mardi 3 novembre 2020

Mes déboires avec le Dietrichstein

Cherchant plus de détails sur le Dietrichstein, ou rocher de Dietrich, qu'on peut trouver dans les Vosges du côté de Guebwiller, je tombe sur plusieurs articles (souvent assez datés) qui mélangent allègrement la légende de Dietrich et celle de Siegfried (combat contre le dragon avec bain dans le sang et feuille sur l'épaule qui cause le point faible, la croix sur l'épaule cousue par l'épouse, le meurtre par Hagen) et des éléments très wagnériens (le sommeil dans l'attente du Ragnarök...), sans jamais citer leurs sources, évidemment. On sent fortement qu'ils ont puisé au même endroit, alors j'ai rouvert "Les Dieux Oubliés des Vosges" de Guy Trandel, qui, je le sais à souvent tendance à tordre les faits pour faire plus "païen" (en tout cas dans ce livre, je n'en ai pas lu d'autre de lui), et je me suis souvenu qu'il disait des choses approximatives sur le Dietrichstein. Et bingo !

La source (celle du problème)
D'après lui, c'est ainsi qu'"on" se souvient de Dietrich au Florival, mais je suis extrêmement sceptique. Qui est "on" ? Qui est sa source ? Trandel a-t-il tout inventé ? Pas exactement. Il se base sur les travaux de l'Abbé Braun, un folkloriste et historien régional amateur du XIXe siècle, et son recueil "Les Légendes du Florival" (disponible gratuitement en scan sur le site de la BNF).
 
On a donc une source unique... du XIXeme, donc pas exactement récente... qu'aucun autre historien ou philologue a pris en compte jusqu'ici... qui clairement puise dans des sources à la mode au XIXe siècle (et parmi les lettrés qui lisent des traductions érudites, pas exactement chez les paysans du Florival)... 
 
Normalement, monsieur Trandel devrait déjà se méfier un peu. Car s'il est bien arrivé que des amateurs produisent un corpus encore tenu en grande estime de nos jours, je pense notamment aux frères Grimm qui ont fait bien plus que collecter des contes, leurs travaux ont été analysés de nombreuses fois, revus, corrigés. Aujourd'hui, les universitaires ne se basent plus sur l’étymologie foireuse des Grimm pour justifier de l'existence d'une déesse pan-germanique appelée Ostara (même si dans les cercles néopaïens, ésotériques et autres, le mal est fait). L'Abbé Braun, personne n'a pris cette peine. Peut-être parce que son bricolage grossier est assez évident pour qui a déjà ouvert le Nibelungenlied dans sa vie ? Monsieur Trandel, lui, a décidé de foncer sans retenue et de tout prendre pour argent comptant. Incompétence ou malice ? Je ne saurais dire.
 
Jetons un œil à cette source, donc, la légende de Dietrich le guerrier dormant. Le début du récit (jeunesse du héros) est clairement tiré du "Wolfdietrich" (du complexe Ortnit-Wofdietrich), ce qui est logique puisque la question de savoir si Wolfdietrich = Dietrich a été âprement débattue. Je m'étonne cependant de l'abondance de détails fidèles à la source pour une version soi-disant populaire. Comparez les Folkeviser ou les ballades féringiennes aux sources relativement contemporaines dont elles s'inspirent, les libertés prises, les inversions de valeurs, les simplifications, les "traductions culturelles" pour s'adapter à leur auditoire spécifique... Ici, tout est trop précis, trop proche de "Wolfdietrich" pour me convaincre que c'est ainsi qu'"on" se souvient de ces légendes dans une petite vallée d'Alsace. Mais admettons.
 
La suite pose bien plus problème, car comme je l'ai dit plus haut,  les éléments pris au héros  Siegfried sont encore une fois bien trop nombreux, trop précis et cohérents avec le "Nibelungenlied", notamment, et je doute que ces détails aient pu rester si "purs", nonobstant la transmission à un autre héros, dans la tradition orale du Florival (sans laisser de textes à citer évidemment, ou je ne sais pas, une gravure, une peinture, n'importe quoi, comme les battants de portes d'églises sculptées scandinaves illustrant la "Völsunga Saga".) Quand on voit déjà à quel point les versions divergent en quelques siècles au Moyen-Âge, alors qu'on a des manuscrits (comparez les "Nibelungen" au "Seyfrid à la Peau de Corne"), je m'étonne.
 
