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mardi 6 juin 2023

Ein Volk, ein Reich, ein Epos ? Les Nibelungen aux racines du nationalisme allemand

Paul Richter dans le rôle de Siegfried dans le film éponyme de Fritz Lang
Dans son livre Die Nibelungen - Lied und Sage, Joachim Heinzle pose la question : la Chanson des Nibelungen est devenue l'épopée nationale allemande, mais qu'est-ce que ce récit a d'intrinsèquement allemand ? "L'Illiade parle de la campagne des Achéens contre un ennemi commun à l'Est, L'Énéide de Virgile de la fondation de Rome, la Chanson de Roland du combat des Francs, entendus comme des Français, contre les Sarrasins - ce qui se raconte dans la Chanson des Nibelungen, n'a en en comparaison pas le souffle d'un roman national." Et c'est vrai, les peuples concernés ainsi que l'ampleur de la narration sont loin, très loin d'évoquer toute l'Allemagne - quelles que soient ses frontières à travers l'Histoire - ni tout le peuple allemand. Il s'agit en vérité plus d'un roman régional, si on me permet l'expression. Or, c'est un état de fait qui a toujours été compris. Contrairement aux épopées citées précédemment, ce n'est pas tant le contexte qui importe, il est même secondaire, mais l'esprit. Le Nibelungenlied est considéré allemand de par son caractère.

Là, si vous avez lu mon premier article sur la Nibelungentreue et l'interprétation de "l'esprit des sources" plutôt que la lecture stricte des sources, vous commencez déjà à raccrocher les wagons.

L'Allemagne, je ne pense pas l'apprendre à grand monde, a longtemps été un concept nébuleux. Si on considère le Saint Empire Romain Germanique comme la première Allemagne, il n'avait rien à voir, dans sa structure ou son fonctionnement, avec les deux empires qui suivront, ni les républiques d'ailleurs. On est plus proche d'une identité allemande similaire à l'identité grecque de l'Antiquité : Athènes, Spartes, Corinthe, etc., sont des villes libres, avec leurs propres structures politiques, leurs cultes, etc., mais néanmoins connectées par leur culture grecque commune. Cette désunion politique jouera d'ailleurs bien des tours aussi bien à la Grèce qu'à l'Allemagne. En effet, quand Napoléon roule sur le Saint Empire, celui-ci n'est déjà plus en grande forme, et l'Empereur des Français s'emploiera à redessiner la carte de l'Allemagne, comme il en a l'habitude, sans que l'Empereur des Allemands ne puisse rien faire. D'ailleurs, celui-ci finira par abdiquer par dépit et en 1806, après plus de huit siècles, la "première Allemagne" disparaît et tout le monde s'en fout. Tout le monde ? Non. Dans un petit villaBON OK j'arrête cette blague tout de suite.

Étonnamment, beaucoup d'Allemands ne vont pas goûter à la défaite, puis l'occupation, puis le redécoupage politique de leur territoire par les Français (insérez remarque ironique ici). Ils ont bien conscience qu'en dehors de la bravoure des armées françaises, leur désunion a joué contre eux, et que s'ils veulent espérer un jour retrouver une forme d'indépendance, il leur faudra se regrouper enfin. Ironiquement, ce sentiment qu'une union nationale, basée sur des critères ethniques et culturels communs, est un phénomène largement encouragé et propagé dans toute l'Europe par... Napoléon lui-même ! Il sait que les empires ingérables comme le Saint Empire ou l'Autriche-Hongrie sont des poudrières permanentes en attente de lui exploser au nez au moment le plus inopportun, il redessine donc les cartes européennes en privilégiant les unités culturelles et linguistiques, et développe de ce fait le concept moderne d'États-Nations. Ce concept va hanter l'Europe pendant les siècles à venir, mais ça, Napoléon ne le sait pas encore. En son temps, l'idée est brillante et fonctionne plutôt bien. Trop bien, même, car en poussant les Allemands à voir moins grand que le Saint Empire et à rester soudés entre Allemands... et bien il va obtenir exactement ce qu'il voulait : des nationalistes allemands.

Dès lors, pour ces nationalistes, la grande tâche à accomplir c'est rallier tous les Allemands à leur concept, convaincre leurs contemporains que pour les Allemands, éclatés en duchés et principautés et royaumes et baronnies de tout l'ex-Empire, il ne doit plus y avoir qu'un objectif, plus important que n'importe quoi au monde, à savoir unifier les Allemands en une seule Allemagne, de la Meuse au Niémen. Alors ? Vous l'avez repéré ou c'était trop subtil ? (Subtil comme un Allemand, quoi... vous me pardonnerez mon côté souabe, j'en suis sûr).

Et oui, il est là le sens de ces fameux vers de l'hymne national allemand que tout le monde connaît, même ceux qui ne parlent pas la langue de Goethe (Deutschland über alles... de son vrai nom Le Chant des Allemands) :

Allemagne, Allemagne, par-dessus tout

Par-dessus tout au monde

Quand elle se tient unie fraternellement pour se protéger et se défendre 

de la Meuse au Niémen

De l'Adige jusqu'au Grand Belt

Allemagne, Allemagne, par-dessus tout

Par-dessus tout au monde

Bon, évitez quand même de la chanter en publique en Allemagne, de nos jours, cette strophe y est malheureusement interdite, à cause d'une autre Allemagne qui arrivera au bout de cette chaîne nationaliste initiée par Napoléon. Mais au moins, si vous l'ignoriez vous savez maintenant que cette strophe tant honnie ne plaçait pas l'Allemagne au-dessus des autres nations, mais l'existence même de celle-ci au-dessus de tout le reste dans le cœur des Allemands, à une époque où l'Allemagne, divisée et vaincue, n'existait plus, et que les Allemands étaient occupés par des forces étrangères. Je pense que tout le monde peut comprendre, il suffit d'expliquer.

Or, qu'est-ce qui unissait les Allemands ? 

La seconde strophe de l'hymne cite les femmes allemandes, la fidélité allemande (tiens donc!), le vin allemand, et le chant allemand, qui doivent résonner dans le monde avec beauté et noblesse. Les femmes (et par extension les mères, hein, on ne va pas se mentir, on est sur le symbole de l'unité ethnique), le terroir (je rappelle que l'Ouest de l'Allemagne produit beaucoup de vin de qualité, notamment sur les berges du Rhin - théâtre du Nibelungenlied, d'ailleurs - même si par vin on pourrait être tenté de de voir une métaphore sanguine, bon après, ça c'est mon côté français, dans un bon hymne il y a forcément des hectolitres de sang qui abreuvent nos sillons), la culture et la fidélité. Mais la culture représentée par le chant, pour être précis. Le verbe, la langue allemande (au contraire de la musique, sculpture ou peinture, par exemple). Dans un contexte ou ces valeurs sont des parangons de vertus, la Chanson des Nibelungen trouve parfaitement sa place. Mieux, on dirait que ces chaussons sont fait pour elle sur-mesure ! Tout le discours autour de Hagen évoqué dans ce précédent billet paraît presque évident quand on le replace dans ce contexte. Malgré la fin crépusculaire, malgré l'adversité et malgré les indiscrétions, les Nibelungen font preuve de valeurs enviables, hospitalité, générosité, courage, abnégation, sens du sacrifice, du devoir et du droit (quand ça les arrange, mais je ne vais pas refaire le match). L'occupation française a plongé les Allemands dans une dépression politique, et on puise dans ces valeurs héroïques l'inspiration pour tout cramer et repartir sur de bonnes bases, comme le recommande Léodagan. 

