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mardi 7 février 2023

Brynhilde : traditions comparées d'une héroïne complexe.

Cela fait un moment que je n'ai rien posté, alors pour rassurer mes visiteurs, je me suis dit que je pouvais écrire un petit billet sur un personnage qui me préoccupe en ce moment, histoire de faire d'une pierre deux coups. J'aime bien donner des exemples de comparaisons entre les traditions continentales, scandinaves et féringiennes, leurs incohérences et leurs surprenantes corrélations malgré le temps et l'espace qui séparent ces nombreuses sources. En avant donc pour un billet (non-exhaustif, il n'est pas question de relever toutes les différences) sur... Brynhilde.

Je le rappelle, histoire qu'on soit d'accord sur les termes, les légendes germaniques peuvent être séparées en trois traditions, continentale, scandinave et féringienne : 

- Continentale, qui se raconte dans les textes... continentaux, d'accord, mais pas que, puisque la saga de Didrik / Thidrek reprend cette tradition (et en représente un gros morceau, bien qu'il l'adapte au goût scandinave). Généralement on est sur de la littérature courtoise qui s'épanouit sur une base héroïque plus ancienne, celle-ci hantant encore les récits, évidemment. En plus de la Saga de Thidrek on pensera donc évidemment au Nibelungenlied, au Hürnen Seyfrid, les Heldenbücher ou Livres de Héros, le Eckenlied, le complexe Ortnit-Wolfdietrich, Biterof et Dietleib, etc.

- Scandinave, qui se raconte dans les textes islandais, norvégiens, suédois, danois. Là on est généralement encore sur de la littérature héroïque, le basculement vers le genre courtois n'est pas encore consommé. En revanche, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ces sources ne sont pas nécessairement plus anciennes, en tout cas en terme de mise sur le papier. En terme de composition, les débats sont ouverts. Les sources de cette traditions sont les Eddas, les sagas et tháttr légendaires, les Folkeviser, etc.

- Féringienne, qui est un peu hybride des deux et qui, en plus, tout en conservant des archaïsmes et des artefacts de versions assurément anciennes, part parfois dans des délires féeriques de "petite mythologie" assez spéciaux qui diluent fortement le matériau de base. On parle ici essentiellement des ballades traditionnelles féringiennes. C'est une tradition souvent (dé)considérée comme mineure, voire négligée par certains auteurs. Et c'est dommage, car elle est loin de n'être qu'une version tardive et bâtarde.

Il existe également quelques textes qui se rattachent à ces traditions qu'on pourrait nommer la tradition anglo-saxonne, mais puisqu'elle gravite un peu à distance des autres, je laisse cela de côté pour l'instant, mais vous pouvez en lire davantage ici.

Bon, voilà qui est fait (mais si, ce sera utile,vous verrez). Maintenant, venons-en enfin au sujet, à savoir Brynhilde. Fermez les yeux (métaphoriquement, sinon la lecture de cette article s'en verra compliquée) et plongez-vous dans les images qui vous viennent à l'esprit à l'évocation de ce personnage légendaire. Siegfried et Brynhilde, couple aussi mythique que tragique, lui héros d'une lignée descendant d'Ódin, elle valkyrie déchue pour avoir justement désobéi à Ódin, le mur de flammes, l'échange de vœu d'amour et de fidélité par le don d'un anneau maudit, tiré du trésor de Fáfnir, l'Islande, le changement d'avis de Siegfried et sa trahison envers elle, sa vengeance contre lui puis son suicide sur le bûcher funéraire de celui-ci, fin tragique et "romantique". Enfin, a priori, vous devriez imaginer quelque chose dans ce style, non ?

William Stout, "Brunhilde"

Bonne nouvelle, sans le savoir, vous connaissiez déjà les trois traditions ! Seulement, par fragments uniquement, et dans un joyeux désordre. L'imagerie populaire a puisé dans les sources pour en faire un smoothie littéraire, dont la base est, pour le meilleur comme pour le pire, le Ring de Richard Wagner. Je vais donc succinctement (haha...) faire un tour d'horizons des versions, et cela me permettra de donner un bon exemple des différences majeures qu'il peut exister entre elles, et par conséquent le défi que cela représente pour moi, en tant que compilateur et harmonisateur au sein du Projet Vineta. En revanche, j'essaierai de ne pas trop révéler mes choix pour ne pas trop divulgâcher (bah oui, j'espère tout de même vous faire lire ma version un jour, même si ça prend du temps).

Commençons par le commencement, la situation initiale : qui est Brynhilde ?

Cela peut paraître curieux, mais dès la base les traditions sont en désaccord, et pas qu'un peu. Ancienne Valkyrie punie par Ódin ? Et bien, pas vraiment. Enfin, pas tout le temps. Je m'explique :

Dans la tradition continentale c'est une femme tout ce qu'il y a de plus humaine, sans aucun pouvoir surnaturel. Sa force remarquable lui vient, dans le Nibelungenlied, d'une ceinture de force (nous y reviendrons). Si dans le Nibelungenlied elle règne sur l'Islande comme reine, dans la Þidrekssaga elle gère, très prosaïquement, un haras de renom. Si réputé, d'ailleurs, que c'est de chez elle que Sigurd obtient son cheval Grani (qui ici n'est pas du tout lié à Sleipnir, c'est juste un bon cheval). Elle n'est pas à proprement parler une guerrière, même si dans le Nibelungenlied elle impose à quiconque souhaite l'épouser des épreuves physiques et "martiales" (notamment lancer de javeline). La Brynhilde continentale est juste une femme forte et indépendante.

Les traditions scandinaves et féringiennes introduisent l'aspect surnaturel et valkyrie, et je dis "introduisent", car au sein même de l'Edda poétique, on trouve les deux versions ! Il est assez évident que les poètes du nord ont assimilé Brynhilde à un autre personnage lié à Sigurd dans leur répertoire, la valkyrie Sigrdrífa (qu'on connaît autrement par une liste de noms de valkyries dans l'Edda en prose), au point que Brynhilde absorbe celle-ci et son background (notamment dans la Völsunga saga et quelques poèmes comme Gripispá et Helreið Brynhildar), mais ce n'est le cas dans les poèmes plus anciens. Les universitaires ont beaucoup débattu de cette assimilation probable, mais la comparaison avec la Brynhilde continentale laisse peu de doute à mon sens : à l'origine il s'agit d'une mortelle badass, tellement badass qu'elle a fini par carrément devenir une valkyrie.

Cette différence entraîne fatalement deux ambiances différentes autour du personnage, par exemple l'épreuve pour obtenir sa main. Quand on parle d'une valkyrie, forcément sa halle est entourée d'un feu magique que seul Grani ose traverser, alors que la Brynhilde continentale, plus terre à terre, ne demande à ses prétendants "que" de la battre à des épreuves de force physique et d'agilité (sa main s'ils la battent, la mort s'ils échouent... ça en fait réfléchir plus d'un), voire, dans la Þidrekssaga, il n'y a même pas d'épreuve !

Arthur Rackham, "Brynhild promène son cheval".

Question généalogie et statut social, là encore on trouve plusieurs versions. On trouve dans sa parenté deux personnages clef : Buðli et Heimir. Ça, on est à peu près d'accord, sauf que... généralement Buðli est son père (tardivement il devient également le frère d'Atli/Attila, pour plus d’interconnexion. De fait, la sœur d'Atli, Oddrún, devient la tante de Brynhilde), tandis qu'Heimir est son père adoptif/tuteur... Mais dans la Þidrekssaga, Heimir est bien son père biologique. La Brynhilde scandinave vit à Hlymdalir, en Islande, donc, ce à quoi le Nibelungenlied acquiesce (et nomme la forteresse Isenstein), mais la Þidrekssaga, encore une fois, fait son truc dans son coin et place le château de Saegard (et son haras) en Souabe (Allemagne actuelle) (c'est donc au tour de la tradition continentale de se contredire). D'ailleurs, puisque je mentionne le rapport tardif entre le père de Brynhilde et Atli/Attila, personnage important de l'histoire, ajoutons que dans la Völsunga saga, Heimir est marié à Bekkhilde, la sœur de Brynhilde que les autres poètes ne connaissent pas. Il est ainsi marié à la sœur de sa fille adoptive... voilà, voilà. La tradition féringienne quant à elle donne comme épouse de Buðli, et donc mère de Brynhilde, une certaine Gunhilde, qui sort également de nulle part. Néanmoins, cela trahi le background originel tout à fait humain et mortel du personnage, même dans le nord.

Terminons la partie familiale avec sa descendance. Commençons par sa fille Áslaug, née de son union avec Sigurd... Essentiellement dans la Völsunga saga, la saga de Ragnar Loðbrok et le tháttr de Norna Gest, mais "Aslög" a droit à sa ballade dans les Îles Féroë. Le point commun de ces sources : elles sont tardives. La Völsunga saga est une compilation/harmonisation des chants du cycle de Sigurd et Brynhilde qui prend tout ce que le poète a pu glaner et retconne à tout va, et l'ajout de Àslaug est clairement là pour honorer le crossover initié par la saga de Ragnar Loðbrok, à laquelle on doit probablement l'invention du personnage. Les autres sources se contentent de reprendre ces deux sources majeures. Dans le Nibelungenlied, les poèmes eddiques plus anciens, la Þidrekssaga, pas de fille avec Sigurd/Siegfried hors mariage. En revanche, dans le Nibelungenlied, elle aura de son époux Gunther un fils légitime nommé Siegfried, tandis que Krimhilde et Siegfried réciproquent en nommant leur propre fils Gunther (la tradition scandinave Sigurd et Gudrun le nomment plutôt Sigmund, comme le père de Sigurd).

