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dimanche 18 juillet 2021

Le viol dans le Projet Vineta

J'avais prévu de faire un article un peu rigolo entre deux sujets bien lourds... finalement non. Aujourd'hui, on continue sur les violences et les abus dans la joie et la bonne humeur (ou pas), puisqu'on va parler de mon approche du viol.

Dire que le viol est omniprésent dans les sources serait une exagération, mais on ne peut pas nier qu'il est difficile de l'éviter, d'autant qu'il est utilisé dans de nombreux contextes, dans des buts souvent très différents. Avant de développer mon approche de la question, je pense qu'il serait utile de revenir sur quelques exemples concrets illustrant cette variété, afin de bien comprendre l'ampleur du problème qui se présente à moi.

Déjà, précisons que le viol n'est pas réservé aux "méchants" de l'histoire, bien au contraire. Souvent, ce sont les héros ou des personnages a priori bénéfiques qui en sont coupables, parfois même pour de "bonnes" raisons qui se justifient dans le texte. Prenons un très bon exemple de ce cas de figure, tiré de la Völsunga Saga. Le héros Sigmund est en fuite, caché dans la nature sauvage après la trahison de Siggeir, son beau-frère (il a épousé la Signy, sœur  de Sigmund) qui l'a vaincu au combat, capturé, et tué toute son armée sauf les 10 fils de Sigmund. Je vous passe les détails, mais les dix fils finissent dévorés en captivité, tandis que Sigmund est parvenu à s'échapper et rumine sa vengeance dans une grotte, alors que Siggeir le croit mort. Dans ce contexte, Signy, la sœur de Sigmund, donc, produit des fils avec son traître d'époux, qu'elle essaye de préparer à aider son frère dans leur vengeance, mais il s'avère qu'aucun d'eux n'est assez fort ni assez courageux (donc ils les tuent, ça commence déjà bien). La conclusion qu'en tire Signy est qu'ils ne sont qu'à moitié Völsung, et qu'il faut des Völsung pur sang pour cette tâche... là vous commencez à comprendre où on va avec ça. Elle s'arrange avec une magicienne afin qu'elles échangent d'apparence pour une nuit, va voir son frère et... produit un héritier 100% Völsung, Sinfjötli, qui passera toutes leurs épreuves et survivra donc à son entraînement. Lorsque la vengeance sera accomplie et que la halle de Siggeir brûlera (avec Siggeir dedans, évidemment), Signy se suicidera en se jetant dans les flammes, sa vengeance accomplie mais indigne de survivre pour le crime odieux qu'elle a commis afin d'y parvenir.

Qu'on soit bien clair, d'un point de vue de la saga, le crime impardonnable qui lui interdit toute rédemption est le meurtre de ses enfants, et surtout l'inceste : elle a couché avec son frère et ça, ça ne passe pas. Le fait que Sigmund ait consenti à coucher avec une autre femme sans savoir qu'il s'agissait en fait de sa parente, et donc qu'il a couché avec elle sans véritable consentement (ce qui est un viol, est-il besoin de le rappeler), ça les sources s'en foutent, le problème n'est pas là. Néanmoins, Sigmund est absout du crime de sa sœur, puisqu'il n'en savait rien, et cela révèle au moins que pour la source, ignorance n'est pas complicité. Et quand bien même, le(s) crime(s) commis sont au service de la vengeance et sont donc justifiés. Signy n'a pas eu tort de commettre cette transgression, au contraire, néanmoins elle doit en payer le prix malgré tout, et non seulement elle est est consciente, mais elle l'accepte, embrasse son destin et embrase le reste.

On retrouve cette idée de transgression ou de crime justifié ailleurs, comme par exemple dans Ortnit. Dans cette aventure, le roi Ortnit apprend que son vrai père est en réalité le nain Alberich, qui prit l'apprence de l'époux de sa mère pour en abuser et produire un héritier (ce que l'époux en question n'était visiblement pas en mesure de faire lui-même). Le nain explique que sans héritier, la Lombardie se retrouverait plongée dans le chaos et que, afin de perpétuer la paix mise en place par les rois précédents, il fallait bien prendre les choses en main. Alberich, c'est le Jawad du Moyen-Âge, lui, tout ce qu'il voulait, c'était rendre service... et rien ne lui donne tort dans le texte ! C'est acté, ça en valait la peine. Là aussi, la reine est violée par consentement fallacieux (elle pensait coucher avec son mari), mais contrairement à la Völsunga Saga, on a ce moment extrêmement gênant pour un lecteur moderne où Ortnit s'emporte contre sa mère, la victime (!!) pour s'être laissée prendre, et c'est Alberich, son violeur (!!), qui doit intercéder en sa faveur, rappelant qu'elle ne savait pas et qu'elle avait été dupée par une illusion. #cringe. On note qu'une fois de plus, l'ignorance dissipe toute complicité.

Et puisqu'on parle de rendre service, il y en a un autre de Samaritain, bien que dans ce cas précis il soit "forcé" par un rappel de ses serments de frère juré, et que bros before hoes. Ce violeur, ce n'est autre que Siegfried / Sigurd (à partir de maintenant, par souci de clarté, j'utiliserai uniquement Siegfried dans cet article). Je sais que c'est toujours un peu sensible d'égratigner des figures aussi ancrées dans notre imaginaire, et une accusation de viol n'est jamais anodine, mais si vous grincez des dents, c'est que vous n'avez pas lu les sources. 

Après que Siegfried ait épousé Krimhild, et que son frère juré Gunther ait épousé Brynhild, on a droit à des nuits de noces un peu compliquées pour notre "pauvre" Gunther qui a obtenu la main de la féroce Brynhild par la ruse et l'aide permanente de Siegfried. Or, le voici maintenant seul face à elle dans le lit nuptial et... elle l'humilie. Elle se refuse à lui et l'accroche même au mur pour le calmer. C'est quand même le roi Burgonde, et non il ne sait pas dire que "Arthur, cuiller". Plusieurs nuits d'échecs rendent Gunther un peu grognon et il demande à Siegfried de l'aider (encore...) en jouant la carte du serment, de l'assistance jurée, etc., sachant que l'honneur et la parole donnée sont quand même les gros points faibles de Siegfried, bah ça marche. Il se fait passer pour Gunther, va dans la chambre du roi et règle le problème.

A partir de là, il y a deux versions de l'épisode, l'une métaphorique, l'autre non. Dans la première, Siegfried parvient à lui retirer une ceinture de force magique, qui lui enlève sa force surhumaine et la rend "normale". C'est l'approche de la Chanson des Nibelungen. La Þidrekssaga est beaucoup plus explicite, et c'est bien sa virginité qu'il lui prend. Je rappelle que bien que rédigée en Scandinavie, celle-ci adapte bel et bien la tradition continentale, et on a donc deux versions de cette traditions, plus ou moins explicites... mais d'accord pour dire qu'un viol a lieu, symbolique ou non. Sans surprise, la Chanson des Nibelungen adopte une approche plus courtoise, mais l'effet demeure inchangé : Brynhild est domptée et soumise à son époux. Cela ne l'empêchera évidemment pas de se venger, mais pas, d'ailleurs, sans avoir eu la preuve qu'elle avait été injustement soumise par quelqu'un d'autre que celle auquel elle pensait avoir affaire. 

Le viol conjugal, elle l'aurait accepté, mais apprendre que ce viol fut infligé par le frère juré de son époux causera sa redoutable vengeance. On a là un assez malsain renversement du motif du consentement fallacieux, puisque qu'on n'est presque dans un viol conjugal "consenti" par l'acceptation des règles de l'ordre social, et qui ne devient insupportable que lorsqu'on révèle que ce viol n'est pas conjugal, justement, et a eu lieu en dehors de ces règles.

Cette situation compliquée, même pour l'époque, fait qu'il n'est pas toujours clair de voir dans les sources qui est vraiment fautif et qui mérite son châtiment. Les sources scandinaves (Edda Poétique, Völsunga Saga), sympathisent beaucoup avec Brynhild, malgré les excès de sa vengeance, quand la tradition continentale sympathise avec Siegfried que le Destin et ses "amis" obligent à transgresser les interdits et rompre ses serments malgré lui. Mais elles sympathisent encore plus avec Krimhild, épouse de Siegfried, qui ressort transformée en badass par ces tribulations et se venge de tout le monde au nom de son grand amour, quand Brynhild a depuis longtemps quitté le tableau sans qu'on cherche à savoir ce qui lui arrive. Dans les sources scandinaves, c'est l'amour entre Siegfried et Brynhild qui est mis en exergue, puisqu'après avoir obtenu sa mort, Brynhild se jette dans le brasier du bûcher funéraire de son seul vrai amour, non sans évoquer l'expiation du crime de Signy, d'ailleurs. Bon, Krimhild causant la mort de nombreux héros, cette sympathie continentale trouve quand même ses limites, et contrairement à la Brynhild des versions scandinaves, Krimhild se tape une réputation de sorcière dans les textes plus tardifs qui ne retiennent d'elle que le bain de sang final des Nibelungen.

Je voudrais terminer mes exemples par un cas où le violeur est sans équivoque un gros bâtard, et le viol lui-même jamais considéré autrement que comme un crime : Ermrich, l'oncle despote de Dietrich de Bern, viole Odila, la femme de son conseiller Sibeche durant l'absence de celui-ci (qu'il a lui-même envoyé en mission, loin, donc c'est totalement calculé). Clair, net, aucun consentement, aucune motivation noble ou justifiée, c'est juste un abus de pouvoir et décrit comme tel. C'est d'ailleurs pour se venger que, prétendant n'en rien savoir, Sibeche prodiguera de nombreux mauvais conseils amenant subtilement mais sûrement le souverain à sa perte (c'est explicite dans le Heldenbuch, ou Livre des Héros, ainsi que dans la Þidrekssaga.) Ces machinations causeront néanmoins de grands malheurs et beaucoup de sang versé (toutes les tribulations de Dietrich en découlent...), donc la vengeance, même si justifiée, reste présentée comme les actions du "camp des méchants" si on me pardonne l'expression. Sibeche reste un antagoniste et un connard, mais il a une motivation avec laquelle chacun peut s'identifier. Et ce viol est toujours présenté comme un crime injustifiable et perfide.

Je passe rapidement sur le motif du viol par des êtres surnaturels, qui sont généralement "utiles" pour justifier des certains aspect d'un héros dont la mère aurait subi un viol surnaturel. Ortnit est le fils du nain Alberich, comme on l'a dit, mais Hagen est le fils d'un alfe (voire un loup) ayant violé sa mère, ce qui explique son teint blafard et ses traits particulièrement laids et perturbants. Le Heldenbuch prétend également que la mère de Dietrich fut violée par le démon Mahmet, ce qui expliquerait la capacité du héros à cracher du feu lorsqu'il s'emporte. D'ailleurs il y a un échange intéressant durant une confrontation où les deux combattants se promettent de ne pas s'insulter sur la base de leurs parentés discutables respectives, serment que Dietrich rompra dans sa colère. On peut facilement comprendre qu'ils reçoivent ce genre d'insules régulièrement mais que, souffrant du même problème, ils aient d'abord cherché à se préserver de ces bassesses. J'ajouterai que le roi des nains Laurin kidnappe Künhild, la soeur du héros Biterolf, avant de l'épouser de force avec tout ce que cela implique, parce que combo. Dans ce cas précis, cette alliance oblige Biterolf à se battre pour Laurin contre son gré.