Cela commencera part la Völkerschlacht, la Bataille des Nations, où les Allemands vont s'unir et rejoindre une coalition qui mettra une fessée à Napoléon à Leipzig, défaite après laquelle les Français quittent complètement le territoire. Pour les Allemands, c'est une révélation : non seulement leur intérêt est dans l'unité, mais ensemble, ils sont forts.

 

Toutefois, l'élan ne s'arrête pas là : la fièvre Nibelung ne retombe pas avec le retrait de l'Empire Français.

Bien avant le poème mortifère de Felix Dahn de 1858, d'autres lettrés vont utiliser l'imagerie pour consolider le patriotisme naissant et capitaliser sur l'engouement pangermanique. Par exemple, le professeur Johann August Zeune donne en 1814-1815 des cours magistraux à l'Université de Breslau où il compare Napoléon (de retour de son exil) au serpent monstrueux que l'Allemagne, qu'il assimile à Siegfried, avait déjà vaincu (toute seule comme un grande, j'imagine que les Russes, les Autrichiens et les Suédois se sont contentés de regarder à Leipzig). Ce serpent qui aurait déjà, pendant 200 ans, rongé petit à petit des morceaux de "notre Saint Empire" (Napoléon, l'ennemi concret, est devenu plus généralement la France, Bonaparte / Roi Soleil, même combat... à venir). Il ajoute : "Pourtant le puissant tueur de dragon s'est dressé et notre saint sol allemand est à nouveau pur et libéré du serpent étranger." Ça donne le ton. Ses cours se verront imprimés en pamphlets à destinations des soldats envoyés combattre l'ennemi revenu de son île. Zeune était véritablement obsédé par le pouvoir évocateur du Nibelungenlied, qu'il a d'ailleurs lui-même traduit en prose. Seulement Johann enseigne également dans la première école pour aveugle en Allemagne. Joachim Heinzle livre une citation lunaire du professeur Zeune expliquant son projet de faire réciter les aventures de la Chanson par des enfants aveugles, de villes en villes et de villages en villages, "afin que tous se familiarisent avec les hauts faits de Siegfried et la Plainte des Nibelungen, de sorte que les grandes heures de l'Allemagne soient rappelées à la conscience du peuple." 

Blindenhund (chien d'aveugle), statue devant l'école de Johann Zeune, Berlin

D'ailleurs, toujours en 1814, Peter von Cornelius esquissera pour une fresque une illustration de Siegfried partant en guerre contre les Saxons, également une évocation évidente la campagne qui commence contre l'Empereur des Français revenu de son exil. Cornelius expliquera vouloir regarder dans le miroir de la "Heldenzeit" (l'Âge Héroïque) pour inspirer son époque, avec ce détail frappant de Siegfried tendant le bras pour serrer la main de Gunther, la représentation visuelle concrète de... de... la Nibelungentreue, merci à ceux qui suivent ! En revanche je ne trouve pas l'illustration sur le net donc il faudra me croire sur parole (je mettrais à jour si jamais je finis par la dénicher).

L'idée d'unité allemande ne va cesser de mijoter dans le Zeitgeist, cependant le véritable architecte de sa réalisation accomplira cette tâche quelques décennies plus tard, il s'agit d'un Prussien que vous connaissez sans doute : Otto von Bismarck. Or, si je parle d'architecte, l'image à laquelle on l'aura plus volontiers associé à l'époque est celle du forgeron. Et je veux dire par là, littéralement :

"Le forgeron de l'unité allemande" d'après la peinture de Guido Schmitt

Bismarck confie l'épée qu'il vient de forger à Germania, la personnification de l'Allemagne, au sol un bouclier marqué du blason de la Prusse (le cœur du Kaisserreich qu'il participera à fonder pour l'Empereur Wilhelm, Guillaume II de Prusse). Le dogue allemand n'est pas juste là pour faire "allemand" (à la base la race vient d'Angleterre), mais il se trouve que Bismarck était inséparable de son dogue, un peu comme on associe encore Churchill et son bulldog. Avec sa moustache et son crâne dégarni, on aurait tendance à associer l'image à Mime/Regin, le forgeron surnaturel qui donnera à Siegfried son arme légendaire. Mais il est intéressant de constater une autre association Bismarck-Nibelungen-forgeron au monument berlinois qu'on peut trouver au Tiergarten :

"Au premier chancelier impérial, le peuple allemand" Source ici avec une description du monument.

Cinq figures mythologiques ou légendaires encerclent la statue du chancelier Bismarck, représentant cinq aspects de son grand œuvre. On y retrouve Atlas, Sibylle et le Sphinx, Germania et... Siegfried. Siegfried non pas terrassant le dragon, comme chez Zeune, mais en forgeron (ce qu'il est dans sa jeunesse), on revient donc à cette combinaison d'idées de forge de l'épée, du bagage culturel et idéologique charrié par le Nibelungenlied, et Bismarck, donc. D'ailleurs, il y a fort à parier que la référence est ici plutôt wagnérienne que réellement le Nibelungenlied lui-même. En effet, si Siegfried frappe du marteau dans les sources et qu'il sait travailler le fer, il n'est jamais celui qui reforge l'épée de son père ni quelque arme prestigieuse que ce soit. C'est en revanche le cas dans l'opéra de Richard Wagner, ce qui me laisse penser qu'on a ici droit à un autre exemple de la manière dont l'imagerie wagnérienne a pris le pas sur les sources. Or, pour info, le monument date de 1901, le Ring de Wagner n'a alors "que" 25 ans. C'est à peu de choses près ce qui nous sépare de la sortie des films du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson (2001-2003), sauf qu'en 1876, quand sort Das Rheingold (la partie I de la tétralogie), il n'y avait pas Internet. Imaginez la force colossale de cet impact culturel. Mais je digresse.

Cette unité acquise, forgée par Bismarck, se fera au prix de la guerre franco-prussienne de 1870, et si c'est un triomphe côté allemand, où l'on célèbre la proclamation de l'Empire dans la galerie des glaces de Versailles en se congratulant de cette revanche prise sur les Français, on sait malheureusement que le match n'est pas terminé. Les Français, humiliés à leur tour, ruminent déjà leur propre revanche et la reconquête de l'Alsace-Moselle qu'ils viennent de perdre au profit des "boches", et les triple unions se nouent, entre Alliance et Entente, lentement, au fil des crises. 

La suite, vous la connaissez. Comme je l'ai déjà évoqué dans mon premier article sur la Nibelungentreue, même la victoire de 1871 ne va pas éteindre l'engouement nationaliste autour des Nibelungen. Au fond, on sait que la guerre en Europe n'est jamais loin, et que les Français n'en resteront pas là (cf. le discours du chancelier du Kaiserreich Bernhard Fürst von Bülow en 1909, entrevoyant le danger de voir les Français et Anglais s'unir contre l'Allemagne et l'Autriche, cité dans l'article en question). De plus, l'imagerie est maintenant fermement ancrée dans l'imaginaire romantique allemand. 

La Siegfriedstellung ou Siegfried Linie
Lorsque les deux nations s'affrontent à nouveau, c'est dans la Grande Guerre, celle qui devait mettre fin à toutes les guerres, un bain de sang jamais vu auparavant. Dans ce contexte de désolation et de péril mortel permanent, sous la menace de l'annihilation totale qui sied si bien aux partisans de la Nibelungentreue, il n'est donc pas surprenant de retrouver la dénomination de Ligne Siegfried (ainsi que Hunding-Brunhild, pour rester dans le sujet) dans le réseau défensif allemand en 1916-17 (sur le front de l'Ouest, face au "serpent Français" de Zeune, cela va de soi.)

