Menü

MENU
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête adapter trahir. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête adapter trahir. Trier par date Afficher tous les articles

mercredi 23 avril 2025

Les Nibelungen du vélin à la toile (Respecter - Adapter - Trahir Pt. 3)

Sur ce blog, je porte une attention particulière aux sources médiévales du légendaire germanique, vous le savez, et je prends plaisir à les comparer, à mettre les différentes versions en parallèle, à pointer les incohérence, les heureux hasards et les thèmes qui traverse le temps et la géographie au sein de ces histoires. Mais j'ai aussi parlé à plusieurs reprises de l'art délicat de l'adaptation, et de l'impossibilité de s'y prêter sans trahir. J'ai également fait le parallèle entre la pop-culture contemporaine, et en particulier le cinéma, et les travers narratifs qu'on trouve déjà dans mes si chères sources médiévales. 

Aujourd'hui, je ne vais pas me contenter d'un commentaire général, non, aujourd'hui c'est Byzance, je vais parler des adaptations successives de la Chanson des Nibelungen sur nos écrans à travers le temps. Du Die Nibelungen de Fritz Lang sorti en 1924 à Hagen - Im Tal der Nibleungen sorti en 2024, c'est un siècle exactement d'adaptation des sources médiévales, mais aussi de remake des films précédents, d'innovations narratives et de trahisons plus discutables, certaines destinées à être reprises et intégrées comme des éléments établis dans l'inconscient collectif.

À travers ce petit voyage temporel, nous aurons l'occasion de revenir sur plusieurs éléments qui font qu'une adaptation fonctionne ou pas, à mon sens, en complément de mes précédents articles. Vous remarquerez que j'attache beaucoup d'importance à la fidélité aux sources médiévales, parce que c'est mon dada, mais que même un film criblé de trahisons profondes n'est pas nécessairement voué aux gémonies. En vérité, la première adaptation est la plus fidèle, même si on n'aura jamais d'adaptation pure et dure, et le degré de fidélité se délite au fur et mesure à partir de là. Mais à une exception près, toutes peuvent s'apprécier pleinement pour ce qu'elles sont.

Les changements sont obligatoires. Il faut simplifier l'histoire, aller à l'essentiel, et pour obtenir une narration plus compacte, des personnages doivent être sacrifiés, fusionnés, cumuler des casquettes narratives, des événements doivent disparaître, ou avoir lieu à un autre moment. Tout cela n'est pas un problème, du moment que l'esprit des personnages et de l'intrigue survivent, même après avoir été transformés pour refléter l'époque à laquelle l'histoire s'adresse. Je l'ai montré par le passé, les poètes médiévaux le faisaient déjà, alors pourquoi pas les raconteurs d'aujourd'hui ? Alors, ne vous étonnez pas de me voir apprécier des films qui ont pourtant sorti tout un tas de choses de leur chapeau.  L'art de rendre une histoire d'autrefois à un public moderne l'exige.

À condition de ne pas faire complètement n'importe quoi, cela va sans dire. La ligne est souvent mince, d'un finesse qui dépend évidemment de la patience de chacun. Aussi ai-je essayé d'être le plus objectif possible, généreux dans ma rigueur, afin de vous présenter de bonne foi ces films, sans me contenter de radoter que "le Nibelungenlied c'est mieux", et qui sait ? Peut-être vous donner envie de les (re)visionner ces (parfois chef-d')œuvres à votre tour.

Mais arrivé à ce stade de l'article, vous commencez à vous dire qu'annoncer Byzance semble un peu galvaudé pour un petit article comme celui-ci. Je vous arrête tout de suite : ceci est la brève introduction à ce petit dossier que j'ai préparé pour vous, qui recèle non pas un, ni deux, ni trois, ni... bon OK, c'est chiant : CINQ articles, un par film, que vous pouvez binger comme une série Netfilx ou lire selon votre bon plaisir. Bien qu'ils soient construits pour être lus dans l'ordre chronologique, à part quelques références et mises en parallèle, vous pouvez également lire dans le "désordre" et piocher ce qui vous intrigue davantage. Le premier article sur le diptyque de Fritz Lang prend le temps d'établir pas mal de points d'intrigues clef, et peuvent aider un néophyte complet à mieux comprendre la suite. Si vous suivez un peu mon blog, ça devrait bien se passer quoi qu'il arrive. Faites-vous plaisir, chaque poster vous guidera plus avant.

 

1924

1966

 

1971

2004

2005 (Fuyez pauvres fous)
 
2024

2025

dimanche 26 juillet 2026

Peut-on vraiment se fier aux traductions des sources ? - Respecter, adapter, trahir pt. 5

Initialement pensé comme une série de vlogs pour tester un nouveau format, le sujet du jour sera un mélange bâtard de vlogs et d'un blog, cette expérience se concluant en désastre car demandant beaucoup trop de temps et d'énergie pour un résultat sans appel (personne ne regarde). Je n'ai par conséquent pas conclu la série pour consacrer plus de temps au roman.

Oui, je sais, je vous le vend bien, le billet du jour, mais la vérité c'est que je ne m'attends même pas à mieux ici ! C'est uniquement par acquis de conscience et pour ne "pas gâcher", si on peut dire, que je vais tout rassembler ici et conclure.

Commençons donc par ces fameux vlogs, puis bouclons au mieux :






Les traductions de sources, comme toutes les traductions, sont donc affaire de choix et de compromis qui n'enlèvent rien, du moins pas nécessairement, aux compétences des traducteurs/trices. Au contraire, on a vu que certains choix démontrent une grande compréhension de la source, même lorsque cela semble trahir celle-ci.

Cela signifie toutefois que toute traduction doit être ouverte au débat. Il n'y a qu'à voir la réception... polarisée, c'est peu de le dire... reçue par la nouvelle traduction de l'Odyssée par Emily Wilson (qui a inspiré le film The Odyssey de Christopher Nolan), et ses choix radicaux par rapport à ses prédécesseurs. Comme on l'a vu avec le Kalevala traduit par Rebourcet, un choix radical n'est pas nécessairement mauvais en soi, tant qu'il se justifie.

La traduction de Wilson a essentiellement provoqué des critiques sur son biais idéologique, accusée d'être féministe, voire "woke". Et c'est très bien de se pencher sur ce biais potentiel, tant que l'on oublie pas que les traductions des années 50 et avant ne sont pas moins biaisées idéologiquement que celle d'une femme juste parce qu'elles étaient jusqu'ici toutes rédigées par des messieurs, issus de certains milieux, etc..

Le contexte de publication d'une traduction est donc évidemment à prendre en compte pour bien appréhender sa fiabilité : qui l'a produite ? Quand ? Où ? Vous ne lisez pas une traduction/réécriture de Biterolf und Dietleib par Felix Dahn sans rester un minimum sur vos gardes, n'est-ce pas !

Nous avons également vu que les sources elles-même sont souvent des traductions et adaptations plus ou moins fidèles, et les manuscrits ayant survécu au temps contiennent déjà des variations, fautes de copistes ou choix délibérés, d'un exemplaire à l'autre. Cela oblige forcément à trancher en faveur des uns ou des autres.

Se pose donc la question : finalement, ne vaut-il pas mieux avoir plein de manuscrits avec des variations et des sources parallèles avec lesquelles comparer le récit, comme le Nibelungenlied avec la Völsunga Saga, la Þidrekssaga, etc.,  plutôt qu'une seule copie et aucun texte parallèle auquel le comparer, comme Beowulf ? Nous ne saurons jamais si ce manuscrit est lui-même fiable vis à vis de la légende de Beowulf lui-même, telle qu'on la racontait autrefois, de fait le manque d'alternative nous oblige à accepter ce texte unique sans réserve. 

Pourtant, si on regarde les héros périphériques du poème, on voit des disparités. Certains détails dans Beowulf concernant d'autres légendes, par exemple celle des Völsungs, ne sont pas cohérents avec ce qu'on sait par la Völsunga saga ou l'Edda Poétique.

Alors, fiable ou pas fiable ?

Enfin, c'est parfois l'éditeur qui dicte sa loi, comme lorsque les traductions sont abrégées. Au regard de notre question du jour, une traduction abrégée reste-t-elle fiable ? Ça dépend. Pour moi, pour Heldenzeit, je n'aime pas l'idée qu'il me manque des détails, qui plus est sur la base de l'avis d'un autre concernant ce qui est important ou non. D'autant plus que mon projet est fondamentalement basé sur la comparaison de sources, or l'intertextualité se niche souvent dans ces détails, ce qui revient ailleurs, ce qui diffère, etc.. 

Le problème, c'est que plus on remonte dans le temps, plus on augmente le risque de tomber sur des traductions abrégées... qui ne s'assument pas comme telles. Beaucoup de vieilles traductions ne trouvaient pas nécessaire de prévenir que le texte était abrégé, ça faisait tellement partie des pratiques courantes que tous les éditeurs ne s’embarrassaient pas d'une mention. 

Là, c'est traître, car on croit avoir tout lu et appréhendé toute la source, notre garde est baissée, et de fait, notre analyse faussée. Mais ça rejoint ce que je vlogais au sujet des vieilles sources et de leur rigueur aléatoire.