Alberich "séduit" la mère d'Ortnit. L'euphémisme peut être également pictural.

Maintenant qu'on a un bon aperçu du genre de joyeusetés qu'on trouve dans les sources, j'aimerai livrer mon approche du sujet afin de clarifier ma position. Je n'entrerais pas dans les détails, je vous laisserai découvrir cela dans le roman lui-même, mais resterai général.

Il y a un argument que je vois souvent, surtout dans les romans historiques et les romans de Fantasy : les viols, c'était normal à l'époque. Pourquoi faire des pudibonderies et mettre ça sous le tapis ? À l'époque, ça arrivait tout le temps ! Bon déjà, justifier les viols par un concept d'"époque" lorsqu'on parle d'univers de Fantasy dans lesquels tout est possible, sauf se défaire d'avoir des viols partout, visiblement, c'est assez nul, en fait. On peut embrasser le côté crade et nihiliste grim-dark, hein, chacun ses goûts, mais ce n'est de loin pas une nécessité, seulement un goût personnel. Ce n'est pas le mien. Et comme je l'ai dis dans un précédent article, le Projet Vineta n'est pas un roman historique avec des éléments merveilleux, c'est une relecture légendaire avec quelques éléments historiques.

Quand bien même, penchons-nous sur les sources ! Même "à l'époque", visiblement les poètes courtois se sont sentis obligés de changer un viol par pénétration en "vol de ceinture", sans perdre le sens symbolique de l'action et son impact sur l'histoire. On peut garder la thématique du viol sans être frontal, comme quoi, les sources ont peut-être quand même des choses à nous apprendre en terme de storytelling. 

On n'est pas non plus obligé d'être complaisant. Un roman de Pierre Bordage avec une scène de sexe entre deux enfants m'a à jamais marqué, et pas dans le bon sens du terme. C'était inutile. Il aurait pu alluder à la scène sobrement, s'il pensait que des enfants faisant l'amour était utile à son intrigue, mais il s'est senti obligé de la décrire, il a voulu que j'imagine du sexe entre deux mineurs. C'était une leçon en complaisance que je ne souhaite pas émuler. Je ne prends aucun plaisir à lire et encore moins écrire des scènes de viol, et à mon sens, savoir que ce viol à eu lieu suffit à faire avancer l'intrigue, sans avoir à entrer dans des détails sordides. On pourra me reprocher une forme d'hypocrisie, puisque les combats et les morts sont explicites (dans ce projet comme dans Pax Europæ, d'ailleurs, où un lecteur m'avait reproché "de l'hémoglobine +++"), mais combien de mes lecteurs potentiels ont une expérience traumatisante sur un champ de bataille, et combien ont un traumatisme lié à un abus sexuel ? Je n'ai aucun chiffre à donner, mais mon intuition me dit que mes descriptions de violences littéraires restent purement imaginaires pour la très grande majorité de mes lecteurs. Le viol, c'est déjà autre chose. C'est pour ça que dans Pax, cette question est très discrète (par exemple "l'affaire des viols" qui justifie un Eurocorps sans femmes) et jamais frontale. Aucune description, etc. J'ai suffisemment confiance en mon récit pour ne pas me sentir obligé de mettre des viols par des soldats "parce que c'est la guerre et c'est comme ça quand c'est la guerre".

Pour le Projet Vineta, c'est plus compliqué. Les sources contiennent plusieurs viols, plus ou moins indispensables au récit, et j'ai pour but de rester fidèle au sources. Mais, et je l'ai déjà dit ici, je vais aussi adapter. Aussi ai-je l'ambition de faire le funambule sur cette ligne si fine : garder les événements tels que les sources les présentent, tout en parvenant à mettre ces problématiques sous une lumière qui m'est propre, afin de m'adresser à un public de 2020+. Là où cela devient ardu, c'est que je ne suis le narrateur omniscient d'aucun chapitre : tous sont racontés par des personnages du récit, et qu'il me faudra prendre garde à ne pas complètement les trahir et leur faire dire n'importe quoi. Vraiment, je renvoie vers mon article sur l'adaptation / trahison des sources. Les viols sont bien présent, mais je m'épargne, par exemple, le (trop long, en plus) passage d'Ortnit se lamentant sur la petite vertue de sa mère... la victime ! La conversation fonctionne tout aussi bien sans cette saillie, cela ne change rien à l'intrigue, je peux donc sabrer sans trahir. Quant à savoir si Brynhild, Siegfried ou Krimhild est la véritable victime... ma multiplicité de points de vue peux me permettre de reconnaître les torts de tous tout en sympathisant avec eux sans forcément prendre parti. Tout comme avec les abus et maltraitances dont je parlais ici, les victimes doivent souvent lutter pour ne pas répéter les schémas de violence et si Brynhild a été bafouée sans équivoque, elle se comporte avec une cruauté difficile à cautionner. Siegfried est forcé par son frère juré, qui sait très quelles ficelles tirer, mais il va trop loin, et le vol de l'anneau qui causera sa perte n'est imputable qu'à lui-même... Bref, tous font des erreurs, commettent des crimes, et ce sont ces nuances que je souhaite mettre en lumière. Les viols, cependant, sont dans mon projet toujours des crimes, et aussi "justifiés" soient-ils par leurs auteurs, et même si ce sont des viols conjugaux et que oui, "à l'époque c'était normal", il sont toujours vus comme tels.

mercredi 30 juin 2021

Violences et maltraitances dans le Projet Vineta

Avec un titre pareil, rangez les ballons colorés et les cotillons, on ne va pas beaucoup rigoler, ce coup-ci. On ne va pas forcément non plus aller dans le détail, car c'est un sujet extrêmement vaste, d'autant que les sources regorgent littéralement de violence, d'abus et de maltraitance, aussi bien physiques que psychologiques : viols*, tortures, manipulations, inceste, choix qui n'en sont pas, etc. Mon propos, dans ce billet, ce ne sera donc pas de développer un catalogue exhaustif, mais plutôt de réfléchir à mon approche du sujet, à travers un exemple précis : la relation entre Seyfrid et Witege.

Avant de commencer, je me dois de préciser une chose : dans le Projet Vineta, Seyfrid a un passif de brute et de gros con. Comme je sais que cela peut surprendre au premier abord, je vais prendre le temps d'expliquer d'où ça vient.

Selon les sources, Sigurd/Siegfried a deux enfances bien distinctes. Dans celles majoritairement de tradition scandinave, il est un prince parfait, bon, gentil, Gary Stue. Les Nibelungen adopteront la même approche, parce qu'ils en font un héros courtois et que bon, ça vient avec des prérequis. Mais une partie de la tradition continentale, notamment la Þidrekssaga et le Hürnen Seyfrid, ainsi que quelques autres références, racontent une autre histoire, probablement plus archaïque... où notre jeune héros est ce qu'on appellerait aujourd'hui un bully, qui harcèle les servants et apprentis comme une brute de cour d'école, en toute impunité. C'est un connard, à tel point que le forgeron qui s'occupe de son éducation essaye de le piéger afin qu'il se fasse bouffer par des dragons (dans les versions scandinaves, le forgeron Regin veut le trahir pour d'autres motifs). 

L'une de ses victimes est alors le forgeron Velent, encore enfant à cette époque, maltraité physiquement au point que son père Vadi le retire de la forge de Mime pour lui donner son éducation ailleurs. On a donc un Sigurd tellement méchant qu'un parent d'élève a changé son fils d'école, en gros. Cela vous donne le niveau, et éclaire à quel point on est loin du Gary Stue des versions scandinaves et des Nibelungen. On s'étonnera donc moins de trouver Siegfried comme un antagoniste dans la plupart des récits impliquant Dietrich (dont Witege est un compagnon). Dans la Rabenschlacht, Siegfried va jusqu'à se battre pour l'immonde Ermrich, empereur cruel et fratricide, et Némésis de Dietrich. Cela n'a aucun sens d'un point de vue "géopolitique", si on me pardonne l'expression, ni même dans le parcours littéraire de Siegfried, mais on conviendra que c'est bien là la place idéale d'une brute épaisse : au service du monstre de l'histoire.

Alors oui, il change, il passe les épreuves initiatiques, devient un homme, tout ça, tout ça. Mais j'avais envie d'élaborer sur ce thème à travers un mécanisme de survie malheureusement fort commun des victimes de ce genre de connards : la réplication. On répète, on imite, on devient une brute soi-même pour se protéger d'abord, pour résister, et, comme souvent on ne peut pas affronter plus fort que soit, on se tourne vers les autres... Les sources n'explicitent jamais précisément pourquoi Seyfrid se comporte ainsi, néanmoins, on a généralement un résumé de son lignage (procédé classique du genre) et donc on sait que son père est mort, sa mère en a bavé, a donné naissance au héros en exil, bref, ils sont apatrides, ils ont été trahis par plus ou moins de personnes selon les sources. Seyfrid et sa mère ont une vie de merde, et ont énormément souffert. Seyfrid sait qu'il lui incombe la responsabilité de venger son père et reprendre ses terres, mais il n'est qu'un enfant, sans pouvoir, sans choix, et à qui il semble qu'on ne "fait rien" pour restaurer le bon ordre des choses. La causalité entre ce conflit et son comportement n'est jamais explicite dans les sources, mais me paraît évidente, c'est pourquoi j'ai trouvé très intéressant de l'explorer. C'est l'impuissance de Seyfrid qui le transforme en brute et en bully.

Or, s'il parvient à accomplir son parcours du héros, cela ne se fait pas sans conséquences, ni sans victimes. Dans la Þidrekssaga, Velent se fait malmener par lui, avant de finir ailleurs (ce qui ne va malheureusement pas le préserver des brutes et d'agresseurs en tout genre, torture et mutilations à la clef...). Son fils, Witege, voyant ce que la profession de forgeron a apporté comme malheur physique et mental à son père, refuse de le suivre dans cette voix et préfère devenir... un guerrier. En soit, il est déjà intéressant de constater que le fils ne veut pas de la faiblesse du père et choisit la voie qui le garantie d'être du bon côté de l'épée. 

Pour le Projet Vineta, j'ai triché, je l'admets, et j'ai fait en sorte que ce soit Witege qui soit maltraité et, par conséquent, décide d'arrêter sa formation de forgeron pour choisir la voie du guerrier (tout en gardant également ses réserves vis à vis de l'expérience de vie pourrie de son père.) Déjà parce que chronologiquement, Seyfrid ne peut pas avoir maltraité le père (Velent) lorsqu'il avait 9 ans, puis côtoyé le fils (Witege) dans sa vingtaine en la compagnie de Dietrich, sans être un homme très mûr... or Sigurd/Siegfried meurt jeune. Il était donc logique de faire cette pirouette qui ne trahit pas les personnages mais colle mieux chronologiquement parlant. 