Parlons-en, de ce mariage. Les circonstances sont toujours grosso modo les mêmes : Siegfried la rencontre une première fois, ça se passe... plutôt bien, hein, on va dire (je reste flou car les sources scandinaves le sont aussi, suggérant la proximité, d'où l'existence d'Áslaug rendue possible), puis, bien plus tard, Siegfried revient en compagnie de son frère de sang Gunther pour l'aider à conquérir Brynhilde (en trichant). Brynhilde comprend qu'il y a eu entourloupe et rumine la trahison de Siegfried, au point de provoquer le meurtre de celui-ci. Un peu extrême, me direz-vous, et bien les poètes continentaux le pensaient aussi, puisqu'ils insistent sur un serment échangé entre Siegfried et Brynhilde lors de leur première rencontre, pour rendre son mariage avec Krimhilde encore plus impardonnable aux yeux de Brynhilde (parjure) et justifier sa cruauté. Mais ce serment n'existe pas partout, et souvent, Sigurd n'a rien juré. En revanche, dans l'épisode de son viol (j'en parle plus en détails ici), c'est le Nibelungenlied qui adoucit le crime en le rendant métaphorique (il lui dérobe sa ceinture de force...par la force), là où la Þidrekssaga, qui adapte la tradition continentale au goût scandinave, assume le crime pour ce qu'il est, frontalement. Néanmoins, il reste bel et bien cohérent avec la narration continentale puisque Sigurd lui vole alors explicitement sa virginité... Dans cette version, Siegfried n'a donc pas couché avec elle lors de leur première rencontre, et Áslaug ne pourrait donc pas exister.

Arthur Rackam "la querelle des reines". Intéressant de noter que Rakham représente Brynhild (clairement distinguée par son armure) comme brune et Gudrun comme blonde. C'est également ainsi que je vais les décrire pour des raisons qui sont les miennes, mais dans la tradition féringienne, c'est l'inverse ! L'Edda poétique décrit également Brynhilde comme blonde.

Une fois Siegfried mort, la cohérence relative des différentes version de Brynhilde éclate à nouveau. Elle a fait mettre à mort l'homme qu'elle aimait de manière atroce, a montré une grande cruauté envers sa rivale Krimhilde (les continentaux et les féringiens placent leur meurtre en forêt, mais on dépose ensuite le corps ensanglanté devant la porte de sa chambre, voire dans le lit de Krimhilde, quand les scandinaves vont jusqu'à faire assassiner le héros dans cette couche, pendant qu'il dort à côté de Gudrun/Krimhilde). Dans la ballade féringienne qui lui est dédiée, Brynhilde va jusqu'à dire : "comme elle l'a eu dans la vie, qu'elle l'ait ainsi dans la mort". C'est donc vraiment très personnel et très brutal. On entend même son rire dans le palais après ce meurtre. Mais ensuite ? Que faire d'un tel monstre ?

La tradition scandinave ne peut pas se contenter d'en rester à une vengeance cruelle, elle va faire se lamenter l'ancienne valkyrie et la faire se suicider en se jetant dans les flammes du bûcher funéraire de Sigurd, parce que malgré la trahison et les torts subis (et infligés !), vous comprenez, elle l'aime, jusque dans la mort, jusque dans l'au-delà, même (Helreið Brynhildar) ! C'est si beau que Wagner reprendra cette image mais, parce que c'était pas encore assez dramatique et badass, il fera de ce bûcher la source du brasier enflammant le Walhalla, causant le Ragnarök. Rien que ça.

La tradition continentale, elle... ne part pas du tout dans cette profusion dramatique. Brynhilde, une fois vengée, disparaît du tableau, tout simplement. On ne sait pas ce qui lui arrive, ni où elle part, on ne la mentionne plus ! Les textes se concentrent sur Krimhilde/Gudrun et sa propre vengeance, alors Brynhilde, osef apparemment. En tout cas ni lamentations, ni aveu d'amour malgré tout : elle a été bafouée, elle s'est vengée, point. Finalement, la version la moins surnaturelle, la plus humaine du personnage, est aussi la plus cruelle et la plus froide.

Dans son ouvrage The Legend of Brynhild, Andersson défend l'hypothèse qu'à l'origine, dans le nord, en tout cas, il existait d'abord un cycle de Brynhilde, qui intégra les épisodes concernant un héros moins important, Sigurd, avant que celui-ci ne finisse par prendre l'ascendant et devenir le protagoniste. Ce ne serait pas un cas isolé puisque dans l'Europe continentale du Moyen-Âge, Siegfried fut longtemps bien moins populaire que Dietrich, avant de finalement lui voler la vedette à la Renaissance. Quoi qu'il en soit, il est clair que Brynhilde est un personnage très apprécié des poètes germaniques qui ont tous voulu lui apporter leur touche, toujours dans l'optique de la rendre plus badass. Mais comme on l'a vu, il n'y a pas qu'une seule Brynhilde "authentique", une "vraie version". Les traditions sont en désaccords entre elles, et se contredisent parfois elles-mêmes, comme elles le font aussi pour Gudrun/Krimhilde, Sigurd/Siegfried, etc..

Et c'est normal : des siècles et des lieues séparent les auteurs, pour la plupart anonymes. Ils se référencent et repompent lorsque cela les arrange, inventent a leur guise... mais aucun n'est plus "officiel", aucun n'est la source d'origine. D'ailleurs, il ne faut pas croire que seules les sources les plus "nobles" auront su s'imposer et influencer notre vision moderne du personnage. Un exemple concret :

Brynhild táttur est la fameuse ballade des îles Féroé sur Brynhilde que j'ai déjà mentionnée et qui mélange allègrement, et pas toujours logiquement, les traditions scandinaves comme l'épreuve du mur de flammes,ou Sigurd qui doit couper sa cotte de maille (chez les Scandinaves pour la réveiller du sommeil dans lequel Ódin l'a plongée pour la punir) ET continentale (l'héroïne n'y est pas une valkyrie et n'a pas été punie par Odin... malgré la cotte de maille et le sommeil surnaturel... oui c'est un peu bancal, mais bon, hein, les détails...) Mais surtout, c'est cette source qui amalgame le mur de flammes avec la première rencontre entre Brynhilde et Sigurd, telle qu'on s'en souvient le plus aujourd'hui... alors que c'est la seule. Toutes les autres sources utilisant le mur de flammes en font l'épreuve de la seconde rencontre, épreuve que Sigurd remporte pour le compte de Gunnar. Je suis fasciné par le fait qu'une ballade danoise aura eu un impact si grand qu'elle aura durablement influencé notre mémoire, au dépend même des Eddas et de la Völsunga Saga.

C'est pourquoi dans le Projet Vineta j'ai voulu explorer des sources parfois plus obscures ou secondaires, avec un intérêt égal et les référencer, si possible. Cette diversité d'interprétations des héro(ïne)s légendaires germanique fait tout le sel de ces récits.

mercredi 9 novembre 2022

Bloquage et intimidation

Ces derniers mois, je suis bloqué. Presque paralysé (dans l'écriture, hein, mon dos va bien, merci pour lui). Plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte. Déjà la fatigue et le manque de temps dûs au boulot, mais surtout je suis arrivé au moment du récit où il me faut enfin m'attaquer au gros morceau de cette immense fresque, celui auquel tout le monde pense en entendant les noms Siegfried, Brynhild, Nibelungen... et ça, mine de rien, ça m'intimide.

Certes, j'ai déjà bien défriché le terrain, et j'ai également abattu pas mal de travail côté Dietrich, avec des classiques comme le Eckenlied ou Laurin. Mais ce sont là des classiques de connaisseurs. Là, avec les Nibelungen, on est sur un autre niveau. On parle des textes qui m'ont donné le goût de la matière de Germanie, et la pression de leur rendre justice est énorme. Pression que je me mets tout seul, d'ailleurs. Ce bloquage n'est pas sans rappeler celui qui m'a empêché si longtemps de démarrer le projet, pourtant je sais comment approcher mon sujet, désormais, ce n'est plus le problème. Malgré ce succès et les très nombreux chapitres déjà rédigés, je suis juste intimidé, comme Beowulf qui, s'étant avancé fièrement face au dragon, se prend une première salve de flammes qui consumme son bouclier en un instant. Soudain il "n'est plus en humeur de se vanter de ses exploits".

Tout ça pour dire que je dois m'attaquer au cœur de ce nœud légendaire et je ne fais pas le malin.

Je n'ai pour autant pas cessé ma prise de notes et mes lectures, même si je poste peu, je suis actif dans les coulisses. D'ailleurs, "prochainement" j'essaierai de finir un article de sources comparées sur le chapitre suivant sur mon programme d'écriture.

Pas d'abandon, donc, bien au contraire. Comme le disait si bien notre regretté John Hammond, ce n'est qu'un retard, c'est tout.

Là c'est moi fier comme un paon tenant mon carnet de notes, magnifiquement habillé par la couverture en cuir faite par l'incroyable Karoline Juzanx.


mardi 24 mai 2022

Les incohérences dans les sources : un exemple concret

J'ai souvent évoqué le problème des incohérences entre les sources, incohérences dont l'harmonisation ou explications sont au cœur de mon projet. Mais les sources sont parfois incohérentes avec elles-mêmes. Parfois il est évident que cela vient de l'amalgame de plusieurs sources précédentes, comme les confusion entre Nibelungen et Burgondes dans la Chanson des Nibelungen. Bon, bien que ce ne soit pas le sujet, je vais expliquer ça rapidement :

La Chanson... est divisée en deux parties. Dans la première, le peuple de Gunther, Hagen etc. sont les Burgondes, tandis que le peuple de nains qui se retrouvent au service de Sigfried sont les fameux Nibelungen... sauf que dans la seconde partie, les Nibelungen désignent maintenant les Burgondes. Cette version est d'ailleurs celle que partage la tradition scandinave puisque les Niflungar sont bien Gunnar, Högni etc. Le tardif Seyfrid à la Peau de Corne reprendra lui le choix du poète de la première partie de la Chanson... et ses Nyblingen sont les nains. Bref, c'est le bordel, merci les incohérences.

Mais bon, vous me direz, pinailler sur le nom d'un peuple ou d'un autre, ça ne change rien à l'intrigue et ne remet pas en cause les règles établies, alors osef. Certes, mais laissez-moi vous parler d'un moment de révélation qui m'arriva tandis que je regardais Ring of the Nibelungs, un téléfilm pas top, mais pas si infidèle que ça si on prend toutes les traditions en compte, mais par contre vachement fauché (mais ce cast improbable : Max von Sydow, Robert Pattinson dans son premier rôle, Götz Otto, Ralf Möller, Julian Sands !). Bref, je regarde le film et arrive la scène où Gunther, Giselher et Siegfried deviennent frères jurés, ou frère de sang comme on dit, puisqu'il faut mélanger son sang avec celui de son nouveau frère. C'est un point d'intrigue présent quasiment dans toutes les sources qui se penchent sur Siegfried et les Nibelungen/Burgondes. Gunther se taille la paume, geste débile mais classique du cinéma, et Siegfried fait pareil... et rien ne se passe.