Alors voilà, les traductions dénaturent et trahissent inévitablement les sources. On peut seulement tenter de se rapprocher au plus des sources, pour en retranscrire le sens, le rythme, le style, l'émotion... et c'est pourquoi je recommande de lire différentes traductions d'une même source, si possible, ainsi que de compléter par des sources secondaires. Croisez vos sources, c'est le mieux qu'on puisse faire, en toutes circonstances, d'ailleurs.

Si vous lisez en plusieurs langues, c'est l'idéal, car les besoins linguistiques de différentes langues ainsi que les sensibilités culturelles variables font souvent ressortir autre chose à chaque traduction. Mais plusieurs traductions en français font déjà l'affaire, comme on l'a vu avec le Kalevala. Cela peut permettre d'affiner sa compréhension de passages donnés : en comparant les choix de traducteurs divers et variés, on devine mieux les contours du sens original, au-delà du mot-à-mot. Un peu comme le stacking en photographie, finalement.

À défaut de pouvoir lire les sources dans le texte, les traductions sont un moindre mal, un compromis acceptable, à condition d'en comprendre les limitations et les angles morts.

Et je suis éternellement reconnaissant aux érudits qui ont passé des carrières entières à traduire pour moi (et les autres, évidemment) ce que je n'aurais autrement jamais pu savourer dans le texte, contraint à la sècheresse des résumés plus ou moins détaillés. Heldenzeit n'existerait tout simplement pas sans ces traductions, vieillottes comme modernes. 

Alors, les traductions de sources sont-elles fiables ?

Non. 

Sont-elles essentielles ? Indubitablement.

mardi 25 mai 2021

Respecter - Adapter - Trahir


J'ai demandé des idées d'articles sur ma page FB, et Kevin Kiffer a suggéré quelque chose de très utile, en fait, et qui sera certainement une base pour d'ultérieures élaborations :
"Histoire de comparer, j'aimerais bien te lire sur le passage de l'Histoire/la Mythologie au récit dans Vineta, comment on peut trahir ou non, adapter... bref, comment faire proche et réécrire sans décalquer."

C'est une question cruciale, mine de rien, et elle est au cœur de mes réflexions et de ma démarche, et ce pour plusieurs raisons. 

Déjà, parce que le principe même du projet est de rassembler tout un ensemble de sources plus ou moins cohérentes entre elles, interconnectées et écrites ou composées à des périodes différentes, et que cela ne peut pas se faire sans engendrer tout une ribambelles de choix. Parfois on peut retconner, parfois c'est impossible. Quelle version garder, alors ? La plus anciennes - et donc la plus "authentique", si tant est qu'une version authentique et pure ait jamais existé - ou la plus cohérente avec le reste des textes et des sources ?

Ensuite, parce que ces légendes et ces sagas se déroulent dans un cadre semi-historique. On est dans un âge légendaire (d'où le nom que je donne personnellement au projet, Heldenzeit) mais il y a des marqueurs temporels et des personnages "historiques", ou disons inspirés par des faits et héros bien réels. Théodoric, Attila, Olaf Tryggvason... ces gens ont bien vécu, et certains faits d'armes racontés sont attestés... mais la narration a été déformée par le temps et les modes, et un héros vertueux comme Dietrich devient négativement connoté lorsque son arianisme est perçu par l'Eglise comme une hérésie à ne pas vanter. Il y a des lieux et des batailles réelles, également. Pourtant, bien souvent ces éléments historiques ne fonctionnent pas dans leur ensemble, trop d'anachronismes dus au fait que ces récits furent composés de nombreux siècles après les événements racontés. Des personnages de l'Antiquité Tardive portent des armures correspondant clairement à des armures du haut-moyen-âge. L'Histoire dans ces récits n'est qu'un prétexte, un contexte qu'on peut plier à l'envi. Dois-je, dans mon projet, me montrer plus soucieux de la véracité historique ? Me choisir une date précise et m'y tenir pour tous les détails ayant un clair ancrage dans le temps ?

Enfin, parce que le récit est présenté comme narré par un témoin, à la manière des poètes qui nous ont transmis ces sources, y compris les narrateurs secondaires qui interviennent en cascade au cours du roman. Se pose donc la question du style : respecter le plus fidèlement possible celui des légendes et des sagas (ou plutôt de leurs traductions...), ou adopter une approche plus moderne, plus Fantasy ?

Siegfried kills Fafnir par KatePfeilshiefter
Mon ambition est de respecter les sources autant que faire se peut. Fort heureusement, celles-ci sont beaucoup plus cohérentes ou congruentes qu'on pourrait le penser malgré les écarts géographiques et temporels qui les séparent, et de fait beaucoup de pièces très disparates se mettent en place assez vite et sans avoir à faire trop de pirouettes. Si possible, je garde un maximum d'éléments narratifs qui se retrouvent d'un texte à l'autre, justement parce que ce sont ces éléments qui font tout l'intérêt du projet. Cependant, il arrive que les éléments soient contradictoires. Seyfrid tire-t-il son invincibilité du sang du dragon, ou de sa corne liquéfiée ? Garder les deux serait un doublon inutile et maladroit, il faut donc choisir, et je suis parti sur le sang... tout en gardant l'expression "peau de corne", pour désigner sa peau dure comme de la corne. Ainsi je conserve les deux traditions, d'une certaine manière. En revanche, les traditions divergent sur son affrontement avec le(s) dragon(s) et plutôt que de choisir j'ai gardé les deux, en prenant soin de leur donner un sens et un rôle narratif différent, justifiant qu'on ait deux épreuves similaires (mais se déroulant finalement de deux manières radicalement différentes).

Parfois, les variations sont irréconciliables et il faut trouver d'autres astuces que, fort heureusement, ce principe de récits rapportés en cascade permet aisément. Brynhild : simple mortelle tenant un haras ou ancienne valkyrie enchantée au sein d'un cercle de flammes ? Le Hildebranslied : filicide ou réconciliation ? Gudrun/Krimhild : vengeance contre ses frères ou contre son nouvel époux, Attila ? Il faut choisir, les deux versions ne peuvent coexister... sauf si le narrateur se permet d'évoquer les rumeurs - fausses, d'après lui, cela va de soit - et autres racontars qu'il s'empresse de corriger pour son auditoire. Dans le cas de Gudrun/Krimhild (que je vais à partir de maintenant appeler Kudrun, puisque c'est son nom dans l'épopée qui lui est dédiée et que j'ai choisi pour ce projet), dans le cas de Kudrun, donc, c'est par un double-jeu de dupes que les deux versions coexistent, bien qu'au final, une seule s'avère juste... Parfois je confronte les multiples versions, comme dans le chapitre consacré au Eckenlied, où deux personnages se disputent concernant le déroulement des faits, Vasolt accuse Dietrich de la mort de son frère Ecke, sans gloire et par couardise (plutôt d'après le Eckenlied), tandis que Hildebrand défend l'honneur de Dietrich en lui opposant une autre version (plutôt tirée de la Þidrekssaga). Seyfrid tentera d'obtenir la "vérité" auprès de Dietrich lui-même, et le héros de Vérone lui répondra que... c'est compliqué.

Dans ces cas-là, je regarde avant tout ce qui s'assemblera le mieux dans l'ensemble, et j'admets volontiers favoriser la tradition germanique continentale, car elle est moins connue et offrira plus de fraîcheur et de découverte à un lecteur pas particulièrement initié. Il arrive aussi que, ne pouvant pas garder une version de l'histoire trop radicalement différente, je ne garde qu'un détail en "hommage", comme le nom Kudrun, par exemple. Parce que les aventures qui y sont décrites sont bien trop éloignées du reste de cet univers partagé (j'explique pourquoi plus bas), presque rien du texte Kudrun ne trouvera son chemin dans mon roman, à part une référence liée à Hagen et le nom du personnage de Kudrun... mais par ce choix, je peux tout de même rendre hommage au Kudrun, d'une certaine manière. 

D'ailleurs, puisque j'y suis, le choix du nom des personnages est aussi compliqué, puise que toutes les traditions donnent des noms différents, parfois les noms sont les mêmes ou très proches d'autres personnages, et ça devient vite un bordel sans nom quand on n'a pas l'habitude. C'est pourquoi je regarde ce qui s'assemblera le mieux dans l'ensemble, éviter les noms trop ressemblant si possible: le nain Mimer / l'épée Mimung ? Je garde le nom scandinave du nain, Regin. J'évoquais Kudrun, mais c'est pour mois un bon moyen de trouver le compromis entre Gudrun et Krimhilde, et de donner le Grimhilde à sa mère (puisque G/Krimhild est parfois donné à la mère, parfois à la fille, bref, bonjour la confusion pour le lecteur). Pareil pour Seyfrid, ça m'évite de devoir choisir entre l'hyper connu Sigurd, et l'hyper connu Siegfried, deux noms attendus et pour lesquels je ne voulais pas trancher. Comme je réabilite énormément le Seyfrid à la Peau de Corne, c'était une fois de plus un choix logique. D'une manière générale, j'admet volontiers favoriser la tradition germanique continentale, car elle est moins connue et offrira plus de fraîcheur et de découverte à un lecteur pas particulièrement initié.