Cela ne change presque rien vis à vis des sources, mais pour moi, c'est génial ! Le bourreau et la victime se retrouvent des années après et tandis que Seyfrid va de l'avant, travaillant à faire une personne meilleure de lui-même, on voit Witege qui est devenu un guerrier redoutable, mais surtout un survivant. Il a des principes, ce n'est jamais remis en cause, et pourtant trahira son meilleur ami au moment fatidique simplement pour... rester du bon côté de l'épée. Il aura dans de nombreuses sources la fâcheuse réputation d'être à la fois l'un des meilleurs guerriers de son temps... et un "tueur d'enfants" (comprendre de jeunes guerriers comme Alphart, voire verts et inexpérimentés, clairement déclassés face à lui, comme Erp, Ortwin et Diether lors de la bataille de Ravenne). Inutile de préciser que les actes qui lui valent cette réputation causeront à leur tour bien des malheurs.

Witege et Heime ont promis à Alphart qu'ils l'affronteraient honorablement, l'un après l'autre. Maaais... Witege est prêt à tout pour survivre, y compris s'asseoir sur sa parole immédiatement après l'avoir donnée et frapper un ancien ami par derrière. Alphart, le héros ici en doré, meurt trahi, à deux contre un. Remarquez les outils de forgeron sur le bouclier du guerrier en rouge : c'est le blason de Witege, fils du forgeron Wieland. (Peinture de Max Koch)

L'abus, psychologique ou physique, a la fâcheuse tendance à se répercuter de victime en victime, la plupart du temps sans que les personnes concernées s'en rendent compte. Voilà ce qui m'intéressait avec Witege : confronter Seyfrid le héros qui a vengé son père, repris son royaume et tué le dragon, à Witege qui... est devenu une brute qui n'hésite pas à tuer des jeunes gens et trahir son meilleur ami, si cela lui permet de simplement survivre un peu plus longtemps, comme l'expérience horrible de son père lui a appris. (Oui parce que dans le genre victime changée en bourreau psychologiquement et physiquement sadique, Velent/Wieland/Völund, il se pose là. Mince, j'ai quand même fait une blague, finalement)

Je finirai en disant que, à un âge relativement jeune, en école primaire, j'ai eu affaire à des jeunes Seyfrid, et qu'il m'aura fallu beaucoup de temps et d'errance pour ne finir ni en Wieland, ni en Witege. C'est difficile de travailler sur soi-même pour ne pas répéter les schémas ni intérioriser les mécanismes de violences. C'est ce qui fait que Seyfrid est un héros : il traverse ces épreuves pour arriver à une version meilleure de lui-même. Pas parfaite, bien au contraire, mais pas une copie de ses bourreaux non plus. Il a réussi à casser le cycle. Witege, lui, a échoué.

Si vous connaissez l'originale, et son sujet, vous comprendrez pourquoi cette chanson.

*Le sujet du viol aura droit à son billet à part.

dimanche 20 juin 2021

Vineta : Année 1.

Il y a un an, très exactement, après des années de réflexion et des mois de recherche active avec prises de notes, je me lançais dans l'écriture du Heldenzeit Projekt / Projet Vineta.

Par le passé, j'avais fait des tentatives, jamais abouties malheureusement. La recherche d'un ton, d'un style propre au projet m'entravait particulièrement. Le focus autour de la mer Baltique a, avec les années, lentement glissé sur le légendaire germanique, avec des liens et passerelles vers la Baltique que je pourrais exploiter plus tard si l'envie m'en prend et que ce projet est une réussite. En attendant, je me concentre sur l'Axe Scandinavie - Lombardie et je me fais - enfin ! - plaisir. Car oui, cette tentative est la bonne, je suis parvenu à dépasser les quelques pages de mes essais précédents. Quel soulagement !

Il faut dire que ce n'était pas gagné. Quelques mois à peine après avoir démarré cette machine si poussive à lancer, j'ai subi en août un revers personnel extrêmement difficile, me forçant à déménager et à passer en mode survie, reléguant l'écriture au second plan. Cela aurait pu complètement tuer le projet dans l'oeuf et me ramener au point de départ (un point sur lequel je traînais depuis 2012), et pendant quelques mois, cela semblait effectivement le cas. La loi des emmerdements maximum m'a tenu loin du texte plusieurs mois, et ma stabilité (financière, sociale, émotionnelle, médicale) tremblait sur ses bases, menaçant de s'écrouler. Et pourtant, malgré tout, je lisais, je prenais des notes "au cas où", espérant que le projet ne coule pas à pic à cause de ces revers de fortune.

Finalement, qu'on se rassure, lentement mais sûrement je surmonte cette série noire, et l'écriture a pu reprendre. Mes nombreuses notes m'ont permis de rester immergé dans le projet et la reprise, si elle ne fut pas "aisée", resta au moins tout à fait naturelle. Il faut dire que je n'ai jamais pris autant de notes préparatoires pour un projet, j'ai probablement plus écris dans mon carnet que toutes les notes manuscrites de Pax Europæ réunies... La méthode de travail est très différente, puisque je me base sur des sources primaires, qu'il me faut donc lire, et des sources secondaires, qu'il me faut lire aussi, pour être sûr de bien comprendre et d'appréhender comme il faut les sources primaires. Il ne suffit pas, comme dans Pax, de scribouiller pleins d'idées, il faut, avant cela, bûcher le sujet en profondeur et ensuite réfléchir à ce que je peux faire avec, comment je peux l'exploiter etc. Surtout lorsque cela implique de réconcilier plusieurs traditions contradictoires ! Avant d'élaborer des retcons, il faut déjà bien appréhender les "vraies" versions.

Nous voilà désormais un an après. Si cela avait été un hasard pour Pax Europæ, le choix de démarrer l'écriture le jour du solstice d'été (en 2020 c'était le 20 juin, bien qu'en général ce soit le 21) fut cette fois-ci parfaitement voulu. Je n'ai pas eu à attendre, puisque cela correspondait à peu près à la fin de ma lecture de l'excellent The Legend of Brynhild qui m'a littéralement ouvert la porte du projet, cela tombait donc bien. Je souhaitais placer ce texte sous le même auspice que son prédécesseur, et pour le moment ça ne lui réussit pas trop mal.

Alors où en suis-je après un an d'écriture, certes pas continue, mais tout de même (les prises de notes sont tellement essentielles que même si ça ne gonfle pas le fichier word, cela reste indispensable et je ne compte pas ces mois à griffonner dans le carnet comme une pause, loin de là) ?

Le fichier fait 139 pages, 95 960 mots, 555 402 signes espaces incluses. 14 chapitres écrits, 2 entamés. J'estime qu'il faudra entre 21 et 25 chapitres pour conclure, à ce rythme, le premier jet devrait être sous l'oeil des relecteurs avant le prochain solstice d'été. Evidemment, vous me connaissez, ça pourrait demander un peu plus... Mais bon, soyons positifs !

Un très beau solstice d'été à vous tous qui suivez ce projet ou vous égarez ici par hasard ! Moi je dois me dépêcher de poster ce message, avec la chaleur qu'on se tape en Scanie, mon ordinateur souffle comme un veau et je commence à craindre le pire, haha !

Ha.....ha...

Envoyez des glaces, svp.

mardi 25 mai 2021

Respecter - Adapter - Trahir


J'ai demandé des idées d'articles sur ma page FB, et Kevin Kiffer a suggéré quelque chose de très utile, en fait, et qui sera certainement une base pour d'ultérieures élaborations :
"Histoire de comparer, j'aimerais bien te lire sur le passage de l'Histoire/la Mythologie au récit dans Vineta, comment on peut trahir ou non, adapter... bref, comment faire proche et réécrire sans décalquer."

C'est une question cruciale, mine de rien, et elle est au cœur de mes réflexions et de ma démarche, et ce pour plusieurs raisons. 

Déjà, parce que le principe même du projet est de rassembler tout un ensemble de sources plus ou moins cohérentes entre elles, interconnectées et écrites ou composées à des périodes différentes, et que cela ne peut pas se faire sans engendrer tout une ribambelles de choix. Parfois on peut retconner, parfois c'est impossible. Quelle version garder, alors ? La plus anciennes - et donc la plus "authentique", si tant est qu'une version authentique et pure ait jamais existé - ou la plus cohérente avec le reste des textes et des sources ?

Ensuite, parce que ces légendes et ces sagas se déroulent dans un cadre semi-historique. On est dans un âge légendaire (d'où le nom que je donne personnellement au projet, Heldenzeit) mais il y a des marqueurs temporels et des personnages "historiques", ou disons inspirés par des faits et héros bien réels. Théodoric, Attila, Olaf Tryggvason... ces gens ont bien vécu, et certains faits d'armes racontés sont attestés... mais la narration a été déformée par le temps et les modes, et un héros vertueux comme Dietrich devient négativement connoté lorsque son arianisme est perçu par l'Eglise comme une hérésie à ne pas vanter. Il y a des lieux et des batailles réelles, également. Pourtant, bien souvent ces éléments historiques ne fonctionnent pas dans leur ensemble, trop d'anachronismes dus au fait que ces récits furent composés de nombreux siècles après les événements racontés. Des personnages de l'Antiquité Tardive portent des armures correspondant clairement à des armures du haut-moyen-âge. L'Histoire dans ces récits n'est qu'un prétexte, un contexte qu'on peut plier à l'envi. Dois-je, dans mon projet, me montrer plus soucieux de la véracité historique ? Me choisir une date précise et m'y tenir pour tous les détails ayant un clair ancrage dans le temps ?

Enfin, parce que le récit est présenté comme narré par un témoin, à la manière des poètes qui nous ont transmis ces sources, y compris les narrateurs secondaires qui interviennent en cascade au cours du roman. Se pose donc la question du style : respecter le plus fidèlement possible celui des légendes et des sagas (ou plutôt de leurs traductions...), ou adopter une approche plus moderne, plus Fantasy ?

Siegfried kills Fafnir par KatePfeilshiefter
Mon ambition est de respecter les sources autant que faire se peut. Fort heureusement, celles-ci sont beaucoup plus cohérentes ou congruentes qu'on pourrait le penser malgré les écarts géographiques et temporels qui les séparent, et de fait beaucoup de pièces très disparates se mettent en place assez vite et sans avoir à faire trop de pirouettes. Si possible, je garde un maximum d'éléments narratifs qui se retrouvent d'un texte à l'autre, justement parce que ce sont ces éléments qui font tout l'intérêt du projet. Cependant, il arrive que les éléments soient contradictoires. Seyfrid tire-t-il son invincibilité du sang du dragon, ou de sa corne liquéfiée ? Garder les deux serait un doublon inutile et maladroit, il faut donc choisir, et je suis parti sur le sang... tout en gardant l'expression "peau de corne", pour désigner sa peau dure comme de la corne. Ainsi je conserve les deux traditions, d'une certaine manière. En revanche, les traditions divergent sur son affrontement avec le(s) dragon(s) et plutôt que de choisir j'ai gardé les deux, en prenant soin de leur donner un sens et un rôle narratif différent, justifiant qu'on ait deux épreuves similaires (mais se déroulant finalement de deux manières radicalement différentes).

