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mercredi 11 septembre 2024

Sur la route des Pierres de Sigurd

Lorsqu'on s'intéresse à la légende de Sigurd et qu'on lit un peu sur le sujet, on tombe forcément, à un moment ou un autre, généralement sous la forme d'une photo dégueulasse en noir et blanc, sur une pierre runique illustrée de scénettes tirées de la Saga des Völsungs. La plupart des gens se disent probablement que c'est cool et passent à autre chose. En ce qui me concerne, cette pierre m'obsède depuis bien plus de dix ans. Non seulement le concept me plaisait beaucoup, mais aussi le fait que la gravure fût si large qu'ils avaient choisi un rocher dans le sol plutôt que de lever une pierre comme c'est plus courant. Et puis j'ai appris qu'il s'agissait d'une pierre parmi un ensemble de huit ou neuf "pierres de Sigurd" ou "gravures de Sigurd" (en suédois Sigurd stenar / Sigurd Ristningar), et là c'était parti, je voulais, un jour, les voir de mes yeux. Vous savez, ce genre de rêve à la con du genre "je veux aller au sommet de l'Empire State Building... mais ça implique d'être à New York pour commencer et, bon, hein... on verra. Un jour."

Dans ce cas précis, ça implique de se rendre en Suède... un peu partout. Car oui, même si les pierres de Sigurd se trouvent plus ou moins regroupées autour de Stockholm, la zone à couvrir reste conséquente. Certaines sont même très excentrées, comme celle qui se trouve sur l'île de Gotland, et qui est aussi sur ma liste, mais pas pour tout de suite. Gotland est sur ma carte des lieux à visiter de toute façon. Mais disons que tant que je vivais en Finlande, ça impliquait de prendre le ferry de nuit jusqu'à Stockholm et partir de là. À l'époque, financièrement, ce n'était pas possible. Aujourd'hui, je vis certes en Suède, mais... à sa pointe sud, loin de Stockholm. Mais cette année, les astres se sont alignés et j'ai décidé de prendre la route du nord. Neuf heures de bus plus tard (moins cher que le train, mais plus lent), j'étais à la capitale, et dès le lendemain aux aurores, je prenais mon premier train vers le sud de la capitale, direction les pierres de Sigurd.

Spoiler...

Mais avant de parcourir mon itinéraire, faisons le point. Qu'entend-on par exactement par "pierre de Sigurd" ? C'est simple : des pierres, soit runiques, soit dites "illustrées" (dans le cas de Gotland) reprenant des éléments visuels de la Saga des Völsungs. Même si vous ne l'avez pas lue - scandale !! - vous devriez être un peu familier depuis le temps si vous suivez ce blog. Ces éléments mettent en général en scène Sigurd plantant son épée par dessous à travers le dragon Fafnir (mais pas toujours, comme on le verra). Je vais résumer ici l'épisode, brièvement et sèchement, afin de simplement contextualiser les éléments visuels dont on va parler ici :

Les dieux font une balade et Loki tue accidentellement Ottr, un nain capable de changer de forme, alors qu'il se baigne sous la forme d'une loutre. Le père et les frères d'Ottr demandent réparation - c'est leur droit - et veulent que les dieux remplissent le corps d'Ottr d'or, puis recouvre le corps d'encore plus d'or. Les dieux ont besoin d'une quantité d'or indécente, obligent un autre nain, Andvari, à leur donner tout son or, jusqu'à lui extorquer son dernier anneau, Andvaranaut, qu'il leur donne en le maudissant. La famille d'Ottr est déchirée par la cupidité, le père est tué, et l'un des frères, Fafnir, garde tout l'or pour lui et prend la forme d'un dragon. L'autre frère, Regin, finira par former le jeune Sigurd et, en échange d'un service, le fera abattre le terrible Fafnir, avec l'intention de tuer Sigurd dans la foulée pour garder tout le trésor pour lui, évidemment. Quand Sigurd tue la bête en le transperçant par dessous, Regin demande à Sigurd de lui rôtir le cœur pour qu'il le mange (ah, la famille...), Sigurd s'exécute mais se brûle le pouce en contrôlant la cuisson, porte son pouce à la bouche et le sang de dragon lui donne le pouvoir de comprendre les oiseaux. Ces-derniers l'avertissent des intention de Regin et le héros décapite son mentor, puis les oiseaux lui recommandent de se baigner nu dans le sang du dragon afin de rendre sa peau invulnérable au fer. Suite à ce prodige, il repart en compagnie de son cheval Grani chargé de trésor.

Voilà, on admettra que c'est grossièrement résumé, mais pour les besoins de cet articles, ça fera l'affaire. Tiens, pendant que vous lisez, je vous suggère comme accompagnement sonore la ballade féringienne traditionnelle Regin Smiður, Regin le forgeron, qui se concentre spécifiquement sur cet épisode de la saga de Sigurd. Le refrain rappelle en boucle comme Sigurd frappa vaillamment de son épée, et que Grani porta l'or sur son dos.Cette chanson, cette mélodie, n'ont jamais quitté mon esprit tout au long de ce petit périple.

Autre élément récurent des pierres de Sigurd (et de beaucoup de pierres runiques en général), le corps serpentin du dragon sert de cadre au texte runique, écrit en Jeune Futhark. Ces textes n'ont rien à voir avoir avec les images gravées autour d'elles, celles-ci servent simplement à mettre le texte en valeur, par le simple fait que la Saga des Völsungs, c'est cool. En général ce sont des memento honorant des pères ou parents morts ou fameux. 

Imaginez une carte de fête des pères avec Dark Vador dessus. C'est de la pop culture au service de l'effet cool. Voilà, maintenant, gardez Vador, mais sur un faire-part de décès affiché sur un énorme panneau publicitaire en bord de route, et vous avez l'équivalent moderne d'une pierre de Sigurd.

Zoomez !
Selon la taille et le talent des graveurs, les pierres auront plus ou moins de détails, plus ou moins reconnaissables. Certaines sont aujourd'hui en piteux état, d'autres restent remarquables. On en dénombre huit ou neuf, selon les critères. Pour ce road-trip un peu particulier, je me suis posé un objectif : quatre pierres bien précises en quatre jours. L'immanquable pierre de Sundbyholm, la fameuse qu'on voit dans tous les livres, serait bien sûr la pièce de résistance, mais celle de Näsbyholm, la pierre de Gök, une copie de la première mais néanmoins très bien conservée, me semblait également essentielle. Toutefois, les deux autres étaient plutôt des objectifs secondaires, car nécessitant de faire des détours et de "perdre du temps", or je n'avais que quatre jours possibles hors de Stockholm. Je savais que je risquais de ne pouvoir en voir que trois sur les quatre... alors j'ai décidé d'y aller banco et de commencer par un détour.

Première étape, donc : Västerljung, une toute petite ville à 60km de la capitale à vol d'oiseau. Là, dans le cimetière, tout à côté de l'église blanche se dresse un monolithe, fine aiguille de pierre de presque trois mètres gravée de runes, d'entrelacs et dominée par une croix : c'est ma première pierre de Sigurd... et Sigurd n'y apparaît même pas (oui, je sais, ça commence bien). Un autre personnage de la saga fait figure de clou du spectacle ici, car outre un dragon et des figures difficiles à identifier (un personnage bicéphale ?), il y a un homme, les mains attachées, les pieds jouant d'un instrument, et entouré de serpents : c'est Gunnar (Gunther), frère juré de Sigurd, ainsi que l'instigateur et principal bénéficiaire de son meurtre, condamné plus tard à la fosse aux serpents par Atli, tentant de charmer les reptiles de sa harpe. C'est une mort remarquable - oui parce que le coup de jouer avec les pieds parce que les mains sont liées, ça ne marche pas éternellement, et il meurt - et impossible de confondre cette représentation avec un autre héros.

