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samedi 25 mars 2023

Wagner, Tolkien et Jackson : Adapter et trahir Pt. 2

Bon, il est temps pour moi d'aborder brièvement... hum... d'aborder le proverbial éléphant dans la pièce, comme on dit au pays de Bède le Vénérable. J'y ai souvent fait allusion, j'ai même donné une appréciation personnelle succincte de la chose, mais j'ai pourtant toujours évité de prendre ce taureau par les cornes... et je vais devoir arrêter les métaphores animalières. Cette présence inévitable quand on s'amuse dans le bac à sable des Nibelungen et consort, c'est bien sûr... Richard Wagner (roulement de tonnerre) et sa tétralogie opératique de l'Anneau des Nibelungen, que j'appellerai à partir de maintenant et en toute sobriété le Ring (parce que Der Ring des Nibelungen).

Je préfère la version dirigée par Karajan, mais il faut bien avouer : Solti a la plus belle pochette.
 

Le Ring est incontournable, car le Ring a eu - et a encore - un impact incroyable sur la perception du grand public de ce que sont les Nibelungen, de Siegfried et de tout ce qui va avec. On ne peut pas surestimer l'importance du Ring sur la matière de Germanie telle qu'on se la représente depuis... presque deux siècles maintenant. Pour comprendre cet impact, je vais utiliser une comparaison tout au long de cet article, et c'est très pratique car cette comparaison me permettra d'aborder plein de points différents. En gros... en fait non, même en détail, le Ring de Wagner est aux légendes germaniques ce que les adaptations de Peter Jackson sont au Seigneur des Anneaux (et non, je ne fais pas le parallèle juste parce que les deux partagent un anneau maudit). Et je dit adaptations au sens large car le Ring tient tout au temps de la trilogie originale que du Hobbit en trois partie... pour le meilleur comme pour le pire.

Déjà, établissons un fait intéressant : Wagner n'a pas seulement composé la musique, il a également écrit le livret (le texte intégral donc) ce qui n'était pas si courant. On est donc sur un projet très personnel de réécriture de la part du compositeur, c'est son bébé, et rien que pour ça, il y a de quoi être admiratif. Je le précise d'emblée, car je vais me montrer critique sur plusieurs aspects, notamment des choix d'écriture justement, cependant aucune de ces critiques n'enlèvent quoi que ce soit à l'incroyable performance artistique de Richard Wagner : la musique est grandiose, le texte est massif, et il a tout fait seul. Chapeau bas. Ah, et le fait que je n'aurais pas forcément fait les mêmes choix (et ne les fais pas dans Heldenzeit, d'ailleurs) ne veut pas non plus dire ou insinuer que je pense mieux comprendre le matériau de base, nos sources communes, ni que mes idées et choix sont meilleures. Juste que je n'aurais pas fait ces choix, point. Il est clair que Wagner avait d'autres ambitions et une approche volontairement différente de celle que j'essaie d'entreprendre. D'ailleurs, parlons-en, de son approche.

Wagner ne cherche jamais la fidélité aux sources. Ce n'est pas son propos. Il pioche ici ou là, assemble des éléments qui lui plaisent et remplit les trous avec ses propres thèmes, mais jamais n'hésite à plier complètement les personnages d'origine à sa volonté créatrice. Quant aux sources qu'il agglomère, elles n'ont parfois absolument rien à voir. Pour un cycle censément centré sur les Nibelungen, c'est assez dingue le temps qu'on passe en compagnie de tout le panthéon germanique. Si vous avez lu les sources ou, au moins, lu mes articles, vous savez que si Odin rôde dans pas mal de texte en guest-star mystérieuse et sporadique, il n'y a qu'un seul récit où les dieux sont présents, uniquement dans les sources scandinaves, et c'est l'origine de l'anneau maudit d'Andvari, andvaranaut. Loki tue une loutre qui est en fait un nain métamorphosé, il faut payer la rançon, les dieux rackettent un autre nain pour s'acquitter de la compensation, l'anneau maudit fini avec le reste du trésor, Fafnir, Siegfried, vous connaissez la chanson (des Nibelungen, haha... pardon, c'était mauvais). 

Les dieux ne sont que prétexte à créer une backstory mythique à l'anneau puis disparaissent à jamais du récit (à l’exception notable d'Odin, donc, dont les promenades parmi les mortels sont quand même un de ses attributs à la base). Loki n'apparaît donc qu'ici dans les sources traitant de Siegfried et compagnie, et jamais on n’aperçoit le moindre poil de barbe de Thor, de cheveu Frigg, de Sif, d'Idûnn... que dalle, nada, rien. Cela devrait surprendre quiconque a déjà jeté un œil au synopsis du Ring, car chez Wagner, les dieux sont des personnages principaux. C'est l'histoire de leur crépuscule, après tout, si on en croit le titre du quatrième opéra, le Crépuscule des Dieux. D'ailleurs, bien que ce soit une traduction bancale (et incorrecte) de Ragnarök propagée par Wagner, c'est pourtant toujours ainsi qu'on traduit communément Ragnarök.

Costume de Hagen, Siegfried, 1876

Comment cela se fait-il ? Et bien c'est simple, Wagner a décidé de taper abondamment dans l'Edda Poétique pour ajouter à l'intrigue des épisodes complètement déconnectée de celle de Sigurd à la base, de la construction d'Asgard par un géant que les dieux trahissent pour ne pas s'acquitter de leur dette (tiens donc...), jusqu'au Ragnarök, quand même hein, la fin des dieux... Tout comme les films de Jackson, et en particulier ses Hobbit, puisent allègrement dans les appendices etc. pour donner au petit conte de Tolkien l'envergure épique d'une préquelle digne du Seigneur des Anneaux (en ajoutant des personnages clefs de la mythologie de Tolkien tels que Galadriel ou Saroumane, par exemple), Wagner place lui aussi les enjeux du récit sous stéroïdes en les liant à la destinée des dieux eux-mêmes, et en fin de compte, la mort de Siegfried va carrément déclencher une fin du monde... comme si la fin des Burgondes ne suffisait pas. Car oui, les flammes du bûcher de Siegfried qui s'élèvent si haut qu'elles mettent littéralement le feu au domaine des dieux, c'est du pur Wagner. C'est beau, hein, ne vous méprenez pas, mais c'est son invention. La revanche de Brynhilde contre Odin/Wotan est également pure invention, élaborée sur la base de la punition pour désobéissance. Quant à l'histoire d'amour entre Brynhilde et Siegfried, on en a déjà parlé, dans les sources elle est loin, très loin d'être si belle. Les deux forment dans l'imaginaire collectif un couple mythique alors que les sources anciennes disent qu'au mieux ils se sont aimés à leur première rencontre, puis c'est la trahison (volontaire ou non de la part de Siegfried), et la vengeance brutale et sanglante. Parfois cet amour originel est carrément minimisé au point que cette première rencontre est "hors champs". Mais Wagner est passé par là, et c'est ainsi que les gens se souviennent des deux héros. (Souvenez-vous de la chanson de Saltatio Mortis que j'évoquais sur ce blog il y a longtemps.)

En cela, la comparaison avec les films de Jackson est évidente. Nombreux sont celles et ceux qui n'ont jamais lu le livre (ou qui n'ont pas réussi à dépasser les chapitres sur la Comté), mais qui ont une bonne connaissance générale de l'histoire grâce aux films. Pourtant, ces gens-là ignorent qui est Tom Bombadil, pensent que Faramir a failli céder au pouvoir de l'anneau avant de se raviser, ne comprennent pas trop ce qu'il fout avec Eowyn à la fin, d'ailleurs, et sont probablement très déçus quand on leur révèle qu'Arwen n'a jamais été badass face aux Nazgûls et que les elfes n'ont pas levé le petit doigt au Gouffre de Helm. Pour ces gens, ces scènes sont mythiques. Arwen, avec sa balafre, qui tente le roi sorcier "venez le prendre!", le thème musical des elfes en mode martial épique alors que les soldats de Galdriel arrivent à Fort le Cor... c'est ça le Seigneur des Anneaux. Quand ils lisent le Hobbit ou qu'on leur divulgâche, ces spectateurs se demandent où sont passés Legolas et Tauriel... et Gandalf la moitié du temps... et Gadriel, et Saroumane, et ce Nécromancien, c'est Sauron finalement ou pas ? Et l'armée des morts en God-Mode dans le Retour du Roi qui déferle sur les rangs orcs devant la Cité Blanche et massacre tout ce petit monde en passant, alors que dans le livre ils... font peur aux pirates... qui s'enfuient... c'est tout... on en parle ? Et pourtant, pour qui n'a vu que les films (et c'est bien la majorité des gens), c'est ça, le Seigneur des Anneaux. La séquence poignante où Aragorn reçoit sous la tente de Theoden son épée enfin reforgée après tout le set-up de cette lame en morceaux... épique ! Et si classe ! Et pas dans le bouquin, surtout. Et pourtant, oui, encore, c'est ça le Seigneur des Anneaux. Ces changements ne sont pas nécessairement des trahisons que les lecteurs des livres rejettent, au contraire, ils sont même souvent célébrés, car généralement fait avec goût (enfin, surtout concernant le Seigneur des Anneaux... la trilogie du Hobbit c'est une autre confiture) Qu'on le veuille ou non, ces films ont forgé l'imaginaire collectif et bien que les livres soient toujours très populaires, on ne va pas se mentir, la grande majorité des "fans du Seigneur des Anneaux" ne les ont pas lus - ou genre une fois au collège et ne s'en souviennent que très mal. Ne mentez pas, ce n'est pas honteux. En dehors des admirateurs profonds de Tolkien et de son univers, qui a le temps de (re)lire en détail le corpus monstrueux légué par le professeur d'Oxford. Et pour quoi faire, d'ailleurs, puisque les films sont si bons et capturent l'essence de l’œuvre, tout en lui apportant une esthétique unique et une bande originale iconique ? Pour Tom Bombadil ? Vraiment ?

(Calmez-vous les trois puristes du fond, Tom est sympa, Tom est cool, Tom est badass, mais Tom est dispensable)(#PeterJacksondidnothingwrong)(Je te vois, Charlotte)

No, you didn't.

L'impact colossal de ces adaptations s'est clairement démontrée lorsque Amazon s'est à son tour essayé à la Terre du Milieu avec sa série Les Anneaux de Pouvoirs. On nous a annoncé une adaptation libre et relative (faute de droits...) mais surtout détachée des films de Jackson, une autre approche, une autre version. Pourtant, ils se sont senti obligés de reprendre le même département artistique, de rendre les armures de Númenor très, très proches de celles vues dans le flash-back de la Communauté de l'Anneau, et finalement l'aperçu de Sauron en armure n'a laissé aucun doute : c'était quasiment sa silhouette dans les films de Jackson. Ah et bon, le Balrog quoi... Clairement, cette nouvelle interprétation n'a pas réussi (ou voulu ?) se détacher de celle, mythique, qui la précédait. Avaient-ils seulement le choix ? Ces visuels sont ancrés dans nos têtes et il sera difficile de les effacer, quand bien même d'autres alternatives existent (le dessin animé de Ralph Bakshi par exemple, ou les jeux l'Ombre du Mordor, ou encore la minisérie finlandaise fauchée Hobitit, hihi, ne me remerciez pas). Les films de Jackson se sont imposés comme mètre étalon, ils sont LA référence pour la grande majorité des gens, tant visuellement que dans le déroulé des événements. Pourtant, malgré tout, les gens diront qu'ils sont fans de l'univers de Tolkien, l'auteur reste attaché à l’œuvre. On se souvient que c'est lui la source, bien qu'au final, on méconnaisse celle-ci à cause des adaptations. On dit Tolkien, mais on pense quand même beaucoup à Jackson.

Bon, et bien Wagner, c'est exactement pareil. Le Walhalla (nom popularisé par Wagner, d'ailleurs, au dépend de Valhöll... encore aujourd'hui dans une grande majorité des media de pop culture, c'est dire à quel point sa version a marqué l'imaginaire collectif) n'a rien à voir avec Siegfried, et pourtant c'est ce qui vient à l'esprit des gens. La romance Brynhilde / Siegfried, les casques ailés des costumes de scène de Bayreuth (qu'on retrouvera dans les costumes de l'adaptation en double-film de Fritz Lang... forcément)... les gens ont depuis des images et des scènes en tête, et des musiques aussi - la chevauchée des valkyries, par exemple - mais qui a vraiment lu le Nibelungenlied

Siegfried selon Rakham, pour l'opéra de Wagner.