Cela étant dit, pour pouvoir faire ces adaptations que j'évoquais avant de me laisser distraire, il faut développer les personnages au-delà de leurs présentations archétypales et de leurs traits de caractère principaux. Puisqu'il va falloir lier tout ça et tricoter des raisons logiques à leurs actions mélangeant plusieurs traditions (le choix de qui venger, et donc contre qui, chez Kudrun, la raison du vagabondage de Seyfrid après ses premiers exploits dans certaines sources, etc.), il faut mieux les connaître, or dans les sources... on n'a pas forcément grand chose à se mettre sous la dent, dans le sens moderne où on entend "développement de personnage". A tel point que certains des auteurs anonymes s'en sont eux-mêmes rendu compte.
L'amour avant la trahison, Arthur Rackham

Ce n'est en effet que tardivement que le poète de la Völsunga Saga ajoutera la dernière conversation entre Brynhild et Sigurd où les deux se parlent à cœur ouvert et le Völsung lui avoue même l'avoir aimée plus que lui-même... mais c'est trop tard, car Brynhild est déjà sur le chemin funeste de la vengeance. Un moment fort et poignant... greffé sur le tard. Pour l'auteur de la saga, ajouter ce moment d'introspection est à la fois logique - car tout ce qui est dit peut-être deviné ou supposé par les textes qui l'ont précédé - mais aussi un développement très personnel. Il ajoute sa sensibilité à une tradition préexistante pour satisfaire le goût du jour et son envie de raconter un peu plus en profondeur une histoire bien connue, sans la trahir. Aussi me sens-je beaucoup moins coupable d'appliquer la même recette à mon projet.

Le roman La saga de Hrolf Kraki de Poul Anderson, qui m'a pas mal inspiré dans mon approche (j'en parlais ici), avait été salué par la critique pour son style proche des sources qu'il exploitait, mais plus critiqué pour sa psychologie des personnages trop moderne, pas assez "authentique". Mais là encore, c'est une problématique aussi vieille que les sources elles-mêmes. Le Nibelungenlied et le Kudrun datent peu ou prou de la même époque et ont beaucoup de personnages en commun, pourtant, là où le Nibelungenlied, bien que courtois, contient encore beaucoup d'éléments héroïques, notamment les cycles de vengeance et ce bain de sang final avec le crépuscule des Burgondes, le Kudrun est complètement orienté pardon et rédemption, au point d'avoir été souvent surnommé l'Anti-Nibelungen. Il est pensé si profondémment différemment que ses événements ne collent pas avec le reste des cycles légendaires germaniques. Pourquoi ? Parce que le Kudrun trahit un changement profond de la mentalité de l'auditoire à cette période, de même que les Nibelungen sont déjà beaucoup, beaucoup plus courtois que les versions scandinaves, encore profondément héroïques... alors que mises sur le papier à peu près à la même époque. C'est justement cette différence de mentalité qui fait que Gudrun se venge de son nouveau mari en restant fidèle à ses frères, quand son pendant continental Krimhild se fait aider de son nouveau mari pour... tuer ses frères, afin de venger son précédent époux. La loyauté du personnage dépend de la culture qui écoute : devoir de fidélité au sang, ou devoir de fidélité aux serments ? Pour un auditoire allemand de l'époque, il y a clairement une approche rétrograde et une approche moderne, nuance qui peut échapper au lecteur du XXIè siècle mais n'en reste pas moins présente.

Les goûts des auditoires / lecteurs changent, ainsi que leurs mentalités, leurs attentes... et c'est normal ! A tel point que les poètes n'hésitent pas à bidouiller de vieux poèmes pour les rendre plus attractifs des siècles plus tard, pour le meilleur comme pour le pire. Le Hildebrand du Hildebrandslied tuant son fils choque les nouvelles mœurs courtoises ? On les fait se réconcilier et on leur donne même un happy end puisque Hildebrand retrouve même sa femme, dans le Jüngeres Hildebrandslied. Techniquement, l'auteur anonyme a franchement trahi sa source, mais est-ce qu'il faut pour autant jeter son oeuvre ? Au contraire, les deux textes sont encore discutés aujourd'hui ! Alors si ce glorieux anonyme ou encore l'auteur de la Völsunga Saga ressentaient déjà le besoin d'adapter le matériau de base à un nouveau public, ou de creuser les aspirations de leurs personnages, pourquoi M. Anderson ou même moi ne pourrions pas en faire de même ? Exemple de trahison : je compte faire attention à la manière de traiter le viol, notamment. Parce qu'on ne peut pas se contenter de traiter le viol ainsi que le viol conjugal comme des choses ordinaires et triviales au prétexte que "c'est dans les sources", en feignant d'ignorer qu'on s'adresse à un public de 2020+. Je ne fais pas une analyse universitaire, et n'ai donc aucune obligation de perpétuer la misogynie débonnaire d'Odin, par exemple, en tout cas pas sans critique ou commentaire. Les mœurs ont changé.

Toutefois, j'essaye autant que possible de ne pas ajouter quoi que ce soit qui ne soit pas insinué, inféré ou suggéré par au moins une source, ni d'imposer des éléments fermement contredits ou infirmés par les sources. Si mes inventions et ajouts parviennent à se glisser dans ce qui existe sans gêner, alors je garde. Ceci ou cela ne colle peut-être pas à 100% à ce qui est écrit dans source A, car plus en accord avec source B, c'est peut-être très extrapolé sur la base d'un détail, mais ce doit être fidèle ou au moins respectueux de ce qui a été présenté par les poètes avant moi. Mais élaborer, adapter est une étape incontournable. 

Déjà, parce que si je me contentais de résumer platement les sources, autant lire... les sources ! Bon, ça implique de savoir lire l'allemand pour beaucoup d'entre elles... mais je n'ai pas l'ambition d'être un simple (et médiocre) traducteur amateur. Je veux souligner l'intertextualité, mettre en lumière l'aspect tapisserie et univers partagé. Cela m'oblige fatalement à expliquer pourquoi tels personnages se retrouvent, voyagent ici où là, possèdent tel ou tel artefact. Souvent, les poètes ne se posaient pas exactement la question d'une chronologie propre et cohérente, et dans le même récit, deux éléments tendent à indiquer qu'un événement s'est déjà produit... et pas encore à la fois. Parfois Texte A implique un jalon chronologique et fait un lien avec texte B, et tout fonctionne très bien... jusqu'à ce qu'on lise Texte B, qui lui implique un autre jalon, et alors l'intertextualité ne fonctionne plus. Cela tient au fait que ces récits ont été écrits sur de longues périodes de temps, modifiés, traduits, résumés, adaptés, et donc in fine, transformés. Et ce déjà au temps où ils étaient à la mode !

Il faut donc favoriser certaines choses au détriment d'autres, pourtant tout aussi charmantes ou pittoresques. Pour employer les mots que tout auteur qui a déjà envoyé son manuscrit auprès d'une maison d'édition connaît bien, "malgré toutes les qualités inhérentes à votre texte, il nous faire des choix qui nous laisse à nous-mêmes des regrets". Parfois ça veut dire balancer le détail au détour d'une phrase sans l'appuyer, référence d'initié qui n'impacte pas trop le récit mais fera plaisir à ceux qui savent. Parfois, il faut abandonner ou sabrer pour ne pas diluer l'ensemble - par exemple je réduis le raid en orient à son strict minimum dans ma relecture d'Ortnit, car ce n'est pas là l'intérêt du récit pour le personnage qui raconte l'histoire.

Ce qui m'amène à l'aspect historique, justement... J'essaye de donner des détails sur le contexte "historique", et je mets là d'énormes guillemets. Car oui, je parle des Francs Saliens, des Francs Rhénans, des Danois, des Saxons, des Goths, des Romains, des Huns... mais ce sont avant tout leur pendant héroïque. C'est simple, la seule date précise que vous trouverez c'est celle du récit cadre, celui Hallfred, en 998. Tout ce qui se passe avant est dans un passé mythique, raconté de première ou seconde main par Norna Gest. Il y a des marqueurs temporels du genre "le pouvoir impérial n'était pas encore passé au-delà des Alpes" (une formulation qu'on trouve dans plusieurs sources, indiquant que la capitale de l'Empire Romain était encore Ravenne, et que par "Empire" on n'entend alors pas encore "Saint Empire Romain Germanique"... c'est à dire l'Empire que l'auditoire de l'époque connaissait, voire dont ils étaient membres), ou le fait que le Danevirke n'ait pas encore été brûlé par Otton. Mais je reste flou, comme les sources, car sinon... et bien ça ne fonctionnerait pas. Ermrich et Dietrich, l'oncle et le neveu, ennemis à mort, sont tous deux inspirés d'empereurs bien réels... n'ayant pas vécu à la même période. En fait, le Ermrich du cycle de Dietrich est plutôt inspiré d'Odoacre. Et la présence d'Attila/Etzel/Atli dans tous ces récits en ferait un homme d'une extrême longévité, dirons-nous... La chronologie ne fonctionne pas si l'on se base à 100% sur les figures historiques ayant inspiré ces légendes. Sans compter sur les anachronismes (Ortnit avec son armure bien trop moderne et sa smili croisade en est bourrées) que je dois parfois reprendre, sans quoi le récit ne fonctionne plus.