Certes, plus tard la Saga de Ragnar Lodbrok reprendra plusieurs éléments de la Völsunga Saga, y compris la mise à mort par fosse aux serpents, donnée à Ragnar, justement. Lui aussi meurt en guerrier poète, mais non pas en jouant de la harpe, mais en chantant, aussi peut-on être certain qu'il ne s'agit pas de lui sur cette pierre. D'ailleurs, cette image de Gunnar dans la fosse aux serpents à beaucoup marqué les esprits et on retrouve également ce motif ainsi que d'autres tirées de la saga sur les magnifiques portes en bois sculptée d'une église en bois debout, en Norvège.

Gunnar dans la fosse aux serpents






 

Le texte en rune nous dit que c'est Honefr qui fit dresser la pierre pour son père Geirmarr, qui périt à Tjust, tandis que Skammhals grava les runes. C'est tout à fait classique pour une pierre runique : Qui a commandité - et donc payé, qui est honoré, qui a fait le travail. Qu'on ne s'y trompe pas, les trois sont mis à l'honneur, pas seulement la personne à qui l'on rend hommage. On veut que tout le monde sache qui a payé, et l'artisan laisse sa carte de visite au besoin.

Je reprends la route car je dois parcourir environ 80 km en train pour rejoindre Strängnäs, et de là prendre un bus encore une dizaine de kilomètre jusqu'à Härad... et là, je n'ai que des indications vagues, pas de localisation précise, et le jeu de piste va commencer. C'est le milieu de nulle part, les rares gens que je croise n'ont aucune idée de ce dont je parle (malheureusement assez typique, j'ai remarqué). Finalement, je marche deux bornes jusqu'au musée de la défense de Näsbyholm et le personnel me donne quelques conseils judicieux. La pierre, à l'évidence, est dans un enclos à bétail / réserve naturelle. Il me faut d'abord trouver le portillon qui permet aux randonneurs de passer la clôture, puis, une fois dans la pampa, trouver la pierre malgré Google Maps aux fraises. Aussi, quelle ne fut pas mon immense satisfaction d'enfin poser mon regard sur ma seconde pierre de Sigurd : la pierre de Gök. Et quelle pierre !

 
Difficile à voir mais c'est Grani avec l'or sur son dos.


 
Le cadre sauvage, la richesse des éléments... tout était plus frappant que la première. Et je lui faisais face seul, au milieu de nulle part, sans gens ni trafic. Avoir galéré pendant une bonne heure et demi en plein cagnard a sans doute participé à l'euphorie du moment, je ne vais pas mentir.

Mais parlons de la pierre. C'est un rocher qui n'a pas été déplacé ni "dressé", on l'a gravé là où il se trouvait (cela va avoir son importance). On y retrouve enfin les éléments classiques : Sigurd plantant Fafnir par dessous, Fafnir servant de cadre au texte runique, mais aussi les oiseaux qui avertissent Sigurd que son mentor Regin, le forgeron, compte le trahir et l'assassiner, ainsi que le corps décapité de Regin après que Sigurd ait réglé le problème, Grani avec une cassette d'or sur son dos, le corps d'Ottr (dont le meurtre fut compensé par le trésor qui est au cœur du récit), Sigurd rôtissant le cœur de Fafnir (même si j'ai personnellement eu du mal à le voir à cause du lichen). Tout ceci est clairement inspiré de la pierre dont je parlerais ensuite, la fameuse pierre de Sundbyholm, mais à un détail près : Une grosse croix chrétienne bien au milieu de tout ça, comme à Västerljung. Cela n'étonnera qu'à moitié, car dans plusieurs versions de cette histoire, le paganisme et le christianisme s’entremêlent, et si cela était le cas des poètes, il n'est guère surprenant qu'il en aille de même dans d'autres arts. Lire la Völsunga Saga puis enchaîner sur le Nibelungenlied est un parfait exemple du passage de cette charnière.

Le texte, quant à lui, est assez curieux. Le phrasé, étrange, pourrait être intentionnel, pour tester l'astuce du lecteur, mais... cela ressemble surtout à des erreurs et fautes de débutant, ou d'un graveur ne maîtrisant pas son art. Il utilise notamment l'expression très courante "X a dressé cette pierre" alors que, comme on l'a vu, ce n'est justement pas une pierre dressée. Un pro n'aurait pas utilisé cette phrase que l'artiste a probablement apprise par cœur sans véritablement en comprendre le sens. Cela nous rappelle, comme le disait R. I. Page, que les runes étaient avant tout le système d'écriture d'une civilisation illettrée. Toujours est-il qu'à cause de l'obscurité du texte, il n'y a pas de transcription satisfaisante, mais en gros on rend hommage à deux hommes "pères de X" qui sont revenus chargés d'or de Sémigalie, c'est à dire la Lettonie actuelle.

Grani est plus visible sous cet angle, au-dessus de Sigurd.

Après un long moment de contemplation, j'ai continué ma route jusqu'à Sundbyholm où m'attendait la pièce maîtresse, mais le soleil se couchait déjà, alors j'ai décidé de ne pas me précipiter et d'attendre le lendemain pour profiter et savourer à tête (et pieds) reposée. La nuit fut brumeuse et au petit matin, quand je me suis rendu au lieu tant désiré, le brouillard se levait à peine, une ambiance complètement différente de la veille avec son ciel bleu et son soleil brûlant. Ce matin-là était humide et gris, avec cette odeur de sous-bois mouillés. Pour se rendre au rocher, il faut longer une petite route et passer un pont qui enjambe une rivière, or ce pont (du moins la localisation, ce n'est évidemment plus le même pont) est la raison derrière l'existence de ma troisième pierre de Sigurd. En effet, le texte nous révèle que :

"Sigrid, mère d'Alrik, fille de Orm, construisit ce pont pour l'âme de Holmgeirr, père de Sigröd, son époux."

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Sigrid a bien établi la dominance. Elle a non seulement fait construire un pont en l'honneur de son défunt beau-père - ce qui a déjà dû coûter bien cher - et ensuite elle a claqué encore plus de pognon pour faire graver un dessin massif sur le rocher d'à côté, afin que personne n'oublie qui a mis la main à la poche. Évidemment, tous les affins satellites de Sigrid sont mentionné, mais on a bien compris qui est la boss dans le coin.

C'est peut-être parce que la personne officiellement honorée se nomme Sigröd, une variation de Sigurd, que le choix s'est porté sur la Völsunga Saga, et plus spécialement sur le grand moment de bravoure du héros Völsung (pas sa mort), les autres pierres ayant ensuite copié le principe de plus ou moins près, parce que... bah, elle est quand même bien classe cette pierre. Mais on n'en a aucune certitude.

On devine le pont juste derrière l'arbre mort.

Tous les motifs de la pierre de Gök sont donc présents, puisque c'est d'ici que le copieurs à puisé l'inspiration : Sigurd plantant Fafnir par dessous, Sigurd rôtissant le cœur, les oiseaux avertissant Sigurd, Regin décapité,  Ottr, supposément... On voit bien sûr Grani avec l'or sur son dos et le corps de Fafnir sert de cadre au texte. Sauf qu'ici, Sigurd rôtissant le cœur porte également le doigt à sa bouche après s'être brûlé, ce qui lui donne le pouvoir de comprendre les oiseaux. Il est également évident qu'il est alors tout nu tandis qu'il porte un pagne lorsqu'il tue Fafnir, impliquant le bain dans le sang du dragon sous le conseil des oiseaux, justement. Regin est lui aussi plus reconnaissable car ses outils de forgeron sont répandus autour de lui : marteau, tenaille, soufflet et enclume.  De manière générale, la pierre de Sundbyholm est plus détaillée et plus riche, et raconte vraiment tout l'épisode, là où la pierre de Gök est plus maladroite, certains chercheurs supposant même que le copieur connaissait lui-même mal la légende.

 


Grani bar gullið av heiði...