Et puisqu'on évoque l'ami Fritz, attardons nous rapidement dessus, car visuellement, le film de Lang a été une référence majeure, son style n'a pas manqué de marquer les esprits et d'influence comment nous imaginons les Nibelungen. Toutefois, malgré le génie propre à Fritz Lang ainsi que son bien plus grand respect des sources (jusqu'à emprunter quelques éléments de la Saga de Thidrek et du Seyfrid à la peau de Corne), la patte laissée par l'opéra de Wagner sur les deux films du réalisateur est indéniable. Non seulement les costumes ont beaucoup de réminiscences avec ceux dessinés par les costumiers de Bayreuth (les casques ailés iconiques, donc, mais aussi la tunique en peau de bête de Siegfried, par exemple, qui est pratiquement un copier-coller), mais la mise en scène de certaines séquences semble également tout droit tirée des illustrations qu'Arthur Rakham dessina pour le livret des opéras, comme par exemple le combat contre Fafnir. On notera aussi que le compositeur de la bande originale, Gottfried Huppertz, a choisi d'écrire une partition reposant fortement sur le principe des leitmotifs. Ce n'était pourtant pas encore à la mode pour la musique de film à cette époque-là, en revanche, c'était déjà la marque de fabrique du Ring

Siegfried dans les Nibelungen de Fritz Lang, 1924.

Wagner n'a pas inventé le principe de thème ou motif musical associé de manière systématique à un personnage, un lieu, ou un concept, néanmoins avec sa tétralogie il en a fait un art, composant près d'une centaine de motifs interconnectés en une tapisserie musicale exceptionnelle. Rares sont les compositions qui feront preuve d'une telle richesse, d'une telle générosité, mais aussi d'une telle cohérence et d'une telle rigueur.  Ces dernières décennies il y en a une, cependant, qui est parvenu à s'approcher du Ring sur son propre terrain, et c'est - surprise, surprise - la bande originale du Seigneur des Anneaux composée par Howard Shore, et sa cinquantaine de leitmotifs. Tout est lié. 

Parenthèse sur l'héritage de Wagner sur les BO : aujourd'hui, quand on parle de bandes originales, difficile de ne pas parler de thèmes et motifs, John Williams continue de s'appuyer dessus, comme d'autres l'ont fait (Goldsmith et Horner, vous nous manquez, Zimmer... ton ancien style me manque, mais fais ce que tu veux, tu es libre), néanmoins, quand on évoque cette technique de narration musicale, la référence est toujours la même, on continue de dire que c'est wagnérien. Et aucune autre œuvre du compositeur n'a à ce point atteint les sommets en matière de construction thématique que le Ring. Ce n'est pas une exagération que de dire : sans le Ring, pas de Star Wars par John Williams, en tout cas, pas comme nous avons le plaisir de pouvoir l'écouter avec ses nombreux thèmes iconiques à jamais au panthéon de la musique de films, et de la musique tout court. Refermons cette parenthèse.

Bref, tout comme les Anneaux de Pouvoir vis à vis des films de Jackson, Les Nibelungen de Fritz Lang ne cherchait pas à filmer le Ring, mais bien le matériau de base, la source commune, et pourtant il peine à se détacher totalement de ce grand frère que tout le monde connaît déjà bien, aime et chérit, et qui prend décidément beaucoup de la place. À travers les media suivants qui se sont lourdement appuyés sur l'imagerie wagnérienne, l'ombre du compositeur allemand continue de planer, et c'est lui qui dicte le la. Le statut de référence est entretenu. Le bâton est passé de génération en génération, certes en évoluant mais il reste toujours un substrat wagnérien à notre imaginaire légendaire germanique. Il suffit de voir la BD française sur Siegfried d'Alex Alice : le choix est de s'inspirer de Wagner avant tout, et donc des légendes d'origine seulement par proxy. L'auteur a affirmé ne pas adapter directement le Ring, mais toutefois : « Je reconnais par contre que Wagner en plus d'être un compositeur exceptionnel avait de vrais talents de dramaturge. L'opéra Siegfried m'a simplement servi de base dramaturgique que j'ai enrichi par d'autres recherches. J'ai prévu trois albums qui reprendront l'histoire de Siegfried, et j'y ai rajouté de grandes scènes tirées de légendes. » Donc on est arrivé à l'étape où on ajoute des éléments tirés des légendes d'origine sur une base de Wagner, plutôt que l'inverse, la boucle est bouclée. Vous le sentez le poids de l’œuvre dans notre imaginaire, là ?

Est-ce pour autant une mauvaise chose ? Ou au contraire une bonne ? Honnêtement je ne saurais trancher. Le Ring a a tel héritage que les inconvénients qu'il charrie sont à mon sens négligeables, notamment parce que beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et que, mine de rien, petit à petit, on s'en éloigne quand même. D'ailleurs je trouverais dommage qu'on rejette toute influence wagnérienne, notamment parce qu'en vérité on lui doit beaucoup. On lui doit de nous souvenir de Siegfried. Alors certes, Wagner fait n'importe quoi avec les sources et les gens se souviennent "mal" des personnages... mais au moins, ils s'en souviennent. Demandez à Dietrich de Bern ce qu'il en pense : héros bien plus populaire au moyen-âge que son comparse Siegfried, protagoniste ou invité de luxe dans des tas de récits considérés à l'époque comme des classiques, un destin à l'échelle bien plus épique - c'est un futur empereur en exil ! - et pourtant, aujourd'hui, complètement oublié du grand public (voire snobé par certains universitaires, *tousse*Boyer*tousse*). L'un est devenu une figure quasi universelle en passant des légendes médiévales à la pop-culture, l'autre est resté figé comme une figure de l'imaginaire germanique dont même la plupart des Allemands ont perdu le souvenir. 

La différence entre les deux ? Dietrich n'a pas eu droit à son opéra culte, Dietrich n'a pas eu son Ring.

De la même manière que les films de Jackson garderont l'imaginaire de Tolkien vivace bien au delà du cercle des seuls lecteurs, malgré leurs transgressions et leurs aménagements, alors que de moins en moins de gens prendront le temps d'aller lire les sources, le Ring a permis à ces légendes que je chéris de survivre dans l'inconscient collectif et rien que pour ça, je l'en remercie. Mais c’est avant tout un opéra absolument fantastique, avec de nombreux passages qui me mettent les poils à chaque fois, ce qui n'enlève rien. 

Je n'entre pas ici dans les débats sur l'idéologie et les opinions réelles (et/ou supposées) de Richard Wagner, ce n'est pas le propos ici, d'autant qu'à mon sens, ce n'est pas si flagrant dans le Ring qu'on a bien voulu le dire, malgré les nombreuses tentatives d'interprétations et de surinterprétations. Le monsieur avait ses torts, assurément (oui, il était antisémite), toutefois ils n'entravent pas mon appréciation de cette œuvre. Et comme Wagner n'est pas exactement vivant à compter ses millions à chaque fois que vous achetez une place de ses opéras, tout en étalant au grand jour ses opinions rétrogrades concernant certaines minorités via Twitter, la question de séparer l'auteur de son œuvre devrait moins faire transpirer les fans de Siegfried que, au hasard, ceux de Harry Potter.


Pour finir j'aimerai donner deux exemples intéressants d'impact dans la pop culture. Dans la comédie de SF Iron Sky, les nazis qui se sont réfugiés sur la lune après la guerre reviennent en soucoupes volantes rétro. Leur mégasoucoupe s'appelle le Götterdämmerung - soit, on le rappelle, le nom du quatrième opéra de la tétralogie. Bien que la BO d'Iron Sky, composée par le groupe de métal industriel Laibach, fasse plusieurs emprunts directs à Wagner (pas uniquement au Ring, d'ailleurs), le décollage du Götterdämmerung se fait en réalité sur un pastiche d'un morceau d'une autre bande originale de film, qui n'a a priori rien à voir avec les Allemands et leur penchant pour Wagner, Matrix Revolutions, par Don Davis. Ce morceau plein de chœurs épiques qui est pastiché par Laibach est celui du combat final entre Neo et l'Agent Smith, et se nomme... Neodämmerung. Ce n'est pas une coïncidence, puisqu'une autre piste de Davis, liée au personnage de Kid, se nomme Kidfried... L'ombre de Richard Wagner n'est jamais loin.

Loki dans les sources.

Ah, et alors, le Projet Vineta / Heldenzeit... il puise dans le Ring ou pas, pour ses sources ? La réponse est non, en tout cas pas directement, mais certains de mes choix vont coïncider avec ceux de Wagner (oui parce qu'il n'a pas tout inventé non plus, il tape à gauche à droite, mais il tape quand même dans les sources). M'enfin voilà, ce sera accidentel, et vu que je vais employer pas mal de sources en commun, des ressemblances vont forcément survenir. Je ne m'interdis pas de faire des choix similaires à lui, juste par principe, simplement pour ne pas faire comme lui, en revanche rien de ce qui est exclusif au Ring, et donc propre aux inventions wagnériennes, ne devrait se frayer de chemin dans mon projet.

Sur ce, si vous ne l'avez pas déjà fait, allez écouter les quinze heures de cette tétralogie incroyable. Peu importe que ça n'aie que peu de rapport avec le Nibelungenlied. C'est un chef-d’œuvre.

Et les Complete Recordings du Seigneur des Anneaux par Howard Shore. Ce sont aussi des chefs-d’œuvre.

jeudi 23 mars 2023

Heldenzeit : qu'est-ce que l'Âge Héroïque ?

Aujourd'hui j'aimerai consacrer un court billet au titre de travail de ce projet qui refuse de quitter mon esprit, et du concept qu'il y a derrière : Heldenzeit, soit l'âge des héros, ou âge héroïque. Je vais peut-être enfoncer des portes ouvertes pour certains, que ceux-là me pardonnent, mais commençons.

Vous souvenez-vous de mon article sur le viol dans le Projet Vineta / Heldenzeit ? à un moment j'évoque un argument qui m'agace chez ceux qui justifient toutes sortes de choses dans des récits de Fantasy/Fantastique/Merveilleux : "À l'époque c'était comme ça, c'était normal en ce temps-là". Sauf que cet argument moisi ressorti si souvent (notamment quand Game of Thrones faisait tapoter tant de claviers) n'a rien à faire hors de récits historiques, ce que n'est pas la Fantasy. Elle s'inspire (parfois beaucoup) de périodes historiques précises, mais choisi d'y apporter des changements (merveilleux, magie, uchronie et donc changement politiques, sociaux, etc.) voire transpose simplement ses codes dans un univers totalement fictif (Game of Thrones donc).

Mais qu'en est-il des sources médiévales qui sont au cœur de mon projet ? De quelle "époque" parle-t-on exactement ? Quel est "ce-temps-là" dont se préoccupent les poètes ? Et bien, la littérature académique allemande lui donne un nom simple et efficace : Heldenzeit.

Saviez-vous qu'il existe une BD sur Dietrich?

Je l'ai dit plusieurs fois, le Projet Vineta / Heldenzeit n'est pas un récit historique mâtiné de fantastique, mais un récit légendaire parsemé de réalités historiques. Ce choix découle naturellement de mon parti pris, celui de rester au plus proche des sources, lorsque je le peux. Or, les sources sont exactement cela, pour la plupart. Bien qu'elles se veulent souvent ancrées dans l'Histoire avec un grand H et un passé bien réel, elles toujours prêtes à sacrifier la véracité au profit d'une bonne histoire avec un petit h. Des personnages historiques et d'autres totalement fictifs se croisent, beaucoup de ces figures "réelles" et de ces événements "véridiques" sont modifiés, tordus, déformés, jusqu'à devenir méconnaissables, parfois même l'inverse de ce qui a vraiment eu lieu, la chronologie est chamboulée pour faire cohabiter des gens que des décennies, voire des siècles, les équipements des héros sont souvent anachroniques, devraient séparer, bref, c'est tout comme le Braveheart de Mel Gibson, en fait.

C'est un passé légendaire, et chaque source place son curseur plus ou moins proche de la véracité ou du merveilleux, et un même héros pourra très bien se voir le protagoniste d'une geste relatant les faits en minimisant le surnaturel voire en s'en débarrassant, ou d'un lai assumant le merveilleux à fond. Par exemple, les aventures de Dietrich de Bern rassemblent un tel corpus de textes que les chercheurs ont pu les séparer en plusieurs catégories, tel que les Dietrich Historique et Dietrich Aventureux. Et bien que se déroulant théoriquement dans le même univers, entre le ton et l'ambiance de La Fuite de Dietrich et Laurin, il y a un gouffre.