(Anecdote, disons... "amusante"... l'utilisation du terme Ligne Siegfried pour désigner la ligne de défense construite par les nazis avant la seconde guerre mondiale, face à la Ligne Maginot française, vient en fait des Alliés, pas des Allemands eux-mêmes qui l'appelaient Westwall. Alors que la guerre d'avant, les forces de l'Entente avaient traduit la Siegfried Linie par Ligne Hindenburg... voilà, faites-en ce que vous voulez...)

On l'a vu, les Nibelungen ont nourri l'imaginaire des romantiques, des nationalistes, et des nationalistes romantiques, et si de nombreux artistes ont simplement célébré les thèmes et l'esthétique de l’œuvre, d'autres ont préféré s'en servir à des fins idéologiques. On retrouve ainsi Gunther, Hagen et Siegfried mêlés aux racines du nationalisme allemand jusqu'à ses branches les plus pourries, de la défaite face à Napoléon jusqu'au final apocalyptique du IIIe Reich. 

Je ne pense pas écrire davantage à ce sujet, il me semble avoir fait le tour*. Néanmoins, j'estime qu'il était utile pour moi de reconnaître cet état de fait, de bien l'expliquer et d'indiquer à quel point cette utilisation politique ou idéologique fut abusive. Non seulement pour l'intérêt général de mon lectorat, que je sais curieux, mais aussi afin de ne pas avoir à expliquer ma position à ce sujet dans le futur. Je suis le premier à le regretter, mais j'ai conscience que rédiger un pavé en hommage aux héros germaniques peut facilement être perçu comme... connoté. Et comme je l'ai maintenant expliqué en long en large et en travers, non sans raison. Le lien entre le légendaire germanique et le nationalisme existe (depuis le début de ce dernier), c'est un fait.

Mais c'est un lien strictement à sens unique. Les légendes d'autrefois n'ont pas choisi leur relation "privilégiée" avec les idéologies modernes, et les poètes d'antan ne sont plus là pour se justifier, refuser ou approuver ce que les nationalistes leur font dire. En ce qui me concerne, le sujet qui m'intéresse et auquel je souhaite rendre hommage, ce sont les sources médiévales, et seulement celles-ci, car elles sont exceptionnelles et ne méritent pas de tomber dans l'oubli, ni de subir un déshonneur par association. La question de cet héritage pesant, de cette fâcheuse connexion, je la laisse à ceux qui idéalisent ces régimes impériaux. Elle n'a aucune pertinence au regard de mon projet Heldenzeit, sans pour autant que je prétende l'ignorer. Cette série d'articles aura donc été ma défense des sources, et non une accusation, j'espère qu'on le ressentira ainsi.

Voilà, le disclaimer c'est fait, on va pouvoir retourner aux sources, justement.


*Bon, en vrai, je ferai sans doute un court billet sur l'utilisation de la matière germanique par des idéologues et artistes... de gauche. Car oui, c'est plus rare, ils ont eu moins d'impact, mais il y en a eu quelques-uns !

samedi 25 mars 2023

Wagner, Tolkien et Jackson : Adapter et trahir Pt. 2

Bon, il est temps pour moi d'aborder brièvement... hum... d'aborder le proverbial éléphant dans la pièce, comme on dit au pays de Bède le Vénérable. J'y ai souvent fait allusion, j'ai même donné une appréciation personnelle succincte de la chose, mais j'ai pourtant toujours évité de prendre ce taureau par les cornes... et je vais devoir arrêter les métaphores animalières. Cette présence inévitable quand on s'amuse dans le bac à sable des Nibelungen et consort, c'est bien sûr... Richard Wagner (roulement de tonnerre) et sa tétralogie opératique de l'Anneau des Nibelungen, que j'appellerai à partir de maintenant et en toute sobriété le Ring (parce que Der Ring des Nibelungen).

Je préfère la version dirigée par Karajan, mais il faut bien avouer : Solti a la plus belle pochette.
 

Le Ring est incontournable, car le Ring a eu - et a encore - un impact incroyable sur la perception du grand public de ce que sont les Nibelungen, de Siegfried et de tout ce qui va avec. On ne peut pas surestimer l'importance du Ring sur la matière de Germanie telle qu'on se la représente depuis... presque deux siècles maintenant. Pour comprendre cet impact, je vais utiliser une comparaison tout au long de cet article, et c'est très pratique car cette comparaison me permettra d'aborder plein de points différents. En gros... en fait non, même en détail, le Ring de Wagner est aux légendes germaniques ce que les adaptations de Peter Jackson sont au Seigneur des Anneaux (et non, je ne fais pas le parallèle juste parce que les deux partagent un anneau maudit). Et je dit adaptations au sens large car le Ring tient tout au temps de la trilogie originale que du Hobbit en trois partie... pour le meilleur comme pour le pire.

Déjà, établissons un fait intéressant : Wagner n'a pas seulement composé la musique, il a également écrit le livret (le texte intégral donc) ce qui n'était pas si courant. On est donc sur un projet très personnel de réécriture de la part du compositeur, c'est son bébé, et rien que pour ça, il y a de quoi être admiratif. Je le précise d'emblée, car je vais me montrer critique sur plusieurs aspects, notamment des choix d'écriture justement, cependant aucune de ces critiques n'enlèvent quoi que ce soit à l'incroyable performance artistique de Richard Wagner : la musique est grandiose, le texte est massif, et il a tout fait seul. Chapeau bas. Ah, et le fait que je n'aurais pas forcément fait les mêmes choix (et ne les fais pas dans Heldenzeit, d'ailleurs) ne veut pas non plus dire ou insinuer que je pense mieux comprendre le matériau de base, nos sources communes, ni que mes idées et choix sont meilleures. Juste que je n'aurais pas fait ces choix, point. Il est clair que Wagner avait d'autres ambitions et une approche volontairement différente de celle que j'essaie d'entreprendre. D'ailleurs, parlons-en, de son approche.

Wagner ne cherche jamais la fidélité aux sources. Ce n'est pas son propos. Il pioche ici ou là, assemble des éléments qui lui plaisent et remplit les trous avec ses propres thèmes, mais jamais n'hésite à plier complètement les personnages d'origine à sa volonté créatrice. Quant aux sources qu'il agglomère, elles n'ont parfois absolument rien à voir. Pour un cycle censément centré sur les Nibelungen, c'est assez dingue le temps qu'on passe en compagnie de tout le panthéon germanique. Si vous avez lu les sources ou, au moins, lu mes articles, vous savez que si Odin rôde dans pas mal de texte en guest-star mystérieuse et sporadique, il n'y a qu'un seul récit où les dieux sont présents, uniquement dans les sources scandinaves, et c'est l'origine de l'anneau maudit d'Andvari, andvaranaut. Loki tue une loutre qui est en fait un nain métamorphosé, il faut payer la rançon, les dieux rackettent un autre nain pour s'acquitter de la compensation, l'anneau maudit fini avec le reste du trésor, Fafnir, Siegfried, vous connaissez la chanson (des Nibelungen, haha... pardon, c'était mauvais). 

Les dieux ne sont que prétexte à créer une backstory mythique à l'anneau puis disparaissent à jamais du récit (à l’exception notable d'Odin, donc, dont les promenades parmi les mortels sont quand même un de ses attributs à la base). Loki n'apparaît donc qu'ici dans les sources traitant de Siegfried et compagnie, et jamais on n’aperçoit le moindre poil de barbe de Thor, de cheveu Frigg, de Sif, d'Idûnn... que dalle, nada, rien. Cela devrait surprendre quiconque a déjà jeté un œil au synopsis du Ring, car chez Wagner, les dieux sont des personnages principaux. C'est l'histoire de leur crépuscule, après tout, si on en croit le titre du quatrième opéra, le Crépuscule des Dieux. D'ailleurs, bien que ce soit une traduction bancale (et incorrecte) de Ragnarök propagée par Wagner, c'est pourtant toujours ainsi qu'on traduit communément Ragnarök.

