ciel de Saint Olaf, avec le cavalier représentant la bataille.
Seulement voilà, la pierre angulaire de cette hypothèse c'est la structure acceptée comme étant de facto une échelle. Pourtant, si on refuse d'y voir une échelle, rien d'autre ne relie intuitivement ni naturellement cette scène à Saint Olaf spécifiquement (contrairement à Thor que plusieurs détails identifient indubitablement), ça n'explique pas non plus le "truc" au bout du bras ni la forme planante (qui pourrait bien être un ange, mais elle serait alors la
seule et unique représentation angélique sur une pierre runique, mais
admettons), sans compter que chronologiquement c'est un peu bancal. J'avoue avoir un peu ricané car l'ouvrage sur lequel je me base qualifie généreusement l'hypothèse d'"audacieuse" avant de dire que c'est très, très peu probable.
Car oui, on peut y voir des échelons exagérés, c'est vrai...
... cela dit, on peut tout aussi bien voir une tour en transparence afin de laisser voir le bonhomme à l'intérieur, façon maison de poupées, de même qu'on accepte que la forge de Völund et la grange sur Ardre VIII soient "vues de l'intérieur". La figure pourrait se tenir sur le parapet d'un rempart ou d'un fortin, au-dessus du portail / l'entrée par lequel s'apprêterait à passer le cavalier. C'est l'approche des défenseurs de l'hypothèse mythologique, pour qui la structure peut être Asgard / Himinbjörg.
C'est l'objet à bout de bras qui discrédite souvent l'identification à Heimdall, plus que "l'échelle" : une observation attentive suffit à montrer une rupture qui ne colle pas à une corme de cor ou de corne, mais plutôt à la silhouette d'un aigle ou d'un faucon.
Si c'est le cas, ça se complique, car la pratique de la chasse avec des rapaces domestiqués n'est pas
certaine en Scandinavie viking, et serait plutôt une coutume
continentale. Et par honnêteté intellectuelle, je précise que c'est là qu'on s'aventure sur le terrain de ma propre hypothèse, pas celle de la recherche.
Le corpus nordique qui nous reste est avare en
dieux ou héros qui pourraient correspondre. Seul Sigurd y possède
notoirement un faucon domestiqué, or c'est un héros continental importé.
Dans les sources continentales, justement, le faucon est un accessoire de chasse dénotant d'une certaine richesse et surtout de noblesse. Dans le Nibelungenlied, Siegfried n'en possède pas, ironiquement, mais l'oiseau est désormais au poing de Kriemhild... dans un songe prémonitoire où Siegfried est le faucon. Dans la Thidrekssaga, qui je le rappelle est une saga scandinave adaptant la matière continentale, plusieurs personnages ont des faucons domestiqués : Thidrek/Dietrich et Hildebrand chassent avec des faucons, tandis qu'Alebrand le fils d'Hildebrand, est décrit avant leur duel familial en compagnie de limiers et d'un faucon.
Alors, ce rapace sur Altuna ? Une manière de souligner le caractère royal du bonhomme, qu'il s'agisse du roi Olaf ou d'un autre prince ? Possible. Mais il serait curieux que le sculpteur se montre si spécifique sur Thor (marteau, pieds qui traversent la barque), puis si générique ici. Il y a fort à parier au contraire que les contemporains devaient immédiatement identifier cette figure, aussi aisément que celle de Thor. Et s'il s'agit bel et bien d'un faucon, il y a fort à parier que ce cette figure soit reconnue comme un personnages continental célèbre, comme Sigurd, Thidrek, Hildebrand, etc., que le Nord a bien intégré. Altuna pourrait bien représenter un épisode lié à Thidrek, Hildebrand voire même Sigurd...
Très bien, mais pourquoi ce mélange des genre ? Pourquoi Une scène mythologique très populaire et des héros continentaux ?
Vous vous souvenez qu'une des sources racontant Thor pêchant Jörmungandr était la
Ragnarsdrápa ? Et bien il se trouve qu'un autre épisode narré dans ce poème est comment les fils de Gudrun (Kriemhild) vengent leur sœur Svanhild assassinée par Jormunrek (Ermrich), un événement de la tradition continentale intégré aux sagas, notamment dans l'
Edda Poétique.