Dans le premier on a le récit prosaïque de comment la famille du héros fut massacrée par son oncle Ermrich lorsque celui-ci s'empara du pouvoir et comment Dietrich dut s'enfuir, tenta de se venger puis partit en exil. Dans le second, un jeune Dietrich part, pour le fun, saccager un royaume nain dans les montagnes des Dolomites sous laquelle se trouve une ménagerie incroyable (griffons inclus évidemment), puis comment une armée de nains invisibles vient se venger... En fait, La Fuite de Dietrich c'est la saison 1 de Game of Thrones, là où Laurin c'est la saison 8 (en terme de présence du fantastique, hein, pas en terme de qualité d'écriture, dieux merci)(bon, là-dessus, tous les chercheurs ne sont pas d'accord avec moi, haha.)(Bref).

Il faut vraiment que je vous parle du Laurin.

Cela nous donne un parfait exemple de ce que je citais plus haut. La rivalité de sang entre Dietrich et son oncle Ermrich, nemesis l'un de l'autre, tous deux basés sur des personnages historiques authentiques, respectivement Théodoric de Vérone et Ermanaric... sauf que Ermanaric meurt environ en 370, or Théodoric devient roi des Goths en 493... Alors bon, ils ne sont pas oncle et neveu, d'accord, ils n'ont même pas pu se croiser, mais pourquoi entraver un bon récit avec ces détails ? Des exemples il y en a d'autres, par exemple : Etzel (c'est à dire Attila) peut difficilement accueillir Dietrich pendant son exil, puisqu'il meurt en 453. Brynhild et Sigurd, des figures fictives mais contemporaines de personnages "historiques" tels que Dietrich et Etzel (environ vers 300-500, fourchette large, donc) ont une fille, Áslaug, qui épouse Ragnar Lodhbrok, oui, oui, le viking qu'on dit avoir mené le siège de Paris en 845. Même les costumes anachroniques se retrouvent dans les sources : les poètes décrivent les armes et armures de leur temps, le haut-moyen-âge, alors que leurs protagonistes évoluent dans l'antiquité tardive. Je blaguais sur Braveheart, parce qu'aujourd'hui il cristallise tous les reproches communs qu'on fait aux films "historiques". Sachez donc que cela ne date pas d'hier, ni d'avant-hier. C'est vieux comme le monde.

Alors on est rarement dans la Fantasy pure, les poètes aiment faire du name-dropping de héros, royaumes, batailles etc., tout pour donner de la crédibilité au récit et offrir une familiarité bienvenue à l'auditoire. C'est bien le passé dont on parle, des vrais peuples, de vrais fleuves, de vraies villes... et puis de temps en temps des fausses. C'est assez loin pour qu'on puisse être flou, mais assez proche pour qu'on s'en souvienne un peu quand même. Cet entre-deux semi-légendaire, c'est ce que les auteurs allemands qui analysent ces sources appellent Heldenzeit, c'est cette chronologie alternative sens dessus-dessous mêlant vrai et faux, mais qui reste suffisamment ancrée dans le réel pour ne pas être du pur merveilleux ou du conte (contrairement à beaucoup de textes arthuriens, par exemple). Un passé vrai, mais impossible. Authentique, mais improbable.

Je précise également que cela va s'approcher d'autres concepts, sans pour autant s'y confondre. Par exemple, j'ai dit que Sigurd/Siegfried était un personnage fictif... mais beaucoup de chercheurs ont tenté de déterminer quel personnage historique se cachait derrière le tueur de dragon. Pourtant, autant la filiation de Dietrich von Bern avec Théodoric est connu par les poètes eux-mêmes (ils ont un souvenir vague de qui ils s'inspirent), autant ce n'est pas le cas de Sigurd. C'est la recherche moderne qui a cherché par l'onomastique ou l'analyse comparée à retracer l'origine du personnage, en partant du principe que si d'autres protagonistes tels que Dietrich étaient "historiques", alors Sigurd lui aussi devait avoir une source concrète. Certains y ont vue une déformation d'Arminius (la colonne de légionnaires sinuant dans la forêt du Teutobourg inspirant le dragon)(c'est une connexion étonnamment trèèès populaire en littérature moderne), d'autres préfèrent voir dans le drame des Nibelungen une adaptation d'évènements des chroniques franques et Siegfried, Krimhilde, Brunhilde etc. seraient des figures historiques mérovingiennes (à savoir Sigebert, Frédégonde et Brunichildis)(Et là, bizarrement, les auteurs littéraires ne se bousculent pas... curieux, non?).

Le libérateur : un roman Siegfried-Arminius...
Toutefois, on est là dans une spéculation basée sur la pensée suivante : tout dans les sources doit avoir une origine réelle qui ne serait que déformée. En fait, il s'agit d'une doctrine assez similaire à l’évhémérisme qui voit dans les divinités et les mythes une développement d'exagérations des vies de grands hommes, si grands et mémorables qu'on les aurait divinisés (un exemple concret et avéré de ce phénomène est le dieu norrois Bragi, associé à la poésie, qui est une divinisation d'un très célèbre scalde). Snorri Sturluson et Saxo Grammaticus sont complètement dans cette veine, et dans leur Heimskringla Saga et la Gesta Danorum, ils "rationalisent" les dieux païens en en faisant des ancêtres légendaires (bon, ça permettait aussi de tartiner sur le paganisme sans que ça soit trop suspicieux non plus, mais n'oublions pas que ces deux auteurs, sans qui une énorme partie de ce que nous savons sur les vieilles histoires du nord ne nous serait pas parvenu, étaient tout à fait et indiscutablement chrétiens). D'ailleurs, ces ancêtres divins-mais-en-fait-pas sont souvent à l'origine de lignées de rois légendaires, puis semi-légendaires, puis totalement attestés historiquement. On parlait des mérovingiens, justement, mais c'est un très bon exemple de lignée prestigieuse qui commence sur la base de on-dits légendaires (Mérovée) pour déboucher sur des rois tout à fait historiques et avérés (Clovis). Tout le monde fait ça. 

Dans les chroniques médiévales, l'Histoire et les légendes ne font qu'une, et le merveilleux s'estompe au fur et à mesure que les mémoires sont encore vivaces. D'ailleurs, la Gesta Danorum est souvent publiée en deux parties, la première plus légendaire, et la seconde, très factuelle (et donc pour 95% des gens, plus chiante)(ce n'est pas un hasard si la traduction française ne va pas au-delà du Livre IX). Et quand on a oublié l'origine de certains détails, on fait comme n'importe quelle franchise de pop-culture actuelle : on retconne. Le Retcon est la contraction anglaise de "continuité rétroactive", et c'est le fait de "réparer" des incohérences entre deux sources (livres, films, séries, etc.) en inventant des liens, des explications, des pirouettes scénaristiques qui permettent de faire fonctionner ces sources ensemble malgré ces incohérences qui n'en sont plus. 

Quand George Lucas décide qu'en fait, Dark Vador était le père de Luke depuis le début, et qu'Obi-Wan a en fait menti raconté les choses d'un certain point de vue, il retconne. Quand le poète danois qui adapte Laurin dans sa langue sait que Dietrich de BERN règne sur VÉRONE, mais qu'en son temps on a oublié que Bern est un des vieux noms de la ville de Vérone (et qu'il s'agit donc strictement du même lieu), il explique que Bern est le nom de la forteresse au cœur de Vérone et qui protège la ville, il retconne. Toujours dans le but d'être crédible aux oreilles de son temps, et de ne pas passer pour un pur inventeur.

La géographie est elle aussi affectée, bien entendue. Fondée sur les cartes véritables, les routes et voies maritimes empruntées par l'auditoire de l'époque, les villes connues et les fleuves familiers, elle n'est pas censé être un univers merveilleux mais le vrai monde de la réalité véritable (oui, la réf est voulue)... et pourtant les durées de voyage, voire les trajets instantanés, n'ont rien à envier à l'hyperespace de Star Wars, où selon les besoins des auteurs/réalisateurs, on traverse toute la galaxie en quelques secondes, quelques heures, quelques semaines, osef, ce qui compte c'est l'histoire. Dans la Heldenzeit, les jours de voyage, la longueur du trajet... tout cela est généralement peu important, on donne des chiffres ronds et symboliques sans chercher à donner d'indications véritablement utiles. Ce sont bien nos cartes, certes, mais dessinées à l'à-peu-près.

Heldenzeit, une période dans le temps et hors du temps, l'époque de Théodoric, d'Attila et de Ragnar Lodhbrok, tout à la fois. Le règne des Burgondes, des Francs, des Goths, les cours du Rhin et du Danube, le Danemark de Sven à la Barbe Fourchue et la Rome des empereurs wisigoths, le paganisme, le christianisme et même l'Islam, tout à la fois.


(Sinon, c'est dingue comme la Fantasy a finalement peu changé au fil des siècles, non?)

mardi 7 février 2023

Brynhilde : traditions comparées d'une héroïne complexe.

Cela fait un moment que je n'ai rien posté, alors pour rassurer mes visiteurs, je me suis dit que je pouvais écrire un petit billet sur un personnage qui me préoccupe en ce moment, histoire de faire d'une pierre deux coups. J'aime bien donner des exemples de comparaisons entre les traditions continentales, scandinaves et féringiennes, leurs incohérences et leurs surprenantes corrélations malgré le temps et l'espace qui séparent ces nombreuses sources. En avant donc pour un billet (non-exhaustif, il n'est pas question de relever toutes les différences) sur... Brynhilde.

Je le rappelle, histoire qu'on soit d'accord sur les termes, les légendes germaniques peuvent être séparées en trois traditions, continentale, scandinave et féringienne : 

- Continentale, qui se raconte dans les textes... continentaux, d'accord, mais pas que, puisque la saga de Didrik / Thidrek reprend cette tradition (et en représente un gros morceau, bien qu'il l'adapte au goût scandinave). Généralement on est sur de la littérature courtoise qui s'épanouit sur une base héroïque plus ancienne, celle-ci hantant encore les récits, évidemment. En plus de la Saga de Thidrek on pensera donc évidemment au Nibelungenlied, au Hürnen Seyfrid, les Heldenbücher ou Livres de Héros, le Eckenlied, le complexe Ortnit-Wolfdietrich, Biterof et Dietleib, etc.

- Scandinave, qui se raconte dans les textes islandais, norvégiens, suédois, danois. Là on est généralement encore sur de la littérature héroïque, le basculement vers le genre courtois n'est pas encore consommé. En revanche, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ces sources ne sont pas nécessairement plus anciennes, en tout cas en terme de mise sur le papier. En terme de composition, les débats sont ouverts. Les sources de cette traditions sont les Eddas, les sagas et tháttr légendaires, les Folkeviser, etc.

- Féringienne, qui est un peu hybride des deux et qui, en plus, tout en conservant des archaïsmes et des artefacts de versions assurément anciennes, part parfois dans des délires féeriques de "petite mythologie" assez spéciaux qui diluent fortement le matériau de base. On parle ici essentiellement des ballades traditionnelles féringiennes. C'est une tradition souvent (dé)considérée comme mineure, voire négligée par certains auteurs. Et c'est dommage, car elle est loin de n'être qu'une version tardive et bâtarde.

Il existe également quelques textes qui se rattachent à ces traditions qu'on pourrait nommer la tradition anglo-saxonne, mais puisqu'elle gravite un peu à distance des autres, je laisse cela de côté pour l'instant, mais vous pouvez en lire davantage ici.

Bon, voilà qui est fait (mais si, ce sera utile,vous verrez). Maintenant, venons-en enfin au sujet, à savoir Brynhilde. Fermez les yeux (métaphoriquement, sinon la lecture de cette article s'en verra compliquée) et plongez-vous dans les images qui vous viennent à l'esprit à l'évocation de ce personnage légendaire. Siegfried et Brynhilde, couple aussi mythique que tragique, lui héros d'une lignée descendant d'Ódin, elle valkyrie déchue pour avoir justement désobéi à Ódin, le mur de flammes, l'échange de vœu d'amour et de fidélité par le don d'un anneau maudit, tiré du trésor de Fáfnir, l'Islande, le changement d'avis de Siegfried et sa trahison envers elle, sa vengeance contre lui puis son suicide sur le bûcher funéraire de celui-ci, fin tragique et "romantique". Enfin, a priori, vous devriez imaginer quelque chose dans ce style, non ?