Costume de Hagen, Siegfried, 1876

Comment cela se fait-il ? Et bien c'est simple, Wagner a décidé de taper abondamment dans l'Edda Poétique pour ajouter à l'intrigue des épisodes complètement déconnectée de celle de Sigurd à la base, de la construction d'Asgard par un géant que les dieux trahissent pour ne pas s'acquitter de leur dette (tiens donc...), jusqu'au Ragnarök, quand même hein, la fin des dieux... Tout comme les films de Jackson, et en particulier ses Hobbit, puisent allègrement dans les appendices etc. pour donner au petit conte de Tolkien l'envergure épique d'une préquelle digne du Seigneur des Anneaux (en ajoutant des personnages clefs de la mythologie de Tolkien tels que Galadriel ou Saroumane, par exemple), Wagner place lui aussi les enjeux du récit sous stéroïdes en les liant à la destinée des dieux eux-mêmes, et en fin de compte, la mort de Siegfried va carrément déclencher une fin du monde... comme si la fin des Burgondes ne suffisait pas. Car oui, les flammes du bûcher de Siegfried qui s'élèvent si haut qu'elles mettent littéralement le feu au domaine des dieux, c'est du pur Wagner. C'est beau, hein, ne vous méprenez pas, mais c'est son invention. La revanche de Brynhilde contre Odin/Wotan est également pure invention, élaborée sur la base de la punition pour désobéissance. Quant à l'histoire d'amour entre Brynhilde et Siegfried, on en a déjà parlé, dans les sources elle est loin, très loin d'être si belle. Les deux forment dans l'imaginaire collectif un couple mythique alors que les sources anciennes disent qu'au mieux ils se sont aimés à leur première rencontre, puis c'est la trahison (volontaire ou non de la part de Siegfried), et la vengeance brutale et sanglante. Parfois cet amour originel est carrément minimisé au point que cette première rencontre est "hors champs". Mais Wagner est passé par là, et c'est ainsi que les gens se souviennent des deux héros. (Souvenez-vous de la chanson de Saltatio Mortis que j'évoquais sur ce blog il y a longtemps.)

En cela, la comparaison avec les films de Jackson est évidente. Nombreux sont celles et ceux qui n'ont jamais lu le livre (ou qui n'ont pas réussi à dépasser les chapitres sur la Comté), mais qui ont une bonne connaissance générale de l'histoire grâce aux films. Pourtant, ces gens-là ignorent qui est Tom Bombadil, pensent que Faramir a failli céder au pouvoir de l'anneau avant de se raviser, ne comprennent pas trop ce qu'il fout avec Eowyn à la fin, d'ailleurs, et sont probablement très déçus quand on leur révèle qu'Arwen n'a jamais été badass face aux Nazgûls et que les elfes n'ont pas levé le petit doigt au Gouffre de Helm. Pour ces gens, ces scènes sont mythiques. Arwen, avec sa balafre, qui tente le roi sorcier "venez le prendre!", le thème musical des elfes en mode martial épique alors que les soldats de Galdriel arrivent à Fort le Cor... c'est ça le Seigneur des Anneaux. Quand ils lisent le Hobbit ou qu'on leur divulgâche, ces spectateurs se demandent où sont passés Legolas et Tauriel... et Gandalf la moitié du temps... et Gadriel, et Saroumane, et ce Nécromancien, c'est Sauron finalement ou pas ? Et l'armée des morts en God-Mode dans le Retour du Roi qui déferle sur les rangs orcs devant la Cité Blanche et massacre tout ce petit monde en passant, alors que dans le livre ils... font peur aux pirates... qui s'enfuient... c'est tout... on en parle ? Et pourtant, pour qui n'a vu que les films (et c'est bien la majorité des gens), c'est ça, le Seigneur des Anneaux. La séquence poignante où Aragorn reçoit sous la tente de Theoden son épée enfin reforgée après tout le set-up de cette lame en morceaux... épique ! Et si classe ! Et pas dans le bouquin, surtout. Et pourtant, oui, encore, c'est ça le Seigneur des Anneaux. Ces changements ne sont pas nécessairement des trahisons que les lecteurs des livres rejettent, au contraire, ils sont même souvent célébrés, car généralement fait avec goût (enfin, surtout concernant le Seigneur des Anneaux... la trilogie du Hobbit c'est une autre confiture) Qu'on le veuille ou non, ces films ont forgé l'imaginaire collectif et bien que les livres soient toujours très populaires, on ne va pas se mentir, la grande majorité des "fans du Seigneur des Anneaux" ne les ont pas lus - ou genre une fois au collège et ne s'en souviennent que très mal. Ne mentez pas, ce n'est pas honteux. En dehors des admirateurs profonds de Tolkien et de son univers, qui a le temps de (re)lire en détail le corpus monstrueux légué par le professeur d'Oxford. Et pour quoi faire, d'ailleurs, puisque les films sont si bons et capturent l'essence de l’œuvre, tout en lui apportant une esthétique unique et une bande originale iconique ? Pour Tom Bombadil ? Vraiment ?

(Calmez-vous les trois puristes du fond, Tom est sympa, Tom est cool, Tom est badass, mais Tom est dispensable)(#PeterJacksondidnothingwrong)(Je te vois, Charlotte)

No, you didn't.

L'impact colossal de ces adaptations s'est clairement démontrée lorsque Amazon s'est à son tour essayé à la Terre du Milieu avec sa série Les Anneaux de Pouvoirs. On nous a annoncé une adaptation libre et relative (faute de droits...) mais surtout détachée des films de Jackson, une autre approche, une autre version. Pourtant, ils se sont senti obligés de reprendre le même département artistique, de rendre les armures de Númenor très, très proches de celles vues dans le flash-back de la Communauté de l'Anneau, et finalement l'aperçu de Sauron en armure n'a laissé aucun doute : c'était quasiment sa silhouette dans les films de Jackson. Ah et bon, le Balrog quoi... Clairement, cette nouvelle interprétation n'a pas réussi (ou voulu ?) se détacher de celle, mythique, qui la précédait. Avaient-ils seulement le choix ? Ces visuels sont ancrés dans nos têtes et il sera difficile de les effacer, quand bien même d'autres alternatives existent (le dessin animé de Ralph Bakshi par exemple, ou les jeux l'Ombre du Mordor, ou encore la minisérie finlandaise fauchée Hobitit, hihi, ne me remerciez pas). Les films de Jackson se sont imposés comme mètre étalon, ils sont LA référence pour la grande majorité des gens, tant visuellement que dans le déroulé des événements. Pourtant, malgré tout, les gens diront qu'ils sont fans de l'univers de Tolkien, l'auteur reste attaché à l’œuvre. On se souvient que c'est lui la source, bien qu'au final, on méconnaisse celle-ci à cause des adaptations. On dit Tolkien, mais on pense quand même beaucoup à Jackson.

Bon, et bien Wagner, c'est exactement pareil. Le Walhalla (nom popularisé par Wagner, d'ailleurs, au dépend de Valhöll... encore aujourd'hui dans une grande majorité des media de pop culture, c'est dire à quel point sa version a marqué l'imaginaire collectif) n'a rien à voir avec Siegfried, et pourtant c'est ce qui vient à l'esprit des gens. La romance Brynhilde / Siegfried, les casques ailés des costumes de scène de Bayreuth (qu'on retrouvera dans les costumes de l'adaptation en double-film de Fritz Lang... forcément)... les gens ont depuis des images et des scènes en tête, et des musiques aussi - la chevauchée des valkyries, par exemple - mais qui a vraiment lu le Nibelungenlied

Siegfried selon Rakham, pour l'opéra de Wagner.