Parfois, les variations sont irréconciliables et il faut trouver d'autres astuces que, fort heureusement, ce principe de récits rapportés en cascade permet aisément. Brynhild : simple mortelle tenant un haras ou ancienne valkyrie enchantée au sein d'un cercle de flammes ? Le Hildebranslied : filicide ou réconciliation ? Gudrun/Krimhild : vengeance contre ses frères ou contre son nouvel époux, Attila ? Il faut choisir, les deux versions ne peuvent coexister... sauf si le narrateur se permet d'évoquer les rumeurs - fausses, d'après lui, cela va de soit - et autres racontars qu'il s'empresse de corriger pour son auditoire. Dans le cas de Gudrun/Krimhild (que je vais à partir de maintenant appeler Kudrun, puisque c'est son nom dans l'épopée qui lui est dédiée et que j'ai choisi pour ce projet), dans le cas de Kudrun, donc, c'est par un double-jeu de dupes que les deux versions coexistent, bien qu'au final, une seule s'avère juste... Parfois je confronte les multiples versions, comme dans le chapitre consacré au Eckenlied, où deux personnages se disputent concernant le déroulement des faits, Vasolt accuse Dietrich de la mort de son frère Ecke, sans gloire et par couardise (plutôt d'après le Eckenlied), tandis que Hildebrand défend l'honneur de Dietrich en lui opposant une autre version (plutôt tirée de la Þidrekssaga). Seyfrid tentera d'obtenir la "vérité" auprès de Dietrich lui-même, et le héros de Vérone lui répondra que... c'est compliqué.

Dans ces cas-là, je regarde avant tout ce qui s'assemblera le mieux dans l'ensemble, et j'admets volontiers favoriser la tradition germanique continentale, car elle est moins connue et offrira plus de fraîcheur et de découverte à un lecteur pas particulièrement initié. Il arrive aussi que, ne pouvant pas garder une version de l'histoire trop radicalement différente, je ne garde qu'un détail en "hommage", comme le nom Kudrun, par exemple. Parce que les aventures qui y sont décrites sont bien trop éloignées du reste de cet univers partagé (j'explique pourquoi plus bas), presque rien du texte Kudrun ne trouvera son chemin dans mon roman, à part une référence liée à Hagen et le nom du personnage de Kudrun... mais par ce choix, je peux tout de même rendre hommage au Kudrun, d'une certaine manière. 

D'ailleurs, puisque j'y suis, le choix du nom des personnages est aussi compliqué, puise que toutes les traditions donnent des noms différents, parfois les noms sont les mêmes ou très proches d'autres personnages, et ça devient vite un bordel sans nom quand on n'a pas l'habitude. C'est pourquoi je regarde ce qui s'assemblera le mieux dans l'ensemble, éviter les noms trop ressemblant si possible: le nain Mimer / l'épée Mimung ? Je garde le nom scandinave du nain, Regin. J'évoquais Kudrun, mais c'est pour mois un bon moyen de trouver le compromis entre Gudrun et Krimhilde, et de donner le Grimhilde à sa mère (puisque G/Krimhild est parfois donné à la mère, parfois à la fille, bref, bonjour la confusion pour le lecteur). Pareil pour Seyfrid, ça m'évite de devoir choisir entre l'hyper connu Sigurd, et l'hyper connu Siegfried, deux noms attendus et pour lesquels je ne voulais pas trancher. Comme je réabilite énormément le Seyfrid à la Peau de Corne, c'était une fois de plus un choix logique. D'une manière générale, j'admet volontiers favoriser la tradition germanique continentale, car elle est moins connue et offrira plus de fraîcheur et de découverte à un lecteur pas particulièrement initié.

Cela étant dit, pour pouvoir faire ces adaptations que j'évoquais avant de me laisser distraire, il faut développer les personnages au-delà de leurs présentations archétypales et de leurs traits de caractère principaux. Puisqu'il va falloir lier tout ça et tricoter des raisons logiques à leurs actions mélangeant plusieurs traditions (le choix de qui venger, et donc contre qui, chez Kudrun, la raison du vagabondage de Seyfrid après ses premiers exploits dans certaines sources, etc.), il faut mieux les connaître, or dans les sources... on n'a pas forcément grand chose à se mettre sous la dent, dans le sens moderne où on entend "développement de personnage". A tel point que certains des auteurs anonymes s'en sont eux-mêmes rendu compte.
L'amour avant la trahison, Arthur Rackham

Ce n'est en effet que tardivement que le poète de la Völsunga Saga ajoutera la dernière conversation entre Brynhild et Sigurd où les deux se parlent à cœur ouvert et le Völsung lui avoue même l'avoir aimée plus que lui-même... mais c'est trop tard, car Brynhild est déjà sur le chemin funeste de la vengeance. Un moment fort et poignant... greffé sur le tard. Pour l'auteur de la saga, ajouter ce moment d'introspection est à la fois logique - car tout ce qui est dit peut-être deviné ou supposé par les textes qui l'ont précédé - mais aussi un développement très personnel. Il ajoute sa sensibilité à une tradition préexistante pour satisfaire le goût du jour et son envie de raconter un peu plus en profondeur une histoire bien connue, sans la trahir. Aussi me sens-je beaucoup moins coupable d'appliquer la même recette à mon projet.

Le roman La saga de Hrolf Kraki de Poul Anderson, qui m'a pas mal inspiré dans mon approche (j'en parlais ici), avait été salué par la critique pour son style proche des sources qu'il exploitait, mais plus critiqué pour sa psychologie des personnages trop moderne, pas assez "authentique". Mais là encore, c'est une problématique aussi vieille que les sources elles-mêmes. Le Nibelungenlied et le Kudrun datent peu ou prou de la même époque et ont beaucoup de personnages en commun, pourtant, là où le Nibelungenlied, bien que courtois, contient encore beaucoup d'éléments héroïques, notamment les cycles de vengeance et ce bain de sang final avec le crépuscule des Burgondes, le Kudrun est complètement orienté pardon et rédemption, au point d'avoir été souvent surnommé l'Anti-Nibelungen. Il est pensé si profondémment différemment que ses événements ne collent pas avec le reste des cycles légendaires germaniques. Pourquoi ? Parce que le Kudrun trahit un changement profond de la mentalité de l'auditoire à cette période, de même que les Nibelungen sont déjà beaucoup, beaucoup plus courtois que les versions scandinaves, encore profondément héroïques... alors que mises sur le papier à peu près à la même époque. C'est justement cette différence de mentalité qui fait que Gudrun se venge de son nouveau mari en restant fidèle à ses frères, quand son pendant continental Krimhild se fait aider de son nouveau mari pour... tuer ses frères, afin de venger son précédent époux. La loyauté du personnage dépend de la culture qui écoute : devoir de fidélité au sang, ou devoir de fidélité aux serments ? Pour un auditoire allemand de l'époque, il y a clairement une approche rétrograde et une approche moderne, nuance qui peut échapper au lecteur du XXIè siècle mais n'en reste pas moins présente.

Les goûts des auditoires / lecteurs changent, ainsi que leurs mentalités, leurs attentes... et c'est normal ! A tel point que les poètes n'hésitent pas à bidouiller de vieux poèmes pour les rendre plus attractifs des siècles plus tard, pour le meilleur comme pour le pire. Le Hildebrand du Hildebrandslied tuant son fils choque les nouvelles mœurs courtoises ? On les fait se réconcilier et on leur donne même un happy end puisque Hildebrand retrouve même sa femme, dans le Jüngeres Hildebrandslied. Techniquement, l'auteur anonyme a franchement trahi sa source, mais est-ce qu'il faut pour autant jeter son oeuvre ? Au contraire, les deux textes sont encore discutés aujourd'hui ! Alors si ce glorieux anonyme ou encore l'auteur de la Völsunga Saga ressentaient déjà le besoin d'adapter le matériau de base à un nouveau public, ou de creuser les aspirations de leurs personnages, pourquoi M. Anderson ou même moi ne pourrions pas en faire de même ? Exemple de trahison : je compte faire attention à la manière de traiter le viol, notamment. Parce qu'on ne peut pas se contenter de traiter le viol ainsi que le viol conjugal comme des choses ordinaires et triviales au prétexte que "c'est dans les sources", en feignant d'ignorer qu'on s'adresse à un public de 2020+. Je ne fais pas une analyse universitaire, et n'ai donc aucune obligation de perpétuer la misogynie débonnaire d'Odin, par exemple, en tout cas pas sans critique ou commentaire. Les mœurs ont changé.

Toutefois, j'essaye autant que possible de ne pas ajouter quoi que ce soit qui ne soit pas insinué, inféré ou suggéré par au moins une source, ni d'imposer des éléments fermement contredits ou infirmés par les sources. Si mes inventions et ajouts parviennent à se glisser dans ce qui existe sans gêner, alors je garde. Ceci ou cela ne colle peut-être pas à 100% à ce qui est écrit dans source A, car plus en accord avec source B, c'est peut-être très extrapolé sur la base d'un détail, mais ce doit être fidèle ou au moins respectueux de ce qui a été présenté par les poètes avant moi. Mais élaborer, adapter est une étape incontournable. 

Déjà, parce que si je me contentais de résumer platement les sources, autant lire... les sources ! Bon, ça implique de savoir lire l'allemand pour beaucoup d'entre elles... mais je n'ai pas l'ambition d'être un simple (et médiocre) traducteur amateur. Je veux souligner l'intertextualité, mettre en lumière l'aspect tapisserie et univers partagé. Cela m'oblige fatalement à expliquer pourquoi tels personnages se retrouvent, voyagent ici où là, possèdent tel ou tel artefact. Souvent, les poètes ne se posaient pas exactement la question d'une chronologie propre et cohérente, et dans le même récit, deux éléments tendent à indiquer qu'un événement s'est déjà produit... et pas encore à la fois. Parfois Texte A implique un jalon chronologique et fait un lien avec texte B, et tout fonctionne très bien... jusqu'à ce qu'on lise Texte B, qui lui implique un autre jalon, et alors l'intertextualité ne fonctionne plus. Cela tient au fait que ces récits ont été écrits sur de longues périodes de temps, modifiés, traduits, résumés, adaptés, et donc in fine, transformés. Et ce déjà au temps où ils étaient à la mode !

Il faut donc favoriser certaines choses au détriment d'autres, pourtant tout aussi charmantes ou pittoresques. Pour employer les mots que tout auteur qui a déjà envoyé son manuscrit auprès d'une maison d'édition connaît bien, "malgré toutes les qualités inhérentes à votre texte, il nous faire des choix qui nous laisse à nous-mêmes des regrets". Parfois ça veut dire balancer le détail au détour d'une phrase sans l'appuyer, référence d'initié qui n'impacte pas trop le récit mais fera plaisir à ceux qui savent. Parfois, il faut abandonner ou sabrer pour ne pas diluer l'ensemble - par exemple je réduis le raid en orient à son strict minimum dans ma relecture d'Ortnit, car ce n'est pas là l'intérêt du récit pour le personnage qui raconte l'histoire.