Une loutre, donc, à ce qu'il parait...

Matez-moi ce p'tit cul de Regin, en voilà un qui ne négligeait pas les exercices fessiers à la gym.





Afin de passer à la dernière étape de ce périple, je vais faire une ellipse car atteindre cette quatrième pierre fut beaucoup plus compliqué. Pas comme celle de Gök, car cette fois je savais précisément où elle se trouvait, sauf que "où", c'était la cour d'une villa appartenant à une entreprise privée, villa au milieu de la campagne, à Refvelsta, loin de toute ligne de bus. Autant dire de longues heures de marche en perspective. C'est pourquoi je me suis d'abord rapproché en poursuivant 80 km plus loin jusqu'à Västerås [insérez blague Winter is Coming ici]. J'y ai visité un site funéraire de l'âge du fer et des gravures rupestres de l'âge du bronze, et le lendemain, une cinquantaine de bornes de plus via Enköping puis vers Fjärhundra, et de là une marche jusqu'à la villa. Et là, enfin, fatigué, cramé par le soleil et le manque d'ombre, le dos bien lourd à cause du sac, j'arrivai à ma dernière pierre.


Cette pierre est dite de Drävle, du lieu où elle fut érigée. Elle a été déplacée à Göksbo en 1878, après c'est le bled juste à côté donc cela ne change pas grand chose au final. C'est une pierre assez petite, mais très belle, très élégante. Sigurd y plante Fafnir par dessous, bien entendu, Fafnir lui-même sert de cadre, bien entendu, mais on y voit, et c'est pus intéressant deux figures de part et d'autres : Andvari, le nain que les dieux extorquent pour pouvoir payer la compensation pour leur meurtre d'Ottr, et qui tient dans sa main l'anneau Andvaranaut, qu'il maudit et causera bien des malheurs. Malheurs impliquant le premier amour de Sigurd, celle qu'il trahira malgré lui et jurera sa mort, l'épouse involontaire de Gunnar : Sigrdrifa, aka Brynhhild. La valkyrie est ici représentée servant une corne (visuel assez typique), et ne saurait être confondu avec Gudrun, qui dans l'histoire sert pourtant la corne d'oubli à Sigurd, car le personnage porte également des ailes sur son dos. Ici, comme dans pas mal de sources, le concept de valkyrie est amalgamé à celui de femme cygne, de la même manière que Sigrdrifa et Brynhild, à l'origine deux personnages différents, furent amalgamées, d'ailleurs.

Quant au texte, quatre fils y rendent hommage à leur père Erinbjörn.

Avant de passer à la conclusion, quelques remarques concernant l'interprétation des figures présentes. 

Déjà, si personnellement je comprends qu'on interprète la bestiole comme le corps d'Ottr, car ça a du sens dans le récit présenté, je ne peux pourtant m'empêcher de voir un loup, ou un chien, pas une loutre. Il est évident que les dessins sont tous assez... grossiers, et je ne dis pas ça avec mépris, ce sont le style et le support qui veulent ça. Mais là c'est à se demander si les artistes avaient déjà vu des loutres dans leur vie. Pourrait-il s'agir d'un loup, alors ? Après tout, le père de Sigurd, Sigmund, devra errer un temps sous la forme d'un loup à cause d'une pelisse enchantée. Mais ce n'est pas du tout lié à l'épisode de la confrontation avec Fafnir. Peut-être qu'ainsi on établit ou au moins rappelle la parenté de Sigurd, fils de Sigmund. Ottr est plus logique, soit, mais bon, voilà, j'ai mes réserves.

De même, qui est l'homme bicéphale sur la pierre de Västerljung ? Il n'est pas sur la même face du monument que Gunnar, est-il donc complètement séparé de lui et de la Saga des Völsungs ? Serait-ce alors un géant ou un troll ? Et quels sont ces anneaux qui tournent autour de son bassin ? Probablement pas un hula hoop. Mystère... Après, vu l'état de la pierre lors de ma visite, je n'ai pas vraiment eu l'opportunité de me faire un avis car malheureusement, voilà à quoi le personnage bicéphale ressemble aujourd'hui :

Bref, même en sachant où regarder, je n'ai presque rien vu. Paradoxalement, les trois autres pierres, dont deux en pleine nature, étaient mieux entretenues et moins couvertes de lichen que celle-ci, au cœur du village...

Voilà pour les quatre pierres que j'espérais pouvoir visiter et voir de mes propres yeux. Objectif rempli, pour ma plus grande satisfaction. J'ai pu profiter de la moitié des pierres de Sigurd recensées en Scandinavie, et surtout celles qui ont le plus suscité ma fascination, à l'exception de celle de Gotland qui demandera un tout autre voyage. Ces monuments à la mémoire de parents décédés ne sont pas forcément religieux en tant que tels, ils n'ont rien de sacré. Pourtant, face à eux, je n'ai pu m’empêcher de ressentir quelque chose de profond. Une connexion avec des gens morts il y a plus de mille ans, dont les vies n'avaient rien à voir avec la mienne, mais qui partageaient la même fascination pour Sigurd, ses exploits et ses échecs, et tout le légendaire d'autrefois. Qui sait combien d'innombrables voyageurs à travers les époques ont, comme moi, siffloté ou chantonné une variante de Regin Smiður en contemplant ces pierres ? Quant à Sigrid et son pont en mémoire de son beau père, elle ne saurait être plus différente de Florent, auxiliaire de vie anonyme dont personne ne se souviendra dans deux générations. Mais si nous pouvions échanger à travers le temps, l'espace et les langues, nous aurions une passion en commun. Et je trouve cela extraordinaire.

La main sur les gravures usées par les siècles j'ai renouvelé mon serment de finir Heldenzeit, malgré le poids du projet, le boulot, malgré la bipolarité qui n'aide pas toujours, et c'est un euphémisme. Plus que jamais j'ai eu l'impression d'être un maillon dans une interminable chaîne remontant à plus d'un millénaire, d'être membre d'un club qui n'aura jamais cessé de recruter au fil des siècles, certains membres plus célèbres et plus remémorés que d'autres. On ne se souviendra pas d'Heldenzeit comme du Ring de Wagner ni du Nibelungen de Fritz Lang, bien sûr, toutefois le projet existera, comme ces pierres gravées au milieu de nulle part dans la campagne suédoise, et que nul ne visite, hormis ceux qui savent déjà où chercher et qui trouvent du plaisir à les observer, les apprécient malgré les maladresses des artistes, leurs erreurs et leur qualité parfois grossière. Leur existence suffit à leur mérite.

C'est un rappel dont j'avais besoin.

BONUS : 

En 2013 je visitais brièvement Stockholm et notamment le musée historique, et il se trouve que j'y avais vu, sans le savoir, une pierre de Sigurd, ou du moins un artifact lié à ces pierres, à savoir un fond baptismal norvégien du XIIème siècle. On y trouve une belle représention de Gunnar dans la fosse aux serpents jouant de la harpe avec ses pieds (en meilleur état qu'à Västerljung !)


Le texte runique dit "Sven m'a fait", ce qui pourrait être prosaïquement la marque du sculpteur, ou peut-être une référence à une baptême/conversion au christiannisme. Quant à la suite de runes liées qui suit... on ne sait pas ce qu'elle signifie.

Et en second bonus, voilà comment j'ai découvert Regin Smiður en 2010, héhé :

jeudi 20 juin 2024

Vineta : Année 4.

C'est le solstice d'été, et comme tous les solstices d'été depuis 22 ans, c'est l'anniversaire de Pax Europæ, dont l'écriture commença un certain 21 juin 2002. Mais depuis quelques années, je fête également une année de plus à plancher activement sur Heldenzeit, le fameux Projet Vineta. Quatre ans, cette année, pour être précis. Le manuscrit a explosé, et si 2022 a été une période pauvre en écriture, et plus riche en recherches, l'année passée fut, au contraire, d'une productivité rare, que ce soit en progrès brut comme en lectures préparatoires.