Et puisqu'on évoque l'ami Fritz, attardons nous rapidement dessus, car visuellement, le film de Lang a été une référence majeure, son style n'a pas manqué de marquer les esprits et d'influence comment nous imaginons les Nibelungen. Toutefois, malgré le génie propre à Fritz Lang ainsi que son bien plus grand respect des sources (jusqu'à emprunter quelques éléments de la Saga de Thidrek et du Seyfrid à la peau de Corne), la patte laissée par l'opéra de Wagner sur les deux films du réalisateur est indéniable. Non seulement les costumes ont beaucoup de réminiscences avec ceux dessinés par les costumiers de Bayreuth (les casques ailés iconiques, donc, mais aussi la tunique en peau de bête de Siegfried, par exemple, qui est pratiquement un copier-coller), mais la mise en scène de certaines séquences semble également tout droit tirée des illustrations qu'Arthur Rakham dessina pour le livret des opéras, comme par exemple le combat contre Fafnir. On notera aussi que le compositeur de la bande originale, Gottfried Huppertz, a choisi d'écrire une partition reposant fortement sur le principe des leitmotifs. Ce n'était pourtant pas encore à la mode pour la musique de film à cette époque-là, en revanche, c'était déjà la marque de fabrique du Ring

Siegfried dans les Nibelungen de Fritz Lang, 1924.

Wagner n'a pas inventé le principe de thème ou motif musical associé de manière systématique à un personnage, un lieu, ou un concept, néanmoins avec sa tétralogie il en a fait un art, composant près d'une centaine de motifs interconnectés en une tapisserie musicale exceptionnelle. Rares sont les compositions qui feront preuve d'une telle richesse, d'une telle générosité, mais aussi d'une telle cohérence et d'une telle rigueur.  Ces dernières décennies il y en a une, cependant, qui est parvenu à s'approcher du Ring sur son propre terrain, et c'est - surprise, surprise - la bande originale du Seigneur des Anneaux composée par Howard Shore, et sa cinquantaine de leitmotifs. Tout est lié. 

Parenthèse sur l'héritage de Wagner sur les BO : aujourd'hui, quand on parle de bandes originales, difficile de ne pas parler de thèmes et motifs, John Williams continue de s'appuyer dessus, comme d'autres l'ont fait (Goldsmith et Horner, vous nous manquez, Zimmer... ton ancien style me manque, mais fais ce que tu veux, tu es libre), néanmoins, quand on évoque cette technique de narration musicale, la référence est toujours la même, on continue de dire que c'est wagnérien. Et aucune autre œuvre du compositeur n'a à ce point atteint les sommets en matière de construction thématique que le Ring. Ce n'est pas une exagération que de dire : sans le Ring, pas de Star Wars par John Williams, en tout cas, pas comme nous avons le plaisir de pouvoir l'écouter avec ses nombreux thèmes iconiques à jamais au panthéon de la musique de films, et de la musique tout court. Refermons cette parenthèse.

Bref, tout comme les Anneaux de Pouvoir vis à vis des films de Jackson, Les Nibelungen de Fritz Lang ne cherchait pas à filmer le Ring, mais bien le matériau de base, la source commune, et pourtant il peine à se détacher totalement de ce grand frère que tout le monde connaît déjà bien, aime et chérit, et qui prend décidément beaucoup de la place. À travers les media suivants qui se sont lourdement appuyés sur l'imagerie wagnérienne, l'ombre du compositeur allemand continue de planer, et c'est lui qui dicte le la. Le statut de référence est entretenu. Le bâton est passé de génération en génération, certes en évoluant mais il reste toujours un substrat wagnérien à notre imaginaire légendaire germanique. Il suffit de voir la BD française sur Siegfried d'Alex Alice : le choix est de s'inspirer de Wagner avant tout, et donc des légendes d'origine seulement par proxy. L'auteur a affirmé ne pas adapter directement le Ring, mais toutefois : « Je reconnais par contre que Wagner en plus d'être un compositeur exceptionnel avait de vrais talents de dramaturge. L'opéra Siegfried m'a simplement servi de base dramaturgique que j'ai enrichi par d'autres recherches. J'ai prévu trois albums qui reprendront l'histoire de Siegfried, et j'y ai rajouté de grandes scènes tirées de légendes. » Donc on est arrivé à l'étape où on ajoute des éléments tirés des légendes d'origine sur une base de Wagner, plutôt que l'inverse, la boucle est bouclée. Vous le sentez le poids de l’œuvre dans notre imaginaire, là ?

Est-ce pour autant une mauvaise chose ? Ou au contraire une bonne ? Honnêtement je ne saurais trancher. Le Ring a a tel héritage que les inconvénients qu'il charrie sont à mon sens négligeables, notamment parce que beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et que, mine de rien, petit à petit, on s'en éloigne quand même. D'ailleurs je trouverais dommage qu'on rejette toute influence wagnérienne, notamment parce qu'en vérité on lui doit beaucoup. On lui doit de nous souvenir de Siegfried. Alors certes, Wagner fait n'importe quoi avec les sources et les gens se souviennent "mal" des personnages... mais au moins, ils s'en souviennent. Demandez à Dietrich de Bern ce qu'il en pense : héros bien plus populaire au moyen-âge que son comparse Siegfried, protagoniste ou invité de luxe dans des tas de récits considérés à l'époque comme des classiques, un destin à l'échelle bien plus épique - c'est un futur empereur en exil ! - et pourtant, aujourd'hui, complètement oublié du grand public (voire snobé par certains universitaires, *tousse*Boyer*tousse*). L'un est devenu une figure quasi universelle en passant des légendes médiévales à la pop-culture, l'autre est resté figé comme une figure de l'imaginaire germanique dont même la plupart des Allemands ont perdu le souvenir. 

La différence entre les deux ? Dietrich n'a pas eu droit à son opéra culte, Dietrich n'a pas eu son Ring.

De la même manière que les films de Jackson garderont l'imaginaire de Tolkien vivace bien au delà du cercle des seuls lecteurs, malgré leurs transgressions et leurs aménagements, alors que de moins en moins de gens prendront le temps d'aller lire les sources, le Ring a permis à ces légendes que je chéris de survivre dans l'inconscient collectif et rien que pour ça, je l'en remercie. Mais c’est avant tout un opéra absolument fantastique, avec de nombreux passages qui me mettent les poils à chaque fois, ce qui n'enlève rien. 

Je n'entre pas ici dans les débats sur l'idéologie et les opinions réelles (et/ou supposées) de Richard Wagner, ce n'est pas le propos ici, d'autant qu'à mon sens, ce n'est pas si flagrant dans le Ring qu'on a bien voulu le dire, malgré les nombreuses tentatives d'interprétations et de surinterprétations. Le monsieur avait ses torts, assurément (oui, il était antisémite), toutefois ils n'entravent pas mon appréciation de cette œuvre. Et comme Wagner n'est pas exactement vivant à compter ses millions à chaque fois que vous achetez une place de ses opéras, tout en étalant au grand jour ses opinions rétrogrades concernant certaines minorités via Twitter, la question de séparer l'auteur de son œuvre devrait moins faire transpirer les fans de Siegfried que, au hasard, ceux de Harry Potter.