Bah oui, il a une peau que le fer ne peut mordre.

Et là, j'avoue, j'ai bugué.


Le pire c'est que j'avais déjà remarqué ce problème avec la mort de Sigurd dans la tradition scandinave. En effet, dans la tradition continentale, Hagen doit d'abord découvrir l'emplacement du point faible de Siegfried, puis l'assassiner en l'embrochant précisément là où la feuille de tilleul a empêché sa peau d'être couverte du sang de dragon, justement pour respecter les règles établies par l'intrigue (son invulnérabilité). Dans la version scandinave, osef, on l'assassine dans son lit en le plantant de face, et bizarrement la peau de corne n'a aucun effet. C'est un peu gênant, tout de même, quand tout le récit met à ce point l'accent sur cette peau fabuleuse. Ahaa ! Je me suis cru malin, tiens. Et cela me confirma que je suivrais donc la tradition continentale, plus logique et respectueuse des rèèè.......

Ah merde, mais le rituel des frères jurés ne peux pas marcher non plus, en fait ! 

Et c'est un téléfilm pourri avec un dragon en CGI moche qui me met le nez dans mon caca. La honte.

LA HONTE.

C'était tellement évident, ça devrait sauter aux yeux à la lecture, et pourtant... Et quasiment toutes les sources sont coupables, car le déroulé des événements est toujours le même : le dragon d'abord, les Burgondes ensuite. On est coincé !

Et comme si cela ne suffisait pas, le film ne se contente pas de pointer du doigt l'incohérence, il la répare avec astuce et élégance ! En effet, Siegfried se coupe au niveau de son point faible, en révélant ainsi l'endroit à ses "frères" dignes de confiance (vous connaissez la chanson, Nibelungentreue, tout ça). C'est génial ! Non seulement le rituel peut avoir lieu, mais le récit n'a plus besoin de l'incroyable naïveté de Krimhilde pour obtenir l'information cruciale du point faible (cela dit, cela retire du coup le côté trahison perso de Hagen envers Krimhilde qui lui fait confiance, donc ça enlève un peu du drama et des motivations de vengeance de Krimhilde. Mais je pinaille, le meurtre de son mari et les manigances pour lui voler son héritage conjugal font déjà de bonnes motivations).

Bien joué, film pourri, bien joué.

Quant à moi, je vais essayer de rester proche des sources, tout en reconnaissant l'incohérence pour ce qu'elle est. Car après tout, ces erreurs sont partout dans les sources, elles font partie intégrante du matériau littéraire que je potasse, et il serait dommage de tout lisser en une seule version unique et "vraie". Tout comme certains chapitres laissent la part belle à plusieurs versions selon différents rapporteurs, il peut être intéressant de ne pas retirer toute aspérité, toute incohérence, afin d'éviter un récit trop propre, trop clinique, trop stérile.


Mais bien joué quand même, film pourri.

dimanche 7 novembre 2021

Hagen : (anti-)héros des romantiques

Dans mon précédent article, j'ai expliqué comment s'est développé le concept de Nibelungentreue, et notamment le procédé par lequel les romantiques du XIXè siècle puis les nationalistes avaient embrassé le camp des Nibelungen comme celui des vertus honorables telles que la fidélité et la loyauté. J'avais aussi souligné le paradoxe évident de cette approche au regard de leur comportement dans les sources. Je vais développer ça avec un exemple précis, celui de Hagen / Högni. Les romantiques qui ont embrassé cette figure sont-ils donc bêtes à manger du foin de se choisir un tel héraut, si celui-ci est un personnage parjure et meurtrier ? Pour ne pas constamment avoir besoin de me répéter, je vais partir du principe que vous lu l'article en question.

Pour comprendre les interprétations romantiques du XIXè siècle, il faut déjà être clair : les sources ne sont pas uniformément en défaveur de Hagen, ce n'est donc pas systématiquement une figure mauvaise. Enfin, pas quand on observe les sources périphériques. Dans le Nibelungenlied, la Þidrekssaga ou l'Edda, il est comme je l'ai décrit dans mon article, et même s'il n'est pas toujours un monstre à tout point de vue, quand il n'est pas lui-même le meurtrier de Sigurd/Siegfried, il est au moins l'artisan du plan de l'assassinat et participe à cette funeste entreprise. Et pourtant, il y a deux autres sources qui viennent nuancer l'image de Hagen : le Waltharius, un texte carolingien en latin, et la Ballade de Høgni qui nous vient des îles Féroé.

Hagen dans Die Nibelungen, Fritz Lang.
Dans le Waltharius, ou Chanson de Walther, il est certes un antagoniste, mais aussi, d'une certaine façon, un allié. Lui et Walther sont amis de longue date et frères jurés, et lorsque ce dernier fuit la cour d'Attila avec son trésor, et que Gunther, décidément toujours au taquet pour jouer les enfoirés, décide de l'intercepter pour voler ce trésor, Hagen essaie de le dissuader en vantant la valeur du héros, son camarade Walther. Rien n'y fait : Gunther, aveuglé par la cupidité, ne veut rien entendre et force son vassal Hagen à le suivre pour accomplir sa besogne. Hagen, tiraillé entre son serment de fidélité à son meilleur ami et celui à son seigneur, essaie d'éviter le combat et fait montre d'une grande droiture. Lorsque les circonstances le contraindront finalement au duel final au Waskenstein, Hagen y perdra son œil et Gunther une jambe, tandis que Walther se retrouve manchot (ensuite l'Aquitain retourne régner sur son pays pendant trente années de paix, quand d'autres sources prétendent qu'il ira rejoindre l'Empereur Ermrich). Dans ce récit, Hagen agirait noblement si Gunther ne le contraignait pas. On insiste également sur les origines troyennes (et donc nobles) du personnage, trope classique du Moyen Âge appuyé dans le cas de Hagen par une interprétation discutable (et longuement discutée) de l'étymologie du nom de Hagen von Tronje.

Parenthèse rapide : disons-le tout de suite, les origines de Hagen sont floues. Dans le Nibelungenlied, comme dans la plupart des sources continentales, c'est un Burgonde, tout comme Gunther, là où le Waltharius en faisait des Francs.  Ce qui ne change pas, en revanche, c'est l'origine troyenne noble, et le rapport de vassalité vis à vis de Gunther. Le Hagen du Nibelungenlied a également a un frère nommé Dancwart le souple, et un neveu : Ortwin de Metz, qui est véhément dans son soutien au meurtre de Siegfried (mais ne participe pas à l'acte, il n'est même pas présent). Dans la Völsunga Saga et l'Edda Poétique, Högni est le frère biologique de Gunnar/Gunther, tandis que dans la Þidrekssaga, il n'en est que le demi-frère, la mère ayant été violée par un alfe dans la version norvégienne ou un loup dans la suédoise (expliquant sa naturelle laideur pré-cicatrice et son caractère mauvais). Toujours dans cette source, Ortvin n'est plus le fils de la sœur de Högni, mais celui d'Attila. Dans Kudrun, Hagen est roi d'Irlande, et dans le Widsith il règne sur Rugier-Holm (Rügen), une île de la Mer Baltique au large des côtes allemandes. Et enfin, il est également le frère biologique de Gunther et co. dans la tradition féringienne puisque dans sa ballade éponyme, Høgni est dit Gjúkason, fils de Gjuki, le Gibech de la tradition continentale. D'ailleurs, Gunnar et ses frères ne sont pas les Niflungar dans la tradition scandinave, mais bien les Gjúkungar. Je finirai par revenir sur le bordel des noms de lignées et de la confusion générale autour des Nibelungen, mais pas aujourd'hui.

La Ballade de Høgni, donc. Voilà un chant assez particulier puisque le personnage autrement négatif, ou au mieux ambigüe, est ici présenté comme le héros, avec un combat final, durant les événements tragiques de la fin des Nibelungen, au cours duquel Høgni tue à peu près tout le monde à lui tout seul avant d'affronter Dietrich de Bern, jusqu'ici tout va bien... jusqu'à ce que Dietrich se métamorphose en dragon et crache du poison sur le héros qui périt, mais pas avant de concevoir en tout hâte (et agonisant, donc) un fils - lui aussi nommé Høgni. Celui-ci le vengera en faisant payer sa cupidité à Artala (suivant ainsi la tradition scandinave d'un Atli/Etzel/Artala/Attila avide d'or et malfaisant). Après, j'avoue que Høgni junior enfermant Atli dans son propre coffre au trésor en lui disant que quand il sera tiraillé par la faim, il aura tout l'or de son père à se mettre sous la dent, c'est classe. Un petit côté supplice de Crassus, mais en version lente, et avec le choix laissé. 

Bon, je ne vous le cache pas, on est là devant une version plus proche du conte que de la légende, où les curseurs du merveilleux sont au max, entre Dietrich qui, c'est nouveau ça vient de sortir, est un sorcier inégalé capable de se changer en dragon (curiosité unique à cette ballade, seul le poison pouvant éventuellement se rapprocher du feu qu'il sait parfois cracher dans d'autres sources), les sirènes et tritons que Hagen rencontre en chemin et qui lui font la bonne aventure, ou encore son anneau magique qui "transpire" une sueur rouge comme du sang pour l'avertir de la trahison de Gudrun, qui cherche à l'empoisonner (dans les sources scandinaves, c'est à l'inverse Gudrun qui envoie à ses frères un anneau tout à fait ordinaire, auquel elle a toutefois attaché un poil de loup, en avertissement secret des projets meurtriers d'Atli). Høgni va même rencontrer le spectre de Sigurd (!) qui rappelle que sa trahison et son meurtre furent certes une ignominie de la part de Høgni, tout en le déchargeant en grande partie de la responsabilité (insistant sur le triangle amoureux). On ne va pas se mentir, faire intervenir le fantôme sanglant de la victime pour dire "c'est pas si grave, rentre chez toi te mettre au chaud" (littéralement...) c'est quand même bien pratique quand on veut faire d'un meurtrier le héros. Devant pareil stratagème poétique éhonté, il n'est guère surprenant qu'il s'agisse de la seule source où le personnage n'est pas en cinquante nuances de gris foncé.