La route est encore longue, il me reste un tiers à rédiger, et ce n'est que le premier jet, autant dire que le bouquin n'est pas prêt de sortir. Pour autant, les progrès sont non seulement constants, mais aussi conséquents, et cela me ravit : déjà plus de 1 500 000 signes au compteur, un sacré bond en avant. À titre de comparaison, le plus gros tome de Pax Europæ sorti à ce jour est le tome 4, Trahisons. Il est déjà remarquablement plus épais que les trois volumes précédents, et ne fait pourtant "que" 736 000 signes.

Autre raison d'être satisfait : pas de mauvaise surprise du côté de la structure et de la planification. Si je me suis laissé dépasser niveau nombre de pages, ce n'est pas, comme pour Pax, à cause des sous-intrigues, des débordements du scénario, et autres développements imprévus de l'histoire, mais parce que j'ai "seulement" sous-estimé la taille des chapitres et le nombres de chapitres qu'il faudrait pour adapter mes sources selon la structure élaborée en amont. Après des années d'errance dans l'univers de Pax sans cesse en expansion, c'est une victoire ! Pour reprendre la métaphore de George Martin, je suis passé de jardinier à architecte, et... ça me réussit vraiment. J'en parlais déjà ici.

Alors ce qui m'attend pour l'année à venir, c'est d'abord la rédaction du premier jet de la Partie III, dont j'ai déjà écrit le premier chapitre, puis une relecture complète et les corrections qui vont avec. Pour l'instant j'ai un ami fidèle au poste qui lit mes progrès au fur et à mesure pour me confirmer qu'on comprend ce que je veux dire (il est facile de se perdre dans les sources et de présumer que tout soit clair, alors que lorsqu'on n'a pas la tête dedans, ce n'est pas forcément le cas), mais une fois la relecture/correction terminée, il faudra faire relire l'ensemble. Combien de temps faudra-t-il pour boucler le premier jet de l'intégrale ? Qui peut savoir... Jusqu'ici, j'ai tenu en 2024 le rythme d'un chapitre par mois, voire un peu plus. Même si j'arrive à tenir ce tempo (j'en doute) et même si je n'écris que le nombre de chapitres prévus dans la structure (hahahaha.... non.) j'en aurais pour plus d'un an. Cela étant dit, il m'est arrivé de fusionner des chapitres prévus, hein... mais j'ai tout de même plus souvent divisé en deux des chapitres trop longs. Vraiment, je doute d'avoir fini le premier jet au solstice 2025, mais l'objectif sera de s'en rapprocher.

Un morceau que je pensais devoir laisser de côté à contrecœur sera finalement présent dans cette troisième partie, d'une part parce qu'il a largement sa place dans cet ensemble, mais aussi parce que ça équilibrera bien la Partie III en terme de taille, c'est Beowulf. D'ailleurs, d'autres éléments, initialement coupés pour ne pas faire trop long, ont été intégrés à de vieux chapitres ce printemps, notamment la partie "croisades" d'Ortnit, désormais plus détaillée, avec l'accent mis sur le comportement... douteux... d'Ylias de Grèce, renforçant sa présence dans l'esprit du lecteur, et donc l'impact de son lien avec d'autres persos qui arrivent dans le récit bien plus tard. Je n'étais pas satisfait de passer si vite sur cet épisode, mais maintenant que la taille du manuscrit dans son ensemble se dessiner plutôt clairement, je n'ai plus de scrupules à rentrer dans le détail, et cela a rajouté deux pages et demi au chapitre. Il y a clairement une évolution de ma part de développer ou non certains aspects, et cela me fera du boulot sur la Partie I lors de la relecture, lorsqu'il faudra harmoniser.

J'ai très tôt décidé de ne pas trop m'attarder sur les gestes du légendaire carolingien (notamment la Chanson de Roland). Contrairement à Beowulf, ces histoires s'intègrent mal au corpus, et sont plutôt un ensemble qui leur est propre. Il y aura des mentions, évidemment, mais contrairement à Beowulf, pas de changement du côté de mon plan. Je ne dis pas que je ne me pencherais pas sur ces gestes plus tard, et que ces mentions ne seront pas des passerelles vers un petit projet annexe, non je ne le dirais pas... finissons déjà Heldenzeit avant de réfléchir au spin-off, voulez-vous ?

Un ami (non francophone) me demandait récemment comment se passait l'écriture, et si j'étais toujours sur mon "projet avec Didrik", et alors que je lui rapportais mes progrès, il m'a demandé : "mais qui va lire ça ?"

Et bien... je ne sais pas. Je crois qu'il posait plutôt la question parce que c'est écrit en français, mais mine de rien ça m’interroge un peu. Qui va lire ça ? En tout cas, ce qui est sûr, c'est que mon approche sur Heldenzeit est bien plus consciente de la réception par le lecteur potentiel que Pax, notamment parce que dans Heldenzeit j'essaie de transmettre un amour des sources anciennes, je mets mon imagination et mon astuce à leur service (et non à celui de mon propre univers, cette-fois). J'ai reçu plusieurs critiques pour mes nouvelles qui me laissaient penser que la personne était passée à côté, et donc que je m'étais mal employé à faire passer telle ou telle idée. Or, comme je souhaite absolument rendre honneur aux sources, je ne veux pas être complètement compris à l'envers sur tout ce qui touche au Projet Vineta. On pourra sans doute me reprocher un style inadéquat ou autre critique sur la forme, mais j'espère parvenir à rester parfaitement clair concernant les récits eux-mêmes et leurs illustres protagonistes.

L'année écoulée a également vu un renforcement de mon approche décompartimentée sur mes réseaux sociaux publiques. Instagram et Facebook ont été largement mis à profit, non seulement pour mes progrès d'écriture et mes partages liés au Projet Vineta (recommandations de livres, lecture de passages, etc.), mais aussi de mes autres intérêts, notamment mes vadrouilles en Suède ou autre (clairement Instagram a pris le relais de mon blog Bienvenue en Europe, pour lequel je n'ai simplement plus le temps, malheureusement), mais aussi l'escrime historique, notamment ma toute première participation à une compétition (en l’occurrence le championnat national suédois, où j'ai fini 18ème sur 22 en épée longue. Hé, je suis dans le Top 20!). 

Le mélange des genres n'a pas l'air d'avoir provoqué de fuite massive, ce qui me rassure, de même pour les occasionnelles publications en anglais sur Facebook (qui trahissent un partage depuis Insta). Cela continuera donc à l'avenant.

Photo prise par Örjan Axel Af Bälinge lors du tournoi.

Je vais sans doute continuer à expérimenter les pastilles vidéo, parce que c'est drôle, mais a priori mes tentatives précédentes n'ont pas eu plus (ni moins) de succès que mes billets de blog donc... j'en ferai quand ça me bottera, sans pression. D'ailleurs, si mes visiteurs ont des envies ou des idées pour les pastilles vidéo, je suis toujours preneur. Et puisqu'on parle des réseaux sociaux, tout ce que je poste sur Instagram n'est pas systématiquement partagé sur Facebook, je fais un petit tri tout de même, donc si vous êtes sur les deux plateformes mais ne suivez qu'un profil, n'hésitez pas à suivre l'autre. Voilà, le petit moment autopromo embarrassant, mais ça va, c'est enterré dans un billet de blog, donc ça passe.

Sur ce, je ne vous retiens pas plus longtemps et vous souhaite un très beau solstice d'été !

mercredi 29 mai 2024

Alberich et les reliques de la Mort

Si vous êtes fan de la saga Harry Potter, ou juste un tant soit peu branché pop-culture, vous connaissez sans doutes les reliques de la Mort. Ces trois objets tirés d'une légende diégétique qui donnent son nom au dernier volume de la saga ont une importance cruciale dans le récit et on découvre que deux d'entre eux avaient déjà été introduits en grande pompe dès le premier livre, sans qu'on le sache. Ces trois objets sont : la pierre de résurrection (la fameuse pierre philosophale), la cape d'invisibilité et la baguette de sureau. 