Aussi, comme les poètes d'alors, je me sers de l'Histoire comme d'un contexte, un décor, mais jamais l'historicité ne prend le pas sur les légendes. Le Projet Vineta / Heldenzeit n'est PAS un roman historique avec des éléments fantastiques, c'est un roman héroïque, légendaire et merveilleux, avec des détails historiques. Il y a des nains, des géants, des elfes, des ondines, des philtres et autres magies, des dieux, et le Destin. Néanmoins, si je peux glisser des petits détails authentiques, je le fais. Je prends d'ailleurs grand plaisir à rappeller que "héros germanique", dans l'antiquité tardive, ça peut vouloir dire des guerriers venus d'Italie (Dietrich), de Croatie (Berchtram), d'Espagne (Biterolf et Dietleib), de France (Walther), et pas seulement d'Allemagne ou d'Autriche. Ces histoires ont une ampleur tout à fait européenne, et j'essaye de le retranscrire comme je peux - sans trahir ni forcer, encore une fois. J'ai aussi lu des récits de voyages (notamment Priscus) pour me donner de l'inspiration concernant la capitale des Huns, par exemple, mais c'est plus de la documentation secondaire.

La querelle des reines, Arthur Rackham
Quant au style, c'est le grand point d'interrogation. Si je suis extrêmement satisfait du contenu du roman jusque là, de la synthèse que je produis, de mon angle d'approche et de mes astuces pour faire fonctionner tout ça, le style reste la grande inconnue. C'est très différent de Pax Europæ, et donc très loin de ma zone de confort - une des raisons pour lesquelles j'avais besoin de lancer ce projet à ce stade de mes autopublications. J'essaye de faire comme Poul Anderson, à savoir émuler le style ancien des sources mais sans y coller trop non plus, pour éviter d'être parfois aride. En effet, tout ce que je peux émuler, ce sont les traductions, pas les poèmes d'origine avec toute leur richesse, qui me sont malheureusement inaccessibles (je ne parle pas le vieux norse, ni le vieil haut-allemand, ni le latin médiéval, ni...). Coller au style de tel ou tel traducteur n'est pas forcément le meilleur moyen de rendre hommage aux sources, à mon sens. D'ailleurs traducteurs en quelles langues ? J'ai lu des sources en français, en allemand et en anglais... et le ressenti n'est pas toujours le même d'une langue à l'autre, justement à cause de la patte des traducteurs (et traductrices d'ailleurs!) et des langues elles-mêmes. 

A titre d'exemple, et afin de réaliser le gigantesque gouffre qui peut séparer deux traductions d'un même texte d'un point de vue compréhension, émotion et poésie, quand vous passerez dans une librairie je recommande de jeter un oeil aux deux traductions françaises du Kalevala. Celle par Gabriel Rebourcet chez Gallimard, qui essaye de restituer l'archaïsme de la langue et la poésie du texte, au détriment de sa compréhension, et celle par Jean-Louis Perret chez Honoré Champion, moins archaïques et moins belle, mais beaucoup plus lisible et compréhensible. Les deux respectent le Kalevala à leur manière, mais ce sont deux textes radicalement différents.

Si j'essaye de garder un ton similaire à mes sources, j'espère ne pas faire trop archaïque et pompeux, ni trop moderne. C'est une énorme expérience littéraire pour moi, et mes bêta-lecteurs devront me dire si ça a marché ou pas, si ça fonctionne. Donc si le fond me satisfait au plus haut point, j'admets volontiers que sur la forme, j'avance dans le noir, en espérant ne pas faire complètement fausse route.

Et enfin, il y a l'aspect personnel de ce texte. Je ne vais pas vous mentir, la rédaction de ce roman se fait dans la douleur, dans un contexte extrêmement difficile d'un point de vue émotionnel. Et si cela alimente l'art comme souvent, il est évident que le fait de parvenir à l'écrire depuis un an, après de nombreuses années de réflexion et de blocage, n'est pas une coincidence. Je suis dans l'état d'esprit qui a permis au manuscrit de (enfin!) démarrer, les thèmes qui sous-tendent ces légendes et qui me plaisaient déjà avant me parlent, désormais, comme jamais auparavant. L'avantage, si l'on veut, c'est que j'arrive à écrire, et que j'ai une approche très personnelle en plus de ma volonté de faire un beau patchwork qui rende hommage à ces légendes que j'aime. Mais cela implique d'explorer les émotions, sentiments et ambitions de mes personnages d'une manière plus moderne que les sources médiévales. Je dirais bien "d'uh !" mais visiblement on l'a reproché à Poul Anderson, donc bon... Personnellement je pense que c'est inévitable, mais que cela peut être accompli avec respect. (C'était son cas, d'ailleurs !)

L'inconvénient, c'est le risque de voir cet aspect colorer un peu trop mon angle d'approche, au risque de prendre le pas sur les sources. C'est un numéro de funambule des plus ardus, trouver l'inspiration dans une situation difficile, sans laisser celle-ci avaler le projet. Je pense avoir réussi cet équilibre jusqu'ici et, encore une fois, il me semble que je reste dans la continuité de ce qui se fit jusqu'à présent. Comme il n'y a pas un seul personnage dans Heldenzeit qui me correspondrait ou me représenterait, cela m'évite l'écueil d'une trop forte identification, d'un avatar qui viderait le héros d'origine de sa substance (comme Ortnit de son armure, haha... ha...) pour m'y projeter à sa place. Au final, il y a tant de personnages différents qui me servent de catharsis qu'on peut raisonnablement dire que c'est le livre lui-même qui fait ce travail. Et de toute façon, une fois de plus, j'ajoute rarement des éléments qui ne soient pas déjà présents d'une manière ou d'un autre, et quand je le fais, ils ne contredisent pas les sources. C'est un bon garde-fou, ma règle d'or, et je compte m'y tenir.

mardi 2 décembre 2025

Beowulf du vélin à la toile - Adapter & trahir pt. 4


 Tout comme les Nibelungen, le poème Beowulf aura eu droit à plusieurs adaptations, plus ou moins directes, plus ou moins réussies. Enfin, surtout moins, car comme cette rétrospective le démontrera, le héros des Gauts n'a pas eu autant de chance que Siegfried lorsqu'il s'agit de voir ses exploits mis en images sur nos écrans. 

Outre le manque chronique de fidélité à la source, ces adaptations souffrent d'un syndrome de cannibalisme, se repompant les unes les autres en ne conservant souvent que les inventions récentes, syphonant le récit de son squelette et de son âme pour imposer des thèmes récurrents propres à ces versions modernes, à tel point que c'est la compréhension même de la légende qui s'en trouve lourdement altérée, tronquée, estropiée.

 

 Vous trouvez que j'exagère ? Laissez-vous porter par ma série d'articles, et si possible dans l'ordre de sorties des films, et vous verrez comment la légende de Beowulf s'est petit à petit transformée en... autre chose. 

1998

1999
 
1999

2005

2007

2007

2008
 
2016

dimanche 18 juillet 2021

Le viol dans le Projet Vineta

J'avais prévu de faire un article un peu rigolo entre deux sujets bien lourds... finalement non. Aujourd'hui, on continue sur les violences et les abus dans la joie et la bonne humeur (ou pas), puisqu'on va parler de mon approche du viol.

Dire que le viol est omniprésent dans les sources serait une exagération, mais on ne peut pas nier qu'il est difficile de l'éviter, d'autant qu'il est utilisé dans de nombreux contextes, dans des buts souvent très différents. Avant de développer mon approche de la question, je pense qu'il serait utile de revenir sur quelques exemples concrets illustrant cette variété, afin de bien comprendre l'ampleur du problème qui se présente à moi.

Déjà, précisons que le viol n'est pas réservé aux "méchants" de l'histoire, bien au contraire. Souvent, ce sont les héros ou des personnages a priori bénéfiques qui en sont coupables, parfois même pour de "bonnes" raisons qui se justifient dans le texte. Prenons un très bon exemple de ce cas de figure, tiré de la Völsunga Saga. Le héros Sigmund est en fuite, caché dans la nature sauvage après la trahison de Siggeir, son beau-frère (il a épousé la Signy, sœur  de Sigmund) qui l'a vaincu au combat, capturé, et tué toute son armée sauf les 10 fils de Sigmund. Je vous passe les détails, mais les dix fils finissent dévorés en captivité, tandis que Sigmund est parvenu à s'échapper et rumine sa vengeance dans une grotte, alors que Siggeir le croit mort. Dans ce contexte, Signy, la sœur de Sigmund, donc, produit des fils avec son traître d'époux, qu'elle essaye de préparer à aider son frère dans leur vengeance, mais il s'avère qu'aucun d'eux n'est assez fort ni assez courageux (donc ils les tuent, ça commence déjà bien). La conclusion qu'en tire Signy est qu'ils ne sont qu'à moitié Völsung, et qu'il faut des Völsung pur sang pour cette tâche... là vous commencez à comprendre où on va avec ça. Elle s'arrange avec une magicienne afin qu'elles échangent d'apparence pour une nuit, va voir son frère et... produit un héritier 100% Völsung, Sinfjötli, qui passera toutes leurs épreuves et survivra donc à son entraînement. Lorsque la vengeance sera accomplie et que la halle de Siggeir brûlera (avec Siggeir dedans, évidemment), Signy se suicidera en se jetant dans les flammes, sa vengeance accomplie mais indigne de survivre pour le crime odieux qu'elle a commis afin d'y parvenir.