Cette ballade offre également un intéressant syncrétisme des traditions scandinave et continentale, qui revient d'ailleurs régulièrement dans la tradition féringienne, puisqu'outre la présence de Tidrik Tattnarson (Dietrich, fils de Dietmar), la Gudrun de cette version est clairement plus proche de la Krimhild continentale que de son homologue scandinave, tout en lui attribuant tout un tas de pratiques magiques (elle jette un sort runique pour provoquer une tempête et le naufrage du navire de Høgni, par exemple. Grimhild, leur mère à tous deux, est elle-aussi magicienne, mais protectrice, là où Gudrun est mauvaise). Bref, entre ça et le Dietrich sorcier métamorphosé en dragon venimeux, la grande confrontation finale Hagen VS Krimhild qui est au cœur de la seconde partie du Nibelungenlied prend ici des airs de fin de campagne de Donjons et Dragons. Pour les curieux, voici un bout de cette ballade :

Cette tradition scandinave que suit la ballade tend à épouser la cause des Gjúkungar après le meurtre de Sigurd, en accusant Atli - et l'ironie est quand même mordante - d'être l'avide et cupide monstre n'ayant d'yeux que pour l'or de Fafnir. Gudrun (Krimhild) est du côté de ses frères et essaie de les avertir du piège d'Atli, et fait tuer les enfants du Hun puis transformer leurs crânes en coupes (un trope qu'on retrouve dans l'histoire de Wieland/Völund), ce qui est horriblement cruel, mais ça passe, c'est badass, et c'est commis contre le méchant. La loyauté de Gudrun va à sa famille, à ses frères, et tant pis pour son premier époux assassiné par eux, et tant pis pour son nouveau mari Atli. 

Tandis que, dans la tradition continentale, Krimhild reste fidèle à ses vœux et son époux Siegfried, et trahira son propre sang pour le venger avec l'aide d'Etzel/Atli ici représenté comme un généreux mécène. C'est elle qui fera mettre Hagen à mort par décapitation dans un élan de "cruauté" qui fait frissonner le poète et un Dietrich désapprobateur... on sent que les sources elles-mêmes ont donc des divergences d'opinion sur ce qui est moral et ce qui ne l'est pas. Ainsi, on constate que si dans les deux traditions les Nibelungen/Gjúkungar ont mal acquis l'or de Siegfried/Sigurd, les Scandinaves entérinent l'affaire tout en s'offusquant hypocritement qu'un tiers rumine les mêmes ambitions vis à vis du trésor, tandis que les continentaux soulignent le bon droit de Krimhild et la faute de ses frères... mais froncent des sourcils réprobateurs devant sa furie vengeresse, certes digne d'une épopée héroïque, mais désormais hors de toute bienséance dans un poème courtois. Krimhild est plusieurs fois appelée "sorcière/diablesse" pour s'être retournée contre sa fratrie et avoir provoqué le bain de sang, et on retrouve ce biais dans la Gudrun de la Ballade de Høgni, devenue capable de jeter des sorts maléfiques. On voit bien la différence entre les textes scandinaves encore héroïques et les textes continentaux déjà courtois.

Ainsi, certaines sources trouvent des qualités à Hagen (et sa clique), ou oublient ses défauts quand ça les arrange, voire en font exceptionnellement un héros, néanmoins s'il reste le plus souvent négatif ou sombre. On voit également que les sources ne sont pas cohérentes entre elles, et qu'il existe deux traditions qui appréhendent certains aspects de l'intrigue de manière assez différente. Je tenais à mettre cela au clair, non seulement vis à vis de mon article précédent, avant de m'engager dans le sujet du jour, mais aussi parce que les romantiques du XIXè siècle se sont passionnés pour ces sources et les ont traduites et re-racontées en allemand moderne (et parmi eux, notamment Felix Dahn, tiens donc ! Mais aussi sa femme Therese). Aussi il faut bien comprendre que les romantiques allemands avaient accès aux deux traditions, connaissaient les Edda, le Waltharius, les ballades féringiennes, etc., et ne se cantonnaient pas uniquement au Nibelungenlied

D'ailleurs, un signe qui ne trompe pas c'est la manière avec laquelle Brunhild est calcifiée en Walkyrie dans notre imaginaire à cause du romantisme, alors que cela n'est vrai que dans la tradition scandinave. Chez les continentaux, c'est une femme noble, avec une grande force et rompue aux exercices sportifs, et donc potentiellement une combattante, mais sans origine surnaturelle ! Dans la Þidrekssaga, elle gère même le haras d'où Sigurd tirera son cheval Grani. Presque banale ! Mais très vite, l'image scandinave de la vierge au bouclier endormie par Odin pour la punir de sa désobéissance et encerclée d'un mur de flammes va prédominer. C'est l'image que Wagner a choisi pour son opéra... sur les Nibelungen (ainsi que tout l'arc sur le crépuscule des dieux, également tiré de l'Edda islandaise). Image qui, avec son envolée lyrique désormais mythique finira de placer à la postérité une Brunhild servante de Wotan. Je pourrais également citer la vision romantique du combat contre Fafnir, influencée part d'autres récits, et qui a façonné notre manière de nous représenter l'épisode, mais je l'ai déjá évoqué ici. Ainsi il est clair que lorsqu'on invoque le nom de Nibelungen, c'est tout un appareil de sources qui se cache derrière la Chanson éponyme, et une certaine confusion règne quant aux origines des éléments qu'on leur attribue.

CQFD : l'image romantique des Nibelungen en Europe continentale ne s'est pas forgée uniquement sur la base des sources continentales, justement, et il y a une vraie diversité de représentations des personnages. Bon, maintenant qu'on a bien défriché les points importants sur les sources, passons enfin à l'interprétation romantique de Hagen.

Hagen protège Gunther dans le palais d'Etzel enflammé, Die Nibelungen, Fritz Lang.

Les sources sont donc variées, et leur représentation de Hagen tout autant. L'Edda, islandaise, le montre en (anti-?)héros malgré ses défauts déjà mentionnés, la Chanson des Nibelungen, austro-allemande, comme une figure sombre, physiquement hideuse : barbe noire hirsute, sourcils noirs touffus, sans parler de sa cicatrice et de son œil manquant. La Þidrekssaga et la Sagan om Didrik af Bern vont jusqu'à comparer son physique à celui d'un troll et l'expliquent par sa parenté honteuse, voire surnaturelle, cf. le viol de sa mère mentionné plus haut. C'est une figure violente, presque démoniaque, et certainement non respectueux de la Triuwe. Mais il est aussi plus grand et plus fort que la plupart des autres personnages, et un combattant hors pair, bien né et bien éduqué de sorte qu'il incarne la noblesse de son temps - là où Gunther fait preuve de faiblesse autant physique que morale (il a besoin de Siegfried pour conquérir et "mater" Brunhild, il n'ose pas prendre de décision ferme contre Siegfried lorsque leur secret est révélé et que son épouse demande réparation pour son humiliation). Hagen est fier, parle peu mais parle bien, avec une répartie cinglante et un esprit affûté, et sait se montrer impitoyable envers ses ennemis, ainsi que faire les choix difficiles lorsqu'il le faut (même trahir un ami et l'assassiner dans le dos pour s'emparer de ses biens, rappelons-le). Quand le nationalisme romantique s'empare de cette figure, il peut donc piocher ici où là ce qui l'arrange le plus, et certains aspects qui nous paraissent négatifs aujourd'hui savent plaire à cette mode : c'est un guerrier redoutable, fidèle à son seigneur et son frère, et préfère mourir que de révéler à son ennemi l'emplacement du trésor.

Voilà bien la scène qui va forger sa légende. Conscient que les Huns convoitent le trésor dérobé à Siegfried, Hagen suggère de jeter l'or dans le Rhin dans un lieu secret. Ce sera chose faite avant le départ des Nibelungen vers le piège d'Etzel et leur mort certaine. Giselher tente d'ailleurs de le faire rester en arrière, à Worms, mais Hagen ne se débine pas et insiste au contraire pour être du voyage. Quand après la bataille il ne restera presque plus un Burgonde, Hagen, vaincu, sera questionné sur l'emplacement du trésor. Il s'arrange d'abord par la ruse à ce que Gunther, le faible, et auquel Krimhild pourrait être tentée d'accorder sa clémence, soit exécuté, avant d'envoyer Krimhild et son Hun de mari au diable. En effet, il est désormais certain que nul autre que lui ne connaît le secret, et tiendra sa langue jusqu'à la décapitation vengeresse de sa sœur. Exemplaire devant la mort, Hagen s'assure que personne d'autre que les Nibelungen ne jouisse de l'or de Fafnir. Il ne trahit pas sa parole ni ne révèle son secret, et si les Burgondes ont disparu dans le sang et le feu, en privant leurs bourreaux de ce trésor qu'ils désiraient tant, Hagen leur refuse toute victoire. À cet instant, peu importe ses indiscrétions passées, aux oreilles de l'auditoire, Hagen s'est racheté, et c'est également ainsi que le voient les romantiques.

Pour les nationalistes, son pragmatisme cynique incarne, lorsqu'il trahit Siegfried, une Realpolitik avant l'heure, plus qu'il ne commet un parjure : il est au royaume des Burgondes ce que Bismarck est au Kaiserreich. On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, et Hagen en est bien conscient; bien plus que Gunther, d'ailleurs, qu'il faut longuement convaincre. Il est froid, calculateur, avec une volonté de fer, un sens des responsabilités intransigeant face aux passions, inflexible lorsqu'il le faut, autant de caractéristiques qui plurent aux romantiques et nationalistes allemands. Ceux-là y virent des qualités toutes germaniques : là où Siegfried (et ses vertus) pourrait être le héros de n'importe quel peuple, Hagen serait foncièrement et intrinsèquement Allemand.