William Stout, "Brunhilde"

Bonne nouvelle, sans le savoir, vous connaissiez déjà les trois traditions ! Seulement, par fragments uniquement, et dans un joyeux désordre. L'imagerie populaire a puisé dans les sources pour en faire un smoothie littéraire, dont la base est, pour le meilleur comme pour le pire, le Ring de Richard Wagner. Je vais donc succinctement (haha...) faire un tour d'horizons des versions, et cela me permettra de donner un bon exemple des différences majeures qu'il peut exister entre elles, et par conséquent le défi que cela représente pour moi, en tant que compilateur et harmonisateur au sein du Projet Vineta. En revanche, j'essaierai de ne pas trop révéler mes choix pour ne pas trop divulgâcher (bah oui, j'espère tout de même vous faire lire ma version un jour, même si ça prend du temps).

Commençons par le commencement, la situation initiale : qui est Brynhilde ?

Cela peut paraître curieux, mais dès la base les traditions sont en désaccord, et pas qu'un peu. Ancienne Valkyrie punie par Ódin ? Et bien, pas vraiment. Enfin, pas tout le temps. Je m'explique :

Dans la tradition continentale c'est une femme tout ce qu'il y a de plus humaine, sans aucun pouvoir surnaturel. Sa force remarquable lui vient, dans le Nibelungenlied, d'une ceinture de force (nous y reviendrons). Si dans le Nibelungenlied elle règne sur l'Islande comme reine, dans la Þidrekssaga elle gère, très prosaïquement, un haras de renom. Si réputé, d'ailleurs, que c'est de chez elle que Sigurd obtient son cheval Grani (qui ici n'est pas du tout lié à Sleipnir, c'est juste un bon cheval). Elle n'est pas à proprement parler une guerrière, même si dans le Nibelungenlied elle impose à quiconque souhaite l'épouser des épreuves physiques et "martiales" (notamment lancer de javeline). La Brynhilde continentale est juste une femme forte et indépendante.

Les traditions scandinaves et féringiennes introduisent l'aspect surnaturel et valkyrie, et je dis "introduisent", car au sein même de l'Edda poétique, on trouve les deux versions ! Il est assez évident que les poètes du nord ont assimilé Brynhilde à un autre personnage lié à Sigurd dans leur répertoire, la valkyrie Sigrdrífa (qu'on connaît autrement par une liste de noms de valkyries dans l'Edda en prose), au point que Brynhilde absorbe celle-ci et son background (notamment dans la Völsunga saga et quelques poèmes comme Gripispá et Helreið Brynhildar), mais ce n'est le cas dans les poèmes plus anciens. Les universitaires ont beaucoup débattu de cette assimilation probable, mais la comparaison avec la Brynhilde continentale laisse peu de doute à mon sens : à l'origine il s'agit d'une mortelle badass, tellement badass qu'elle a fini par carrément devenir une valkyrie.

Cette différence entraîne fatalement deux ambiances différentes autour du personnage, par exemple l'épreuve pour obtenir sa main. Quand on parle d'une valkyrie, forcément sa halle est entourée d'un feu magique que seul Grani ose traverser, alors que la Brynhilde continentale, plus terre à terre, ne demande à ses prétendants "que" de la battre à des épreuves de force physique et d'agilité (sa main s'ils la battent, la mort s'ils échouent... ça en fait réfléchir plus d'un), voire, dans la Þidrekssaga, il n'y a même pas d'épreuve !

Arthur Rackham, "Brynhild promène son cheval".

Question généalogie et statut social, là encore on trouve plusieurs versions. On trouve dans sa parenté deux personnages clef : Buðli et Heimir. Ça, on est à peu près d'accord, sauf que... généralement Buðli est son père (tardivement il devient également le frère d'Atli/Attila, pour plus d’interconnexion. De fait, la sœur d'Atli, Oddrún, devient la tante de Brynhilde), tandis qu'Heimir est son père adoptif/tuteur... Mais dans la Þidrekssaga, Heimir est bien son père biologique. La Brynhilde scandinave vit à Hlymdalir, en Islande, donc, ce à quoi le Nibelungenlied acquiesce (et nomme la forteresse Isenstein), mais la Þidrekssaga, encore une fois, fait son truc dans son coin et place le château de Saegard (et son haras) en Souabe (Allemagne actuelle) (c'est donc au tour de la tradition continentale de se contredire). D'ailleurs, puisque je mentionne le rapport tardif entre le père de Brynhilde et Atli/Attila, personnage important de l'histoire, ajoutons que dans la Völsunga saga, Heimir est marié à Bekkhilde, la sœur de Brynhilde que les autres poètes ne connaissent pas. Il est ainsi marié à la sœur de sa fille adoptive... voilà, voilà. La tradition féringienne quant à elle donne comme épouse de Buðli, et donc mère de Brynhilde, une certaine Gunhilde, qui sort également de nulle part. Néanmoins, cela trahi le background originel tout à fait humain et mortel du personnage, même dans le nord.

Terminons la partie familiale avec sa descendance. Commençons par sa fille Áslaug, née de son union avec Sigurd... Essentiellement dans la Völsunga saga, la saga de Ragnar Loðbrok et le tháttr de Norna Gest, mais "Aslög" a droit à sa ballade dans les Îles Féroë. Le point commun de ces sources : elles sont tardives. La Völsunga saga est une compilation/harmonisation des chants du cycle de Sigurd et Brynhilde qui prend tout ce que le poète a pu glaner et retconne à tout va, et l'ajout de Àslaug est clairement là pour honorer le crossover initié par la saga de Ragnar Loðbrok, à laquelle on doit probablement l'invention du personnage. Les autres sources se contentent de reprendre ces deux sources majeures. Dans le Nibelungenlied, les poèmes eddiques plus anciens, la Þidrekssaga, pas de fille avec Sigurd/Siegfried hors mariage. En revanche, dans le Nibelungenlied, elle aura de son époux Gunther un fils légitime nommé Siegfried, tandis que Krimhilde et Siegfried réciproquent en nommant leur propre fils Gunther (la tradition scandinave Sigurd et Gudrun le nomment plutôt Sigmund, comme le père de Sigurd).

Parlons-en, de ce mariage. Les circonstances sont toujours grosso modo les mêmes : Siegfried la rencontre une première fois, ça se passe... plutôt bien, hein, on va dire (je reste flou car les sources scandinaves le sont aussi, suggérant la proximité, d'où l'existence d'Áslaug rendue possible), puis, bien plus tard, Siegfried revient en compagnie de son frère de sang Gunther pour l'aider à conquérir Brynhilde (en trichant). Brynhilde comprend qu'il y a eu entourloupe et rumine la trahison de Siegfried, au point de provoquer le meurtre de celui-ci. Un peu extrême, me direz-vous, et bien les poètes continentaux le pensaient aussi, puisqu'ils insistent sur un serment échangé entre Siegfried et Brynhilde lors de leur première rencontre, pour rendre son mariage avec Krimhilde encore plus impardonnable aux yeux de Brynhilde (parjure) et justifier sa cruauté. Mais ce serment n'existe pas partout, et souvent, Sigurd n'a rien juré. En revanche, dans l'épisode de son viol (j'en parle plus en détails ici), c'est le Nibelungenlied qui adoucit le crime en le rendant métaphorique (il lui dérobe sa ceinture de force...par la force), là où la Þidrekssaga, qui adapte la tradition continentale au goût scandinave, assume le crime pour ce qu'il est, frontalement. Néanmoins, il reste bel et bien cohérent avec la narration continentale puisque Sigurd lui vole alors explicitement sa virginité... Dans cette version, Siegfried n'a donc pas couché avec elle lors de leur première rencontre, et Áslaug ne pourrait donc pas exister.

Arthur Rackam "la querelle des reines". Intéressant de noter que Rakham représente Brynhild (clairement distinguée par son armure) comme brune et Gudrun comme blonde. C'est également ainsi que je vais les décrire pour des raisons qui sont les miennes, mais dans la tradition féringienne, c'est l'inverse ! L'Edda poétique décrit également Brynhilde comme blonde.

Une fois Siegfried mort, la cohérence relative des différentes version de Brynhilde éclate à nouveau. Elle a fait mettre à mort l'homme qu'elle aimait de manière atroce, a montré une grande cruauté envers sa rivale Krimhilde (les continentaux et les féringiens placent leur meurtre en forêt, mais on dépose ensuite le corps ensanglanté devant la porte de sa chambre, voire dans le lit de Krimhilde, quand les scandinaves vont jusqu'à faire assassiner le héros dans cette couche, pendant qu'il dort à côté de Gudrun/Krimhilde). Dans la ballade féringienne qui lui est dédiée, Brynhilde va jusqu'à dire : "comme elle l'a eu dans la vie, qu'elle l'ait ainsi dans la mort". C'est donc vraiment très personnel et très brutal. On entend même son rire dans le palais après ce meurtre. Mais ensuite ? Que faire d'un tel monstre ?

La tradition scandinave ne peut pas se contenter d'en rester à une vengeance cruelle, elle va faire se lamenter l'ancienne valkyrie et la faire se suicider en se jetant dans les flammes du bûcher funéraire de Sigurd, parce que malgré la trahison et les torts subis (et infligés !), vous comprenez, elle l'aime, jusque dans la mort, jusque dans l'au-delà, même (Helreið Brynhildar) ! C'est si beau que Wagner reprendra cette image mais, parce que c'était pas encore assez dramatique et badass, il fera de ce bûcher la source du brasier enflammant le Walhalla, causant le Ragnarök. Rien que ça.

La tradition continentale, elle... ne part pas du tout dans cette profusion dramatique. Brynhilde, une fois vengée, disparaît du tableau, tout simplement. On ne sait pas ce qui lui arrive, ni où elle part, on ne la mentionne plus ! Les textes se concentrent sur Krimhilde/Gudrun et sa propre vengeance, alors Brynhilde, osef apparemment. En tout cas ni lamentations, ni aveu d'amour malgré tout : elle a été bafouée, elle s'est vengée, point. Finalement, la version la moins surnaturelle, la plus humaine du personnage, est aussi la plus cruelle et la plus froide.

Dans son ouvrage The Legend of Brynhild, Andersson défend l'hypothèse qu'à l'origine, dans le nord, en tout cas, il existait d'abord un cycle de Brynhilde, qui intégra les épisodes concernant un héros moins important, Sigurd, avant que celui-ci ne finisse par prendre l'ascendant et devenir le protagoniste. Ce ne serait pas un cas isolé puisque dans l'Europe continentale du Moyen-Âge, Siegfried fut longtemps bien moins populaire que Dietrich, avant de finalement lui voler la vedette à la Renaissance. Quoi qu'il en soit, il est clair que Brynhilde est un personnage très apprécié des poètes germaniques qui ont tous voulu lui apporter leur touche, toujours dans l'optique de la rendre plus badass. Mais comme on l'a vu, il n'y a pas qu'une seule Brynhilde "authentique", une "vraie version". Les traditions sont en désaccords entre elles, et se contredisent parfois elles-mêmes, comme elles le font aussi pour Gudrun/Krimhilde, Sigurd/Siegfried, etc..

Et c'est normal : des siècles et des lieues séparent les auteurs, pour la plupart anonymes. Ils se référencent et repompent lorsque cela les arrange, inventent a leur guise... mais aucun n'est plus "officiel", aucun n'est la source d'origine. D'ailleurs, il ne faut pas croire que seules les sources les plus "nobles" auront su s'imposer et influencer notre vision moderne du personnage. Un exemple concret :

Brynhild táttur est la fameuse ballade des îles Féroé sur Brynhilde que j'ai déjà mentionnée et qui mélange allègrement, et pas toujours logiquement, les traditions scandinaves comme l'épreuve du mur de flammes,ou Sigurd qui doit couper sa cotte de maille (chez les Scandinaves pour la réveiller du sommeil dans lequel Ódin l'a plongée pour la punir) ET continentale (l'héroïne n'y est pas une valkyrie et n'a pas été punie par Odin... malgré la cotte de maille et le sommeil surnaturel... oui c'est un peu bancal, mais bon, hein, les détails...) Mais surtout, c'est cette source qui amalgame le mur de flammes avec la première rencontre entre Brynhilde et Sigurd, telle qu'on s'en souvient le plus aujourd'hui... alors que c'est la seule. Toutes les autres sources utilisant le mur de flammes en font l'épreuve de la seconde rencontre, épreuve que Sigurd remporte pour le compte de Gunnar. Je suis fasciné par le fait qu'une ballade danoise aura eu un impact si grand qu'elle aura durablement influencé notre mémoire, au dépend même des Eddas et de la Völsunga Saga.