Pour finir j'aimerai donner deux exemples intéressants d'impact dans la pop culture. Dans la comédie de SF Iron Sky, les nazis qui se sont réfugiés sur la lune après la guerre reviennent en soucoupes volantes rétro. Leur mégasoucoupe s'appelle le Götterdämmerung - soit, on le rappelle, le nom du quatrième opéra de la tétralogie. Bien que la BO d'Iron Sky, composée par le groupe de métal industriel Laibach, fasse plusieurs emprunts directs à Wagner (pas uniquement au Ring, d'ailleurs), le décollage du Götterdämmerung se fait en réalité sur un pastiche d'un morceau d'une autre bande originale de film, qui n'a a priori rien à voir avec les Allemands et leur penchant pour Wagner, Matrix Revolutions, par Don Davis. Ce morceau plein de chœurs épiques qui est pastiché par Laibach est celui du combat final entre Neo et l'Agent Smith, et se nomme... Neodämmerung. Ce n'est pas une coïncidence, puisqu'une autre piste de Davis, liée au personnage de Kid, se nomme Kidfried... L'ombre de Richard Wagner n'est jamais loin.

Loki dans les sources.

Ah, et alors, le Projet Vineta / Heldenzeit... il puise dans le Ring ou pas, pour ses sources ? La réponse est non, en tout cas pas directement, mais certains de mes choix vont coïncider avec ceux de Wagner (oui parce qu'il n'a pas tout inventé non plus, il tape à gauche à droite, mais il tape quand même dans les sources). M'enfin voilà, ce sera accidentel, et vu que je vais employer pas mal de sources en commun, des ressemblances vont forcément survenir. Je ne m'interdis pas de faire des choix similaires à lui, juste par principe, simplement pour ne pas faire comme lui, en revanche rien de ce qui est exclusif au Ring, et donc propre aux inventions wagnériennes, ne devrait se frayer de chemin dans mon projet.

Sur ce, si vous ne l'avez pas déjà fait, allez écouter les quinze heures de cette tétralogie incroyable. Peu importe que ça n'aie que peu de rapport avec le Nibelungenlied. C'est un chef-d’œuvre.

Et les Complete Recordings du Seigneur des Anneaux par Howard Shore. Ce sont aussi des chefs-d’œuvre.

jeudi 23 mars 2023

Heldenzeit : qu'est-ce que l'Âge Héroïque ?

Aujourd'hui j'aimerai consacrer un court billet au titre de travail de ce projet qui refuse de quitter mon esprit, et du concept qu'il y a derrière : Heldenzeit, soit l'âge des héros, ou âge héroïque. Je vais peut-être enfoncer des portes ouvertes pour certains, que ceux-là me pardonnent, mais commençons.

Vous souvenez-vous de mon article sur le viol dans le Projet Vineta / Heldenzeit ? à un moment j'évoque un argument qui m'agace chez ceux qui justifient toutes sortes de choses dans des récits de Fantasy/Fantastique/Merveilleux : "À l'époque c'était comme ça, c'était normal en ce temps-là". Sauf que cet argument moisi ressorti si souvent (notamment quand Game of Thrones faisait tapoter tant de claviers) n'a rien à faire hors de récits historiques, ce que n'est pas la Fantasy. Elle s'inspire (parfois beaucoup) de périodes historiques précises, mais choisi d'y apporter des changements (merveilleux, magie, uchronie et donc changement politiques, sociaux, etc.) voire transpose simplement ses codes dans un univers totalement fictif (Game of Thrones donc).

Mais qu'en est-il des sources médiévales qui sont au cœur de mon projet ? De quelle "époque" parle-t-on exactement ? Quel est "ce-temps-là" dont se préoccupent les poètes ? Et bien, la littérature académique allemande lui donne un nom simple et efficace : Heldenzeit.

Saviez-vous qu'il existe une BD sur Dietrich?

Je l'ai dit plusieurs fois, le Projet Vineta / Heldenzeit n'est pas un récit historique mâtiné de fantastique, mais un récit légendaire parsemé de réalités historiques. Ce choix découle naturellement de mon parti pris, celui de rester au plus proche des sources, lorsque je le peux. Or, les sources sont exactement cela, pour la plupart. Bien qu'elles se veulent souvent ancrées dans l'Histoire avec un grand H et un passé bien réel, elles toujours prêtes à sacrifier la véracité au profit d'une bonne histoire avec un petit h. Des personnages historiques et d'autres totalement fictifs se croisent, beaucoup de ces figures "réelles" et de ces événements "véridiques" sont modifiés, tordus, déformés, jusqu'à devenir méconnaissables, parfois même l'inverse de ce qui a vraiment eu lieu, la chronologie est chamboulée pour faire cohabiter des gens que des décennies, voire des siècles, les équipements des héros sont souvent anachroniques, devraient séparer, bref, c'est tout comme le Braveheart de Mel Gibson, en fait.

C'est un passé légendaire, et chaque source place son curseur plus ou moins proche de la véracité ou du merveilleux, et un même héros pourra très bien se voir le protagoniste d'une geste relatant les faits en minimisant le surnaturel voire en s'en débarrassant, ou d'un lai assumant le merveilleux à fond. Par exemple, les aventures de Dietrich de Bern rassemblent un tel corpus de textes que les chercheurs ont pu les séparer en plusieurs catégories, tel que les Dietrich Historique et Dietrich Aventureux. Et bien que se déroulant théoriquement dans le même univers, entre le ton et l'ambiance de La Fuite de Dietrich et Laurin, il y a un gouffre.

Dans le premier on a le récit prosaïque de comment la famille du héros fut massacrée par son oncle Ermrich lorsque celui-ci s'empara du pouvoir et comment Dietrich dut s'enfuir, tenta de se venger puis partit en exil. Dans le second, un jeune Dietrich part, pour le fun, saccager un royaume nain dans les montagnes des Dolomites sous laquelle se trouve une ménagerie incroyable (griffons inclus évidemment), puis comment une armée de nains invisibles vient se venger... En fait, La Fuite de Dietrich c'est la saison 1 de Game of Thrones, là où Laurin c'est la saison 8 (en terme de présence du fantastique, hein, pas en terme de qualité d'écriture, dieux merci)(bon, là-dessus, tous les chercheurs ne sont pas d'accord avec moi, haha.)(Bref).

Il faut vraiment que je vous parle du Laurin.

Cela nous donne un parfait exemple de ce que je citais plus haut. La rivalité de sang entre Dietrich et son oncle Ermrich, nemesis l'un de l'autre, tous deux basés sur des personnages historiques authentiques, respectivement Théodoric de Vérone et Ermanaric... sauf que Ermanaric meurt environ en 370, or Théodoric devient roi des Goths en 493... Alors bon, ils ne sont pas oncle et neveu, d'accord, ils n'ont même pas pu se croiser, mais pourquoi entraver un bon récit avec ces détails ? Des exemples il y en a d'autres, par exemple : Etzel (c'est à dire Attila) peut difficilement accueillir Dietrich pendant son exil, puisqu'il meurt en 453. Brynhild et Sigurd, des figures fictives mais contemporaines de personnages "historiques" tels que Dietrich et Etzel (environ vers 300-500, fourchette large, donc) ont une fille, Áslaug, qui épouse Ragnar Lodhbrok, oui, oui, le viking qu'on dit avoir mené le siège de Paris en 845. Même les costumes anachroniques se retrouvent dans les sources : les poètes décrivent les armes et armures de leur temps, le haut-moyen-âge, alors que leurs protagonistes évoluent dans l'antiquité tardive. Je blaguais sur Braveheart, parce qu'aujourd'hui il cristallise tous les reproches communs qu'on fait aux films "historiques". Sachez donc que cela ne date pas d'hier, ni d'avant-hier. C'est vieux comme le monde.