Hagen jetant le trésor au Rhin, à Worms
Ainsi cette incarnation d'un nihilisme éthique a trouvé ses défenseurs plutôt naturellement. Mais c'est bien sa mort, rendue victorieuse par le fait qu'il ne flanche pas et s'assure avant tout que personne d'autre ne puisse plus révéler l'emplacement du trésor, et son rire triomphant, ultime défi face à la lame de sa bourrelle, qui fascinera les romantiques, tout comme à la même période ils se prirent de passion pour le Krákumál, le chant funèbre de Ragnar Lođbrok redécouvert par les traducteurs romantiques, où l'on retrouve cette image du guerrier accueillant volontiers le trépas en riant. Hagen fait face à une armée insurmontable, un piège annoncé, une mort certaine, et pourtant ne recule pas, n'hésite pas, affronte son destin. En un mot, il est badass. D'une certaine manière, Hagen devient presque un héros tragique sur la fin, au moins esthétiquement, à défaut de l'être moralement, et comme on l'a déjà vu, l'esthétique peut rapidement prendre le pas sur le véritable contenu des sources dès qu'il s'agit de les interpréter. 
 
Hagen est, pour ainsi dire, un anti-héros célébré comme un héros à part entière. Mais est-ce vraiment surprenant lorsqu'on voit le statut qu'ont pu prendre aujourd'hui auprès des fans des personnages de la pop culture, comme Franck Castle aka The Punisher, Rorschach et tant d'autres ?

mercredi 6 octobre 2021

La Nibelungentreue : romantisme, nationalisme, paradoxe

Connaissez-vous la Nibelungentreue ? Ce concept, traduit parfois par Serment des Nibelungen, a été nommé ainsi pour la première fois durant la Crise Bosniaque (1909), lorsque Bernhard Fürst von Bülow, alors chancelier du Reich allemand, fit un gigantesque appel du pied aux Austro-Hongrois dans  un discours censé galvaniser une union pangermanique capable de tenir tête à l'Entente Cordiale des Français et Britanniques. Dans ce discours, l'Allemand rassure les Autrichiens sur les intentions que la rumeur leur prête de considérer leurs voisins du sud en vassaux, insistant qu'il n'existe entre les deux empires aucune rivalité pour la préséance, comme celle qui déchire les deux reines dans la Chanson des Nibelungen. Au contraire ! Les Allemands entendent bien honorer publiquement la loyauté, ou fidélité, des Nibelungen. La Nibelungentreue, donc.

Si vous avez lu la Chanson des Nibelungen, ou si vous avez au moins un peu suivi mes articles sur le sujet, la glorification de la fidélité / loyauté à travers les Nibelungen vous a probablement fait tiquer un peu, et je reviendrais naturellement sur les raisons qui, moi, en tout cas, me font lever un sourcil. Pourtant, cette idée de Nibelungentreue va séduire, et pas qu'un peu. Dans les années qui suivent commence le charnier de 14-18 et les propagandes impériales en usent allègrement pour galvaniser leurs soldats et leurs nations dans cet élan patriotique pangermanique, ce que ne manquera pas de faire le Troisième Reich à son tour. Depuis, comme les empires qui l'employaient, l'expression est tombée en désuétude, réservée à l'ironie et aux Historiens, et peut-être à quelques nationalistes.

Alors, pourquoi je vous parle de ça ? Déjà, parce que j'en ai envie et que c'est mon blog, mais aussi parce que c'est un bout de fil idéal pour dérouler la pelote d'un sujet qui me tient à cœur et qui tient une place centrale dans le Projet Vineta : l'interprétation des histoires d'antan, leur réinterprétation, trop souvent, et ce que ça dit de ceux qui s'y affairent. Or donc, la Nibelungentreue.


A priori, elle exalte des valeurs positives et solaires - loyauté, fidélité - dans un contexte culturel bien germanique, et à moins d'être totalement allergique au romantisme, où est le problème, me direz-vous ? Et bien, le problème c'est que derrière ce vernis glorieux et honorable, il y a une mentalité dangereusement mortifère, une mentalité absolutiste, jusqu'au-boutiste, apocalyptique et suicidaire. Là, vous devez vous dire que j'exagère, que j'abuse. Je comprends. Afin de comprendre où elle a mené, il faut revenir aux origines de cette idée. Mais pas seulement se contenter de citer le passage de la Chanson des Nibelungen qui illustre parfaitement le concept hors propos, non. Il va falloir regarder un peu ce qui s'y passe, dans les Nibelungen.

Mais lisons-le tout de même ce passage :

"-Veuille le Dieu du ciel empêcher pareille chose, dit alors Gernot. Même si nous étions mille de la famille de tes parents, nous péririons tous plutôt que de livrer en otage un seul. Cela ne sera jamais.

-Il nous faut de toute façon mourir, dit alors Giselher, personne ne nous empêchera de nous défendre en chevaliers." (Nibelungen 2105, 2106)

En général, c'est le vers 2105 qui est cité comme exemple, mais il est fort à propos pour la suite de lui adjoindre le vers suivant, vous comprendrez. Mais revenons un peu sur le contexte de cette citation. Nous sommes alors vers la fin de la chanson (ah oui, spoiler alert, hein), les Nibelungen/Burgondes (la source elle-même fait la confusion en cours de route, alors pour des raisons pratiques, je dirais les Nibelungen) sont tombés dans un piège à la cour du roi Etzel, et doivent serrer les rangs devant une défaite annoncée. C'est une fin crépusculaire puisqu'ils se sont rendus à l'invitation en sachant ce qui les attendait, mais ne se sont pas débinés pour autant, et ils finiront massacrés jusqu'au dernier à cause des machinations d'Etzel et de sa rapacité. En effet, il veut mettre la main sur leur trésor, et jamais les Nibelungen ne révéleront son emplacement, c'est à dire là où Hagen l'a déversé dans les eaux du Rhin.

Wow ! Dit comme ça, c'est effectivement noble et romantique, le baroud d'honneur glorieux, on est sur du 300, là (on y reviendra). Les méchants traîtres, les gentils nobles, fidèles, loyaux... Mais qui tend ce piège ? Et est-ce vraiment leur trésor ? Et oui, il ne suffit pas de sortir quelques phrases de leur contexte, l'honneur et la loyauté des Nibelungen sont, en effet, à géométrie variable.

Qui sont-ils, ces Nibelungen ? Gernot et Gisheler sont les jeunes frères du roi Gunther, de la future reine Krimhild, et tous sont neveux de Hagen von Tronje. La relation entre Hagen et les autres varie selon les sources mais je vais essayer de rester sur les Nibelungen ce coup-ci. Sont-ils fidèles et loyaux comme on le dit ? Entre eux, certainement. Mais sinon, ce sont des enflures. Gunther a épousé Brunhild, une femme clairement trop forte et trop intelligente pour lui, qui impose des épreuves à quiconque veut la courtiser. Se parjurant, il triche pour gagner sa main, et c'est Siegfried qui fait tout à sa place, invisible sous sa cape follette. Il ment aussi comme un arracheur de dents à son épouse (même après les vœux donc) au sujet de la supposé vassalité de Siegfried envers lui, pour se faire mousser auprès d'elle. Siegfried est complice, il va épouser Krimhild, la soeur de son bro Gunther. Ils sont tellement bros, d'ailleurs, qu'outre accepter le rabais publique comme faux vassal et la participation à la triche durant les épreuves, les deux hommes ont guerroyé côtes à côtes pour défendre le royaume de Gunther contre les Saxons, et deviennent frères de sang selon un rituel sacré. Ah, et Siegfried "matte" Brunhild dans le lit nuptial, encore une fois en se faisant passer pour Gunther, parce que celui-ci est trop faible pour dominer au plumard lors de sa nuit de noces. Siegfried commet plusieurs parjures par fidélité à son meilleur ami, ce qui est une faute très grave. Alors oui, il se sacrifie pour lui, pour le soutenir, du coup loyal aussi, mais pas franchement un modèle du genre...


Seulement voilà, Siegfried a beau avoir donné à Gunther quasiment tout ce qu'il a, il est riche comme Crésus après avoir tué - seul ! - un dragon, il est généreux, et tout le monde l'aime. Gunther et Hagen sont très vite jaloux et lorsqu'éclate une querelle entre les deux reines, Brunhild et Krimhild, le pot aux roses du viol nuptial est révélé, tout le monde est choqué... à commencer par Gunther, évidemment, que Brunhild domine complètement, et qui était pourtant l'instigateur du méfait. Il est décidé que c'en est trop, Siegfried doit mourir. Les enfoirés organisent donc une fausse déclaration de guerre des Saxons vaincus plus tôt, une partie de chasse dans d'autres sources, mais où quoi qu'il en soit ils font servir à leur ami et beau-frère, qui a tant fait pour eux, du lard bien salé. Assoiffé, Siegfried se penche à une rivière pour boire et Hagen l'empale de sa lance, comme un lâche, par derrière. Ai-je précisé que s'il savait où frapper malgré la peau invincible du héros, c'est parce que Hagen avait soutiré l'information à sa nièce Krimhild par la ruse ? En mode "c'est pour savoir où le protéger ! Tiens, couds-moi une petite croix sur sa tunique où se trouve son point faible. Fais confiance à tonton."

Les loyaux Nibelungen, mesdames et messieurs ! Les serments ne valent rien, seul compte le sang (et encore, le sang qui porte la barbe vu que Krimhild on peut lui mentir, la trahir et la déshériter). Cela vous étonnera peut-être, mais c'est précisément Hagen qui cristallisera l'idée de loyauté auprès des romantiques. Malgré le meurtre d'un frère juré et époux de sa nièce, et sa trahison de celle-ci, mais j'y reviendrai dans un article dédié. Mais puisqu'on l'évoque, Krimhild est remariée de force par sa famille à Etzel, mais le trésor de son époux, bizarrement, ça les Nibelungen le gardent. Cela gonfle d'ailleurs Etzel, et si Gunther et Hagen voient son envie comme de l'avidité, le fait est que Krimhild et lui sont dans leur droit de réclamer ce trésor. Mais le droit, c'est pour les autres, pas pour les Nibelungen ! Tout ça pour finir dans le bain de sang qui conclue la chanson, où Krimhild piège ses parents, certes, mais pas seulement pour l'or, aussi et surtout pour venger le meurtre sans honneur de son premier époux Siegfried. L'attitude de Gunther et Hagen aura ruiné leur royaume, pourtant prospère à la base, c'est une hécatombe, et le pire... c'est qu'ils le voient venir. Mais s'entêtent, s'obstinent, bis zum bitteren Ende ! Ils marchent vers leur défaite en toute connaissance de cause et se réjouissent d'emporter le monde avec eux s'il le faut. Et c'est vraiment une apocalypse qui se joue dans ce final : les héros de Worms, de Xanten et d'Etzelburg s'anéantissent mutuellement dans le feu et le sang.