Et puis il y a les ajouts de Trandel. Braun dit que Dietrich attend le Dernier Jour pour le combat final, le dernier jour, surtout sous la plume d'un abbé, c'est pas forcément R A G N A R Ö K, Mr Trandel. C'est peut-être juste l'Apocalypse, où les morts reviennent sur Terre et qu'il y a la grosse baston épique entre Dieu et la Bête, je dis ça comme ça. Le combat final lors du Ragnarök, s'il a pu exister, peut-être, dans l'imaginaire germanique continental, il n'en a laissé aucune trace... ni dans la poésie, ni dans les représentations graphiques. C'est attesté seulement dans les sources scandinaves tardives. Donc que le Florival, lui, ait gardé un tel souvenir quand l'intégralité du monde germanique continental l'a oublié, j'en doute, et rien dans le texte de l'Abbé Braun ne permet de le dire non plus, d'ailleurs.
 
Et je doute encore plus que, si monsieur Trandel l'a repéré, cette preuve d'une croyance continentale au Ragnarök, cette source où les attributs et la narration de Siegfried sont passés à Dietrich, les universitaires qui ont dédié leur carrière à ces légendes précisément n'en aient jamais entendu parlé ou trouvé utile de le mentionner - c'est vrai qu'on croule sous les sources, après tout ! Vous imaginez ? Trouver une version archaïque authentique attestant que Siegfried et Dietrich aient eu des rôles inversés ? Il y a des carrières qui se forgent pour moins que ça.

Sans vouloir divulgâcher, ça n'a pas eu lieu.
 
D'autant plus que le titre exact du livre de Braun n'est pas anodin : c'est "Légendes du Florival ou la mythologie allemande dans une vallée alsacienne". Faut pas s'étonner que Braun ait fait rentrer les éléments mythologiques germaniques, en vogue à son époque, dans sa petite vallée alsacienne, au chausse-pied s'il le faut. Il y a une ambition derrière le livre. "Les dieux oubliés des Vosges" de Mr Trandel, du titre en passant par le contenu, semble donc décidément bien déterminé à reprendre la formule de Braun. Encore une fois je ne suis pas dans sa tête, mais à ce stade la balance penche un peu du côté de la malhonnêteté tout de même.

En revanche, que le Dietrich qui repose là soit bel et bien un guerrier dormeur (qu'on dit être LE héros Dietrich, que ce soit le cas ou pas) attendant son moment pour protéger les gens d'une menace (comme les Turcs, bel et bien mentionnés également par l'auteur et qui, je le soupçonne, sont les éléments de la légende d'origine), cela paraît plausible et cohérent. Mais d'un légendaire protecteur attendant de pied ferme une armée ennemie, on ne peut pas faire un soldat d'Odin attendant le Ragnarök, juste comme ça. C'est, au mieux, de l'à peu près, voire du mensonge. Tout comme lorsque l'auteur s'étonne de voir un roi païen comme Dietrich être glorifié par des sculptures d'églises. Ce serait étonnant si Dietrich était païen, or il était arien, donc tout à fait chrétien. C'est la base quand même, l'auteur devait bien le savoir, non ? Bref, quelles que soient les causes de cette débâcle, ma confiance est à zéro. Voire en négatif, puisque mon radar à bullshit s'affole.

Tout ça pour dire que ce que je lis sur le Dietrichstein me désole un peu. Les infos tournent en rond et les sources sont médiocres. J'espère découvrir un jour ce qu'"on" disait vraiment du Dietrichstein avant que Braun et Trandel ne polluent toute recherche sur le sujet.

J'ai un peu élaboré sur un vieux billet en espérant que mon expérience en la matière saura vous encourager à vous aussi garder l’œil ouvert et critiquer vos sources. C'est un processus long et fastidieux, mais c'est nécessaire.

Ici un des liens qu'on peut trouver sur le net qui reprend les informations des "dieux oubliés des Vosges", parfois à la phrase près, mais avec une photo du Dietrichstein, pour les curieux.

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