C'est pourquoi dans le Projet Vineta j'ai voulu explorer des sources parfois plus obscures ou secondaires, avec un intérêt égal et les référencer, si possible. Cette diversité d'interprétations des héro(ïne)s légendaires germanique fait tout le sel de ces récits.

mercredi 9 novembre 2022

Bloquage et intimidation

Ces derniers mois, je suis bloqué. Presque paralysé (dans l'écriture, hein, mon dos va bien, merci pour lui). Plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte. Déjà la fatigue et le manque de temps dûs au boulot, mais surtout je suis arrivé au moment du récit où il me faut enfin m'attaquer au gros morceau de cette immense fresque, celui auquel tout le monde pense en entendant les noms Siegfried, Brynhild, Nibelungen... et ça, mine de rien, ça m'intimide.

Certes, j'ai déjà bien défriché le terrain, et j'ai également abattu pas mal de travail côté Dietrich, avec des classiques comme le Eckenlied ou Laurin. Mais ce sont là des classiques de connaisseurs. Là, avec les Nibelungen, on est sur un autre niveau. On parle des textes qui m'ont donné le goût de la matière de Germanie, et la pression de leur rendre justice est énorme. Pression que je me mets tout seul, d'ailleurs. Ce bloquage n'est pas sans rappeler celui qui m'a empêché si longtemps de démarrer le projet, pourtant je sais comment approcher mon sujet, désormais, ce n'est plus le problème. Malgré ce succès et les très nombreux chapitres déjà rédigés, je suis juste intimidé, comme Beowulf qui, s'étant avancé fièrement face au dragon, se prend une première salve de flammes qui consumme son bouclier en un instant. Soudain il "n'est plus en humeur de se vanter de ses exploits".

Tout ça pour dire que je dois m'attaquer au cœur de ce nœud légendaire et je ne fais pas le malin.

Je n'ai pour autant pas cessé ma prise de notes et mes lectures, même si je poste peu, je suis actif dans les coulisses. D'ailleurs, "prochainement" j'essaierai de finir un article de sources comparées sur le chapitre suivant sur mon programme d'écriture.

Pas d'abandon, donc, bien au contraire. Comme le disait si bien notre regretté John Hammond, ce n'est qu'un retard, c'est tout.

Là c'est moi fier comme un paon tenant mon carnet de notes, magnifiquement habillé par la couverture en cuir faite par l'incroyable Karoline Juzanx.


mardi 24 mai 2022

Les incohérences dans les sources : un exemple concret

J'ai souvent évoqué le problème des incohérences entre les sources, incohérences dont l'harmonisation ou explications sont au cœur de mon projet. Mais les sources sont parfois incohérentes avec elles-mêmes. Parfois il est évident que cela vient de l'amalgame de plusieurs sources précédentes, comme les confusion entre Nibelungen et Burgondes dans la Chanson des Nibelungen. Bon, bien que ce ne soit pas le sujet, je vais expliquer ça rapidement :

La Chanson... est divisée en deux parties. Dans la première, le peuple de Gunther, Hagen etc. sont les Burgondes, tandis que le peuple de nains qui se retrouvent au service de Sigfried sont les fameux Nibelungen... sauf que dans la seconde partie, les Nibelungen désignent maintenant les Burgondes. Cette version est d'ailleurs celle que partage la tradition scandinave puisque les Niflungar sont bien Gunnar, Högni etc. Le tardif Seyfrid à la Peau de Corne reprendra lui le choix du poète de la première partie de la Chanson... et ses Nyblingen sont les nains. Bref, c'est le bordel, merci les incohérences.

Mais bon, vous me direz, pinailler sur le nom d'un peuple ou d'un autre, ça ne change rien à l'intrigue et ne remet pas en cause les règles établies, alors osef. Certes, mais laissez-moi vous parler d'un moment de révélation qui m'arriva tandis que je regardais Ring of the Nibelungs, un téléfilm pas top, mais pas si infidèle que ça si on prend toutes les traditions en compte, mais par contre vachement fauché (mais ce cast improbable : Max von Sydow, Robert Pattinson dans son premier rôle, Götz Otto, Ralf Möller, Julian Sands !). Bref, je regarde le film et arrive la scène où Gunther, Giselher et Siegfried deviennent frères jurés, ou frère de sang comme on dit, puisqu'il faut mélanger son sang avec celui de son nouveau frère. C'est un point d'intrigue présent quasiment dans toutes les sources qui se penchent sur Siegfried et les Nibelungen/Burgondes. Gunther se taille la paume, geste débile mais classique du cinéma, et Siegfried fait pareil... et rien ne se passe.

Bah oui, il a une peau que le fer ne peut mordre.

Et là, j'avoue, j'ai bugué.


Le pire c'est que j'avais déjà remarqué ce problème avec la mort de Sigurd dans la tradition scandinave. En effet, dans la tradition continentale, Hagen doit d'abord découvrir l'emplacement du point faible de Siegfried, puis l'assassiner en l'embrochant précisément là où la feuille de tilleul a empêché sa peau d'être couverte du sang de dragon, justement pour respecter les règles établies par l'intrigue (son invulnérabilité). Dans la version scandinave, osef, on l'assassine dans son lit en le plantant de face, et bizarrement la peau de corne n'a aucun effet. C'est un peu gênant, tout de même, quand tout le récit met à ce point l'accent sur cette peau fabuleuse. Ahaa ! Je me suis cru malin, tiens. Et cela me confirma que je suivrais donc la tradition continentale, plus logique et respectueuse des rèèè.......

Ah merde, mais le rituel des frères jurés ne peux pas marcher non plus, en fait ! 

Et c'est un téléfilm pourri avec un dragon en CGI moche qui me met le nez dans mon caca. La honte.

LA HONTE.

C'était tellement évident, ça devrait sauter aux yeux à la lecture, et pourtant... Et quasiment toutes les sources sont coupables, car le déroulé des événements est toujours le même : le dragon d'abord, les Burgondes ensuite. On est coincé !

Et comme si cela ne suffisait pas, le film ne se contente pas de pointer du doigt l'incohérence, il la répare avec astuce et élégance ! En effet, Siegfried se coupe au niveau de son point faible, en révélant ainsi l'endroit à ses "frères" dignes de confiance (vous connaissez la chanson, Nibelungentreue, tout ça). C'est génial ! Non seulement le rituel peut avoir lieu, mais le récit n'a plus besoin de l'incroyable naïveté de Krimhilde pour obtenir l'information cruciale du point faible (cela dit, cela retire du coup le côté trahison perso de Hagen envers Krimhilde qui lui fait confiance, donc ça enlève un peu du drama et des motivations de vengeance de Krimhilde. Mais je pinaille, le meurtre de son mari et les manigances pour lui voler son héritage conjugal font déjà de bonnes motivations).

Bien joué, film pourri, bien joué.

Quant à moi, je vais essayer de rester proche des sources, tout en reconnaissant l'incohérence pour ce qu'elle est. Car après tout, ces erreurs sont partout dans les sources, elles font partie intégrante du matériau littéraire que je potasse, et il serait dommage de tout lisser en une seule version unique et "vraie". Tout comme certains chapitres laissent la part belle à plusieurs versions selon différents rapporteurs, il peut être intéressant de ne pas retirer toute aspérité, toute incohérence, afin d'éviter un récit trop propre, trop clinique, trop stérile.


Mais bien joué quand même, film pourri.

dimanche 7 novembre 2021

Hagen : (anti-)héros des romantiques

Dans mon précédent article, j'ai expliqué comment s'est développé le concept de Nibelungentreue, et notamment le procédé par lequel les romantiques du XIXè siècle puis les nationalistes avaient embrassé le camp des Nibelungen comme celui des vertus honorables telles que la fidélité et la loyauté. J'avais aussi souligné le paradoxe évident de cette approche au regard de leur comportement dans les sources. Je vais développer ça avec un exemple précis, celui de Hagen / Högni. Les romantiques qui ont embrassé cette figure sont-ils donc bêtes à manger du foin de se choisir un tel héraut, si celui-ci est un personnage parjure et meurtrier ? Pour ne pas constamment avoir besoin de me répéter, je vais partir du principe que vous lu l'article en question.

Pour comprendre les interprétations romantiques du XIXè siècle, il faut déjà être clair : les sources ne sont pas uniformément en défaveur de Hagen, ce n'est donc pas systématiquement une figure mauvaise. Enfin, pas quand on observe les sources périphériques. Dans le Nibelungenlied, la Þidrekssaga ou l'Edda, il est comme je l'ai décrit dans mon article, et même s'il n'est pas toujours un monstre à tout point de vue, quand il n'est pas lui-même le meurtrier de Sigurd/Siegfried, il est au moins l'artisan du plan de l'assassinat et participe à cette funeste entreprise. Et pourtant, il y a deux autres sources qui viennent nuancer l'image de Hagen : le Waltharius, un texte carolingien en latin, et la Ballade de Høgni qui nous vient des îles Féroé.

Hagen dans Die Nibelungen, Fritz Lang.
Dans le Waltharius, ou Chanson de Walther, il est certes un antagoniste, mais aussi, d'une certaine façon, un allié. Lui et Walther sont amis de longue date et frères jurés, et lorsque ce dernier fuit la cour d'Attila avec son trésor, et que Gunther, décidément toujours au taquet pour jouer les enfoirés, décide de l'intercepter pour voler ce trésor, Hagen essaie de le dissuader en vantant la valeur du héros, son camarade Walther. Rien n'y fait : Gunther, aveuglé par la cupidité, ne veut rien entendre et force son vassal Hagen à le suivre pour accomplir sa besogne. Hagen, tiraillé entre son serment de fidélité à son meilleur ami et celui à son seigneur, essaie d'éviter le combat et fait montre d'une grande droiture. Lorsque les circonstances le contraindront finalement au duel final au Waskenstein, Hagen y perdra son œil et Gunther une jambe, tandis que Walther se retrouve manchot (ensuite l'Aquitain retourne régner sur son pays pendant trente années de paix, quand d'autres sources prétendent qu'il ira rejoindre l'Empereur Ermrich). Dans ce récit, Hagen agirait noblement si Gunther ne le contraignait pas. On insiste également sur les origines troyennes (et donc nobles) du personnage, trope classique du Moyen Âge appuyé dans le cas de Hagen par une interprétation discutable (et longuement discutée) de l'étymologie du nom de Hagen von Tronje.

Parenthèse rapide : disons-le tout de suite, les origines de Hagen sont floues. Dans le Nibelungenlied, comme dans la plupart des sources continentales, c'est un Burgonde, tout comme Gunther, là où le Waltharius en faisait des Francs.  Ce qui ne change pas, en revanche, c'est l'origine troyenne noble, et le rapport de vassalité vis à vis de Gunther. Le Hagen du Nibelungenlied a également a un frère nommé Dancwart le souple, et un neveu : Ortwin de Metz, qui est véhément dans son soutien au meurtre de Siegfried (mais ne participe pas à l'acte, il n'est même pas présent). Dans la Völsunga Saga et l'Edda Poétique, Högni est le frère biologique de Gunnar/Gunther, tandis que dans la Þidrekssaga, il n'en est que le demi-frère, la mère ayant été violée par un alfe dans la version norvégienne ou un loup dans la suédoise (expliquant sa naturelle laideur pré-cicatrice et son caractère mauvais). Toujours dans cette source, Ortvin n'est plus le fils de la sœur de Högni, mais celui d'Attila. Dans Kudrun, Hagen est roi d'Irlande, et dans le Widsith il règne sur Rugier-Holm (Rügen), une île de la Mer Baltique au large des côtes allemandes. Et enfin, il est également le frère biologique de Gunther et co. dans la tradition féringienne puisque dans sa ballade éponyme, Høgni est dit Gjúkason, fils de Gjuki, le Gibech de la tradition continentale. D'ailleurs, Gunnar et ses frères ne sont pas les Niflungar dans la tradition scandinave, mais bien les Gjúkungar. Je finirai par revenir sur le bordel des noms de lignées et de la confusion générale autour des Nibelungen, mais pas aujourd'hui.