Je vous en avais parlé ici car d'après certaines sources, cela eut lieu à Breisach ! Tout cela pour dire, les légendes autour de Sigurd & co avaient totalement leur place au XIè siècle au même plan que des scènes mythologiques ultra célèbres comme la pêche du Serpent de Midgard. Et encore, je dis XIè car je parle de la pierre, mais le poème date du IXè siècle ! Deux siècles avant Altuna, on mélangeait déjà Thor sur sa barque et les vengeances de Gudrun dans le Sud.
Après, vous seriez tentés de me dire : "Fort bien, mais c'est comme l'échelle, encore faut-il admettre qu'il s'agisse bien d'un faucon." Et vous auriez raison ! Il est intéressant de noter que sur la face centrale de la pierre, au milieu des entrelacs se trouve un oiseau de proie fondant sur un autre animal. Est-ce qu'il y a un lien avec ce potentiel faucon au poing du bonhomme, ou est-ce qu'on est tenté d'y voir un rapace à cause de cette autre représentation, celle-ci indiscutable ? Il faut admettre que les deux silhouettes sont similaire.
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| Notez que rien n'indique si ce rapace saisissant sa proie est domestiqué ou sauvage. |
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| Alors que celui-ci il semble se tenir à bout de bras. J'essaye toujours de jouer sur les filtres et de pousser les potards afin de rendre les dessins plus lisibles sur les photos, ici je n'arrive pas à faire mieux. |
(Ma petite théorie c'est que le grand faucon sert à clarifier le petit, après que quelqu'un ait demandé au sculpteur qui était le bonhomme qui parle avec sa marionnette en chaussette.) (Spoiler : ça non plus les sagas n'en parlent pas)
Mais plutôt qu'un aigle ou un faucon qui ne nous aide pas beaucoup à immédiatement et précisément reconnaître la figure, on pourrait préférer y voir un corbeau, ce qui ferait de la figure sur le parapet rien de moins qu'Odin en personne. Et d'un point de vue purement "iconisation immédiate", avec les moyens plutôt crus du sculpteur, c'est vrai que c'est tentant. Je n'ai cependant lu aucune hypothèse à ce sujet dans mes recherches, c'est que la silhouette d'oiseau ne doit vraiment pas ressembler à un corvidé pour les spécialistes (avouons-le, pour bien interpréter ce degré de grossièreté du détail, mieux vaut avoir de l'expérience).
Au final, nous voici aussi avancés qu'au départ. Nous avons des pistes, plusieurs hypothèses, aucune entièrement convaincante. À ce jour, le cavalier et le bonhomme au faucon (peut-être!) restent un mystère.
Pour autant, faut-il se contenter de répéter partout sur le net qu'on ne sait pas, que c'est sans doute une légende perdue ? Non ! Il faut savoir admettre qu'on ne sache pas, mais pas taire les hypothèses et suggestions pour autant. Tous ces "peut-être" sont des étapes de réflexions cruciales. Avant de renoncer à trouver, il faut explorer.
Mythologie païenne ? Saga chrétienne ? Héritage continental ? Ou rien de cela. Il se peut effectivement que la saynète soit tirée d'une légende aujourd'hui perdue, rendant toute tentative de recoller les morceaux avec les sources qui nous restent totalement vaines. Mais il se peut aussi que la réponse soit sous notre nez depuis le début. Il faut poursuivre l’exploration !
Excitant, n'est-ce pas ?
Je conclurai sur une autre hypothèse, pas tant sur l'interprétation des motifs, mais sur leur origine, que j'ai trouvée très touchante. Otto von Friesen suggère que tous les motifs que l'on voit sur la pierre d'Altuna reproduisent des dessins qui décoraient la maison dans laquelle les victimes ont brûlé (leurs frères s'en seraient souvenus et auraient pu les décrire), en mémoire de leur foyer (on suppose que l'incendie aurait alors été accidentel ?) C'est impossible à vérifier de quelque manière que ce soit, évidemment, mais l'idée méritait d'être partagée, ne serait-ce que pour sa poésie mélancolique.
Minute source : difficile de trouver des interprétations sérieuses sur le net mais heureusement pas impossible, je me suis basé sur Sveriges runinskrifter. 1958 Bd 9 H 3, Upplands runinskrifter, 618-619. C'est en suédois avec quelques citations en anglais.
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