Cette image a énormément marqué les romantiques et les nationalistes, dès le XIXè siècle. Pièces de théâtre, poèmes, opéras... Les Nibelungen sont régulièrement associés à un cataclysme glorieux, pas nécessairement de ceux qu'il faut redouter, ni de ceux dont il faut retenir les enseignements, mais trop souvent de ceux dont on se languit. D'ailleurs, Franz von Liszt écrit dans son Von der Nibelungentreue (1914), après avoir décrit la scène où Hagen et Volker (poète et guerrier) ont leur dernier baroud d'honneur à deux en haut des marches, face aux hordes hunniques d'Etzel :


"Je ne sais pas, mesdames et messieurs, si le chancelier du Reich Fürst Bülow, lorsqu'il parla de Nibelungentreue, avait précisement cette image en tête. Quoi qu'il en soit nous pouvons l'utiliser comme symbole de l'attitude de l'Allemagne envers l'Autriche-Hongrie. Le sombre Hagen puissamment armé d'un côté, l'image même de la Prusse-Allemagne, et de l'autre le joyeux ménestrel, Volker, agile tant par le verbe que le combat, l'image même de l'Autriche-Hongrie, heureuse de chanter et désireuse de se battre. Je ne sais pas, si c'est précisément cette image que le chancelier a voulu évoquer. Mais avec ce mot de Nibelungentreue, il a avec justesse bel et bien décrit la relation d'alliance telle qu'elle existe entre l'Empire Allemand et l'Autriche-Hongrie."

Voilà. Le contexte a disparu, ne reste qu'une image, une impression. On remarque qu'à l'aube de la première guerre, la loyauté des Nibelungen ne se comprend que dans un contexte martial, un contexte d'Untergang. Mais est-ce un développement récent, provoqué par la cocotte minute européenne en 1914 ? Malheureusement non, absolument pas. 

Die Nibelungentreue, Maximilian Liebenwein, 1915. On reconnaît les blasons de la prusse (noir et blanc) et de l'Autriche (aigle bicéphale)

Si le sujet vous intéresse j'en profite pour vous conseiller l'excellent Mythos Nibelungen chez Reclam si vous lisez l'allemand, ou le tout aussi bon Nibelungen Eposets Moderna Historia chez Carlssons, en suédois. Le premier recèle de nombreux exemples, mais les deux ouvrages citent celui-ci et il est effectivement parfait pour illustrer que le ver était dans le fruit depuis longtemps (voir l'original en entier ici):

"Et quand il sera décidé là-haut que notre empire sombrera dans la nuit, -
Une fois de plus, le monde va éprouver l'ancienne puissance de l'épée allemande :
Si plus aucun mot allemand ne devait être entendu, que plus aucune coutume allemande ne subsistait,
Alors, tombons fiers et glorieux, et ne périssons pas dans l'ignominie.
Si un jour la culpabilité des ancêtres, notre propre culpabilité est portée devant le tribunal mondial :
Vous êtes les hommes de main, vous les Romains et les Slaves, mais pas les juges !
Nous nous inclinons devant les pouvoirs du destin : ils punissent terriblement et justement :
Mais vous, pour être franc avec nous, n'êtes pas une race égale !
(...)
Une fois auparavant, les héros allemands ont combattu si fièrement, si courageusement dans la mort :
Une deuxième bataille des Nibelungen menace nos ennemis :
La vieille légende était prophétique, et elle s'est horriblement réalisée,
Quand, le dernier jour de l'Allemagne, le cri de guerre de trois nations retentit.
Le Danube et le Rhin, écumant de sang et gémissant d'indignation :
Les rivières allemandes veulent être les aides de leurs fils ;
Debout ! Jette du feu dans les champs, de chaque montagne jette des braises dans le pays,
Mettez le feu aux vieux bois de chênes pour un charnier monstrueux.
Alors l'ennemi vainc : - mais avec horreur, et il ne triomphera pas !
Combattez jusqu'à ce que le dernier drapeau soit en lambeaux, combattez jusqu'à ce que la dernière lame se brise,
Combattez jusqu'à ce que le dernier coup soit porté dans le sang rouge du dernier cœur allemand,
Et en riant, comme le sombre Hagen, sautent aux épées et à la mort.
Nous nous sommes levés dans les tempêtes de la bataille, la mort héroïque est notre droit :
La terre tremblera en son cœur, Quand tombera sa race la plus courageuse :
Quand la maison d'Etzel s'est effondrée en cendres, quand il a forcé les Nibelungen,
Ainsi l'Europe s'enflammera à la chute des Teutons !"

Lire cela aujourd'hui, avec notre recul, a de quoi faire froid dans le dos. On a de suite des images de tranchées, de chars, et de mort mécanisée, de villes en ruines et de fosses communes. Des images d'une Europe mise, par deux fois, à feu et à sang, et par elle-même. Et pourtant, savez-vous de quand date ce poème intitulé Deutsche Lieder II

1859.

On le doit à Felix Dahn (1834-1912), professeur de droit et auteur nationaliste, volontiers racialiste (son best-seller restera son roman Ein Kampf um Rom, mais cela tient peut-être au fait qu'il sera parmi les lectures obligatoires du cursus scolaire nazi, longtemps après sa mort, donc, mais là encore, ça aura son importance pour la suite), alors que grandissaient les rumeurs d'une alliance franco-italo-russe contre les Allemands. Pour ceux qui ne seraient pas très familiers de l'Histoire allemande, en 1859 il n'y a pas d'Empire allemand. Le Saint Empire a été balayé par Napoléon, et la tentative de 1848 n'a duré qu'un an. Il faudra attendre les retombées de la victoire contre la France en 1871 pour revoir un Kaiser en Allemagne. Alors de quel empire parle Dahn ? Et bien c'est l'empire allemand éternel, intrinsèque à son identité nationaliste. Il n'envisage pas une république, seulement un Reich, et pas n'importe lequel : un Reich qui fait de son honneur la fidélité.

Car oui, on y vient, évidemment. Après une exploitation pangermaniste de cette Nibelungentreue durant la Première Mondiale, comme dit plus haut, le concept est poussé jusque dans ses derniers retranchements sous le troisième et dernier Reich. Déjà 14-18 avait exalté le combat absolu, les sacrifices insensés pour la Patrie. Mais en 39-45, un nouveau pallier est franchi. Tandis que Göbbels scandait son bien connu "Voulez-vous la guerre totale ?" pour galvaniser une Allemagne essoufflée, exsangue, pressée de toutes part, Hermann Göring se tournait plutôt, une fois de plus, vers la Nibelungentreue, cette fois pour motiver les hommes à la victoire à Stalingrad où le Reich se casse les dents (spoiler : les Allemands ne vont pas gagner. Du tout.)


"Nous connaissons un chant puissant et héroïque d'une bataille sans égale, appelé "Le Combat des Nibelungen". Eux aussi se sont tenus dans une salle de feu et de flammes, ont étanché leur soif avec leur propre sang, mais ont combattu et se sont battus jusqu'au bout. Une telle bataille fait rage aujourd'hui, car un peuple qui peut se battre ainsi doit être victorieux." Hermann Göring, 30 janvier 1943.

Oui mais non, Hermann, justement... Les Nibelungen dans la halle enflammée de Etzel... ils ne sont pas du tout victorieux. Non seulement ils perdent, mais surtout, ils meurent jusqu'au dernier. Mais ça, tu le savais au moment de baratiner des jeunes Allemands en les envoyant vers une mort inutile, n'est-ce pas ? D'ailleurs, Göring, dans le même discours, les compare aux 300 Spartiates de Léonidas. Je veux dire... c'est signé : la mort est une certitude, et il faut s'en réjouir, la célébrer. Les nazis savent qu'ils ont perdu, mais ont décidé de disparaître comme de "vrais" Nibelungen ! 

Les Nibelungen, un modèle de héros chevaleresques, apparemment. Mais quelle est leur mérite ? Qu'ont-ils accomplis, ces héros de légende ? Priver Etzel de "leur" trésor, puisque s'ils ne pouvaient en jouir, alors personne ne le pourrait ? Ou bien d'être restés fidèles les uns aux autres dans leur erreur, tandis qu'ils s'engouffraient en toute connaissance de cause dans leur propre charnier, les motifs et responsables de cette marche vers la mort important finalement peu devant l'ivresse de l'héroïsme ?

On retrouve presque chez Göring les accents de Dahn, que les nazis faisaient donc lire à leurs futurs soldats. Honneur et Fidélité, pas surprenant que ces deux valeurs soient celles de la devise de la Waffen SS. L'idéalisation morbide de la Nibelungentreue trouve son apogée sous un Reich qui encense Wagner et son Ring, où le compositeur ne se contente plus de la chute des Nibelungen mais va piocher dans l'Edda Poétique pour y ajouter, littéralement, la fin du monde. La Nibelungentreue cristallise, au fil de sa conception dans l'imaginaire nationaliste germanique, tout un tas de valeurs qui, comme on l'a vu, reflètent assez peu la source dont elle se réclame, ou alors seulement extrêmement superficiellement. Rappelons que dans cette source, presque sacrée aux yeux des romantiques, les Nibelungen sont des menteurs, des traîtres, des parjures et des meurtriers, mais peu importe ! Ce qui compte c'est l'idéal, n'est-ce pas ? 

Mais quel idéal ? Mourir sans autre raison que la gloire en emportant un maximum de gens avec soi, à la manière d'un terroriste ? Pérorer sur l'honneur, la fidélité et la gloire mais retourner sa veste au moment le plus opportun et trahir ses proches pour de l'argent ? Pointer d'ailleurs l'avarice et l'amour de l'or chez son ennemi quand ses propres coffres sont remplis d'un trésor rougi du sang d'un ami trahi dans le dos ? Non, décidément, la Nibelungentreue, je ne peux que m'en méfier, et si j'avais été Autrichien en 1909, la déclaration de von Bülow m'aurait mis terriblement mal à l'aise.