Ce qui m'amène à l'aspect historique, justement... J'essaye de donner des détails sur le contexte "historique", et je mets là d'énormes guillemets. Car oui, je parle des Francs Saliens, des Francs Rhénans, des Danois, des Saxons, des Goths, des Romains, des Huns... mais ce sont avant tout leur pendant héroïque. C'est simple, la seule date précise que vous trouverez c'est celle du récit cadre, celui Hallfred, en 998. Tout ce qui se passe avant est dans un passé mythique, raconté de première ou seconde main par Norna Gest. Il y a des marqueurs temporels du genre "le pouvoir impérial n'était pas encore passé au-delà des Alpes" (une formulation qu'on trouve dans plusieurs sources, indiquant que la capitale de l'Empire Romain était encore Ravenne, et que par "Empire" on n'entend alors pas encore "Saint Empire Romain Germanique"... c'est à dire l'Empire que l'auditoire de l'époque connaissait, voire dont ils étaient membres), ou le fait que le Danevirke n'ait pas encore été brûlé par Otton. Mais je reste flou, comme les sources, car sinon... et bien ça ne fonctionnerait pas. Ermrich et Dietrich, l'oncle et le neveu, ennemis à mort, sont tous deux inspirés d'empereurs bien réels... n'ayant pas vécu à la même période. En fait, le Ermrich du cycle de Dietrich est plutôt inspiré d'Odoacre. Et la présence d'Attila/Etzel/Atli dans tous ces récits en ferait un homme d'une extrême longévité, dirons-nous... La chronologie ne fonctionne pas si l'on se base à 100% sur les figures historiques ayant inspiré ces légendes. Sans compter sur les anachronismes (Ortnit avec son armure bien trop moderne et sa smili croisade en est bourrées) que je dois parfois reprendre, sans quoi le récit ne fonctionne plus.

Aussi, comme les poètes d'alors, je me sers de l'Histoire comme d'un contexte, un décor, mais jamais l'historicité ne prend le pas sur les légendes. Le Projet Vineta / Heldenzeit n'est PAS un roman historique avec des éléments fantastiques, c'est un roman héroïque, légendaire et merveilleux, avec des détails historiques. Il y a des nains, des géants, des elfes, des ondines, des philtres et autres magies, des dieux, et le Destin. Néanmoins, si je peux glisser des petits détails authentiques, je le fais. Je prends d'ailleurs grand plaisir à rappeller que "héros germanique", dans l'antiquité tardive, ça peut vouloir dire des guerriers venus d'Italie (Dietrich), de Croatie (Berchtram), d'Espagne (Biterolf et Dietleib), de France (Walther), et pas seulement d'Allemagne ou d'Autriche. Ces histoires ont une ampleur tout à fait européenne, et j'essaye de le retranscrire comme je peux - sans trahir ni forcer, encore une fois. J'ai aussi lu des récits de voyages (notamment Priscus) pour me donner de l'inspiration concernant la capitale des Huns, par exemple, mais c'est plus de la documentation secondaire.

La querelle des reines, Arthur Rackham
Quant au style, c'est le grand point d'interrogation. Si je suis extrêmement satisfait du contenu du roman jusque là, de la synthèse que je produis, de mon angle d'approche et de mes astuces pour faire fonctionner tout ça, le style reste la grande inconnue. C'est très différent de Pax Europæ, et donc très loin de ma zone de confort - une des raisons pour lesquelles j'avais besoin de lancer ce projet à ce stade de mes autopublications. J'essaye de faire comme Poul Anderson, à savoir émuler le style ancien des sources mais sans y coller trop non plus, pour éviter d'être parfois aride. En effet, tout ce que je peux émuler, ce sont les traductions, pas les poèmes d'origine avec toute leur richesse, qui me sont malheureusement inaccessibles (je ne parle pas le vieux norse, ni le vieil haut-allemand, ni le latin médiéval, ni...). Coller au style de tel ou tel traducteur n'est pas forcément le meilleur moyen de rendre hommage aux sources, à mon sens. D'ailleurs traducteurs en quelles langues ? J'ai lu des sources en français, en allemand et en anglais... et le ressenti n'est pas toujours le même d'une langue à l'autre, justement à cause de la patte des traducteurs (et traductrices d'ailleurs!) et des langues elles-mêmes. 

A titre d'exemple, et afin de réaliser le gigantesque gouffre qui peut séparer deux traductions d'un même texte d'un point de vue compréhension, émotion et poésie, quand vous passerez dans une librairie je recommande de jeter un oeil aux deux traductions françaises du Kalevala. Celle par Gabriel Rebourcet chez Gallimard, qui essaye de restituer l'archaïsme de la langue et la poésie du texte, au détriment de sa compréhension, et celle par Jean-Louis Perret chez Honoré Champion, moins archaïques et moins belle, mais beaucoup plus lisible et compréhensible. Les deux respectent le Kalevala à leur manière, mais ce sont deux textes radicalement différents.

Si j'essaye de garder un ton similaire à mes sources, j'espère ne pas faire trop archaïque et pompeux, ni trop moderne. C'est une énorme expérience littéraire pour moi, et mes bêta-lecteurs devront me dire si ça a marché ou pas, si ça fonctionne. Donc si le fond me satisfait au plus haut point, j'admets volontiers que sur la forme, j'avance dans le noir, en espérant ne pas faire complètement fausse route.

Et enfin, il y a l'aspect personnel de ce texte. Je ne vais pas vous mentir, la rédaction de ce roman se fait dans la douleur, dans un contexte extrêmement difficile d'un point de vue émotionnel. Et si cela alimente l'art comme souvent, il est évident que le fait de parvenir à l'écrire depuis un an, après de nombreuses années de réflexion et de blocage, n'est pas une coincidence. Je suis dans l'état d'esprit qui a permis au manuscrit de (enfin!) démarrer, les thèmes qui sous-tendent ces légendes et qui me plaisaient déjà avant me parlent, désormais, comme jamais auparavant. L'avantage, si l'on veut, c'est que j'arrive à écrire, et que j'ai une approche très personnelle en plus de ma volonté de faire un beau patchwork qui rende hommage à ces légendes que j'aime. Mais cela implique d'explorer les émotions, sentiments et ambitions de mes personnages d'une manière plus moderne que les sources médiévales. Je dirais bien "d'uh !" mais visiblement on l'a reproché à Poul Anderson, donc bon... Personnellement je pense que c'est inévitable, mais que cela peut être accompli avec respect. (C'était son cas, d'ailleurs !)

L'inconvénient, c'est le risque de voir cet aspect colorer un peu trop mon angle d'approche, au risque de prendre le pas sur les sources. C'est un numéro de funambule des plus ardus, trouver l'inspiration dans une situation difficile, sans laisser celle-ci avaler le projet. Je pense avoir réussi cet équilibre jusqu'ici et, encore une fois, il me semble que je reste dans la continuité de ce qui se fit jusqu'à présent. Comme il n'y a pas un seul personnage dans Heldenzeit qui me correspondrait ou me représenterait, cela m'évite l'écueil d'une trop forte identification, d'un avatar qui viderait le héros d'origine de sa substance (comme Ortnit de son armure, haha... ha...) pour m'y projeter à sa place. Au final, il y a tant de personnages différents qui me servent de catharsis qu'on peut raisonnablement dire que c'est le livre lui-même qui fait ce travail. Et de toute façon, une fois de plus, j'ajoute rarement des éléments qui ne soient pas déjà présents d'une manière ou d'un autre, et quand je le fais, ils ne contredisent pas les sources. C'est un bon garde-fou, ma règle d'or, et je compte m'y tenir.

jeudi 20 mai 2021

Jätte Finn et la dent de Starkađ : sur les sentiers de Heldenzeit

 « Alors Starkađ songea à s’échapper, mais Sigurđ le poursuivit et fit tournoyer son épée Gram et le frappa de sa garde dans la mâchoire si puissamment que deux molaires tombèrent de sa bouche. C’était un coup stupéfiant. Puis Sigurđ ordonna au gredin de s’en aller et Starkađ s’enfuit, et je récupérai l’une des dents pour l’emporter avec moi. Elle est désormais accrochée à une corde de cloche à Lund, au Danemark et pèse 200 grammes ; et les gens viennent la regarder là où elle se trouve comme une curiosité. » Norna Gests Þáttr, chap. VII.

Depuis que j’ai lu ce passage, je me suis souvent demandé à quelle église – si déjà une en particulier – ce passage faisait référence. D’autant qu’entre-temps, j’avais déménagé à Lund, cela ne faisait qu’augmenter ma curiosité. J’étais naturellement porté à croire qu’il devait s’agir de la cathédrale, la Domkyrka, et je voyais des liens ou livre partir du même principe, mais le texte lui-même n’y faisait pas explicitement référence, et comme une visite au musée Kulturen vous en informera (si vous avez l’occasion, allez voir), Lund a eu un très, très grand nombre d’église un peu partout sur le territoire de la commune, y compris une cathédrale concurrente à Dalby. Bref, si Norna Gest parlait d’un lieu en particulier, je ne pouvais que partir en conjectures.

Sauf qu’en fait non. Il y a bien une version de la Fornaldasögur Norđurlanda (qui contient le Þáttr) (manuscrit AM 62) qui donne explicitement comme lieu de cette relique bien curieuse la cathédrale de Lund ! 


Mieux encore, j’ai entre temps appris que cette dent n’apparaissait pas que dans le Þáttr qui sert de cadre narratif à mon projet, mais dans deux annales médiévales. Dans la Lögmanns-annáll, un clerc islandais du XVème siècle fait un voyage, d’abord la Norvège, puis plus au sud où il est le témoin de reliques du Christ, de la vierge Marie, de Jean le Baptiste (jusque là, rien de surprenant) ainsi que d’une molaire géante et de la garde de l’épée de Sigurd Meurtrier de Fafnir. Le lieu de ce pèlerinage est assez confus, probablement Aachen / Aix la Chapelle, mais il n’est pas certains que les reliques saintes et les reliques héroïques se soient trouvées au même endroit.

Et pourtant, il y a encore une autre source, les Annales Ryenses, évoquant un chevalier allemand qui aurait rapporté du Danemark une molaire de Stacathær / Starkađ jusqu’en Allemagne, autour de 1252. Aussi devient-il tentant de reconstituer une chronologie légendaire de cette fameuse dent, ramassée par Norna Gest et déposée à la cathédrale de Lund comme curiosité, emportée par le chevalier Henrik Æmælthorp du Danemark vers l’Allemagne de nombreux siècles plus tard, pour y être ensuite admirée par le clerc islandais Arne Ólafsson deux siècles après cela. Mais s’agit-il de la même dent ? Après tout, Starkađ en perdit deux face à Sigurd…

Quoi qu’il en soit, on retrouve deux témoins « dignes de foi » prétendant avoir vu, voire possédé cette dent géante évoquée par un Norna Gest totalement légendaire, à plusieurs siècles d’écart, ce qui souligne à tout le moins la force et la vivacité de cette légende. La fonction symbolique de Starkađ, le héros national danois (alors qu’il est un immigré estonien ou finnois, selon les sources) est ici appuyée par le fait qu’on vient voir sa dent comme on le ferait d’un os de saint, et la garde de Sigurd est mise en parallèle avec les vêtements de Jésus ou de Marie. Ce sont des reliques d’un âge légendaire certes révolu, mais qui inspire encore l’admiration et une certaine forme de devotio. Le fait qu’on ait affaire à des personnages liés aux anciennes croyances n’enlève rien à l’inspiration qu’ils prodiguent.