La Ballade de Høgni, donc. Voilà un chant assez particulier puisque le personnage autrement négatif, ou au mieux ambigüe, est ici présenté comme le héros, avec un combat final, durant les événements tragiques de la fin des Nibelungen, au cours duquel Høgni tue à peu près tout le monde à lui tout seul avant d'affronter Dietrich de Bern, jusqu'ici tout va bien... jusqu'à ce que Dietrich se métamorphose en dragon et crache du poison sur le héros qui périt, mais pas avant de concevoir en tout hâte (et agonisant, donc) un fils - lui aussi nommé Høgni. Celui-ci le vengera en faisant payer sa cupidité à Artala (suivant ainsi la tradition scandinave d'un Atli/Etzel/Artala/Attila avide d'or et malfaisant). Après, j'avoue que Høgni junior enfermant Atli dans son propre coffre au trésor en lui disant que quand il sera tiraillé par la faim, il aura tout l'or de son père à se mettre sous la dent, c'est classe. Un petit côté supplice de Crassus, mais en version lente, et avec le choix laissé. 

Bon, je ne vous le cache pas, on est là devant une version plus proche du conte que de la légende, où les curseurs du merveilleux sont au max, entre Dietrich qui, c'est nouveau ça vient de sortir, est un sorcier inégalé capable de se changer en dragon (curiosité unique à cette ballade, seul le poison pouvant éventuellement se rapprocher du feu qu'il sait parfois cracher dans d'autres sources), les sirènes et tritons que Hagen rencontre en chemin et qui lui font la bonne aventure, ou encore son anneau magique qui "transpire" une sueur rouge comme du sang pour l'avertir de la trahison de Gudrun, qui cherche à l'empoisonner (dans les sources scandinaves, c'est à l'inverse Gudrun qui envoie à ses frères un anneau tout à fait ordinaire, auquel elle a toutefois attaché un poil de loup, en avertissement secret des projets meurtriers d'Atli). Høgni va même rencontrer le spectre de Sigurd (!) qui rappelle que sa trahison et son meurtre furent certes une ignominie de la part de Høgni, tout en le déchargeant en grande partie de la responsabilité (insistant sur le triangle amoureux). On ne va pas se mentir, faire intervenir le fantôme sanglant de la victime pour dire "c'est pas si grave, rentre chez toi te mettre au chaud" (littéralement...) c'est quand même bien pratique quand on veut faire d'un meurtrier le héros. Devant pareil stratagème poétique éhonté, il n'est guère surprenant qu'il s'agisse de la seule source où le personnage n'est pas en cinquante nuances de gris foncé.

Cette ballade offre également un intéressant syncrétisme des traditions scandinave et continentale, qui revient d'ailleurs régulièrement dans la tradition féringienne, puisqu'outre la présence de Tidrik Tattnarson (Dietrich, fils de Dietmar), la Gudrun de cette version est clairement plus proche de la Krimhild continentale que de son homologue scandinave, tout en lui attribuant tout un tas de pratiques magiques (elle jette un sort runique pour provoquer une tempête et le naufrage du navire de Høgni, par exemple. Grimhild, leur mère à tous deux, est elle-aussi magicienne, mais protectrice, là où Gudrun est mauvaise). Bref, entre ça et le Dietrich sorcier métamorphosé en dragon venimeux, la grande confrontation finale Hagen VS Krimhild qui est au cœur de la seconde partie du Nibelungenlied prend ici des airs de fin de campagne de Donjons et Dragons. Pour les curieux, voici un bout de cette ballade :

Cette tradition scandinave que suit la ballade tend à épouser la cause des Gjúkungar après le meurtre de Sigurd, en accusant Atli - et l'ironie est quand même mordante - d'être l'avide et cupide monstre n'ayant d'yeux que pour l'or de Fafnir. Gudrun (Krimhild) est du côté de ses frères et essaie de les avertir du piège d'Atli, et fait tuer les enfants du Hun puis transformer leurs crânes en coupes (un trope qu'on retrouve dans l'histoire de Wieland/Völund), ce qui est horriblement cruel, mais ça passe, c'est badass, et c'est commis contre le méchant. La loyauté de Gudrun va à sa famille, à ses frères, et tant pis pour son premier époux assassiné par eux, et tant pis pour son nouveau mari Atli. 

Tandis que, dans la tradition continentale, Krimhild reste fidèle à ses vœux et son époux Siegfried, et trahira son propre sang pour le venger avec l'aide d'Etzel/Atli ici représenté comme un généreux mécène. C'est elle qui fera mettre Hagen à mort par décapitation dans un élan de "cruauté" qui fait frissonner le poète et un Dietrich désapprobateur... on sent que les sources elles-mêmes ont donc des divergences d'opinion sur ce qui est moral et ce qui ne l'est pas. Ainsi, on constate que si dans les deux traditions les Nibelungen/Gjúkungar ont mal acquis l'or de Siegfried/Sigurd, les Scandinaves entérinent l'affaire tout en s'offusquant hypocritement qu'un tiers rumine les mêmes ambitions vis à vis du trésor, tandis que les continentaux soulignent le bon droit de Krimhild et la faute de ses frères... mais froncent des sourcils réprobateurs devant sa furie vengeresse, certes digne d'une épopée héroïque, mais désormais hors de toute bienséance dans un poème courtois. Krimhild est plusieurs fois appelée "sorcière/diablesse" pour s'être retournée contre sa fratrie et avoir provoqué le bain de sang, et on retrouve ce biais dans la Gudrun de la Ballade de Høgni, devenue capable de jeter des sorts maléfiques. On voit bien la différence entre les textes scandinaves encore héroïques et les textes continentaux déjà courtois.

Ainsi, certaines sources trouvent des qualités à Hagen (et sa clique), ou oublient ses défauts quand ça les arrange, voire en font exceptionnellement un héros, néanmoins s'il reste le plus souvent négatif ou sombre. On voit également que les sources ne sont pas cohérentes entre elles, et qu'il existe deux traditions qui appréhendent certains aspects de l'intrigue de manière assez différente. Je tenais à mettre cela au clair, non seulement vis à vis de mon article précédent, avant de m'engager dans le sujet du jour, mais aussi parce que les romantiques du XIXè siècle se sont passionnés pour ces sources et les ont traduites et re-racontées en allemand moderne (et parmi eux, notamment Felix Dahn, tiens donc ! Mais aussi sa femme Therese). Aussi il faut bien comprendre que les romantiques allemands avaient accès aux deux traditions, connaissaient les Edda, le Waltharius, les ballades féringiennes, etc., et ne se cantonnaient pas uniquement au Nibelungenlied

D'ailleurs, un signe qui ne trompe pas c'est la manière avec laquelle Brunhild est calcifiée en Walkyrie dans notre imaginaire à cause du romantisme, alors que cela n'est vrai que dans la tradition scandinave. Chez les continentaux, c'est une femme noble, avec une grande force et rompue aux exercices sportifs, et donc potentiellement une combattante, mais sans origine surnaturelle ! Dans la Þidrekssaga, elle gère même le haras d'où Sigurd tirera son cheval Grani. Presque banale ! Mais très vite, l'image scandinave de la vierge au bouclier endormie par Odin pour la punir de sa désobéissance et encerclée d'un mur de flammes va prédominer. C'est l'image que Wagner a choisi pour son opéra... sur les Nibelungen (ainsi que tout l'arc sur le crépuscule des dieux, également tiré de l'Edda islandaise). Image qui, avec son envolée lyrique désormais mythique finira de placer à la postérité une Brunhild servante de Wotan. Je pourrais également citer la vision romantique du combat contre Fafnir, influencée part d'autres récits, et qui a façonné notre manière de nous représenter l'épisode, mais je l'ai déjá évoqué ici. Ainsi il est clair que lorsqu'on invoque le nom de Nibelungen, c'est tout un appareil de sources qui se cache derrière la Chanson éponyme, et une certaine confusion règne quant aux origines des éléments qu'on leur attribue.

CQFD : l'image romantique des Nibelungen en Europe continentale ne s'est pas forgée uniquement sur la base des sources continentales, justement, et il y a une vraie diversité de représentations des personnages. Bon, maintenant qu'on a bien défriché les points importants sur les sources, passons enfin à l'interprétation romantique de Hagen.

Hagen protège Gunther dans le palais d'Etzel enflammé, Die Nibelungen, Fritz Lang.

Les sources sont donc variées, et leur représentation de Hagen tout autant. L'Edda, islandaise, le montre en (anti-?)héros malgré ses défauts déjà mentionnés, la Chanson des Nibelungen, austro-allemande, comme une figure sombre, physiquement hideuse : barbe noire hirsute, sourcils noirs touffus, sans parler de sa cicatrice et de son œil manquant. La Þidrekssaga et la Sagan om Didrik af Bern vont jusqu'à comparer son physique à celui d'un troll et l'expliquent par sa parenté honteuse, voire surnaturelle, cf. le viol de sa mère mentionné plus haut. C'est une figure violente, presque démoniaque, et certainement non respectueux de la Triuwe. Mais il est aussi plus grand et plus fort que la plupart des autres personnages, et un combattant hors pair, bien né et bien éduqué de sorte qu'il incarne la noblesse de son temps - là où Gunther fait preuve de faiblesse autant physique que morale (il a besoin de Siegfried pour conquérir et "mater" Brunhild, il n'ose pas prendre de décision ferme contre Siegfried lorsque leur secret est révélé et que son épouse demande réparation pour son humiliation). Hagen est fier, parle peu mais parle bien, avec une répartie cinglante et un esprit affûté, et sait se montrer impitoyable envers ses ennemis, ainsi que faire les choix difficiles lorsqu'il le faut (même trahir un ami et l'assassiner dans le dos pour s'emparer de ses biens, rappelons-le). Quand le nationalisme romantique s'empare de cette figure, il peut donc piocher ici où là ce qui l'arrange le plus, et certains aspects qui nous paraissent négatifs aujourd'hui savent plaire à cette mode : c'est un guerrier redoutable, fidèle à son seigneur et son frère, et préfère mourir que de révéler à son ennemi l'emplacement du trésor.

Voilà bien la scène qui va forger sa légende. Conscient que les Huns convoitent le trésor dérobé à Siegfried, Hagen suggère de jeter l'or dans le Rhin dans un lieu secret. Ce sera chose faite avant le départ des Nibelungen vers le piège d'Etzel et leur mort certaine. Giselher tente d'ailleurs de le faire rester en arrière, à Worms, mais Hagen ne se débine pas et insiste au contraire pour être du voyage. Quand après la bataille il ne restera presque plus un Burgonde, Hagen, vaincu, sera questionné sur l'emplacement du trésor. Il s'arrange d'abord par la ruse à ce que Gunther, le faible, et auquel Krimhild pourrait être tentée d'accorder sa clémence, soit exécuté, avant d'envoyer Krimhild et son Hun de mari au diable. En effet, il est désormais certain que nul autre que lui ne connaît le secret, et tiendra sa langue jusqu'à la décapitation vengeresse de sa sœur. Exemplaire devant la mort, Hagen s'assure que personne d'autre que les Nibelungen ne jouisse de l'or de Fafnir. Il ne trahit pas sa parole ni ne révèle son secret, et si les Burgondes ont disparu dans le sang et le feu, en privant leurs bourreaux de ce trésor qu'ils désiraient tant, Hagen leur refuse toute victoire. À cet instant, peu importe ses indiscrétions passées, aux oreilles de l'auditoire, Hagen s'est racheté, et c'est également ainsi que le voient les romantiques.

Pour les nationalistes, son pragmatisme cynique incarne, lorsqu'il trahit Siegfried, une Realpolitik avant l'heure, plus qu'il ne commet un parjure : il est au royaume des Burgondes ce que Bismarck est au Kaiserreich. On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, et Hagen en est bien conscient; bien plus que Gunther, d'ailleurs, qu'il faut longuement convaincre. Il est froid, calculateur, avec une volonté de fer, un sens des responsabilités intransigeant face aux passions, inflexible lorsqu'il le faut, autant de caractéristiques qui plurent aux romantiques et nationalistes allemands. Ceux-là y virent des qualités toutes germaniques : là où Siegfried (et ses vertus) pourrait être le héros de n'importe quel peuple, Hagen serait foncièrement et intrinsèquement Allemand.