Mais si le terme est tombé en désuétude, pourquoi m'étaler ainsi dessus ? N'est-ce pas tirer sur l'ambulance ? C'est vrai... pour ce cas précis, en tout cas. Malheureusement, des Nibelungentreue, il y en a à foison, scandées d'un bout à l'autre des spectres politique, idéologique et religieux. Quand des vieilles œuvres, idées ou figures sont tordues dans tous les sens pour leur faire dire tout et souvent le contraire de ce qu'on trouve dans leurs sources, et ne deviennent que des prétextes pour glamouriser des fantasmes dangereux, on vous ressort alors le crincrin de la Nibelungentreue. Et en lisant Dahn au milieu du XIXè siècle, on ne peut pas dire que "l'idée a été pervertie par les nazis." Non, ils se sont contentés de la ramasser là où leurs prédécesseurs l'avaient laissé tomber, et ça puait déjà un siècle avant. C'est pourquoi il faut être sensible à ces récupérations abusives, dès le début, et toujours rester vigilants. 

Cela ne veut évidemment pas dire jeter tout le mouvement romantique à la poubelle, ce serait absurde, d'ailleurs pour être franc, j'adore le Ring de Wagner (mauvaise adaptation des sources, mais excellent opéra). C'est quand l'idéalisation (du passé, de valeurs) vire au fétichisme et l'exaltation au fanatisme que nous devrions être plus attentifs, moins complaisants, y compris lorsqu'au fond, on aurait tendance à être d'accord. Oui, la loyauté et la fidélité, a priori, ce sont de saines valeurs, mais en embrassant pour elles la Nibelungentreue, on acceptait également son cheval de Troie, car celle-ci charrie aussi son lot de fantasmes de suicide collectif glorieux à l'échelle de tout un peuple et de Weltanschauung mortifère, basés sur une interprétation extrêmement... libre... de sa source, à la frontière de la trahison. 

Au point qu'on en vienne à se demander : ceux qui vantaient la Nibelungentreue en appelant à mourir en masse pour la gloire d'une cause perdue... avaient-ils vraiment lu la Chanson des Nibelungen ? Était-ce de l'ignorance de leur part, ou de la malhonnêteté ?

Lorsque vous êtes confrontés aux Nibelungentreue de notre temps, posez-vous ces questions.

Je voudrais finir sur un poème de l'Autrichien Josef Weinheber : Siegfried - Hagen (1936). Au sommet de la hype de la Nibelungentreue, on peut trouver des gens qui se souviennent de la trahison ignoble de Hagen. Weinheber était nazi lui-même, sans doute baigné de ce contexte inévitable dans son temps, et son milieu. La trahison et la lance dans le dos lui évoquaient probablement plus le couteau des financiers juifs de la propagande post 1918, mais tout de même :

"Held mit den blonden Haaren
und mit dem schweren Schwert:
Wir waren, ach, wir waren
deiner Tat nicht wert.

Mannhaft vor dem Feinde,
fallend, doch opfergroß:
So nicht! Im Schoß der Freunde
fiel uns das schwarze Los.

Wir schlugen uns selbst zu Stücken,
Ehrgier, Wurmgift, Neid.
Gegen den Speer im Rücken
ist keiner gefeit.

Immer ersteht dem lichten
Siegfried ein Tronje im Nu.
Weh, wie wir uns vernichten
und das Reich dazu.

*

Héros aux cheveux blonds
et à l'épée lourde :
Nous n'étions, ah, nous n'étions
pas digne de votre acte.

La virilité devant l'ennemi,
Chute, mais grand sacrifice :
Pas du tout ! Au sein d'un groupe d'amis
le lot noir nous est tombé dessus.

Nous nous battîmes contre nous-mêmes,
La cupidité de l'honneur, le poison du ver, l'envie.
De la lance dans le dos
personne n'est à l'abri.

Toujours face au brillant Siegfried
S'élève un Tronje en un rien de temps.
Malheur, comme nous nous détruisons nous-mêmes
et l'empire avec."


Devant l'avancée des troupes soviétiques, le poète se suicidera le 8 avril 1945, quelques semaines seulement avant son Führer. Comme un "vrai" Nibelungen.

dimanche 18 juillet 2021

Le viol dans le Projet Vineta

J'avais prévu de faire un article un peu rigolo entre deux sujets bien lourds... finalement non. Aujourd'hui, on continue sur les violences et les abus dans la joie et la bonne humeur (ou pas), puisqu'on va parler de mon approche du viol.

Dire que le viol est omniprésent dans les sources serait une exagération, mais on ne peut pas nier qu'il est difficile de l'éviter, d'autant qu'il est utilisé dans de nombreux contextes, dans des buts souvent très différents. Avant de développer mon approche de la question, je pense qu'il serait utile de revenir sur quelques exemples concrets illustrant cette variété, afin de bien comprendre l'ampleur du problème qui se présente à moi.

Déjà, précisons que le viol n'est pas réservé aux "méchants" de l'histoire, bien au contraire. Souvent, ce sont les héros ou des personnages a priori bénéfiques qui en sont coupables, parfois même pour de "bonnes" raisons qui se justifient dans le texte. Prenons un très bon exemple de ce cas de figure, tiré de la Völsunga Saga. Le héros Sigmund est en fuite, caché dans la nature sauvage après la trahison de Siggeir, son beau-frère (il a épousé la Signy, sœur  de Sigmund) qui l'a vaincu au combat, capturé, et tué toute son armée sauf les 10 fils de Sigmund. Je vous passe les détails, mais les dix fils finissent dévorés en captivité, tandis que Sigmund est parvenu à s'échapper et rumine sa vengeance dans une grotte, alors que Siggeir le croit mort. Dans ce contexte, Signy, la sœur de Sigmund, donc, produit des fils avec son traître d'époux, qu'elle essaye de préparer à aider son frère dans leur vengeance, mais il s'avère qu'aucun d'eux n'est assez fort ni assez courageux (donc ils les tuent, ça commence déjà bien). La conclusion qu'en tire Signy est qu'ils ne sont qu'à moitié Völsung, et qu'il faut des Völsung pur sang pour cette tâche... là vous commencez à comprendre où on va avec ça. Elle s'arrange avec une magicienne afin qu'elles échangent d'apparence pour une nuit, va voir son frère et... produit un héritier 100% Völsung, Sinfjötli, qui passera toutes leurs épreuves et survivra donc à son entraînement. Lorsque la vengeance sera accomplie et que la halle de Siggeir brûlera (avec Siggeir dedans, évidemment), Signy se suicidera en se jetant dans les flammes, sa vengeance accomplie mais indigne de survivre pour le crime odieux qu'elle a commis afin d'y parvenir.

Qu'on soit bien clair, d'un point de vue de la saga, le crime impardonnable qui lui interdit toute rédemption est le meurtre de ses enfants, et surtout l'inceste : elle a couché avec son frère et ça, ça ne passe pas. Le fait que Sigmund ait consenti à coucher avec une autre femme sans savoir qu'il s'agissait en fait de sa parente, et donc qu'il a couché avec elle sans véritable consentement (ce qui est un viol, est-il besoin de le rappeler), ça les sources s'en foutent, le problème n'est pas là. Néanmoins, Sigmund est absout du crime de sa sœur, puisqu'il n'en savait rien, et cela révèle au moins que pour la source, ignorance n'est pas complicité. Et quand bien même, le(s) crime(s) commis sont au service de la vengeance et sont donc justifiés. Signy n'a pas eu tort de commettre cette transgression, au contraire, néanmoins elle doit en payer le prix malgré tout, et non seulement elle est est consciente, mais elle l'accepte, embrasse son destin et embrase le reste.

On retrouve cette idée de transgression ou de crime justifié ailleurs, comme par exemple dans Ortnit. Dans cette aventure, le roi Ortnit apprend que son vrai père est en réalité le nain Alberich, qui prit l'apprence de l'époux de sa mère pour en abuser et produire un héritier (ce que l'époux en question n'était visiblement pas en mesure de faire lui-même). Le nain explique que sans héritier, la Lombardie se retrouverait plongée dans le chaos et que, afin de perpétuer la paix mise en place par les rois précédents, il fallait bien prendre les choses en main. Alberich, c'est le Jawad du Moyen-Âge, lui, tout ce qu'il voulait, c'était rendre service... et rien ne lui donne tort dans le texte ! C'est acté, ça en valait la peine. Là aussi, la reine est violée par consentement fallacieux (elle pensait coucher avec son mari), mais contrairement à la Völsunga Saga, on a ce moment extrêmement gênant pour un lecteur moderne où Ortnit s'emporte contre sa mère, la victime (!!) pour s'être laissée prendre, et c'est Alberich, son violeur (!!), qui doit intercéder en sa faveur, rappelant qu'elle ne savait pas et qu'elle avait été dupée par une illusion. #cringe. On note qu'une fois de plus, l'ignorance dissipe toute complicité.

Et puisqu'on parle de rendre service, il y en a un autre de Samaritain, bien que dans ce cas précis il soit "forcé" par un rappel de ses serments de frère juré, et que bros before hoes. Ce violeur, ce n'est autre que Siegfried / Sigurd (à partir de maintenant, par souci de clarté, j'utiliserai uniquement Siegfried dans cet article). Je sais que c'est toujours un peu sensible d'égratigner des figures aussi ancrées dans notre imaginaire, et une accusation de viol n'est jamais anodine, mais si vous grincez des dents, c'est que vous n'avez pas lu les sources. 

Après que Siegfried ait épousé Krimhild, et que son frère juré Gunther ait épousé Brynhild, on a droit à des nuits de noces un peu compliquées pour notre "pauvre" Gunther qui a obtenu la main de la féroce Brynhild par la ruse et l'aide permanente de Siegfried. Or, le voici maintenant seul face à elle dans le lit nuptial et... elle l'humilie. Elle se refuse à lui et l'accroche même au mur pour le calmer. C'est quand même le roi Burgonde, et non il ne sait pas dire que "Arthur, cuiller". Plusieurs nuits d'échecs rendent Gunther un peu grognon et il demande à Siegfried de l'aider (encore...) en jouant la carte du serment, de l'assistance jurée, etc., sachant que l'honneur et la parole donnée sont quand même les gros points faibles de Siegfried, bah ça marche. Il se fait passer pour Gunther, va dans la chambre du roi et règle le problème.