Ce serait quelque chose que j’adorerais mettre dans le Projet Vineta, mais le cadre narratif se déroule en 998, aussi ne pourrais-je qu’évoquer la présence de la dent à Lund, et en aucun cas Arne ou Henrik. Aussi je me permets de vous partager cette petite anecdote en bonus de cette manière.

J’en profite aussi pour partager l’hypothèse de William Layher sur la raison de lier la dent du géant Starkađ à la cathédrale de Lund. En effet, pourquoi ce lieu plutôt qu’un autre ? Y avait-il une raison qui pourrait pousser les gens du septentrion à la période médiévale d’associer cette cathédrale avec un géant, a fortiori Starkađ ? Et bien il se trouve que oui ! Dans la crypte magnifique et très spacieuse de l’édifice, il y a une sculpture représentant un être soutenant un des piliers.

Aujourd’hui, les historiens sont plus ou moins d’accord pour dire qu’il s’agit du géant biblique Samson, pourtant, au Moyen-Âge, on le connaissait seulement sous le nom de Jätte Finn, soit Finn le géant. On se souviendra que dans l’imaginaire nordique les géants vivent à l’Est, et les Finlandais et Estoniens sont régulièrement associés à cette race. Starkađ lui-même vient de ces terres-là (parfois un Finn, parfois un Estonien, parfois un Coure). Quel géant Finn plus célèbre que Starkađ, le héros du Danemark ? Partant de là, si une église devait accueillir la dent du héros aux trois vies, il n’y avait finalement pas meilleur choix.

Et si vous voulez savoir ce que les croyances populaires racontaient au sujet de Jätte Finn, je vous invite à regarder ce petit Vlog des familles pour compléter l'article :

 



Interprétation alternative : Davy Jones.


Et si j'ai bien compris, ce personnage un peu grotesque sur le pilier de droite serait Dalila, la femme de Samson... j'espère me tromper de pilier, sinon pauvre Dalila...

Où est Jätte Finn ?

Petit bonus rigolo sur le fronton de la cathédrale :


Vous vous demandez peut-être pourquoi le personnage à droite de Jésus porte une plaque d'égout dans sa main ? Et bien, ce n'est évidemment pas une plaque d'égout mais un grill. Il s'agit de Saint Laurent de Rome, et cette grille est l'attribut de son martyr. Brûlé vif par les Romains, il aurait lancé à ses bourreau : "Je suis cuit de ce côté-là, vous pouvez me retourner."

Il devint le saint patron des cuisiniers et rôtisseurs.

mercredi 4 novembre 2020

Les tueurs de dragons, une introduction

(spoilers pour Star Wars : The Mandalorian, saison 2 épisode 1)

Si vous regardez The Mandalorian, et que vous avez vu le premier épisode de la nouvelle saison, il ne vous aura pas échappé que derrière l’atmosphère western cultivée par la série depuis la saison 1, l'intrigue rendait hommage à un autre classique de l'imaginaire occidental : le tueur de dragon. Comment ne pas songer aux nombreux Drachentöter de l'imaginaire médiéval européen en voyant ce chevalier en armure organiser la traque et finalement mettre à mort la bête qui terrorise les habitants en dévorant hommes et bétail, et qu'on appelle explicitement un dragon ? (Le Dragon Krayt est présent dans le lore de Star Wars depuis 1977). Du coup, je me suis dit qu'il serait intéressant d'évoquer ces figures de tueurs de dragons, quelles sont leurs différentes variantes, et comment on les retrouve dans cet épisode.

Le Dragon Krayt dans Star Wars : The Mandalorian

Déjà, quand on pense tueur de dragons, on imagine un héros qui avance face à la grotte où se terre la bête, arme au poing, badass. C'est une image tellement forte qu'elle a fini par polluer les récits qui ne se conformaient pas à cet héroïsme frontal.

Par exemple, Sigurd/Siegfried est souvent représenté ainsi, comme dans les illustrations d'Arthur Rakham pour le Ring de Wagner, illustrations qui seront une inspiration déterminante pour Fritz Lang et ses Nibelungen en deux parties (les costumes, déjà, c'est assez flagrant, mais la scène de la mise à mort de Fafnir est indubitablement inspirée par Rakham). Pourtant, dans les sources, Sigurd n'affronte pas Fafnir face à face, bien que ce soit son plan initial. Conseillé par Odin qui lui souffle à l'oreille que c'est une idée débile, il suit la tactique préconisé par le dieu borgne, se cache dans un trou sur le chemin que Fafnir emprunte pour aller boire, et l'empale par-dessous et par surprise. Ragnar Lodhbrok, dans la saga éponyme, emploiera la même technique (car oui, le Ragnar de la série Vikings, dans sa jeunesse, a tué un dragon, mais bizarrement la série a préféré laisser ça de côté. Moi j'y reviendrai un peu plus bas).

Siegfried kills Fafner, Arthur Rakham (1911)

La séquence du dragon dans Die Nibelungen Teil 1. : Siegfried, Fritz Lang (1924)

Mais alors d'où vient cette image de badass qui n'emploie pas la ruse mais son courage ? On pourra citer St. George, même si lui est quand même aidé par Dieu donc c'est tout de suite plus facile, mais surtout, vous l'attendiez : Beowulf. Le plus fanfaron de tous les Gots, à la fin de sa vie, marche vers le dragon, bouclier en avant, prêt à en découdre, musique épique, et là... et là, il va comprendre pourquoi Odin trouve que c'est une idée débile :

"Du dragon cependant ce coup en rage a mis le cœur
et le voici qui crache un feu de mort,
et ce feu la bataille signale loin à la ronde.
Béow de vanter ses hauts faits n'est plus très en humeur."

Son bouclier carbonisé, ses alliés fuyant dans les bois, son épée le trahissant "comme jamais l'acier ne doit trahir", il va en chier pour parvenir à ses fins, mais le payer de sa vie en contrepartie (non sans rappeler le combat entre Thor et Jörmungandr durant le Ragnarök).

Beowulf par John Howe. (2007)

L'idée de l'impénétrabilité de la cuirasse du dragon est donc commune à Beowulf - son épée ne parvient pas à mordre - à Sigurd, et à Ragnar, qui doivent frapper dans le ventre mou s'ils veulent espérer blesser leur proie (et donc, le Mandalorien).

Néanmoins, il existe une autre sorte de tueur de dragon, beaucoup moins courant... ceux qui échouent. Comme ce brave Ortnit, qui, avec l'aide de son père surnaturel (le nain Alberich) ravit à un roi libanais musulman sa fille pour en faire sa reine - après baptême - car elle est la plus belle, vous connaissez la chanson. Ravi, le roi ne l'est certainement pas, lui, et envoie trois œufs de dragons en "cadeau" empoisonné, et comme prévu, les trois bêtes écloses et sèment le chaos sur les terres d'Ortnit. Contre l'avis d'Alberich, il décide de s'en occuper personnellement, et seul, pour la réputation et la gloire. Il enfile l'armure forgée par son nain de père, que rien ne peut entamer. Et il part à l'aventure. Selon les versions, il tue un premier dragon (ou pas) avant de passer sous un arbre enchanté qui le fait se sentir très fatigué et... s'endort. Un autre dragon le trouve mais ne parvient pas à le défaire de son armure, et décide donc de l'emporter auprès de ses petits dragonneaux dans sa tanière. Ces petites créatures, toutes mignonnes avec leurs grands yeux de bébé Yoda (pour rester dans le thème), s'emploient donc à... sucer Ortnit par les trous de l’armure, et le dévorent ainsi, en l'aspirant comme un escargot de sa coquille.
Badass, n'est-ce pas ? Alors il sera plus tard vengé, évidemment, mais il n'empêche qu'Ortnit reste l'un des rares tueurs de dragons à échouer dans sa tâche.

Où se place le Mandalorien dans ces modèles ? Bon, on lorgne clairement pas du côté d'Ortnit (Boba Fett et le Sarlacc ? Bon, il était pas là pour tuer le Sarlacc mais on a un héros en armure mourant bêtement dévoré par une bête ? OK, c'est peut-être un peu trop tiré par les cheveux), mais étonnamment on retrouve à la fois le face à face héroïque (se tient face à la bête et l'attaque frontalement) ce qui était prévisible, mais, et c'est très agréable, la méthode Sigurd/Ragnar, avec le piège caché dans un trou sur le passage habituel de la bête. On a l'aspect rampant et "serpentesque" des dragons de Sigurd et Ragnar, et le cracheur de feu (ici de l'acide) de Beowulf ou de Seyfrid à la Peau de Corne. Pour un amateur de ce genre de sources, j'ai trouvé que c'était un bel hommage, réunissant plusieurs archétypes, et pas seulement "Beowulf", qui reste le modèle dominant dans l'imaginaire moderne, au point de polluer notre vision d'autres héros, comme je le disais plus haut.
 
Un dragon cracheur d'acide peut paraître comme une simple modernisation de celui, très classique, crachant le feu, cependant on trouve déjà une telle bête dans la ballade de Høgni (aka notre bon vieux Hagen). En effet, la ballade féringienne étant du point de vue de Høgni/Hagen, et en faisant par conséquent un véritable héros, sa confrontation avec Dietrich von Bern transforme - littéralement - le héros Dietrich en monstre. Plus exactement, le bernois peut se transformer en dragon volant et cracheur d'acide mortel, ce qui rappelle évidemment le pouvoir de cracher du feu lorsqu'en colère que lui prête la tradition continentale. Mais on connaît le goût des féringiens pour l'exacerbation des éléments merveilleux.

Deux éléments classiques s'ajoutent encore au Drakon Krayt. Le premier, sur lequel je passerais vite fait, car il me semble que c'est accidentel : la consommation du dragon. En effet, et c'est là quelque chose qui est plutôt propre à la légende de Sigurd, une fois Fafnir mort, Regin, son père de substitution (et accessoirement le frère de Fafnir) ordonne à Sigurd de lui rôtir le coeur de Fafnir. Durant le processus, Sigurd se brûle le doigt, le porte à la bouche, et comprend alors le langage des oiseaux (juste à temps pour se voir avertir des intentions traîtresse et meurtrières de Regin). Dans un autre épisode, on apprend que Gudrun (=Kriemhild), sa femme, qui se sent inférieure en caractère à Brynhild, se voit offrir un morceau de cœur de Fafnir qui la rendra plus forte, mais aussi plus dure et plus cruelle. Rien dans l'épisode du Mandalorien n'indique qu'un quelconque pouvoir soit associé à la consommation de la chair du dragon, au delà de la nutrition, mais j'ai tout de même trouvé ça cool.