Alors on est rarement dans la Fantasy pure, les poètes aiment faire du name-dropping de héros, royaumes, batailles etc., tout pour donner de la crédibilité au récit et offrir une familiarité bienvenue à l'auditoire. C'est bien le passé dont on parle, des vrais peuples, de vrais fleuves, de vraies villes... et puis de temps en temps des fausses. C'est assez loin pour qu'on puisse être flou, mais assez proche pour qu'on s'en souvienne un peu quand même. Cet entre-deux semi-légendaire, c'est ce que les auteurs allemands qui analysent ces sources appellent Heldenzeit, c'est cette chronologie alternative sens dessus-dessous mêlant vrai et faux, mais qui reste suffisamment ancrée dans le réel pour ne pas être du pur merveilleux ou du conte (contrairement à beaucoup de textes arthuriens, par exemple). Un passé vrai, mais impossible. Authentique, mais improbable.

Je précise également que cela va s'approcher d'autres concepts, sans pour autant s'y confondre. Par exemple, j'ai dit que Sigurd/Siegfried était un personnage fictif... mais beaucoup de chercheurs ont tenté de déterminer quel personnage historique se cachait derrière le tueur de dragon. Pourtant, autant la filiation de Dietrich von Bern avec Théodoric est connu par les poètes eux-mêmes (ils ont un souvenir vague de qui ils s'inspirent), autant ce n'est pas le cas de Sigurd. C'est la recherche moderne qui a cherché par l'onomastique ou l'analyse comparée à retracer l'origine du personnage, en partant du principe que si d'autres protagonistes tels que Dietrich étaient "historiques", alors Sigurd lui aussi devait avoir une source concrète. Certains y ont vue une déformation d'Arminius (la colonne de légionnaires sinuant dans la forêt du Teutobourg inspirant le dragon)(c'est une connexion étonnamment trèèès populaire en littérature moderne), d'autres préfèrent voir dans le drame des Nibelungen une adaptation d'évènements des chroniques franques et Siegfried, Krimhilde, Brunhilde etc. seraient des figures historiques mérovingiennes (à savoir Sigebert, Frédégonde et Brunichildis)(Et là, bizarrement, les auteurs littéraires ne se bousculent pas... curieux, non?).

Le libérateur : un roman Siegfried-Arminius...
Toutefois, on est là dans une spéculation basée sur la pensée suivante : tout dans les sources doit avoir une origine réelle qui ne serait que déformée. En fait, il s'agit d'une doctrine assez similaire à l’évhémérisme qui voit dans les divinités et les mythes une développement d'exagérations des vies de grands hommes, si grands et mémorables qu'on les aurait divinisés (un exemple concret et avéré de ce phénomène est le dieu norrois Bragi, associé à la poésie, qui est une divinisation d'un très célèbre scalde). Snorri Sturluson et Saxo Grammaticus sont complètement dans cette veine, et dans leur Heimskringla Saga et la Gesta Danorum, ils "rationalisent" les dieux païens en en faisant des ancêtres légendaires (bon, ça permettait aussi de tartiner sur le paganisme sans que ça soit trop suspicieux non plus, mais n'oublions pas que ces deux auteurs, sans qui une énorme partie de ce que nous savons sur les vieilles histoires du nord ne nous serait pas parvenu, étaient tout à fait et indiscutablement chrétiens). D'ailleurs, ces ancêtres divins-mais-en-fait-pas sont souvent à l'origine de lignées de rois légendaires, puis semi-légendaires, puis totalement attestés historiquement. On parlait des mérovingiens, justement, mais c'est un très bon exemple de lignée prestigieuse qui commence sur la base de on-dits légendaires (Mérovée) pour déboucher sur des rois tout à fait historiques et avérés (Clovis). Tout le monde fait ça. 

Dans les chroniques médiévales, l'Histoire et les légendes ne font qu'une, et le merveilleux s'estompe au fur et à mesure que les mémoires sont encore vivaces. D'ailleurs, la Gesta Danorum est souvent publiée en deux parties, la première plus légendaire, et la seconde, très factuelle (et donc pour 95% des gens, plus chiante)(ce n'est pas un hasard si la traduction française ne va pas au-delà du Livre IX). Et quand on a oublié l'origine de certains détails, on fait comme n'importe quelle franchise de pop-culture actuelle : on retconne. Le Retcon est la contraction anglaise de "continuité rétroactive", et c'est le fait de "réparer" des incohérences entre deux sources (livres, films, séries, etc.) en inventant des liens, des explications, des pirouettes scénaristiques qui permettent de faire fonctionner ces sources ensemble malgré ces incohérences qui n'en sont plus. 

Quand George Lucas décide qu'en fait, Dark Vador était le père de Luke depuis le début, et qu'Obi-Wan a en fait menti raconté les choses d'un certain point de vue, il retconne. Quand le poète danois qui adapte Laurin dans sa langue sait que Dietrich de BERN règne sur VÉRONE, mais qu'en son temps on a oublié que Bern est un des vieux noms de la ville de Vérone (et qu'il s'agit donc strictement du même lieu), il explique que Bern est le nom de la forteresse au cœur de Vérone et qui protège la ville, il retconne. Toujours dans le but d'être crédible aux oreilles de son temps, et de ne pas passer pour un pur inventeur.

La géographie est elle aussi affectée, bien entendue. Fondée sur les cartes véritables, les routes et voies maritimes empruntées par l'auditoire de l'époque, les villes connues et les fleuves familiers, elle n'est pas censé être un univers merveilleux mais le vrai monde de la réalité véritable (oui, la réf est voulue)... et pourtant les durées de voyage, voire les trajets instantanés, n'ont rien à envier à l'hyperespace de Star Wars, où selon les besoins des auteurs/réalisateurs, on traverse toute la galaxie en quelques secondes, quelques heures, quelques semaines, osef, ce qui compte c'est l'histoire. Dans la Heldenzeit, les jours de voyage, la longueur du trajet... tout cela est généralement peu important, on donne des chiffres ronds et symboliques sans chercher à donner d'indications véritablement utiles. Ce sont bien nos cartes, certes, mais dessinées à l'à-peu-près.

Heldenzeit, une période dans le temps et hors du temps, l'époque de Théodoric, d'Attila et de Ragnar Lodhbrok, tout à la fois. Le règne des Burgondes, des Francs, des Goths, les cours du Rhin et du Danube, le Danemark de Sven à la Barbe Fourchue et la Rome des empereurs wisigoths, le paganisme, le christianisme et même l'Islam, tout à la fois.


(Sinon, c'est dingue comme la Fantasy a finalement peu changé au fil des siècles, non?)

mardi 7 février 2023

Brynhilde : traditions comparées d'une héroïne complexe.

Cela fait un moment que je n'ai rien posté, alors pour rassurer mes visiteurs, je me suis dit que je pouvais écrire un petit billet sur un personnage qui me préoccupe en ce moment, histoire de faire d'une pierre deux coups. J'aime bien donner des exemples de comparaisons entre les traditions continentales, scandinaves et féringiennes, leurs incohérences et leurs surprenantes corrélations malgré le temps et l'espace qui séparent ces nombreuses sources. En avant donc pour un billet (non-exhaustif, il n'est pas question de relever toutes les différences) sur... Brynhilde.