Je ne vais pas raconter la légendes des trois frères qui obtiennent ces reliques de, eh bien, de la Mort, hein, c'est dans le nom, toutefois, je vais m'attarder sur le symbole des reliques, qui a également son importance dans l'univers d'Harry Potter, et qui reprend les trois objets de manière stylistique. Ce symbole, vous le connaissez sans doute, c'est celui-ci :


Le triangle, c'est la cape d'invisibilité, le cercle, c'est la pierre, et le trait vertical, c'est la baguette. 

Moi ce design, sobre mais efficace, m'amuse beaucoup, car pour un amateur des légendes germaniques, ce logo pourrait tout aussi bien représenter... le trésor d'Alberich. 

Dans la tradition continentale, Alberich est le propriétaire originel du trésor que Siegfried récupère, même si dans le Seyfrid à la Peau de Corne on le nomme Eugleyne. La tradition scandinave (où il se nomme Andvari) élabore même sur comment son or se retrouve sous la coupe de Fafnir, mais c'est la tradition continentale qui m'intéresse pour ce court billet. En effet, aussi bien le Nibelungenlied que le Seyfrid à la Peau de Corne nous donnent trois objets qui se distinguent du reste du trésor.

L'anneau d'or, que la tradition scandinave inclue aussi avec une malédiction en prime. Dans les sources continentales, l'anneau fout le boxon sans avoir besoin de magie à l’œuvre, puisqu'il passe de main en main et sert de preuve dans les accusations de Kriemhilde contre Brunhilde qui provoqueront des conséquences en cascade ainsi que des révélations au dénouement tragique.

Les deux autres objets sont propres à la tradition continentale : une cape follette, c'est à dire d'invisibilité, et une baguette magique en or.

La cape sera très utile à l'intrigue, soit pour permettre à Siegfried d'assister Gunther dans le Nibelungenlied (que ce soit pour remporter les épreuves imposées par Brunhilde, ou plus tard pour la "mater" durant la nuit de noces) ou dans l'épisode de la libération de Kriemhilde du dragon dans le Seyfrid à la Peau de Corne. Dans le Nibelungenlied, lorsque les Burgondes viennent récupérer le trésor pour le rapatrier à Worms, Alberich se lamente de la mort de Siegfried... parce que le héros a emporté avec lui la cape magique, qu'il aurait bien aimé retrouver.

Ah j'avais dit que le dénouement était tragique. Alberich a perdu sa cape follette !

La baguette, en revanche, ne joue aucun rôle dans l'intrigue. Elle n'est que mentionnée en passant, dans les deux sources, en précisant toutefois qu'elle est pourtant l'objet qu'on devrait désirer le plus de tout le trésor car elle permettrait à son détenteur d'être maître de tous les hommes sur terre. Rien que ça. Les poètes soulignent ainsi, sans doute, la sottise des protagonistes qui ne voient que l'or, en grande quantité, et ignorent la véritable valeur d'un "simple" objet, pourtant bien plus puissant. Leur avidité les rend aveugles à ce qu'ils ont vraiment entre les mains.

Alors bon, une cape d'invisibilité, une baguette magique et un anneau... excusez-moi, hein, mais moi le symbole des soi-disant reliques de la Mort, je sais désormais ce qu'il représente vraiment.

Et vous aussi.

mardi 30 avril 2024

Dietrich de Bern, Pt. 1 : la ténacité dans l'adversité

Dietrich de Bern est associé à une idée récurrente dans les sources : sa soi-disant "lâcheté" (Zagheit). J'écrirai sans doute un article sur le concept un jour ou l'autre, cependant j'aimerai aujourd'hui évoquer une autre qualité du héros Bernois (et oui, je dis une autre, car la lâcheté de Dietrich est également une qualité, quand on y regarde de plus près), c'est à dire sa ténacité, son endurance.

Les sources concernant Dietrich sont généralement séparées en deux catégories : le cycle des récits "aventiurehaften", c'est à dire aventureux, merveilleux, et les récits du cycle dit "historique". Bon en vrai, ce nom ronflant ne veut pas dire que ce qui s'y raconte est réellement historique mais que l'intrigue reste, attention aux guillemets parce qu'ils sont importants ici, """réaliste""". Pas de dragon comme dans le Wunderer, pas de géant ni de nain comme dans l'Eckenlied ou Laurin. Non, le cycle historique se veut """crédible""" et ancré dans une certaine réalité. Une réalité augmentée, cela va de soi, mais néanmoins tangible. On n'y suit donc pas Dietrich de Bern dans quelque aventiûre courtoise à sauver des vierges, voire Dame Fortune elle-même, de vilains géants et/ou chasseurs sauvages et à massacrer tout un peuple de nains parce qu'il s'est levé du pied gauche (ça se sent que je désapprouve totalement sa conduite dans Laurin?), mais dans sa lutte pour retrouver le trône impérial. Ce sont des sources qui gardent le souvenir que Dietrich von Bern est inspiré de Théodoric le Grand, même si ce souvenir est diffus et altéré par le temps passé.

La triade majeure des sources dites historiques relate comment Ermrich tue ses frères Diether et Dietmar et une partie de ses neveux (les Harlungen, enfants de Diether) pour s'accaparer le trône de Rome. Dietrich et son frère Diether le jeune (le très jeune même, puisqu'il n'a qu'un an lors de la fuite) survivent au massacre commis par leur oncle et partent en exil à la court d'Etzel. De là, Dietrich reconstruit lentement ses forces en servant le roi Hun, évidemment dans l'espoir de reprendre le pouvoir, ce qu'il tente par deux fois. Ces trois sources sont, dans l'ordre chronologique, la Fuite de Dietrich, la Mort d'Alphart et la Bataille de Ravenne.

(Ah et histoire d'être clair, ça se prononce Alpe-harte, pas Alfar, c'est le même suffixe -hart que dans Wolfhart (neveu de Hildebrand et fidèle à Dietrich), Eckehart, et aussi Lenhardt, d'ailleurs.)

Cette trilogie semble, a priori, offrir une belle histoire bien cohérente. La Mort d'Alphart, tout comme La Bataille de Ravenne d'ailleurs, commencent même par un rapide résumé de l'épisode précédent en mode série télé, genre (prendre une grosse voix) "précédemment, dans la geste de Dietrich". La volonté des poètes est clairement d'établir chaque texte comme une suite directe. Seulement voilà, impossible de ne pas humer le doux parfum des intrigues recyclées et des motifs redondants "parce que c'est cool". Vous vous souvenez de mon article sur les sources médiévales et Hollywood ? On est en plein dedans. 

Théodoric devant Ravenne

Ainsi Dietrich reprendra-t-il Vérone et la reperdra... pas une, pas deux, mais trois fois ! Il reprendra bien Ravenne mais Ermrich lui échappera... deux fois, dans des circonstances similaires. Et c'est un peu gênant, car si on peut admettre une première fois qu'il ait gagné la guerre, mais soit pour des raisons de pognon obligé de retourner quand même en exil dans Alphart..., ça passe un peu moins quand exactement la même chose se reproduit dans Ravenne. On sent qu'il y a une tradition orale vivace qui a inspiré les poètes qui l'ont chacun adaptée à leur manière, reprenant les mêmes points d'intrigues, mais en forçant le côté suite plutôt que remake. On est au niveau du Réveil de la Force, là. Cela dit, un facteur déterminant est que plane l'ombre du succès écrasant du Nibelungenlied, dans lequel Dietrich est toujours en exil. Il faut donc conclure les aventures du Bernois sans bouleverser le status quo... comme une bonne partie des romans Star Wars, pour rester sur cette comparaison.