D'un autre côté, et je pense que là on est nettement plus dans l'intention, on a même le côté monstre gardant un trésor avec la perle dont se réjouissent les Tuskens à la fin. Dans Beowulf, le dragon ravage les landes après qu'on ait dérobé une coupe de son trésor, trésor qui sera récupéré après sa mort, tandis que Fafnir lui aussi garde un trésor - il est d'ailleurs suggéré que c'est son avarice l'a changé en monstre - et Sigurd en hérite après son meurtre du dragon. Le dragon ou serpent que tue Ragnar est lui aussi lié à un trésor puisque Thora, fille d'un jarl du Gotland, garde son petit serpent de compagnie dans une boîte sous laquelle elle place une pièce d'or, ce qui fait grandir son animal. Elle ajoute toujours plus de trésor (voire le trésor enfle magiquement), ce qui fait atteindre à la bête une taille considérable, au point de devenir une nuisance qui mange un bœuf par jour. Le Jarl Herrud promet donc la main de sa fille et tout le trésor en dote à qui le débarrassera de ce monstre, et ce sera Ragnar qui seul osera. L'association dragon - femme - trésor se retrouver également dans le cycle de Siegfried, comme on va le voir.

Apparemment, même si on ne le voit pas à l'écran (on ne voit que le cou), il semble que le Dragon Krayt ait bien des pattes comme dans les vieilles illustrations et jeux de la franchise Star Wars. Néanmoins, au seul visionnage de l'épisode, ce n'est pas si clair. Les dragons, au Moyen-âge, sont assez variés dans leurs formes et leurs appellations, causant souvent l’ambiguïté. Dans les sagas, les drakkar sont des dragons, mais un orm (wyrm chez les anglo-saxons) est plus un genre de serpent géant, bien que parfois les termes soient utilisés indistinctement voire comme synonymes poétique dans dans des passages en rimés. Il n'est pas toujours clair de savoir si la créature est censée posséder des pattes ou non, mais souvent le vocabulaire du déplacement donne des indices : ramper, glisser, sinueux, etc. indique plutôt un serpent, quand piétiner ou pas ne laisse pas de doutes. 

Dans les versions nordique de la légende de Sigurd, Fafnir rampe et n'a pas de pattes, ni d'ailes, et ne crache pas de feu. Dans les versions continentales de Siegfried... c'est compliqué. Les Nibelungen se foutent du combat contre le dragon, et on y a droit en dialogues qui rappellent le fait d'armes, mais peu de détails. En revanche, dans le Seyfrid à la Peau de Corne, le héros tue... beaucoup, beaucoup de dragons. En lieu et place de Fafnir dans sa première épreuve initiatique, il massacre une petite colonie dans les bois près de la forge de son maître. Plus tard il ira libérer Kriemhild, enlevée par un dragon vers un endroit où il se trouve qu'une nation de nains s'est faite conquérir par le géant Kuperan, qui leur dérobe leur trésor et les force en esclavage. Pour sauver la belle, Seyfrid tuera le géant, qui prétend vouloir l'aider à tuer le dragon mais le trahit trop de fois, puis le dragon lui-même, non sans avoir fait déguerpir les soixante autres dragons, "tous venimeux", que le dragon principal avait appelé à la rescousse... Dragon, femme, trésor. On sent que les métaphores laissent la place à l'hyperbole et la surenchère - juste un petit peu. Toutefois, si tout ceci semble n'être que les fantaisies d'une version tardive (Le Seyfrid... est un manuscrit de plusieurs siècles plus jeune que les Nibelungen), ce n'est pas une certitude. Si cet épisode est absent de tous les manuscrits des Nibelungen qu'il nous reste, il y a une version dont ne subsiste que la table des matières et - qui l'eut cru ? - on y trouve Siegfried libérant Kriemhild d'un dragon. Y avait-il alors tous les éléments que j'ai mentionné plus tôt, y compris les... soixante... dragons ? Impossible de le savoir, mais cela atteste de l'ancienneté de l'épisode. Et pour en revenir au sujet, on y décrit donc un dragon cracheur de feu, et volant... soit l'exact inverse de Fafnir ! Toutefois, les deux dragons ont en commun d'être des personnes qui, pour cause de mauvaise vie, sont transformés en monstres, et qui peuvent donc parler. (Ce qui n'est pas le cas du dragon de Beowulf ou du serpent géant de Ragnar).

Kriemhild enlevée par le dragon, gravure tirée du Straßburger Heldenbuch (~1483)

Donc quand je disais que le dragon de Beowulf avait "pollué" la représentation du dragon de Sigurd/Seyfrid, on pourrait me rétorquer que, peut-être, cette déformation proviendrait du Seyfrid à le Peau de Corne... mais dans ce cas où sont les soixante dragons ? Et blague à part, où est le sauvetage de Kriemhild ? Où est Kuperan, clairement l'élément "nouveau" le plus marquant et le plus intéressant... Etant donné la relative obscurité du Seyfrid... je ne peux qu'y voir l'influence de Beowulf, si connu, si reconnu, et un suspect bien plus crédible pour ce "méfait".


J'ai volontairement laissé Tolkien de côté, je me suis concentré sur nos sources primaires communes ;)

mardi 3 novembre 2020

Le Destin, une introduction

S'il y a une force déterminante dans l'univers mental germanique ancien, c'est le Destin. Régis Boyer allait jusqu'à avancer qu'il s'agissait là du seul vrai dieu des germains païens, le dieu suprême. Sachant que les sources qui nous en parlent sont toutes teintées de Christianisme, difficile de savoir combien il reste de la croyance ancienne dans les textes, et dans le cadre du Projet Vineta... et bien quelque part on s'en moque.

Évidemment que je ferai mon possible pour glisser ce que je sais de la Weltanschauung probable de mes personnages, mais mon projet se base avant tout sur sur les sources littéraires, et dans celles-ci, le Destin est tout, on ne s'y soustrait pas, même lorsqu'on le connaît et qu'il s'annonce funeste (cf. Sigurd dont l'oncle, un voyant, lui raconte ce qui l'attend, jusqu'à la trahison par son frère de sang et son meurtre odieux). Plusieurs fois, on fait allusion au destin et l'inéluctabilité de la mort. Dans la Hlöðskviða, par exemple, on lit "dure est la sentence des Nornes", tandis que dans l'Edda Poétique on trouve "Nul ne survit d'un soir à la sentence des Nornes" ainsi que "Un jour, il y a longtemps, mon sort fut décidé, mon destin tracé". On retrouve cette idée dans la bouche d'Atli/Etzel (Attila) dans la Þidrekssaga, ou Saga de Théodoric de Vérone (Dietrich von Bern) : "Ceux qui sont destinés à mourir doivent périr, et aucune bonne arme, aucune grande force ne protège celui qui est voué au trépas." Pour le contexte, Attila vient alors de perdre ses propres fils...

Cela ne veut pas dire qu'on ne cherchera pas à venger un mort, bien au contraire. Ce fatalisme ne pardonne pas la trahison, le parjure et le meurtre. Le cycle de violence des vengeances est rarement entravé par cette façon de voir le monde, néanmoins, mourir au combat, mourir d'un accident, de maladie ou de vieillesse, on n'y peut rien, et on l'accepte. Même les dieux sont soumis au Destin, et même les dieux périront, sans pouvoir s'y soustraire.

Il y a quelques rares exceptions, et il se trouve que le personnage clef du projet Vineta en est une. Nornagest, par le truchement d'un objet enchanté par les Nornes, est théoriquement immortel, et tant qu'il prend soin de l'objet et ne décide pas de s'en servir (je reste un peu vague pour garder un peu le mystère, vous m'excuserez), il peut en principe vivre aussi longtemps qu'il le souhaite. Ce contrôle sur sa propre mort, offert par les Nornes elles-mêmes, est assez exceptionnel, et pose les questions maintes fois traitées depuis Gilgamesh : l'immortalité vaut-elle la peine ? Et ne finit-on pas par s'en lasser ? Surtout quand le monde qu'on a connu se métamorphose jusqu'à devenir méconnaissable... Avoir la possibilité de vivre pour toujours signifie-t-il qu'on le souhaitera ?

Pour illustrer je me sens obligé :



Brynhild

J'aime vraiment beaucoup cette chanson du groupe allemand Saltatio Mortis (que je recommande de manière générale), c'est une belle réécriture de l'histoire d'amour de Siegfried et Brunhild, et je l'apprécie pour cela. Néanmoins, je ne peux m'empêcher de remarquer qu'elle perpétue l'idée de l'amour plus fort que tout entre les deux héros, une idée qu'on retrouve souvent dans la culture populaire. Pourtant, c'est assez éloigné des sources qui nous ont transmis leur histoire.

 
 
Si Siegfried meurt, quelles que soient les versions, c'est par la jalousie et le ressentiment de Brunhild (pas forcément injustifiés, puisque Siegfried lui-même commet plusieurs indélicatesses, voire fautes graves, selon les versions - y compris un viol, parfois symbolique, parfois... non). De même, si dans les versions islandaises, une Brunhild dévastée par sa propre vengeance rejoint bien Sigurd dans la mort en se faisant brûler avec lui dans un sublime moment tragique, dans les versions continentales elle... disparaît du tableau, satisfaite, et a priori, survit et vit sa vie. Quant à Siegfried / Sigurd, les versions ne s'accordent pas sur les raisons qui l'ont poussé à quitter les bras de Brunhild pour ceux de Gudrun / Kriemhild. Un philtre d'oubli ? Un serment volontairement rompu ? Certaines versions ne font aucune mention d'un quelconque serment envers Brunhild, laissant le champs libre à tout changement de partenaire - même si ça pique forcément l'égo de Brunhild. Bref, il n'y a pas, dans les sources, d'unanimité sur les liens que le héros aurait rompu ou non vis à vis de Brunhild, déclenchant son ire. De manière générale, on peut dire que Siegfried, Brunhild, Gudrun/Kriemhild et sa famille (surtout ses frères Gunther et Hagen, et leur mère) partagent tous de lourdes responsabilités à des degrés divers dans le bain de sang final de leur histoire. Aucune réputation n'en sortira indemne.

Toutefois, il y a une source islandaise dans laquelle l'auteur a jouté un détail qui, je pense, a marqué l'imaginaire de manière indélébile. Lors de leur dernière conversation, Sigurd s'ouvre à Brunhild pour essayer de rompre l'escalade funeste que tous ressentent. C'est assez important, car rarement Sigurd/Siegfried n'est exploré dans sa psychologie de personnage plutôt que d'archétype. Il révèle alors à Brunhild qu'en dépit des serments rompus et de son mariage avec Gudrun/Kriemhild, il n'a jamais aimé qu'elle, Brunhild. Trop peu, trop tard, malgré cet aveu dramatique, l'ancienne walkyrie (là aussi un élément nordique et non continental que la chanson de Saltatio Mortis reprend) n'en poursuivra pas moins son désir de vengeance mortelle.

De manière générale, la chanson suit plutôt l'intrigue islandaise, mais avec les noms continentaux... tout en ignorant les éléments moins romantiques de l'histoire. C'est quelque chose d'assez courant dans la culture pop, qui "connaît" assez bien les versions islandaises mais souffre d'une méconnaissance embarassante des versions continentales, alors que le nom même de "Nibelungen" reste pourtant ultra connu, tout comme Siegfried et Kriemhild... Ce qui est plus dû à Richard Wagner et son "Ring" qu'aux sources allemandes ou autrichiennes... D'ailleurs, Wagner lui-même puise énormément dans les Eddas islandaises plutôt que dans les Nibelungen elles-mêmes, en fait. Et cela se ressent dans l'héritage de pop culture qu'il a engendré (cf. cette chanson !).