Qu'on soit bien clair, d'un point de vue de la saga, le crime impardonnable qui lui interdit toute rédemption est le meurtre de ses enfants, et surtout l'inceste : elle a couché avec son frère et ça, ça ne passe pas. Le fait que Sigmund ait consenti à coucher avec une autre femme sans savoir qu'il s'agissait en fait de sa parente, et donc qu'il a couché avec elle sans véritable consentement (ce qui est un viol, est-il besoin de le rappeler), ça les sources s'en foutent, le problème n'est pas là. Néanmoins, Sigmund est absout du crime de sa sœur, puisqu'il n'en savait rien, et cela révèle au moins que pour la source, ignorance n'est pas complicité. Et quand bien même, le(s) crime(s) commis sont au service de la vengeance et sont donc justifiés. Signy n'a pas eu tort de commettre cette transgression, au contraire, néanmoins elle doit en payer le prix malgré tout, et non seulement elle est est consciente, mais elle l'accepte, embrasse son destin et embrase le reste.

On retrouve cette idée de transgression ou de crime justifié ailleurs, comme par exemple dans Ortnit. Dans cette aventure, le roi Ortnit apprend que son vrai père est en réalité le nain Alberich, qui prit l'apprence de l'époux de sa mère pour en abuser et produire un héritier (ce que l'époux en question n'était visiblement pas en mesure de faire lui-même). Le nain explique que sans héritier, la Lombardie se retrouverait plongée dans le chaos et que, afin de perpétuer la paix mise en place par les rois précédents, il fallait bien prendre les choses en main. Alberich, c'est le Jawad du Moyen-Âge, lui, tout ce qu'il voulait, c'était rendre service... et rien ne lui donne tort dans le texte ! C'est acté, ça en valait la peine. Là aussi, la reine est violée par consentement fallacieux (elle pensait coucher avec son mari), mais contrairement à la Völsunga Saga, on a ce moment extrêmement gênant pour un lecteur moderne où Ortnit s'emporte contre sa mère, la victime (!!) pour s'être laissée prendre, et c'est Alberich, son violeur (!!), qui doit intercéder en sa faveur, rappelant qu'elle ne savait pas et qu'elle avait été dupée par une illusion. #cringe. On note qu'une fois de plus, l'ignorance dissipe toute complicité.

Et puisqu'on parle de rendre service, il y en a un autre de Samaritain, bien que dans ce cas précis il soit "forcé" par un rappel de ses serments de frère juré, et que bros before hoes. Ce violeur, ce n'est autre que Siegfried / Sigurd (à partir de maintenant, par souci de clarté, j'utiliserai uniquement Siegfried dans cet article). Je sais que c'est toujours un peu sensible d'égratigner des figures aussi ancrées dans notre imaginaire, et une accusation de viol n'est jamais anodine, mais si vous grincez des dents, c'est que vous n'avez pas lu les sources. 

Après que Siegfried ait épousé Krimhild, et que son frère juré Gunther ait épousé Brynhild, on a droit à des nuits de noces un peu compliquées pour notre "pauvre" Gunther qui a obtenu la main de la féroce Brynhild par la ruse et l'aide permanente de Siegfried. Or, le voici maintenant seul face à elle dans le lit nuptial et... elle l'humilie. Elle se refuse à lui et l'accroche même au mur pour le calmer. C'est quand même le roi Burgonde, et non il ne sait pas dire que "Arthur, cuiller". Plusieurs nuits d'échecs rendent Gunther un peu grognon et il demande à Siegfried de l'aider (encore...) en jouant la carte du serment, de l'assistance jurée, etc., sachant que l'honneur et la parole donnée sont quand même les gros points faibles de Siegfried, bah ça marche. Il se fait passer pour Gunther, va dans la chambre du roi et règle le problème.

A partir de là, il y a deux versions de l'épisode, l'une métaphorique, l'autre non. Dans la première, Siegfried parvient à lui retirer une ceinture de force magique, qui lui enlève sa force surhumaine et la rend "normale". C'est l'approche de la Chanson des Nibelungen. La Þidrekssaga est beaucoup plus explicite, et c'est bien sa virginité qu'il lui prend. Je rappelle que bien que rédigée en Scandinavie, celle-ci adapte bel et bien la tradition continentale, et on a donc deux versions de cette traditions, plus ou moins explicites... mais d'accord pour dire qu'un viol a lieu, symbolique ou non. Sans surprise, la Chanson des Nibelungen adopte une approche plus courtoise, mais l'effet demeure inchangé : Brynhild est domptée et soumise à son époux. Cela ne l'empêchera évidemment pas de se venger, mais pas, d'ailleurs, sans avoir eu la preuve qu'elle avait été injustement soumise par quelqu'un d'autre que celle auquel elle pensait avoir affaire. 

Le viol conjugal, elle l'aurait accepté, mais apprendre que ce viol fut infligé par le frère juré de son époux causera sa redoutable vengeance. On a là un assez malsain renversement du motif du consentement fallacieux, puisque qu'on n'est presque dans un viol conjugal "consenti" par l'acceptation des règles de l'ordre social, et qui ne devient insupportable que lorsqu'on révèle que ce viol n'est pas conjugal, justement, et a eu lieu en dehors de ces règles.

Cette situation compliquée, même pour l'époque, fait qu'il n'est pas toujours clair de voir dans les sources qui est vraiment fautif et qui mérite son châtiment. Les sources scandinaves (Edda Poétique, Völsunga Saga), sympathisent beaucoup avec Brynhild, malgré les excès de sa vengeance, quand la tradition continentale sympathise avec Siegfried que le Destin et ses "amis" obligent à transgresser les interdits et rompre ses serments malgré lui. Mais elles sympathisent encore plus avec Krimhild, épouse de Siegfried, qui ressort transformée en badass par ces tribulations et se venge de tout le monde au nom de son grand amour, quand Brynhild a depuis longtemps quitté le tableau sans qu'on cherche à savoir ce qui lui arrive. Dans les sources scandinaves, c'est l'amour entre Siegfried et Brynhild qui est mis en exergue, puisqu'après avoir obtenu sa mort, Brynhild se jette dans le brasier du bûcher funéraire de son seul vrai amour, non sans évoquer l'expiation du crime de Signy, d'ailleurs. Bon, Krimhild causant la mort de nombreux héros, cette sympathie continentale trouve quand même ses limites, et contrairement à la Brynhild des versions scandinaves, Krimhild se tape une réputation de sorcière dans les textes plus tardifs qui ne retiennent d'elle que le bain de sang final des Nibelungen.

Je voudrais terminer mes exemples par un cas où le violeur est sans équivoque un gros bâtard, et le viol lui-même jamais considéré autrement que comme un crime : Ermrich, l'oncle despote de Dietrich de Bern, viole Odila, la femme de son conseiller Sibeche durant l'absence de celui-ci (qu'il a lui-même envoyé en mission, loin, donc c'est totalement calculé). Clair, net, aucun consentement, aucune motivation noble ou justifiée, c'est juste un abus de pouvoir et décrit comme tel. C'est d'ailleurs pour se venger que, prétendant n'en rien savoir, Sibeche prodiguera de nombreux mauvais conseils amenant subtilement mais sûrement le souverain à sa perte (c'est explicite dans le Heldenbuch, ou Livre des Héros, ainsi que dans la Þidrekssaga.) Ces machinations causeront néanmoins de grands malheurs et beaucoup de sang versé (toutes les tribulations de Dietrich en découlent...), donc la vengeance, même si justifiée, reste présentée comme les actions du "camp des méchants" si on me pardonne l'expression. Sibeche reste un antagoniste et un connard, mais il a une motivation avec laquelle chacun peut s'identifier. Et ce viol est toujours présenté comme un crime injustifiable et perfide.

Je passe rapidement sur le motif du viol par des êtres surnaturels, qui sont généralement "utiles" pour justifier des certains aspect d'un héros dont la mère aurait subi un viol surnaturel. Ortnit est le fils du nain Alberich, comme on l'a dit, mais Hagen est le fils d'un alfe (voire un loup) ayant violé sa mère, ce qui explique son teint blafard et ses traits particulièrement laids et perturbants. Le Heldenbuch prétend également que la mère de Dietrich fut violée par le démon Mahmet, ce qui expliquerait la capacité du héros à cracher du feu lorsqu'il s'emporte. D'ailleurs il y a un échange intéressant durant une confrontation où les deux combattants se promettent de ne pas s'insulter sur la base de leurs parentés discutables respectives, serment que Dietrich rompra dans sa colère. On peut facilement comprendre qu'ils reçoivent ce genre d'insules régulièrement mais que, souffrant du même problème, ils aient d'abord cherché à se préserver de ces bassesses. J'ajouterai que le roi des nains Laurin kidnappe Künhild, la soeur du héros Biterolf, avant de l'épouser de force avec tout ce que cela implique, parce que combo. Dans ce cas précis, cette alliance oblige Biterolf à se battre pour Laurin contre son gré.