Heureusement, ce qui fait l'intérêt des sources en question n'est pas tant le contexte copié-collé que les événements clefs, à savoir, c'est dans le titre, la mort d'Alphart de l'épée de Witege, et dans la troisième partie la tragédie du meurtre des deux fils d'Etzel ainsi que de Diether, le frère de Dietrich, toujours du fait de Witege. Les campagnes du Bernois pour reprendre son empire ne sont que prétexte à pleurer de jeunes héros idéalistes tués par un guerrier qui trahit tout le monde en permanence et se paye du même coup la réputation de tueur d'"enfants" (jeunes adultes en l’occurrence). 

Witege est une figure fascinante... essentiel au cycle dit historique, il est toutefois fils du forgeron merveilleux Wieland (Völund) et échappe à la furie vengeresse de Dietrich en fuyant sous la mer où l'appelle Wachilt, sa mère, et accessoirement une ondine. Oui, je vous avais averti que le "réalisme" restait relatif.

Mais à cause de ce besoin de status quo, une chose frappe le lecteur : Dietrich se tape une lose monumentale ! Il subit échec sur échec, revers sur revers, et ne parvient jamais à consolider ses succès lorsqu'il en a. Je rappelle pourtant qu'au Moyen-Âge, dans l'aire culturelle germanique, il fut le héros le plus populaire, en terme de nombre de récits colportés, plus que le fameux Sigurd/Siegfried. Alors certes, les récits merveilleux lui sont plus favorables, il tue des géants, des dragons, des nains... mais au final, ces récits sont soit anecdotiques et n'impactent pas son exil, soit se déroulent avant, dans sa relative jeunesse. Dietrich est un parangon héroïque, jusqu'à ce qu'Ermrich le chasse, et là... ce sont vingt à trente ans d'exil, deux échecs à reprendre son trône, et jamais il ne réussira à se venger de son oncle... celui-ci mourra des mains d'autres vengeurs, et Dietrich reprendra son trône sans combattre.

Oui, oui. Il aurait tout aussi bien pu attendre à la cour d'Etzel, ça n'aurait rien changé, à part pour les centaines de milliers de morts en vain, évidemment. Il y a chez Dietrich une ironie dramatique absolument tragique, et pourtant il n'abandonne jamais, quand bien même ses échecs prolongent l'attente d'une décennie.

Un épisode n'ayant survécu que dans la Þidrekssaga (mais dont certains éléments sont mentionnés ailleurs dans la tradition continentale, prouvant l'ancienneté du récit par une présence "en creux") illustre parfaitement cet état d'esprit, c'en est presque une allégorie :

Dietrich fait un raid dans une caverne où se terre un couple de géants, Hilde et Grim. La lutte est rude et Dietrich se retrouve à affronter l'horrible Hilde (qui signifie "bataille, lutte", et qu'on retrouve très souvent dans les noms germaniques ancien, en suffixes comme dans Brynhilde, en prefixes, comme dans Hildebrand, ou seul, comme ici). 

Lorsqu'il la fend en deux de son épée, il est assez satisfait de lui-même... jusqu'à ce que les deux parties de la géante ne se recollent par magie comme une horreur lovecraftienne. Le héros la tranche alors une fois de plus, et une fois de plus elle se ressoude. C'est Hildebrand qui lui donne la solution : se placer entre les deux pans de la carcasse et les repousser de ses bras tendus lorsque Hilde tente de se reformer. Dietrich doit résister longuement, alors que les chairs de la géante cherchent à se rejoindre, puis, enfin, son ennemie s'épuise. Sa magie s'étiole, et elle meure pour de bon.

Au-delà de l'aspect badass et lovecraftien, j'aime l'image de Dietrich qui doit s'y reprendre par trois fois (tiens donc...) pour abattre son adversaire (qui s'appelle littéralement Bataille), et dont la méthode offrant la victoire est d'endurer le mauvais moment à passer, de tenir bon par la force de ses bras mais surtout de son mental, pas tant par le fil de son épée. La magie de Hilde est puissante, l'endurance de Dietrich encore plus.

Toutefois, il arrive évidemment à Dietrich de passer par des moments de découragement, mais ses amis savent le remotiver (c'est généralement le boulot d'Hildebrand, qui a pour cela deux cordes à son arc : ses railleries qui titillent l'amour-propre de Dietrich, et si ça ne marche pas, des patates de forain). Alors Dietrich reprend de plus belle, comme un boxeur qui refuse de se coucher. Je me demande s'il n'était pas là, finalement, l'intérêt du public de l'époque pour ce héros malchanceux.

En tout cas, moi c'est (aussi) pour cela que je l'aime. 


EDIT : Psst ! Dans un second billet je creuse tout ça en explorant des sources telles que Sigenot, Virginal et le Wunderer.

vendredi 29 mars 2024

"Quelles nouvelles des hommes de la Marche ?"

Cela fait quelques temps que je n'ai rien posté sur le blog, et bien qu'un article de fond se profile doucement (mais alors vraiment doucement...), je me disais que ce serait pas mal de donner des nouvelles malgré tout. Car certains l'ont peut-être remarqué, en 2022 je n'ai posté que deux articles en tout et pour tout sur le blog, nettement moins que les autres années, or il se trouve que c'était un peu pareil pour mon manuscrit. 2022, c'est une année morte côté écriture, ou au moins en expérience de mort imminente. J'ai même eu peur que le projet cale... heureusement ce ne fut pas le cas. 

Il y a derrière cette période creuse plusieurs raisons : personnelles, professionnelles, et rédactionnelles. Laissons les premières de côté, et parlons un peu du côté "auteur". Bon en vrai, les deux premières raisons ne sont pas négligeables et ont permis la dernière, évidemment. C'est un épuisement physique et moral sur lequel s'ajoute l'intimidation des sources. D'ailleurs, l'un des deux articles de cette mauvaise année parle justement de mon blocage vis-à-vis de cette tâche dantesque qu'est l'adaptation du Nibelungenlied. En mai, j'étais parvenu à boucler le chapitre sur le Hürnen Seyfrid, et puis... rien. En juin je finissais un petit chapitre de transition et... plus rien. Il faudra attendre presque un an pour que je réussisse à m'y remettre.

Cette aridité de la production est toutefois à relativiser, car cette année-là j'ai beaucoup lu et pris un sacré paquet de notes. Ces recherches sur les sources sont absolument essentielles, car contrairement à Pax Europæ, ce que j'imagine, invente et apporte au récit s'ajoute à des histoires préexistantes auxquelles je rends hommage, je ne peux pas juste me contenter de sortir tout ce qui me fait envie de mon chapeau quand ça m'arrange. C'est beaucoup plus contraignant, et c'est pourquoi un manuscrit qui ne progresse pas ne veut pas dire pour autant que le projet est à l'arrêt. Les recherches sont longues, parfois laborieuses, mais absolument essentielles. Je ne pioche pas dans les sources pour rajouter des détails et crédibiliser mon histoire, à étoffer mon intrigue ou épicer mon scénario. Avec Heldenzeit c'est moi qui construis mon intrigue autour d'elles, qui saupoudre mes lubies thématiques, mes pirouettes scénaristiques et mes développements de personnages pour lier toutes les versions tout en les respectant au maximum. La différence de méthodologie avec Pax est radicale.

2023 aura été, en comparaison, une année faste au clavier, avec 9 chapitres pour 92 pages (en vrai c'est des pages A4 ça ne correspond pas à un standard éditorial, mais c'est pour donner une idée), et surtout le succès psychologique d'enfin parvenir à m'atteler aux Nibelungen frontalement, sans compter la mise à jour de chapitres déjà rédigés etc. Bref, j'avais remis le pieds à l'étrier. Mais vers la fin de l'année, un autre blocage s'est profilé... La Rabenschlacht, ou la bataille de Ravenne, le pinacle des aventures de Dietrich, le moment clef de son arc narratif. Heureusement, la peur ne m'aura pas paralysé longtemps, cette fois, et il n'y aura eu aucun passage à vide. Au contraire, même.