A partir de là, il y a deux versions de l'épisode, l'une métaphorique, l'autre non. Dans la première, Siegfried parvient à lui retirer une ceinture de force magique, qui lui enlève sa force surhumaine et la rend "normale". C'est l'approche de la Chanson des Nibelungen. La Þidrekssaga est beaucoup plus explicite, et c'est bien sa virginité qu'il lui prend. Je rappelle que bien que rédigée en Scandinavie, celle-ci adapte bel et bien la tradition continentale, et on a donc deux versions de cette traditions, plus ou moins explicites... mais d'accord pour dire qu'un viol a lieu, symbolique ou non. Sans surprise, la Chanson des Nibelungen adopte une approche plus courtoise, mais l'effet demeure inchangé : Brynhild est domptée et soumise à son époux. Cela ne l'empêchera évidemment pas de se venger, mais pas, d'ailleurs, sans avoir eu la preuve qu'elle avait été injustement soumise par quelqu'un d'autre que celle auquel elle pensait avoir affaire. 

Le viol conjugal, elle l'aurait accepté, mais apprendre que ce viol fut infligé par le frère juré de son époux causera sa redoutable vengeance. On a là un assez malsain renversement du motif du consentement fallacieux, puisque qu'on n'est presque dans un viol conjugal "consenti" par l'acceptation des règles de l'ordre social, et qui ne devient insupportable que lorsqu'on révèle que ce viol n'est pas conjugal, justement, et a eu lieu en dehors de ces règles.

Cette situation compliquée, même pour l'époque, fait qu'il n'est pas toujours clair de voir dans les sources qui est vraiment fautif et qui mérite son châtiment. Les sources scandinaves (Edda Poétique, Völsunga Saga), sympathisent beaucoup avec Brynhild, malgré les excès de sa vengeance, quand la tradition continentale sympathise avec Siegfried que le Destin et ses "amis" obligent à transgresser les interdits et rompre ses serments malgré lui. Mais elles sympathisent encore plus avec Krimhild, épouse de Siegfried, qui ressort transformée en badass par ces tribulations et se venge de tout le monde au nom de son grand amour, quand Brynhild a depuis longtemps quitté le tableau sans qu'on cherche à savoir ce qui lui arrive. Dans les sources scandinaves, c'est l'amour entre Siegfried et Brynhild qui est mis en exergue, puisqu'après avoir obtenu sa mort, Brynhild se jette dans le brasier du bûcher funéraire de son seul vrai amour, non sans évoquer l'expiation du crime de Signy, d'ailleurs. Bon, Krimhild causant la mort de nombreux héros, cette sympathie continentale trouve quand même ses limites, et contrairement à la Brynhild des versions scandinaves, Krimhild se tape une réputation de sorcière dans les textes plus tardifs qui ne retiennent d'elle que le bain de sang final des Nibelungen.

Je voudrais terminer mes exemples par un cas où le violeur est sans équivoque un gros bâtard, et le viol lui-même jamais considéré autrement que comme un crime : Ermrich, l'oncle despote de Dietrich de Bern, viole Odila, la femme de son conseiller Sibeche durant l'absence de celui-ci (qu'il a lui-même envoyé en mission, loin, donc c'est totalement calculé). Clair, net, aucun consentement, aucune motivation noble ou justifiée, c'est juste un abus de pouvoir et décrit comme tel. C'est d'ailleurs pour se venger que, prétendant n'en rien savoir, Sibeche prodiguera de nombreux mauvais conseils amenant subtilement mais sûrement le souverain à sa perte (c'est explicite dans le Heldenbuch, ou Livre des Héros, ainsi que dans la Þidrekssaga.) Ces machinations causeront néanmoins de grands malheurs et beaucoup de sang versé (toutes les tribulations de Dietrich en découlent...), donc la vengeance, même si justifiée, reste présentée comme les actions du "camp des méchants" si on me pardonne l'expression. Sibeche reste un antagoniste et un connard, mais il a une motivation avec laquelle chacun peut s'identifier. Et ce viol est toujours présenté comme un crime injustifiable et perfide.

Je passe rapidement sur le motif du viol par des êtres surnaturels, qui sont généralement "utiles" pour justifier des certains aspect d'un héros dont la mère aurait subi un viol surnaturel. Ortnit est le fils du nain Alberich, comme on l'a dit, mais Hagen est le fils d'un alfe (voire un loup) ayant violé sa mère, ce qui explique son teint blafard et ses traits particulièrement laids et perturbants. Le Heldenbuch prétend également que la mère de Dietrich fut violée par le démon Mahmet, ce qui expliquerait la capacité du héros à cracher du feu lorsqu'il s'emporte. D'ailleurs il y a un échange intéressant durant une confrontation où les deux combattants se promettent de ne pas s'insulter sur la base de leurs parentés discutables respectives, serment que Dietrich rompra dans sa colère. On peut facilement comprendre qu'ils reçoivent ce genre d'insules régulièrement mais que, souffrant du même problème, ils aient d'abord cherché à se préserver de ces bassesses. J'ajouterai que le roi des nains Laurin kidnappe Künhild, la soeur du héros Biterolf, avant de l'épouser de force avec tout ce que cela implique, parce que combo. Dans ce cas précis, cette alliance oblige Biterolf à se battre pour Laurin contre son gré.

Alberich "séduit" la mère d'Ortnit. L'euphémisme peut être également pictural.

Maintenant qu'on a un bon aperçu du genre de joyeusetés qu'on trouve dans les sources, j'aimerai livrer mon approche du sujet afin de clarifier ma position. Je n'entrerais pas dans les détails, je vous laisserai découvrir cela dans le roman lui-même, mais resterai général.

Il y a un argument que je vois souvent, surtout dans les romans historiques et les romans de Fantasy : les viols, c'était normal à l'époque. Pourquoi faire des pudibonderies et mettre ça sous le tapis ? À l'époque, ça arrivait tout le temps ! Bon déjà, justifier les viols par un concept d'"époque" lorsqu'on parle d'univers de Fantasy dans lesquels tout est possible, sauf se défaire d'avoir des viols partout, visiblement, c'est assez nul, en fait. On peut embrasser le côté crade et nihiliste grim-dark, hein, chacun ses goûts, mais ce n'est de loin pas une nécessité, seulement un goût personnel. Ce n'est pas le mien. Et comme je l'ai dis dans un précédent article, le Projet Vineta n'est pas un roman historique avec des éléments merveilleux, c'est une relecture légendaire avec quelques éléments historiques.

Quand bien même, penchons-nous sur les sources ! Même "à l'époque", visiblement les poètes courtois se sont sentis obligés de changer un viol par pénétration en "vol de ceinture", sans perdre le sens symbolique de l'action et son impact sur l'histoire. On peut garder la thématique du viol sans être frontal, comme quoi, les sources ont peut-être quand même des choses à nous apprendre en terme de storytelling. 

On n'est pas non plus obligé d'être complaisant. Un roman de Pierre Bordage avec une scène de sexe entre deux enfants m'a à jamais marqué, et pas dans le bon sens du terme. C'était inutile. Il aurait pu alluder à la scène sobrement, s'il pensait que des enfants faisant l'amour était utile à son intrigue, mais il s'est senti obligé de la décrire, il a voulu que j'imagine du sexe entre deux mineurs. C'était une leçon en complaisance que je ne souhaite pas émuler. Je ne prends aucun plaisir à lire et encore moins écrire des scènes de viol, et à mon sens, savoir que ce viol à eu lieu suffit à faire avancer l'intrigue, sans avoir à entrer dans des détails sordides. On pourra me reprocher une forme d'hypocrisie, puisque les combats et les morts sont explicites (dans ce projet comme dans Pax Europæ, d'ailleurs, où un lecteur m'avait reproché "de l'hémoglobine +++"), mais combien de mes lecteurs potentiels ont une expérience traumatisante sur un champ de bataille, et combien ont un traumatisme lié à un abus sexuel ? Je n'ai aucun chiffre à donner, mais mon intuition me dit que mes descriptions de violences littéraires restent purement imaginaires pour la très grande majorité de mes lecteurs. Le viol, c'est déjà autre chose. C'est pour ça que dans Pax, cette question est très discrète (par exemple "l'affaire des viols" qui justifie un Eurocorps sans femmes) et jamais frontale. Aucune description, etc. J'ai suffisemment confiance en mon récit pour ne pas me sentir obligé de mettre des viols par des soldats "parce que c'est la guerre et c'est comme ça quand c'est la guerre".

Pour le Projet Vineta, c'est plus compliqué. Les sources contiennent plusieurs viols, plus ou moins indispensables au récit, et j'ai pour but de rester fidèle au sources. Mais, et je l'ai déjà dit ici, je vais aussi adapter. Aussi ai-je l'ambition de faire le funambule sur cette ligne si fine : garder les événements tels que les sources les présentent, tout en parvenant à mettre ces problématiques sous une lumière qui m'est propre, afin de m'adresser à un public de 2020+. Là où cela devient ardu, c'est que je ne suis le narrateur omniscient d'aucun chapitre : tous sont racontés par des personnages du récit, et qu'il me faudra prendre garde à ne pas complètement les trahir et leur faire dire n'importe quoi. Vraiment, je renvoie vers mon article sur l'adaptation / trahison des sources. Les viols sont bien présent, mais je m'épargne, par exemple, le (trop long, en plus) passage d'Ortnit se lamentant sur la petite vertue de sa mère... la victime ! La conversation fonctionne tout aussi bien sans cette saillie, cela ne change rien à l'intrigue, je peux donc sabrer sans trahir. Quant à savoir si Brynhild, Siegfried ou Krimhild est la véritable victime... ma multiplicité de points de vue peux me permettre de reconnaître les torts de tous tout en sympathisant avec eux sans forcément prendre parti. Tout comme avec les abus et maltraitances dont je parlais ici, les victimes doivent souvent lutter pour ne pas répéter les schémas de violence et si Brynhild a été bafouée sans équivoque, elle se comporte avec une cruauté difficile à cautionner. Siegfried est forcé par son frère juré, qui sait très quelles ficelles tirer, mais il va trop loin, et le vol de l'anneau qui causera sa perte n'est imputable qu'à lui-même... Bref, tous font des erreurs, commettent des crimes, et ce sont ces nuances que je souhaite mettre en lumière. Les viols, cependant, sont dans mon projet toujours des crimes, et aussi "justifiés" soient-ils par leurs auteurs, et même si ce sont des viols conjugaux et que oui, "à l'époque c'était normal", il sont toujours vus comme tels.