Hagen jetant le trésor au Rhin, à Worms
Ainsi cette incarnation d'un nihilisme éthique a trouvé ses défenseurs plutôt naturellement. Mais c'est bien sa mort, rendue victorieuse par le fait qu'il ne flanche pas et s'assure avant tout que personne d'autre ne puisse plus révéler l'emplacement du trésor, et son rire triomphant, ultime défi face à la lame de sa bourrelle, qui fascinera les romantiques, tout comme à la même période ils se prirent de passion pour le Krákumál, le chant funèbre de Ragnar Lođbrok redécouvert par les traducteurs romantiques, où l'on retrouve cette image du guerrier accueillant volontiers le trépas en riant. Hagen fait face à une armée insurmontable, un piège annoncé, une mort certaine, et pourtant ne recule pas, n'hésite pas, affronte son destin. En un mot, il est badass. D'une certaine manière, Hagen devient presque un héros tragique sur la fin, au moins esthétiquement, à défaut de l'être moralement, et comme on l'a déjà vu, l'esthétique peut rapidement prendre le pas sur le véritable contenu des sources dès qu'il s'agit de les interpréter. 
 
Hagen est, pour ainsi dire, un anti-héros célébré comme un héros à part entière. Mais est-ce vraiment surprenant lorsqu'on voit le statut qu'ont pu prendre aujourd'hui auprès des fans des personnages de la pop culture, comme Franck Castle aka The Punisher, Rorschach et tant d'autres ?

mercredi 6 octobre 2021

La Nibelungentreue : romantisme, nationalisme, paradoxe

Connaissez-vous la Nibelungentreue ? Ce concept, traduit parfois par Serment des Nibelungen, a été nommé ainsi pour la première fois durant la Crise Bosniaque (1909), lorsque Bernhard Fürst von Bülow, alors chancelier du Reich allemand, fit un gigantesque appel du pied aux Austro-Hongrois dans  un discours censé galvaniser une union pangermanique capable de tenir tête à l'Entente Cordiale des Français et Britanniques. Dans ce discours, l'Allemand rassure les Autrichiens sur les intentions que la rumeur leur prête de considérer leurs voisins du sud en vassaux, insistant qu'il n'existe entre les deux empires aucune rivalité pour la préséance, comme celle qui déchire les deux reines dans la Chanson des Nibelungen. Au contraire ! Les Allemands entendent bien honorer publiquement la loyauté, ou fidélité, des Nibelungen. La Nibelungentreue, donc.

Si vous avez lu la Chanson des Nibelungen, ou si vous avez au moins un peu suivi mes articles sur le sujet, la glorification de la fidélité / loyauté à travers les Nibelungen vous a probablement fait tiquer un peu, et je reviendrais naturellement sur les raisons qui, moi, en tout cas, me font lever un sourcil. Pourtant, cette idée de Nibelungentreue va séduire, et pas qu'un peu. Dans les années qui suivent commence le charnier de 14-18 et les propagandes impériales en usent allègrement pour galvaniser leurs soldats et leurs nations dans cet élan patriotique pangermanique, ce que ne manquera pas de faire le Troisième Reich à son tour. Depuis, comme les empires qui l'employaient, l'expression est tombée en désuétude, réservée à l'ironie et aux Historiens, et peut-être à quelques nationalistes.

Alors, pourquoi je vous parle de ça ? Déjà, parce que j'en ai envie et que c'est mon blog, mais aussi parce que c'est un bout de fil idéal pour dérouler la pelote d'un sujet qui me tient à cœur et qui tient une place centrale dans le Projet Vineta : l'interprétation des histoires d'antan, leur réinterprétation, trop souvent, et ce que ça dit de ceux qui s'y affairent. Or donc, la Nibelungentreue.


A priori, elle exalte des valeurs positives et solaires - loyauté, fidélité - dans un contexte culturel bien germanique, et à moins d'être totalement allergique au romantisme, où est le problème, me direz-vous ? Et bien, le problème c'est que derrière ce vernis glorieux et honorable, il y a une mentalité dangereusement mortifère, une mentalité absolutiste, jusqu'au-boutiste, apocalyptique et suicidaire. Là, vous devez vous dire que j'exagère, que j'abuse. Je comprends. Afin de comprendre où elle a mené, il faut revenir aux origines de cette idée. Mais pas seulement se contenter de citer le passage de la Chanson des Nibelungen qui illustre parfaitement le concept hors propos, non. Il va falloir regarder un peu ce qui s'y passe, dans les Nibelungen.

Mais lisons-le tout de même ce passage :

"-Veuille le Dieu du ciel empêcher pareille chose, dit alors Gernot. Même si nous étions mille de la famille de tes parents, nous péririons tous plutôt que de livrer en otage un seul. Cela ne sera jamais.

-Il nous faut de toute façon mourir, dit alors Giselher, personne ne nous empêchera de nous défendre en chevaliers." (Nibelungen 2105, 2106)

En général, c'est le vers 2105 qui est cité comme exemple, mais il est fort à propos pour la suite de lui adjoindre le vers suivant, vous comprendrez. Mais revenons un peu sur le contexte de cette citation. Nous sommes alors vers la fin de la chanson (ah oui, spoiler alert, hein), les Nibelungen/Burgondes (la source elle-même fait la confusion en cours de route, alors pour des raisons pratiques, je dirais les Nibelungen) sont tombés dans un piège à la cour du roi Etzel, et doivent serrer les rangs devant une défaite annoncée. C'est une fin crépusculaire puisqu'ils se sont rendus à l'invitation en sachant ce qui les attendait, mais ne se sont pas débinés pour autant, et ils finiront massacrés jusqu'au dernier à cause des machinations d'Etzel et de sa rapacité. En effet, il veut mettre la main sur leur trésor, et jamais les Nibelungen ne révéleront son emplacement, c'est à dire là où Hagen l'a déversé dans les eaux du Rhin.

Wow ! Dit comme ça, c'est effectivement noble et romantique, le baroud d'honneur glorieux, on est sur du 300, là (on y reviendra). Les méchants traîtres, les gentils nobles, fidèles, loyaux... Mais qui tend ce piège ? Et est-ce vraiment leur trésor ? Et oui, il ne suffit pas de sortir quelques phrases de leur contexte, l'honneur et la loyauté des Nibelungen sont, en effet, à géométrie variable.

Qui sont-ils, ces Nibelungen ? Gernot et Gisheler sont les jeunes frères du roi Gunther, de la future reine Krimhild, et tous sont neveux de Hagen von Tronje. La relation entre Hagen et les autres varie selon les sources mais je vais essayer de rester sur les Nibelungen ce coup-ci. Sont-ils fidèles et loyaux comme on le dit ? Entre eux, certainement. Mais sinon, ce sont des enflures. Gunther a épousé Brunhild, une femme clairement trop forte et trop intelligente pour lui, qui impose des épreuves à quiconque veut la courtiser. Se parjurant, il triche pour gagner sa main, et c'est Siegfried qui fait tout à sa place, invisible sous sa cape follette. Il ment aussi comme un arracheur de dents à son épouse (même après les vœux donc) au sujet de la supposé vassalité de Siegfried envers lui, pour se faire mousser auprès d'elle. Siegfried est complice, il va épouser Krimhild, la soeur de son bro Gunther. Ils sont tellement bros, d'ailleurs, qu'outre accepter le rabais publique comme faux vassal et la participation à la triche durant les épreuves, les deux hommes ont guerroyé côtes à côtes pour défendre le royaume de Gunther contre les Saxons, et deviennent frères de sang selon un rituel sacré. Ah, et Siegfried "matte" Brunhild dans le lit nuptial, encore une fois en se faisant passer pour Gunther, parce que celui-ci est trop faible pour dominer au plumard lors de sa nuit de noces. Siegfried commet plusieurs parjures par fidélité à son meilleur ami, ce qui est une faute très grave. Alors oui, il se sacrifie pour lui, pour le soutenir, du coup loyal aussi, mais pas franchement un modèle du genre...


Seulement voilà, Siegfried a beau avoir donné à Gunther quasiment tout ce qu'il a, il est riche comme Crésus après avoir tué - seul ! - un dragon, il est généreux, et tout le monde l'aime. Gunther et Hagen sont très vite jaloux et lorsqu'éclate une querelle entre les deux reines, Brunhild et Krimhild, le pot aux roses du viol nuptial est révélé, tout le monde est choqué... à commencer par Gunther, évidemment, que Brunhild domine complètement, et qui était pourtant l'instigateur du méfait. Il est décidé que c'en est trop, Siegfried doit mourir. Les enfoirés organisent donc une fausse déclaration de guerre des Saxons vaincus plus tôt, une partie de chasse dans d'autres sources, mais où quoi qu'il en soit ils font servir à leur ami et beau-frère, qui a tant fait pour eux, du lard bien salé. Assoiffé, Siegfried se penche à une rivière pour boire et Hagen l'empale de sa lance, comme un lâche, par derrière. Ai-je précisé que s'il savait où frapper malgré la peau invincible du héros, c'est parce que Hagen avait soutiré l'information à sa nièce Krimhild par la ruse ? En mode "c'est pour savoir où le protéger ! Tiens, couds-moi une petite croix sur sa tunique où se trouve son point faible. Fais confiance à tonton."

Les loyaux Nibelungen, mesdames et messieurs ! Les serments ne valent rien, seul compte le sang (et encore, le sang qui porte la barbe vu que Krimhild on peut lui mentir, la trahir et la déshériter). Cela vous étonnera peut-être, mais c'est précisément Hagen qui cristallisera l'idée de loyauté auprès des romantiques. Malgré le meurtre d'un frère juré et époux de sa nièce, et sa trahison de celle-ci, mais j'y reviendrai dans un article dédié. Mais puisqu'on l'évoque, Krimhild est remariée de force par sa famille à Etzel, mais le trésor de son époux, bizarrement, ça les Nibelungen le gardent. Cela gonfle d'ailleurs Etzel, et si Gunther et Hagen voient son envie comme de l'avidité, le fait est que Krimhild et lui sont dans leur droit de réclamer ce trésor. Mais le droit, c'est pour les autres, pas pour les Nibelungen ! Tout ça pour finir dans le bain de sang qui conclue la chanson, où Krimhild piège ses parents, certes, mais pas seulement pour l'or, aussi et surtout pour venger le meurtre sans honneur de son premier époux Siegfried. L'attitude de Gunther et Hagen aura ruiné leur royaume, pourtant prospère à la base, c'est une hécatombe, et le pire... c'est qu'ils le voient venir. Mais s'entêtent, s'obstinent, bis zum bitteren Ende ! Ils marchent vers leur défaite en toute connaissance de cause et se réjouissent d'emporter le monde avec eux s'il le faut. Et c'est vraiment une apocalypse qui se joue dans ce final : les héros de Worms, de Xanten et d'Etzelburg s'anéantissent mutuellement dans le feu et le sang.

Cette image a énormément marqué les romantiques et les nationalistes, dès le XIXè siècle. Pièces de théâtre, poèmes, opéras... Les Nibelungen sont régulièrement associés à un cataclysme glorieux, pas nécessairement de ceux qu'il faut redouter, ni de ceux dont il faut retenir les enseignements, mais trop souvent de ceux dont on se languit. D'ailleurs, Franz von Liszt écrit dans son Von der Nibelungentreue (1914), après avoir décrit la scène où Hagen et Volker (poète et guerrier) ont leur dernier baroud d'honneur à deux en haut des marches, face aux hordes hunniques d'Etzel :


"Je ne sais pas, mesdames et messieurs, si le chancelier du Reich Fürst Bülow, lorsqu'il parla de Nibelungentreue, avait précisement cette image en tête. Quoi qu'il en soit nous pouvons l'utiliser comme symbole de l'attitude de l'Allemagne envers l'Autriche-Hongrie. Le sombre Hagen puissamment armé d'un côté, l'image même de la Prusse-Allemagne, et de l'autre le joyeux ménestrel, Volker, agile tant par le verbe que le combat, l'image même de l'Autriche-Hongrie, heureuse de chanter et désireuse de se battre. Je ne sais pas, si c'est précisément cette image que le chancelier a voulu évoquer. Mais avec ce mot de Nibelungentreue, il a avec justesse bel et bien décrit la relation d'alliance telle qu'elle existe entre l'Empire Allemand et l'Autriche-Hongrie."