Depuis le début de l'année, en trois mois donc, j'ai écrit... 4 chapitres pour 48 pages. Voilà, je pense qu'on peut dire que ce début d'année aura été extrêmement productif, et c'est en grande partie pourquoi le blog a été un peu négligé. Pas à cause d'une page blanche, comme en 2022, mais au contraire parce que je m'en sors plutôt bien côté écriture. 

Je suis extrêmement satisfait d'enfin traiter des épisodes pour lesquels j'ai pris des notes en 2020, avant même de commencer la rédaction du manuscrit. Il faut savoir que j'éprouve beaucoup de difficulté à écrire dans le désordre. Pax Europæ est à 99% écrit de manière linéaire. Plusieurs amis rédigent des bouts de chapitres selon leur inspiration et les assemblent lorsque le moment est venu (je salue Kevin Kiffer et le Passant pour ne pas les nommer. Bon bah ils sont nommés), personnellement, je n'y parviens pas. Ma méthode c'est plutôt : "Je l'écrirais lorsque j'y serais". 

Pourtant, Heldenzeit n'est pas Pax Europæ, le concept même du roman, à savoir des récits en cascade racontés par plusieurs narrateurs, devrait se prêter parfaitement à une écriture dans le désordre, d'autant que la structure générale (l'agencement de ces récits, leurs articulations les uns avec les autres, l'ordre dans lequel placer les épisodes afin que cela soit fluide dans l'ensemble) était déjà fixée assez tôt, dès 2020, et a très, très peu changé depuis. Et pourtant... je n'ai pas réussi à écrire autrement que linéairement. Pas dans l'ordre chronologique des événements, mais dans l'ordre de lecture. 

L'avantage est, je pense, que je garde mieux à l'esprit la fluidité narrative qu'il me faut conserver pour que cela fonctionne auprès de lecteurs qui n'ont pas toutes les sources en tête. Il serait plus facile d'oublier, en écrivant dans le désordre, qu'est-ce que le lecteur sait déjà, et quels éléments n'ont pas encore été introduits. L'inconvénient c'est que quant ça bloque, rien ne se passe...

Et puisqu'on parle de structure, ça me permet d'enchaîner sur un dernière chose que je souhaitais évoquer, à savoir la longueur du manuscrit. 

Relativement tôt dans le processus, il est apparu que le manuscrit serait épais, et qu'il faudrait le diviser en deux. Maintenant, il est certain qu'il sera coupé en trois. Je vous entends ricaner les petits rigolos qui ont suivi le développement de Pax, mais la situation n'est pas du tout la même. Non, vraiment ! Arrêtez de vous marrer !

Pax Europæ a souffert du syndrome du jardinier, pour reprendre l'expression de GRR Martin. J'ai laissé pousser les intrigues secondaires, changé plein de choses en court de route, en suivant une ligne directrice générale et quelques jalons précis. Heldenzeit, à l'inverse, n'est que jalons précis, il n'y a pas de digression possible. D'ailleurs, comme je le disais plus tôt, le choix des épisodes, leur agencement et enchaînement, bref, la structure entière du projet a été établie très tôt et n'a souffert que d'assez peu de changements. En fait, les seuls aménagements majeurs furent une question de taille : plusieurs épisodes prendront finalement deux ou trois chapitres plutôt qu'un, certains épisodes que je pensaient raconter dans un chapitre commun auront leurs chapitres propres afin de prendre le temps de bien les traiter (c'est par exemple le cas de La Mort d'Alphart, que j'ai toujours pensé squeezer en flashback dans le chapitre du Rosengarten zu Worms, puisqu'y combat le meurtrier du héros, avant de lui donner un chapitre propre, comme elle le mérite). 

De fait, malgré une structure solide, bien établie et quasiment inchangée, j'ai sous-estimé le nombres de pages que cela demanderait. Maintenant, je suis presqu'au bout de la partie II, elle sera un poil plus longue que la I mais pas de beaucoup, les deux combinées atteignant la taille totale que j'avais envisagé pour l'ensemble du projet... or il faudra ensuite attaquer la partie III. Autant dire que je ne suis pas sorti des ronces ! Néanmoins, je progresse bien, je suis content du résultat jusqu'ici, et même si je suis un peu silencieux sur le blog, ça travaille dur en coulisse.

Sur ce, j'y retourne, j'ai beaucoup de fer dans le feu, comme on dit en suédois.

mardi 16 janvier 2024

De la cohérence et du canon : un billet d'humeur

Avertissement : ceci est un billet d'humeur. On va de nouveau passer par la pop-culture et je vais pas mal digresser, et même si, promis, ça a un rapport avec Heldenzeit, je n’évoquerais pas des sources ou des thèmes du projet à proprement parler. Plutôt un aspect de moi-même que Heldenzeit a lentement changé.

Travailler sur Heldenzeit aura été une expérience transformative à plus d'un titre. Aujourd'hui je souhaiterai évoquer un aspect qui m'a récemment frappé, et qui est lié à ma manière d'appréhender des univers de fiction depuis... que je lis, en fait. Je l'ai dit à de nombreuses reprises sur ce blog, tout le projet repose sur un principe d'harmonisation de sources disparates  sur ce fameux retcon qui réconcilie diverses versions rétroactivement. 

Ce principe, je l'ai personnellement découvert avec Star Wars. J'ai été un avide lecteur son Univers Étendu et, malgré toutes les qualités que je lui trouvais, les nombreuses incohérences et contradictions apparemment irréconciliables ne m'étaient pas invisibles, ni les différences parfois absurdes dans le traitement d'un même personnage. C'est pourquoi j'appréciais particulièrement des auteurs comme James Luceno qui s'étaient fait le credo de puiser partout et d'harmoniser autant que possible. J'étais clairement et fermement de l'école retcon, car j'attendais de Star Wars la même cohésion narrative qu'une série d'un même auteur, comme Le Seigneur des Anneaux  par exemple. En tant que lecteur, mais aussi qu'auteur, un univers de fiction se devait d'être cohérent et harmonieux.

La version suédoise de l'Appel de Cthulhu

Les premières fêlures apparurent avec mon amour pour l'univers de HP Lovecraft, le Mythe de Cthulhu (ou Yog-Sothotheries), volontairement criblé d'incohérences car l'auteur ne voulait pas établir un système bien lisse, mais refléter les structures décousues des véritables mythes et légendes. C'est pourquoi les ajouts inventés par des auteurs postérieurs pour faire rentrer le Mythe au chausse-pied dans un système élémentaire bien organisé et bien propre m'a rapidement pris à rebrousse poil. Le Mythe n'avait, pour moi, pas vocation à fonctionner comme une table d'évolution de Pokémons !* Je venais d'accepter le principe, mais n'étais pas prêt à l'appliquer systématiquement. Star Wars n'étais pas le Mythe de Cthulhu, mais une saga, émulant non pas une tapisserie mythique fragmentaire, comme l'univers de Lovecraft, mais plutôt une fresque "historique", en quelque sorte. 

*C'est pourtant cette élaboration tardive qui sert de fondation au jeu de rôle l'Appel de Cthulhu, que j'adore... mais ce qui est nécessaire pour un système de jeu avec des règles précises ne devrait pas forcément s'appliquer à la partie littéraire du Mythe.