Alberich "séduit" la mère d'Ortnit. L'euphémisme peut être également pictural.

Maintenant qu'on a un bon aperçu du genre de joyeusetés qu'on trouve dans les sources, j'aimerai livrer mon approche du sujet afin de clarifier ma position. Je n'entrerais pas dans les détails, je vous laisserai découvrir cela dans le roman lui-même, mais resterai général.

Il y a un argument que je vois souvent, surtout dans les romans historiques et les romans de Fantasy : les viols, c'était normal à l'époque. Pourquoi faire des pudibonderies et mettre ça sous le tapis ? À l'époque, ça arrivait tout le temps ! Bon déjà, justifier les viols par un concept d'"époque" lorsqu'on parle d'univers de Fantasy dans lesquels tout est possible, sauf se défaire d'avoir des viols partout, visiblement, c'est assez nul, en fait. On peut embrasser le côté crade et nihiliste grim-dark, hein, chacun ses goûts, mais ce n'est de loin pas une nécessité, seulement un goût personnel. Ce n'est pas le mien. Et comme je l'ai dis dans un précédent article, le Projet Vineta n'est pas un roman historique avec des éléments merveilleux, c'est une relecture légendaire avec quelques éléments historiques.

Quand bien même, penchons-nous sur les sources ! Même "à l'époque", visiblement les poètes courtois se sont sentis obligés de changer un viol par pénétration en "vol de ceinture", sans perdre le sens symbolique de l'action et son impact sur l'histoire. On peut garder la thématique du viol sans être frontal, comme quoi, les sources ont peut-être quand même des choses à nous apprendre en terme de storytelling. 

On n'est pas non plus obligé d'être complaisant. Un roman de Pierre Bordage avec une scène de sexe entre deux enfants m'a à jamais marqué, et pas dans le bon sens du terme. C'était inutile. Il aurait pu alluder à la scène sobrement, s'il pensait que des enfants faisant l'amour était utile à son intrigue, mais il s'est senti obligé de la décrire, il a voulu que j'imagine du sexe entre deux mineurs. C'était une leçon en complaisance que je ne souhaite pas émuler. Je ne prends aucun plaisir à lire et encore moins écrire des scènes de viol, et à mon sens, savoir que ce viol à eu lieu suffit à faire avancer l'intrigue, sans avoir à entrer dans des détails sordides. On pourra me reprocher une forme d'hypocrisie, puisque les combats et les morts sont explicites (dans ce projet comme dans Pax Europæ, d'ailleurs, où un lecteur m'avait reproché "de l'hémoglobine +++"), mais combien de mes lecteurs potentiels ont une expérience traumatisante sur un champ de bataille, et combien ont un traumatisme lié à un abus sexuel ? Je n'ai aucun chiffre à donner, mais mon intuition me dit que mes descriptions de violences littéraires restent purement imaginaires pour la très grande majorité de mes lecteurs. Le viol, c'est déjà autre chose. C'est pour ça que dans Pax, cette question est très discrète (par exemple "l'affaire des viols" qui justifie un Eurocorps sans femmes) et jamais frontale. Aucune description, etc. J'ai suffisemment confiance en mon récit pour ne pas me sentir obligé de mettre des viols par des soldats "parce que c'est la guerre et c'est comme ça quand c'est la guerre".

Pour le Projet Vineta, c'est plus compliqué. Les sources contiennent plusieurs viols, plus ou moins indispensables au récit, et j'ai pour but de rester fidèle au sources. Mais, et je l'ai déjà dit ici, je vais aussi adapter. Aussi ai-je l'ambition de faire le funambule sur cette ligne si fine : garder les événements tels que les sources les présentent, tout en parvenant à mettre ces problématiques sous une lumière qui m'est propre, afin de m'adresser à un public de 2020+. Là où cela devient ardu, c'est que je ne suis le narrateur omniscient d'aucun chapitre : tous sont racontés par des personnages du récit, et qu'il me faudra prendre garde à ne pas complètement les trahir et leur faire dire n'importe quoi. Vraiment, je renvoie vers mon article sur l'adaptation / trahison des sources. Les viols sont bien présent, mais je m'épargne, par exemple, le (trop long, en plus) passage d'Ortnit se lamentant sur la petite vertue de sa mère... la victime ! La conversation fonctionne tout aussi bien sans cette saillie, cela ne change rien à l'intrigue, je peux donc sabrer sans trahir. Quant à savoir si Brynhild, Siegfried ou Krimhild est la véritable victime... ma multiplicité de points de vue peux me permettre de reconnaître les torts de tous tout en sympathisant avec eux sans forcément prendre parti. Tout comme avec les abus et maltraitances dont je parlais ici, les victimes doivent souvent lutter pour ne pas répéter les schémas de violence et si Brynhild a été bafouée sans équivoque, elle se comporte avec une cruauté difficile à cautionner. Siegfried est forcé par son frère juré, qui sait très quelles ficelles tirer, mais il va trop loin, et le vol de l'anneau qui causera sa perte n'est imputable qu'à lui-même... Bref, tous font des erreurs, commettent des crimes, et ce sont ces nuances que je souhaite mettre en lumière. Les viols, cependant, sont dans mon projet toujours des crimes, et aussi "justifiés" soient-ils par leurs auteurs, et même si ce sont des viols conjugaux et que oui, "à l'époque c'était normal", il sont toujours vus comme tels.

samedi 25 mars 2023

Wagner, Tolkien et Jackson : Adapter et trahir Pt. 2

Bon, il est temps pour moi d'aborder brièvement... hum... d'aborder le proverbial éléphant dans la pièce, comme on dit au pays de Bède le Vénérable. J'y ai souvent fait allusion, j'ai même donné une appréciation personnelle succincte de la chose, mais j'ai pourtant toujours évité de prendre ce taureau par les cornes... et je vais devoir arrêter les métaphores animalières. Cette présence inévitable quand on s'amuse dans le bac à sable des Nibelungen et consort, c'est bien sûr... Richard Wagner (roulement de tonnerre) et sa tétralogie opératique de l'Anneau des Nibelungen, que j'appellerai à partir de maintenant et en toute sobriété le Ring (parce que Der Ring des Nibelungen).

Je préfère la version dirigée par Karajan, mais il faut bien avouer : Solti a la plus belle pochette.
 

Le Ring est incontournable, car le Ring a eu - et a encore - un impact incroyable sur la perception du grand public de ce que sont les Nibelungen, de Siegfried et de tout ce qui va avec. On ne peut pas surestimer l'importance du Ring sur la matière de Germanie telle qu'on se la représente depuis... presque deux siècles maintenant. Pour comprendre cet impact, je vais utiliser une comparaison tout au long de cet article, et c'est très pratique car cette comparaison me permettra d'aborder plein de points différents. En gros... en fait non, même en détail, le Ring de Wagner est aux légendes germaniques ce que les adaptations de Peter Jackson sont au Seigneur des Anneaux (et non, je ne fais pas le parallèle juste parce que les deux partagent un anneau maudit). Et je dit adaptations au sens large car le Ring tient tout au temps de la trilogie originale que du Hobbit en trois partie... pour le meilleur comme pour le pire.

Déjà, établissons un fait intéressant : Wagner n'a pas seulement composé la musique, il a également écrit le livret (le texte intégral donc) ce qui n'était pas si courant. On est donc sur un projet très personnel de réécriture de la part du compositeur, c'est son bébé, et rien que pour ça, il y a de quoi être admiratif. Je le précise d'emblée, car je vais me montrer critique sur plusieurs aspects, notamment des choix d'écriture justement, cependant aucune de ces critiques n'enlèvent quoi que ce soit à l'incroyable performance artistique de Richard Wagner : la musique est grandiose, le texte est massif, et il a tout fait seul. Chapeau bas. Ah, et le fait que je n'aurais pas forcément fait les mêmes choix (et ne les fais pas dans Heldenzeit, d'ailleurs) ne veut pas non plus dire ou insinuer que je pense mieux comprendre le matériau de base, nos sources communes, ni que mes idées et choix sont meilleures. Juste que je n'aurais pas fait ces choix, point. Il est clair que Wagner avait d'autres ambitions et une approche volontairement différente de celle que j'essaie d'entreprendre. D'ailleurs, parlons-en, de son approche.

Wagner ne cherche jamais la fidélité aux sources. Ce n'est pas son propos. Il pioche ici ou là, assemble des éléments qui lui plaisent et remplit les trous avec ses propres thèmes, mais jamais n'hésite à plier complètement les personnages d'origine à sa volonté créatrice. Quant aux sources qu'il agglomère, elles n'ont parfois absolument rien à voir. Pour un cycle censément centré sur les Nibelungen, c'est assez dingue le temps qu'on passe en compagnie de tout le panthéon germanique. Si vous avez lu les sources ou, au moins, lu mes articles, vous savez que si Odin rôde dans pas mal de texte en guest-star mystérieuse et sporadique, il n'y a qu'un seul récit où les dieux sont présents, uniquement dans les sources scandinaves, et c'est l'origine de l'anneau maudit d'Andvari, andvaranaut. Loki tue une loutre qui est en fait un nain métamorphosé, il faut payer la rançon, les dieux rackettent un autre nain pour s'acquitter de la compensation, l'anneau maudit fini avec le reste du trésor, Fafnir, Siegfried, vous connaissez la chanson (des Nibelungen, haha... pardon, c'était mauvais). 