Voilà. Le contexte a disparu, ne reste qu'une image, une impression. On remarque qu'à l'aube de la première guerre, la loyauté des Nibelungen ne se comprend que dans un contexte martial, un contexte d'Untergang. Mais est-ce un développement récent, provoqué par la cocotte minute européenne en 1914 ? Malheureusement non, absolument pas. 

Die Nibelungentreue, Maximilian Liebenwein, 1915. On reconnaît les blasons de la prusse (noir et blanc) et de l'Autriche (aigle bicéphale)

Si le sujet vous intéresse j'en profite pour vous conseiller l'excellent Mythos Nibelungen chez Reclam si vous lisez l'allemand, ou le tout aussi bon Nibelungen Eposets Moderna Historia chez Carlssons, en suédois. Le premier recèle de nombreux exemples, mais les deux ouvrages citent celui-ci et il est effectivement parfait pour illustrer que le ver était dans le fruit depuis longtemps (voir l'original en entier ici):

"Et quand il sera décidé là-haut que notre empire sombrera dans la nuit, -
Une fois de plus, le monde va éprouver l'ancienne puissance de l'épée allemande :
Si plus aucun mot allemand ne devait être entendu, que plus aucune coutume allemande ne subsistait,
Alors, tombons fiers et glorieux, et ne périssons pas dans l'ignominie.
Si un jour la culpabilité des ancêtres, notre propre culpabilité est portée devant le tribunal mondial :
Vous êtes les hommes de main, vous les Romains et les Slaves, mais pas les juges !
Nous nous inclinons devant les pouvoirs du destin : ils punissent terriblement et justement :
Mais vous, pour être franc avec nous, n'êtes pas une race égale !
(...)
Une fois auparavant, les héros allemands ont combattu si fièrement, si courageusement dans la mort :
Une deuxième bataille des Nibelungen menace nos ennemis :
La vieille légende était prophétique, et elle s'est horriblement réalisée,
Quand, le dernier jour de l'Allemagne, le cri de guerre de trois nations retentit.
Le Danube et le Rhin, écumant de sang et gémissant d'indignation :
Les rivières allemandes veulent être les aides de leurs fils ;
Debout ! Jette du feu dans les champs, de chaque montagne jette des braises dans le pays,
Mettez le feu aux vieux bois de chênes pour un charnier monstrueux.
Alors l'ennemi vainc : - mais avec horreur, et il ne triomphera pas !
Combattez jusqu'à ce que le dernier drapeau soit en lambeaux, combattez jusqu'à ce que la dernière lame se brise,
Combattez jusqu'à ce que le dernier coup soit porté dans le sang rouge du dernier cœur allemand,
Et en riant, comme le sombre Hagen, sautent aux épées et à la mort.
Nous nous sommes levés dans les tempêtes de la bataille, la mort héroïque est notre droit :
La terre tremblera en son cœur, Quand tombera sa race la plus courageuse :
Quand la maison d'Etzel s'est effondrée en cendres, quand il a forcé les Nibelungen,
Ainsi l'Europe s'enflammera à la chute des Teutons !"

Lire cela aujourd'hui, avec notre recul, a de quoi faire froid dans le dos. On a de suite des images de tranchées, de chars, et de mort mécanisée, de villes en ruines et de fosses communes. Des images d'une Europe mise, par deux fois, à feu et à sang, et par elle-même. Et pourtant, savez-vous de quand date ce poème intitulé Deutsche Lieder II

1859.

On le doit à Felix Dahn (1834-1912), professeur de droit et auteur nationaliste, volontiers racialiste (son best-seller restera son roman Ein Kampf um Rom, mais cela tient peut-être au fait qu'il sera parmi les lectures obligatoires du cursus scolaire nazi, longtemps après sa mort, donc, mais là encore, ça aura son importance pour la suite), alors que grandissaient les rumeurs d'une alliance franco-italo-russe contre les Allemands. Pour ceux qui ne seraient pas très familiers de l'Histoire allemande, en 1859 il n'y a pas d'Empire allemand. Le Saint Empire a été balayé par Napoléon, et la tentative de 1848 n'a duré qu'un an. Il faudra attendre les retombées de la victoire contre la France en 1871 pour revoir un Kaiser en Allemagne. Alors de quel empire parle Dahn ? Et bien c'est l'empire allemand éternel, intrinsèque à son identité nationaliste. Il n'envisage pas une république, seulement un Reich, et pas n'importe lequel : un Reich qui fait de son honneur la fidélité.

Car oui, on y vient, évidemment. Après une exploitation pangermaniste de cette Nibelungentreue durant la Première Mondiale, comme dit plus haut, le concept est poussé jusque dans ses derniers retranchements sous le troisième et dernier Reich. Déjà 14-18 avait exalté le combat absolu, les sacrifices insensés pour la Patrie. Mais en 39-45, un nouveau pallier est franchi. Tandis que Göbbels scandait son bien connu "Voulez-vous la guerre totale ?" pour galvaniser une Allemagne essoufflée, exsangue, pressée de toutes part, Hermann Göring se tournait plutôt, une fois de plus, vers la Nibelungentreue, cette fois pour motiver les hommes à la victoire à Stalingrad où le Reich se casse les dents (spoiler : les Allemands ne vont pas gagner. Du tout.)


"Nous connaissons un chant puissant et héroïque d'une bataille sans égale, appelé "Le Combat des Nibelungen". Eux aussi se sont tenus dans une salle de feu et de flammes, ont étanché leur soif avec leur propre sang, mais ont combattu et se sont battus jusqu'au bout. Une telle bataille fait rage aujourd'hui, car un peuple qui peut se battre ainsi doit être victorieux." Hermann Göring, 30 janvier 1943.

Oui mais non, Hermann, justement... Les Nibelungen dans la halle enflammée de Etzel... ils ne sont pas du tout victorieux. Non seulement ils perdent, mais surtout, ils meurent jusqu'au dernier. Mais ça, tu le savais au moment de baratiner des jeunes Allemands en les envoyant vers une mort inutile, n'est-ce pas ? D'ailleurs, Göring, dans le même discours, les compare aux 300 Spartiates de Léonidas. Je veux dire... c'est signé : la mort est une certitude, et il faut s'en réjouir, la célébrer. Les nazis savent qu'ils ont perdu, mais ont décidé de disparaître comme de "vrais" Nibelungen ! 

Les Nibelungen, un modèle de héros chevaleresques, apparemment. Mais quelle est leur mérite ? Qu'ont-ils accomplis, ces héros de légende ? Priver Etzel de "leur" trésor, puisque s'ils ne pouvaient en jouir, alors personne ne le pourrait ? Ou bien d'être restés fidèles les uns aux autres dans leur erreur, tandis qu'ils s'engouffraient en toute connaissance de cause dans leur propre charnier, les motifs et responsables de cette marche vers la mort important finalement peu devant l'ivresse de l'héroïsme ?

On retrouve presque chez Göring les accents de Dahn, que les nazis faisaient donc lire à leurs futurs soldats. Honneur et Fidélité, pas surprenant que ces deux valeurs soient celles de la devise de la Waffen SS. L'idéalisation morbide de la Nibelungentreue trouve son apogée sous un Reich qui encense Wagner et son Ring, où le compositeur ne se contente plus de la chute des Nibelungen mais va piocher dans l'Edda Poétique pour y ajouter, littéralement, la fin du monde. La Nibelungentreue cristallise, au fil de sa conception dans l'imaginaire nationaliste germanique, tout un tas de valeurs qui, comme on l'a vu, reflètent assez peu la source dont elle se réclame, ou alors seulement extrêmement superficiellement. Rappelons que dans cette source, presque sacrée aux yeux des romantiques, les Nibelungen sont des menteurs, des traîtres, des parjures et des meurtriers, mais peu importe ! Ce qui compte c'est l'idéal, n'est-ce pas ? 

Mais quel idéal ? Mourir sans autre raison que la gloire en emportant un maximum de gens avec soi, à la manière d'un terroriste ? Pérorer sur l'honneur, la fidélité et la gloire mais retourner sa veste au moment le plus opportun et trahir ses proches pour de l'argent ? Pointer d'ailleurs l'avarice et l'amour de l'or chez son ennemi quand ses propres coffres sont remplis d'un trésor rougi du sang d'un ami trahi dans le dos ? Non, décidément, la Nibelungentreue, je ne peux que m'en méfier, et si j'avais été Autrichien en 1909, la déclaration de von Bülow m'aurait mis terriblement mal à l'aise.

Mais si le terme est tombé en désuétude, pourquoi m'étaler ainsi dessus ? N'est-ce pas tirer sur l'ambulance ? C'est vrai... pour ce cas précis, en tout cas. Malheureusement, des Nibelungentreue, il y en a à foison, scandées d'un bout à l'autre des spectres politique, idéologique et religieux. Quand des vieilles œuvres, idées ou figures sont tordues dans tous les sens pour leur faire dire tout et souvent le contraire de ce qu'on trouve dans leurs sources, et ne deviennent que des prétextes pour glamouriser des fantasmes dangereux, on vous ressort alors le crincrin de la Nibelungentreue. Et en lisant Dahn au milieu du XIXè siècle, on ne peut pas dire que "l'idée a été pervertie par les nazis." Non, ils se sont contentés de la ramasser là où leurs prédécesseurs l'avaient laissé tomber, et ça puait déjà un siècle avant. C'est pourquoi il faut être sensible à ces récupérations abusives, dès le début, et toujours rester vigilants. 

Cela ne veut évidemment pas dire jeter tout le mouvement romantique à la poubelle, ce serait absurde, d'ailleurs pour être franc, j'adore le Ring de Wagner (mauvaise adaptation des sources, mais excellent opéra). C'est quand l'idéalisation (du passé, de valeurs) vire au fétichisme et l'exaltation au fanatisme que nous devrions être plus attentifs, moins complaisants, y compris lorsqu'au fond, on aurait tendance à être d'accord. Oui, la loyauté et la fidélité, a priori, ce sont de saines valeurs, mais en embrassant pour elles la Nibelungentreue, on acceptait également son cheval de Troie, car celle-ci charrie aussi son lot de fantasmes de suicide collectif glorieux à l'échelle de tout un peuple et de Weltanschauung mortifère, basés sur une interprétation extrêmement... libre... de sa source, à la frontière de la trahison. 

Au point qu'on en vienne à se demander : ceux qui vantaient la Nibelungentreue en appelant à mourir en masse pour la gloire d'une cause perdue... avaient-ils vraiment lu la Chanson des Nibelungen ? Était-ce de l'ignorance de leur part, ou de la malhonnêteté ?

Lorsque vous êtes confrontés aux Nibelungentreue de notre temps, posez-vous ces questions.

Je voudrais finir sur un poème de l'Autrichien Josef Weinheber : Siegfried - Hagen (1936). Au sommet de la hype de la Nibelungentreue, on peut trouver des gens qui se souviennent de la trahison ignoble de Hagen. Weinheber était nazi lui-même, sans doute baigné de ce contexte inévitable dans son temps, et son milieu. La trahison et la lance dans le dos lui évoquaient probablement plus le couteau des financiers juifs de la propagande post 1918, mais tout de même :

"Held mit den blonden Haaren
und mit dem schweren Schwert:
Wir waren, ach, wir waren
deiner Tat nicht wert.

Mannhaft vor dem Feinde,
fallend, doch opfergroß:
So nicht! Im Schoß der Freunde
fiel uns das schwarze Los.

Wir schlugen uns selbst zu Stücken,
Ehrgier, Wurmgift, Neid.
Gegen den Speer im Rücken
ist keiner gefeit.

Immer ersteht dem lichten
Siegfried ein Tronje im Nu.
Weh, wie wir uns vernichten
und das Reich dazu.

*

Héros aux cheveux blonds
et à l'épée lourde :
Nous n'étions, ah, nous n'étions
pas digne de votre acte.

La virilité devant l'ennemi,
Chute, mais grand sacrifice :
Pas du tout ! Au sein d'un groupe d'amis
le lot noir nous est tombé dessus.

Nous nous battîmes contre nous-mêmes,
La cupidité de l'honneur, le poison du ver, l'envie.
De la lance dans le dos
personne n'est à l'abri.

Toujours face au brillant Siegfried
S'élève un Tronje en un rien de temps.
Malheur, comme nous nous détruisons nous-mêmes
et l'empire avec."


Devant l'avancée des troupes soviétiques, le poète se suicidera le 8 avril 1945, quelques semaines seulement avant son Führer. Comme un "vrai" Nibelungen.