Les années ont passé, et entre temps j'ai passé une bonne partie de mon temps d'écriture à construire Pax Europæ. C'est clairement un projet pour lequel, en tant que lecteur, j'exigerai de la cohérence et donc en tant qu'auteur j'ai fait de mon mieux. Après, il y a une claire unité d'auteur, l'intrigue reste racontée à la troisième personne, et malgré les multiples points de vue, on conserve une objectivité autoriale. Rien pour bousculer mon amour du "tout est lié, tout est cohérent", un amour que j'entends apporter au monde du légendaire germanique lorsque j'entreprends le Projet Vineta, aka Heldenzeit. Toutefois, entre-temps, il y a bel et bien eu du changement du côté de Star Wars. Et ce changement va me permettre de parler du concept du jour : le canon.

Le canon, avec un seul N, est un principe qui nous vient de la théologie, et cela en dit long sur l'usage moderne dont je m'apprête à parler. Pour faire simple, le canon est l'ensemble de récits sur lesquels une religion, ou un sous-groupe de cette religion, s'accorde à dire qu'ils "comptent", qu'ils sont "vrais, authentiques et dignes de confiance", tandis que les autres sources ne sont pas à prendre en compte, ou à un moindre degré d'importance, dans l'interprétation théologique. La bible, par exemple, est un canon, mais tous les textes chrétiens, des origines aux plus tardifs, n'y figurent pas : il a été décidé par concile quels évangiles seraient officiels, et lesquels seraient apocryphes. C'est un choix tout à fait terre à terre, fait sur la base de l'idéologie dominante au moment de la prise de décision, des croyances en vigueur, du contexte politique, etc. On favorise certaines versions et on préfère en négliger d'autres, afin de mettre un personnage plus en valeur ou, au contraire, ne pas accorder trop d'importance à un autre, ou pour accentuer certains messages. C'est, avant tout, un travail éditorial, qui décide arbitrairement de quels textes font foi (littéralement), et lesquels non.

C'est ce qui est arrivé à Star Wars.

Le canon a toujours existé dans la saga de George Lucas : il a toujours été clair que tout ce qui fut produit autour des films et des séries télévisées étaient d'un niveau de validité inférieur dans le canon vis à vis des sources directement produites par Lucas lui-même, avec un système de "degré" de validité selon les sources (romans, BD, jeux, etc.) assez complexe, et qui ne mettait pas tout le monde d'accord, d'ailleurs. Mais l'épineuse question du canon ne prendra véritablement sa place centrale au sein des discussions de fan que lorsque Disney rachètera Lucasfilm et décidera que tout l'univers étendu publié avant le rachat en question sera intégralement supprimé du canon, et donc ne sera plus "officiel". Serait alors exclusivement considéré comme canon les films et séries produites par George Lucas et... tout ce que Disney produirait à partir de ce moment. Néanmoins, puisqu'il restait de l'argent à se faire, Disney a continué de republier les romans et BD de l'univers étendu, mais avec un bandeau spécial pour bien le distinguer du canon, un bandeau censé évoquer le fait que ces histoires sont les récits erronés et déformés qu'on se raconte au coin du feu dans une galaxie lointaine, très lointaine. Cette appellation, en accord avec cette idée, c'est "légendes".

J'ai initialement trouvé cette idée assez déplaisante, pour ne rien vous cacher. J'avais investi beaucoup de temps, de passion (et d'argent, on ne va pas se mentir) dans l'Univers Étendu, et le voir ainsi relégué à l'état de simple "légendes", de on-dits auxquels il ne faudrait pas prêté crédit, tout ça parce qu'une entreprise l'a décidé sur une base entièrement mercantile - elle avait un nouveau canon à vendre - je n'ai pas apprécié. Je ne me voile pas la face, l'Univers Étendu était également une entreprise commerciale avant tout, un produit dérivé, mais la trivialité toute mercantile de l'approche, très brutale, de Disney m'avait irrité.

Pourquoi je vous parle de tout ça, me demanderez-vous ? Quel rapport avec Heldenzeit ? Et bien, tout simplement le rapport qu'on peut avoir au canon. Si beaucoup n'ont, comme moi, pas aimé la manœuvre et se se contentent de bouder le nouveau canon (le fait que la qualité des productions Disney ait été, disons... irrégulière... n'a pas aidé)(coucou Nico !), et c'est tout à fait compréhensible, d'autres fans de Star Wars prennent la canonicité des sources très, très au sérieux, trop parfois, menant des guerres virtuelles sur les réseaux sociaux avec une ferveur quasi religieuse... revenant ainsi aux origines du principe même de canon. Pro UE et pro Canon s'affrontent avec une violence parfois incompréhensible... les attaques ad hominem les plus ignobles sont utilisées pour contrer, faut-il le rappeler, les tenants d'une autre version d'un univers de fiction. J'étais longtemps assez figé dans mon approche du sujet : il y avait l'UE d'un côté, le canon de l'autre, et je les séparais bien proprement comme Disney le recommande, d'ailleurs. Et puis j'ai travaillé sur Heldenzeit.

Un exemple de mauvaise foi assez représentatif rapidement trouvé sur le net. Personnellement, celui qui trouve le Nouvel Ordre Jedi dans l'Univers Étendu apolitique n'a pas allumé son cerveau à la lecture. Et la profondeur de l'Étoile de Cristal ou des Enfants du Jedi ? Bref, je préfère l'UE moi-même, mais ce n'est pas une raison pour s'aveugler par principe. Il était loin d'être aussi "parfaitement" cohérent et profond et respectueux des personnages que certaines veulent bien s'en convaincre.

Les sources du légendaire héroïque germanique n'ont pas de canon. Les chercheurs prennent en compte toutes les versions, tous les récits, tous les manuscrits, et on les classe bien, c'est vrai, mais par antériorité, par degré de complétude du manuscrit, on date les ouvrages, on date le style et les langues utilisés, on analyse selon le contexte de rédaction, et par conséquent certaines sources sont considérées comme majeures et d'autres mineures, de par leur âge, leur impact, etc. Mais il n'y a pas à proprement parler de canon, tout est valide, et en même temps tout est critiquable. Certaines histoires n'apportent rien, d'autres trahissent ce que l'on sait autrement d'un personnage... C'est comme ça, c'est noté, et on s'en souviendra comme tel. De fait, comme j'en ai souvent parlé ici, les incohérences abondent, et la cohérence est seulement superficielle et circonstancielle. Il y a un esprit de cohésion, plus qu'un fait.

Et ce n'est pas grave.

J'ai certes entrepris de rédiger un récit imprégné de mon amour pour la cohérence et l'intertextualité, afin de souligner ce tissu commun et cet aspect fresque épique plus large que la seule destinée individuelle de chaque héros, toutefois, en parallèle, ce travail m'a également inculqué une appréciation pour ces incohérences, ces versions alternatives coexistantes bien qu’irréconciliables. Je me suis rendu compte que mon appréciation des productions Star Wars récentes a changé, et ma bibliothèque mélange désormais des romans de l'Univers Étendu et du canon, dans un ordre chronologique approximatif qui ne fonctionne pas vraiment, mais qu'importe.

Les anglophones utilisent le terme "head-canon" pour parler du canon individuel qu'on peut se créer, nonobstant le canon officiel. Je ne pense plus que mon approche soit celle-ci, bien que je le crûs avant d'écrire Heldenzeit. J'ai plutôt l'impression d'avoir perdu l'importance que j'accordais au concept de canon tout court, en tout cas dans une œuvre de fiction qui implique de nombreux auteurs, avec leurs visions et ambitions personnelles pour l'univers dans lequel ils écrivent, et donc les publications s'étalent sur des décennies. Je reste convaincu que la cohérence est essentielle, a fortiori dans l’œuvre d'un auteur unique ou d'un projet pensé dès le départ comme un tout. Mais j'ai perdu mon attachement rigoureux au canon, car le canon, trop strict et trop systématique par nature, peut nuire à l’œuvre, comme c'est le cas, à mon sens, pour le Mythe de Cthulhu et Star Wars. Alors je m'en suis détaché.

Et ce n'est pas grave.

(Peut-on parler de déradicalisation ? Vous avez deux heures)