Il n'en reste pas moins que "Brunhild" par Saltatio Mortis est chouette, et ça m'aura donné l'occasion de poster quelque chose. Je m'excuse platement pour ma quasi-absence, je traverse une période difficile, néanmoins, j'essaye d'avancer sur mes projets. Je vais essayer de me montrer un peu plus présent à l'avenir !

Si la chanson vous plaît, écoutez-voir sa version "classique" :

Meister Hildebrand

Dans le Projet Vineta, le précepteur du héros Dietrich est loin d'être un illustre inconnu : il s'agit de Meister Hildebrand, le maître d'armes, à qui il échût souvent le rôle d'aiguillonner la fierté du héros pour le motiver à combattre (par des mots, ou par des patates dans la tronche, selon les besoins). Néanmoins, avant d'être le plus fidèle soldat de Dietrich, Hildebrand fut, en son temps, le héros de son propre poème : le Hildebrandslied, un des plus vieux poèmes écrit en langue allemande qu'il nous reste...

Et encore, il n'en reste qu'un court fragment, dont le texte est un mélange inexplicable de différents dialectes de vieil allemand, d'une ligne à l'autre, et au sujet duquel les linguistes débattent encore aujourd'hui. On y voit Hildebrand champion d'une armée rencontrant le champion adverse, qui s'avère être le fils qu'il a laissé derrière lui, 30 ans plus tôt (car il a suivi Dietrich dans son exil). Le fils, Hadubrand, refuse de faire la paix car il croit à une ruse, un mensonge du vieil homme pour abaisser sa garde. Malgré les efforts du maître d'armes, le combat s'engage, les boucliers éclatent, Hadubrand est dominé, et... là s'arrête le fragment.

Le père tue-t-il le fils ? Plusieurs indices dans différentes sources semblent l'indiquer, du moins dans la version archaïque. Lorsque la poésie germanique passera d'héroïque à courtoise, le motif du filicide sera remplacé par celui de la réconciliation, comme dans le Jüngeres Hildebrandslied, où le jeune homme, ici nommé Alebrand (cf. Alibrand dans la Þidrekssaga), reconnaît son erreur une fois vaincu, père et fils s'embrassent et la mère reconnaît son mari. Les temps évoluent, les mœurs et les attentes du public aussi, l'histoire s'est adaptée.

Des siècles plus tard, certains débattent toujours de cette fin dont le fragment frustrant nous prive, et c'est tant mieux ! On continue d'analyser ce petit morceau de poème, on le garde en mémoire. Certains ont tenté des mises en musiques, tantôt en imaginant comment on l'aurait chanté à l'époque, d'autres en adoptant une approche résolument moderne. C'est ce que je vais utiliser comme illustration ici, pour rester dans le thème de la modernisation et de l'adaptation !


Mes déboires avec le Dietrichstein

Cherchant plus de détails sur le Dietrichstein, ou rocher de Dietrich, qu'on peut trouver dans les Vosges du côté de Guebwiller, je tombe sur plusieurs articles (souvent assez datés) qui mélangent allègrement la légende de Dietrich et celle de Siegfried (combat contre le dragon avec bain dans le sang et feuille sur l'épaule qui cause le point faible, la croix sur l'épaule cousue par l'épouse, le meurtre par Hagen) et des éléments très wagnériens (le sommeil dans l'attente du Ragnarök...), sans jamais citer leurs sources, évidemment. On sent fortement qu'ils ont puisé au même endroit, alors j'ai rouvert "Les Dieux Oubliés des Vosges" de Guy Trandel, qui, je le sais à souvent tendance à tordre les faits pour faire plus "païen" (en tout cas dans ce livre, je n'en ai pas lu d'autre de lui), et je me suis souvenu qu'il disait des choses approximatives sur le Dietrichstein. Et bingo !

La source (celle du problème)
D'après lui, c'est ainsi qu'"on" se souvient de Dietrich au Florival, mais je suis extrêmement sceptique. Qui est "on" ? Qui est sa source ? Trandel a-t-il tout inventé ? Pas exactement. Il se base sur les travaux de l'Abbé Braun, un folkloriste et historien régional amateur du XIXe siècle, et son recueil "Les Légendes du Florival" (disponible gratuitement en scan sur le site de la BNF).
 
On a donc une source unique... du XIXeme, donc pas exactement récente... qu'aucun autre historien ou philologue a pris en compte jusqu'ici... qui clairement puise dans des sources à la mode au XIXe siècle (et parmi les lettrés qui lisent des traductions érudites, pas exactement chez les paysans du Florival)... 
 
Normalement, monsieur Trandel devrait déjà se méfier un peu. Car s'il est bien arrivé que des amateurs produisent un corpus encore tenu en grande estime de nos jours, je pense notamment aux frères Grimm qui ont fait bien plus que collecter des contes, leurs travaux ont été analysés de nombreuses fois, revus, corrigés. Aujourd'hui, les universitaires ne se basent plus sur l’étymologie foireuse des Grimm pour justifier de l'existence d'une déesse pan-germanique appelée Ostara (même si dans les cercles néopaïens, ésotériques et autres, le mal est fait). L'Abbé Braun, personne n'a pris cette peine. Peut-être parce que son bricolage grossier est assez évident pour qui a déjà ouvert le Nibelungenlied dans sa vie ? Monsieur Trandel, lui, a décidé de foncer sans retenue et de tout prendre pour argent comptant. Incompétence ou malice ? Je ne saurais dire.
 
Jetons un œil à cette source, donc, la légende de Dietrich le guerrier dormant. Le début du récit (jeunesse du héros) est clairement tiré du "Wolfdietrich" (du complexe Ortnit-Wofdietrich), ce qui est logique puisque la question de savoir si Wolfdietrich = Dietrich a été âprement débattue. Je m'étonne cependant de l'abondance de détails fidèles à la source pour une version soi-disant populaire. Comparez les Folkeviser ou les ballades féringiennes aux sources relativement contemporaines dont elles s'inspirent, les libertés prises, les inversions de valeurs, les simplifications, les "traductions culturelles" pour s'adapter à leur auditoire spécifique... Ici, tout est trop précis, trop proche de "Wolfdietrich" pour me convaincre que c'est ainsi qu'"on" se souvient de ces légendes dans une petite vallée d'Alsace. Mais admettons.
 
La suite pose bien plus problème, car comme je l'ai dit plus haut,  les éléments pris au héros  Siegfried sont encore une fois bien trop nombreux, trop précis et cohérents avec le "Nibelungenlied", notamment, et je doute que ces détails aient pu rester si "purs", nonobstant la transmission à un autre héros, dans la tradition orale du Florival (sans laisser de textes à citer évidemment, ou je ne sais pas, une gravure, une peinture, n'importe quoi, comme les battants de portes d'églises sculptées scandinaves illustrant la "Völsunga Saga".) Quand on voit déjà à quel point les versions divergent en quelques siècles au Moyen-Âge, alors qu'on a des manuscrits (comparez les "Nibelungen" au "Seyfrid à la Peau de Corne"), je m'étonne.
 
Et puis il y a les ajouts de Trandel. Braun dit que Dietrich attend le Dernier Jour pour le combat final, le dernier jour, surtout sous la plume d'un abbé, c'est pas forcément R A G N A R Ö K, Mr Trandel. C'est peut-être juste l'Apocalypse, où les morts reviennent sur Terre et qu'il y a la grosse baston épique entre Dieu et la Bête, je dis ça comme ça. Le combat final lors du Ragnarök, s'il a pu exister, peut-être, dans l'imaginaire germanique continental, il n'en a laissé aucune trace... ni dans la poésie, ni dans les représentations graphiques. C'est attesté seulement dans les sources scandinaves tardives. Donc que le Florival, lui, ait gardé un tel souvenir quand l'intégralité du monde germanique continental l'a oublié, j'en doute, et rien dans le texte de l'Abbé Braun ne permet de le dire non plus, d'ailleurs.
 
Et je doute encore plus que, si monsieur Trandel l'a repéré, cette preuve d'une croyance continentale au Ragnarök, cette source où les attributs et la narration de Siegfried sont passés à Dietrich, les universitaires qui ont dédié leur carrière à ces légendes précisément n'en aient jamais entendu parlé ou trouvé utile de le mentionner - c'est vrai qu'on croule sous les sources, après tout ! Vous imaginez ? Trouver une version archaïque authentique attestant que Siegfried et Dietrich aient eu des rôles inversés ? Il y a des carrières qui se forgent pour moins que ça.

Sans vouloir divulgâcher, ça n'a pas eu lieu.
 
D'autant plus que le titre exact du livre de Braun n'est pas anodin : c'est "Légendes du Florival ou la mythologie allemande dans une vallée alsacienne". Faut pas s'étonner que Braun ait fait rentrer les éléments mythologiques germaniques, en vogue à son époque, dans sa petite vallée alsacienne, au chausse-pied s'il le faut. Il y a une ambition derrière le livre. "Les dieux oubliés des Vosges" de Mr Trandel, du titre en passant par le contenu, semble donc décidément bien déterminé à reprendre la formule de Braun. Encore une fois je ne suis pas dans sa tête, mais à ce stade la balance penche un peu du côté de la malhonnêteté tout de même.

En revanche, que le Dietrich qui repose là soit bel et bien un guerrier dormeur (qu'on dit être LE héros Dietrich, que ce soit le cas ou pas) attendant son moment pour protéger les gens d'une menace (comme les Turcs, bel et bien mentionnés également par l'auteur et qui, je le soupçonne, sont les éléments de la légende d'origine), cela paraît plausible et cohérent. Mais d'un légendaire protecteur attendant de pied ferme une armée ennemie, on ne peut pas faire un soldat d'Odin attendant le Ragnarök, juste comme ça. C'est, au mieux, de l'à peu près, voire du mensonge. Tout comme lorsque l'auteur s'étonne de voir un roi païen comme Dietrich être glorifié par des sculptures d'églises. Ce serait étonnant si Dietrich était païen, or il était arien, donc tout à fait chrétien. C'est la base quand même, l'auteur devait bien le savoir, non ? Bref, quelles que soient les causes de cette débâcle, ma confiance est à zéro. Voire en négatif, puisque mon radar à bullshit s'affole.

Tout ça pour dire que ce que je lis sur le Dietrichstein me désole un peu. Les infos tournent en rond et les sources sont médiocres. J'espère découvrir un jour ce qu'"on" disait vraiment du Dietrichstein avant que Braun et Trandel ne polluent toute recherche sur le sujet.

J'ai un peu élaboré sur un vieux billet en espérant que mon expérience en la matière saura vous encourager à vous aussi garder l’œil ouvert et critiquer vos sources. C'est un processus long et fastidieux, mais c'est nécessaire.

Ici un des liens qu'on peut trouver sur le net qui reprend les informations des "dieux oubliés des Vosges", parfois à la phrase près, mais avec une photo du Dietrichstein, pour les curieux.