Les dieux ne sont que prétexte à créer une backstory mythique à l'anneau puis disparaissent à jamais du récit (à l’exception notable d'Odin, donc, dont les promenades parmi les mortels sont quand même un de ses attributs à la base). Loki n'apparaît donc qu'ici dans les sources traitant de Siegfried et compagnie, et jamais on n’aperçoit le moindre poil de barbe de Thor, de cheveu Frigg, de Sif, d'Idûnn... que dalle, nada, rien. Cela devrait surprendre quiconque a déjà jeté un œil au synopsis du Ring, car chez Wagner, les dieux sont des personnages principaux. C'est l'histoire de leur crépuscule, après tout, si on en croit le titre du quatrième opéra, le Crépuscule des Dieux. D'ailleurs, bien que ce soit une traduction bancale (et incorrecte) de Ragnarök propagée par Wagner, c'est pourtant toujours ainsi qu'on traduit communément Ragnarök.

Costume de Hagen, Siegfried, 1876

Comment cela se fait-il ? Et bien c'est simple, Wagner a décidé de taper abondamment dans l'Edda Poétique pour ajouter à l'intrigue des épisodes complètement déconnectée de celle de Sigurd à la base, de la construction d'Asgard par un géant que les dieux trahissent pour ne pas s'acquitter de leur dette (tiens donc...), jusqu'au Ragnarök, quand même hein, la fin des dieux... Tout comme les films de Jackson, et en particulier ses Hobbit, puisent allègrement dans les appendices etc. pour donner au petit conte de Tolkien l'envergure épique d'une préquelle digne du Seigneur des Anneaux (en ajoutant des personnages clefs de la mythologie de Tolkien tels que Galadriel ou Saroumane, par exemple), Wagner place lui aussi les enjeux du récit sous stéroïdes en les liant à la destinée des dieux eux-mêmes, et en fin de compte, la mort de Siegfried va carrément déclencher une fin du monde... comme si la fin des Burgondes ne suffisait pas. Car oui, les flammes du bûcher de Siegfried qui s'élèvent si haut qu'elles mettent littéralement le feu au domaine des dieux, c'est du pur Wagner. C'est beau, hein, ne vous méprenez pas, mais c'est son invention. La revanche de Brynhilde contre Odin/Wotan est également pure invention, élaborée sur la base de la punition pour désobéissance. Quant à l'histoire d'amour entre Brynhilde et Siegfried, on en a déjà parlé, dans les sources elle est loin, très loin d'être si belle. Les deux forment dans l'imaginaire collectif un couple mythique alors que les sources anciennes disent qu'au mieux ils se sont aimés à leur première rencontre, puis c'est la trahison (volontaire ou non de la part de Siegfried), et la vengeance brutale et sanglante. Parfois cet amour originel est carrément minimisé au point que cette première rencontre est "hors champs". Mais Wagner est passé par là, et c'est ainsi que les gens se souviennent des deux héros. (Souvenez-vous de la chanson de Saltatio Mortis que j'évoquais sur ce blog il y a longtemps.)

En cela, la comparaison avec les films de Jackson est évidente. Nombreux sont celles et ceux qui n'ont jamais lu le livre (ou qui n'ont pas réussi à dépasser les chapitres sur la Comté), mais qui ont une bonne connaissance générale de l'histoire grâce aux films. Pourtant, ces gens-là ignorent qui est Tom Bombadil, pensent que Faramir a failli céder au pouvoir de l'anneau avant de se raviser, ne comprennent pas trop ce qu'il fout avec Eowyn à la fin, d'ailleurs, et sont probablement très déçus quand on leur révèle qu'Arwen n'a jamais été badass face aux Nazgûls et que les elfes n'ont pas levé le petit doigt au Gouffre de Helm. Pour ces gens, ces scènes sont mythiques. Arwen, avec sa balafre, qui tente le roi sorcier "venez le prendre!", le thème musical des elfes en mode martial épique alors que les soldats de Galdriel arrivent à Fort le Cor... c'est ça le Seigneur des Anneaux. Quand ils lisent le Hobbit ou qu'on leur divulgâche, ces spectateurs se demandent où sont passés Legolas et Tauriel... et Gandalf la moitié du temps... et Gadriel, et Saroumane, et ce Nécromancien, c'est Sauron finalement ou pas ? Et l'armée des morts en God-Mode dans le Retour du Roi qui déferle sur les rangs orcs devant la Cité Blanche et massacre tout ce petit monde en passant, alors que dans le livre ils... font peur aux pirates... qui s'enfuient... c'est tout... on en parle ? Et pourtant, pour qui n'a vu que les films (et c'est bien la majorité des gens), c'est ça, le Seigneur des Anneaux. La séquence poignante où Aragorn reçoit sous la tente de Theoden son épée enfin reforgée après tout le set-up de cette lame en morceaux... épique ! Et si classe ! Et pas dans le bouquin, surtout. Et pourtant, oui, encore, c'est ça le Seigneur des Anneaux. Ces changements ne sont pas nécessairement des trahisons que les lecteurs des livres rejettent, au contraire, ils sont même souvent célébrés, car généralement fait avec goût (enfin, surtout concernant le Seigneur des Anneaux... la trilogie du Hobbit c'est une autre confiture) Qu'on le veuille ou non, ces films ont forgé l'imaginaire collectif et bien que les livres soient toujours très populaires, on ne va pas se mentir, la grande majorité des "fans du Seigneur des Anneaux" ne les ont pas lus - ou genre une fois au collège et ne s'en souviennent que très mal. Ne mentez pas, ce n'est pas honteux. En dehors des admirateurs profonds de Tolkien et de son univers, qui a le temps de (re)lire en détail le corpus monstrueux légué par le professeur d'Oxford. Et pour quoi faire, d'ailleurs, puisque les films sont si bons et capturent l'essence de l’œuvre, tout en lui apportant une esthétique unique et une bande originale iconique ? Pour Tom Bombadil ? Vraiment ?

(Calmez-vous les trois puristes du fond, Tom est sympa, Tom est cool, Tom est badass, mais Tom est dispensable)(#PeterJacksondidnothingwrong)(Je te vois, Charlotte)

No, you didn't.

L'impact colossal de ces adaptations s'est clairement démontrée lorsque Amazon s'est à son tour essayé à la Terre du Milieu avec sa série Les Anneaux de Pouvoirs. On nous a annoncé une adaptation libre et relative (faute de droits...) mais surtout détachée des films de Jackson, une autre approche, une autre version. Pourtant, ils se sont senti obligés de reprendre le même département artistique, de rendre les armures de Númenor très, très proches de celles vues dans le flash-back de la Communauté de l'Anneau, et finalement l'aperçu de Sauron en armure n'a laissé aucun doute : c'était quasiment sa silhouette dans les films de Jackson. Ah et bon, le Balrog quoi... Clairement, cette nouvelle interprétation n'a pas réussi (ou voulu ?) se détacher de celle, mythique, qui la précédait. Avaient-ils seulement le choix ? Ces visuels sont ancrés dans nos têtes et il sera difficile de les effacer, quand bien même d'autres alternatives existent (le dessin animé de Ralph Bakshi par exemple, ou les jeux l'Ombre du Mordor, ou encore la minisérie finlandaise fauchée Hobitit, hihi, ne me remerciez pas). Les films de Jackson se sont imposés comme mètre étalon, ils sont LA référence pour la grande majorité des gens, tant visuellement que dans le déroulé des événements. Pourtant, malgré tout, les gens diront qu'ils sont fans de l'univers de Tolkien, l'auteur reste attaché à l’œuvre. On se souvient que c'est lui la source, bien qu'au final, on méconnaisse celle-ci à cause des adaptations. On dit Tolkien, mais on pense quand même beaucoup à Jackson.

Bon, et bien Wagner, c'est exactement pareil. Le Walhalla (nom popularisé par Wagner, d'ailleurs, au dépend de Valhöll... encore aujourd'hui dans une grande majorité des media de pop culture, c'est dire à quel point sa version a marqué l'imaginaire collectif) n'a rien à voir avec Siegfried, et pourtant c'est ce qui vient à l'esprit des gens. La romance Brynhilde / Siegfried, les casques ailés des costumes de scène de Bayreuth (qu'on retrouvera dans les costumes de l'adaptation en double-film de Fritz Lang... forcément)... les gens ont depuis des images et des scènes en tête, et des musiques aussi - la chevauchée des valkyries, par exemple - mais qui a vraiment lu le Nibelungenlied

Siegfried selon Rakham, pour l'opéra de Wagner.

Et puisqu'on évoque l'ami Fritz, attardons nous rapidement dessus, car visuellement, le film de Lang a été une référence majeure, son style n'a pas manqué de marquer les esprits et d'influence comment nous imaginons les Nibelungen. Toutefois, malgré le génie propre à Fritz Lang ainsi que son bien plus grand respect des sources (jusqu'à emprunter quelques éléments de la Saga de Thidrek et du Seyfrid à la peau de Corne), la patte laissée par l'opéra de Wagner sur les deux films du réalisateur est indéniable. Non seulement les costumes ont beaucoup de réminiscences avec ceux dessinés par les costumiers de Bayreuth (les casques ailés iconiques, donc, mais aussi la tunique en peau de bête de Siegfried, par exemple, qui est pratiquement un copier-coller), mais la mise en scène de certaines séquences semble également tout droit tirée des illustrations qu'Arthur Rakham dessina pour le livret des opéras, comme par exemple le combat contre Fafnir. On notera aussi que le compositeur de la bande originale, Gottfried Huppertz, a choisi d'écrire une partition reposant fortement sur le principe des leitmotifs. Ce n'était pourtant pas encore à la mode pour la musique de film à cette époque-là, en revanche, c'était déjà la marque de fabrique du Ring

Siegfried dans les Nibelungen de Fritz Lang, 1924.

Wagner n'a pas inventé le principe de thème ou motif musical associé de manière systématique à un personnage, un lieu, ou un concept, néanmoins avec sa tétralogie il en a fait un art, composant près d'une centaine de motifs interconnectés en une tapisserie musicale exceptionnelle. Rares sont les compositions qui feront preuve d'une telle richesse, d'une telle générosité, mais aussi d'une telle cohérence et d'une telle rigueur.  Ces dernières décennies il y en a une, cependant, qui est parvenu à s'approcher du Ring sur son propre terrain, et c'est - surprise, surprise - la bande originale du Seigneur des Anneaux composée par Howard Shore, et sa cinquantaine de leitmotifs. Tout est lié. 

Parenthèse sur l'héritage de Wagner sur les BO : aujourd'hui, quand on parle de bandes originales, difficile de ne pas parler de thèmes et motifs, John Williams continue de s'appuyer dessus, comme d'autres l'ont fait (Goldsmith et Horner, vous nous manquez, Zimmer... ton ancien style me manque, mais fais ce que tu veux, tu es libre), néanmoins, quand on évoque cette technique de narration musicale, la référence est toujours la même, on continue de dire que c'est wagnérien. Et aucune autre œuvre du compositeur n'a à ce point atteint les sommets en matière de construction thématique que le Ring. Ce n'est pas une exagération que de dire : sans le Ring, pas de Star Wars par John Williams, en tout cas, pas comme nous avons le plaisir de pouvoir l'écouter avec ses nombreux thèmes iconiques à jamais au panthéon de la musique de films, et de la musique tout court. Refermons cette parenthèse.

Bref, tout comme les Anneaux de Pouvoir vis à vis des films de Jackson, Les Nibelungen de Fritz Lang ne cherchait pas à filmer le Ring, mais bien le matériau de base, la source commune, et pourtant il peine à se détacher totalement de ce grand frère que tout le monde connaît déjà bien, aime et chérit, et qui prend décidément beaucoup de la place. À travers les media suivants qui se sont lourdement appuyés sur l'imagerie wagnérienne, l'ombre du compositeur allemand continue de planer, et c'est lui qui dicte le la. Le statut de référence est entretenu. Le bâton est passé de génération en génération, certes en évoluant mais il reste toujours un substrat wagnérien à notre imaginaire légendaire germanique. Il suffit de voir la BD française sur Siegfried d'Alex Alice : le choix est de s'inspirer de Wagner avant tout, et donc des légendes d'origine seulement par proxy. L'auteur a affirmé ne pas adapter directement le Ring, mais toutefois : « Je reconnais par contre que Wagner en plus d'être un compositeur exceptionnel avait de vrais talents de dramaturge. L'opéra Siegfried m'a simplement servi de base dramaturgique que j'ai enrichi par d'autres recherches. J'ai prévu trois albums qui reprendront l'histoire de Siegfried, et j'y ai rajouté de grandes scènes tirées de légendes. » Donc on est arrivé à l'étape où on ajoute des éléments tirés des légendes d'origine sur une base de Wagner, plutôt que l'inverse, la boucle est bouclée. Vous le sentez le poids de l’œuvre dans notre imaginaire, là ?

Est-ce pour autant une mauvaise chose ? Ou au contraire une bonne ? Honnêtement je ne saurais trancher. Le Ring a a tel héritage que les inconvénients qu'il charrie sont à mon sens négligeables, notamment parce que beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et que, mine de rien, petit à petit, on s'en éloigne quand même. D'ailleurs je trouverais dommage qu'on rejette toute influence wagnérienne, notamment parce qu'en vérité on lui doit beaucoup. On lui doit de nous souvenir de Siegfried. Alors certes, Wagner fait n'importe quoi avec les sources et les gens se souviennent "mal" des personnages... mais au moins, ils s'en souviennent. Demandez à Dietrich de Bern ce qu'il en pense : héros bien plus populaire au moyen-âge que son comparse Siegfried, protagoniste ou invité de luxe dans des tas de récits considérés à l'époque comme des classiques, un destin à l'échelle bien plus épique - c'est un futur empereur en exil ! - et pourtant, aujourd'hui, complètement oublié du grand public (voire snobé par certains universitaires, *tousse*Boyer*tousse*). L'un est devenu une figure quasi universelle en passant des légendes médiévales à la pop-culture, l'autre est resté figé comme une figure de l'imaginaire germanique dont même la plupart des Allemands ont perdu le souvenir. 

La différence entre les deux ? Dietrich n'a pas eu droit à son opéra culte, Dietrich n'a pas eu son Ring.

De la même manière que les films de Jackson garderont l'imaginaire de Tolkien vivace bien au delà du cercle des seuls lecteurs, malgré leurs transgressions et leurs aménagements, alors que de moins en moins de gens prendront le temps d'aller lire les sources, le Ring a permis à ces légendes que je chéris de survivre dans l'inconscient collectif et rien que pour ça, je l'en remercie. Mais c’est avant tout un opéra absolument fantastique, avec de nombreux passages qui me mettent les poils à chaque fois, ce qui n'enlève rien. 

Je n'entre pas ici dans les débats sur l'idéologie et les opinions réelles (et/ou supposées) de Richard Wagner, ce n'est pas le propos ici, d'autant qu'à mon sens, ce n'est pas si flagrant dans le Ring qu'on a bien voulu le dire, malgré les nombreuses tentatives d'interprétations et de surinterprétations. Le monsieur avait ses torts, assurément (oui, il était antisémite), toutefois ils n'entravent pas mon appréciation de cette œuvre. Et comme Wagner n'est pas exactement vivant à compter ses millions à chaque fois que vous achetez une place de ses opéras, tout en étalant au grand jour ses opinions rétrogrades concernant certaines minorités via Twitter, la question de séparer l'auteur de son œuvre devrait moins faire transpirer les fans de Siegfried que, au hasard, ceux de Harry Potter.


Pour finir j'aimerai donner deux exemples intéressants d'impact dans la pop culture. Dans la comédie de SF Iron Sky, les nazis qui se sont réfugiés sur la lune après la guerre reviennent en soucoupes volantes rétro. Leur mégasoucoupe s'appelle le Götterdämmerung - soit, on le rappelle, le nom du quatrième opéra de la tétralogie. Bien que la BO d'Iron Sky, composée par le groupe de métal industriel Laibach, fasse plusieurs emprunts directs à Wagner (pas uniquement au Ring, d'ailleurs), le décollage du Götterdämmerung se fait en réalité sur un pastiche d'un morceau d'une autre bande originale de film, qui n'a a priori rien à voir avec les Allemands et leur penchant pour Wagner, Matrix Revolutions, par Don Davis. Ce morceau plein de chœurs épiques qui est pastiché par Laibach est celui du combat final entre Neo et l'Agent Smith, et se nomme... Neodämmerung. Ce n'est pas une coïncidence, puisqu'une autre piste de Davis, liée au personnage de Kid, se nomme Kidfried... L'ombre de Richard Wagner n'est jamais loin.

Loki dans les sources.

Ah, et alors, le Projet Vineta / Heldenzeit... il puise dans le Ring ou pas, pour ses sources ? La réponse est non, en tout cas pas directement, mais certains de mes choix vont coïncider avec ceux de Wagner (oui parce qu'il n'a pas tout inventé non plus, il tape à gauche à droite, mais il tape quand même dans les sources). M'enfin voilà, ce sera accidentel, et vu que je vais employer pas mal de sources en commun, des ressemblances vont forcément survenir. Je ne m'interdis pas de faire des choix similaires à lui, juste par principe, simplement pour ne pas faire comme lui, en revanche rien de ce qui est exclusif au Ring, et donc propre aux inventions wagnériennes, ne devrait se frayer de chemin dans mon projet.

Sur ce, si vous ne l'avez pas déjà fait, allez écouter les quinze heures de cette tétralogie incroyable. Peu importe que ça n'aie que peu de rapport avec le Nibelungenlied. C'est un chef-d’œuvre.

Et les Complete Recordings du Seigneur des Anneaux par Howard Shore. Ce sont aussi des chefs-d’œuvre.