Je le rappelle, histoire qu'on soit d'accord sur les termes, les légendes germaniques peuvent être séparées en trois traditions, continentale, scandinave et féringienne : 

- Continentale, qui se raconte dans les textes... continentaux, d'accord, mais pas que, puisque la saga de Didrik / Thidrek reprend cette tradition (et en représente un gros morceau, bien qu'il l'adapte au goût scandinave). Généralement on est sur de la littérature courtoise qui s'épanouit sur une base héroïque plus ancienne, celle-ci hantant encore les récits, évidemment. En plus de la Saga de Thidrek on pensera donc évidemment au Nibelungenlied, au Hürnen Seyfrid, les Heldenbücher ou Livres de Héros, le Eckenlied, le complexe Ortnit-Wolfdietrich, Biterof et Dietleib, etc.

- Scandinave, qui se raconte dans les textes islandais, norvégiens, suédois, danois. Là on est généralement encore sur de la littérature héroïque, le basculement vers le genre courtois n'est pas encore consommé. En revanche, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ces sources ne sont pas nécessairement plus anciennes, en tout cas en terme de mise sur le papier. En terme de composition, les débats sont ouverts. Les sources de cette traditions sont les Eddas, les sagas et tháttr légendaires, les Folkeviser, etc.

- Féringienne, qui est un peu hybride des deux et qui, en plus, tout en conservant des archaïsmes et des artefacts de versions assurément anciennes, part parfois dans des délires féeriques de "petite mythologie" assez spéciaux qui diluent fortement le matériau de base. On parle ici essentiellement des ballades traditionnelles féringiennes. C'est une tradition souvent (dé)considérée comme mineure, voire négligée par certains auteurs. Et c'est dommage, car elle est loin de n'être qu'une version tardive et bâtarde.

Il existe également quelques textes qui se rattachent à ces traditions qu'on pourrait nommer la tradition anglo-saxonne, mais puisqu'elle gravite un peu à distance des autres, je laisse cela de côté pour l'instant, mais vous pouvez en lire davantage ici.

Bon, voilà qui est fait (mais si, ce sera utile,vous verrez). Maintenant, venons-en enfin au sujet, à savoir Brynhilde. Fermez les yeux (métaphoriquement, sinon la lecture de cette article s'en verra compliquée) et plongez-vous dans les images qui vous viennent à l'esprit à l'évocation de ce personnage légendaire. Siegfried et Brynhilde, couple aussi mythique que tragique, lui héros d'une lignée descendant d'Ódin, elle valkyrie déchue pour avoir justement désobéi à Ódin, le mur de flammes, l'échange de vœu d'amour et de fidélité par le don d'un anneau maudit, tiré du trésor de Fáfnir, l'Islande, le changement d'avis de Siegfried et sa trahison envers elle, sa vengeance contre lui puis son suicide sur le bûcher funéraire de celui-ci, fin tragique et "romantique". Enfin, a priori, vous devriez imaginer quelque chose dans ce style, non ?

William Stout, "Brunhilde"

Bonne nouvelle, sans le savoir, vous connaissiez déjà les trois traditions ! Seulement, par fragments uniquement, et dans un joyeux désordre. L'imagerie populaire a puisé dans les sources pour en faire un smoothie littéraire, dont la base est, pour le meilleur comme pour le pire, le Ring de Richard Wagner. Je vais donc succinctement (haha...) faire un tour d'horizons des versions, et cela me permettra de donner un bon exemple des différences majeures qu'il peut exister entre elles, et par conséquent le défi que cela représente pour moi, en tant que compilateur et harmonisateur au sein du Projet Vineta. En revanche, j'essaierai de ne pas trop révéler mes choix pour ne pas trop divulgâcher (bah oui, j'espère tout de même vous faire lire ma version un jour, même si ça prend du temps).

Commençons par le commencement, la situation initiale : qui est Brynhilde ?

Cela peut paraître curieux, mais dès la base les traditions sont en désaccord, et pas qu'un peu. Ancienne Valkyrie punie par Ódin ? Et bien, pas vraiment. Enfin, pas tout le temps. Je m'explique :

Dans la tradition continentale c'est une femme tout ce qu'il y a de plus humaine, sans aucun pouvoir surnaturel. Sa force remarquable lui vient, dans le Nibelungenlied, d'une ceinture de force (nous y reviendrons). Si dans le Nibelungenlied elle règne sur l'Islande comme reine, dans la Þidrekssaga elle gère, très prosaïquement, un haras de renom. Si réputé, d'ailleurs, que c'est de chez elle que Sigurd obtient son cheval Grani (qui ici n'est pas du tout lié à Sleipnir, c'est juste un bon cheval). Elle n'est pas à proprement parler une guerrière, même si dans le Nibelungenlied elle impose à quiconque souhaite l'épouser des épreuves physiques et "martiales" (notamment lancer de javeline). La Brynhilde continentale est juste une femme forte et indépendante.

Les traditions scandinaves et féringiennes introduisent l'aspect surnaturel et valkyrie, et je dis "introduisent", car au sein même de l'Edda poétique, on trouve les deux versions ! Il est assez évident que les poètes du nord ont assimilé Brynhilde à un autre personnage lié à Sigurd dans leur répertoire, la valkyrie Sigrdrífa (qu'on connaît autrement par une liste de noms de valkyries dans l'Edda en prose), au point que Brynhilde absorbe celle-ci et son background (notamment dans la Völsunga saga et quelques poèmes comme Gripispá et Helreið Brynhildar), mais ce n'est le cas dans les poèmes plus anciens. Les universitaires ont beaucoup débattu de cette assimilation probable, mais la comparaison avec la Brynhilde continentale laisse peu de doute à mon sens : à l'origine il s'agit d'une mortelle badass, tellement badass qu'elle a fini par carrément devenir une valkyrie.

Cette différence entraîne fatalement deux ambiances différentes autour du personnage, par exemple l'épreuve pour obtenir sa main. Quand on parle d'une valkyrie, forcément sa halle est entourée d'un feu magique que seul Grani ose traverser, alors que la Brynhilde continentale, plus terre à terre, ne demande à ses prétendants "que" de la battre à des épreuves de force physique et d'agilité (sa main s'ils la battent, la mort s'ils échouent... ça en fait réfléchir plus d'un), voire, dans la Þidrekssaga, il n'y a même pas d'épreuve !

Arthur Rackham, "Brynhild promène son cheval".

Question généalogie et statut social, là encore on trouve plusieurs versions. On trouve dans sa parenté deux personnages clef : Buðli et Heimir. Ça, on est à peu près d'accord, sauf que... généralement Buðli est son père (tardivement il devient également le frère d'Atli/Attila, pour plus d’interconnexion. De fait, la sœur d'Atli, Oddrún, devient la tante de Brynhilde), tandis qu'Heimir est son père adoptif/tuteur... Mais dans la Þidrekssaga, Heimir est bien son père biologique. La Brynhilde scandinave vit à Hlymdalir, en Islande, donc, ce à quoi le Nibelungenlied acquiesce (et nomme la forteresse Isenstein), mais la Þidrekssaga, encore une fois, fait son truc dans son coin et place le château de Saegard (et son haras) en Souabe (Allemagne actuelle) (c'est donc au tour de la tradition continentale de se contredire). D'ailleurs, puisque je mentionne le rapport tardif entre le père de Brynhilde et Atli/Attila, personnage important de l'histoire, ajoutons que dans la Völsunga saga, Heimir est marié à Bekkhilde, la sœur de Brynhilde que les autres poètes ne connaissent pas. Il est ainsi marié à la sœur de sa fille adoptive... voilà, voilà. La tradition féringienne quant à elle donne comme épouse de Buðli, et donc mère de Brynhilde, une certaine Gunhilde, qui sort également de nulle part. Néanmoins, cela trahi le background originel tout à fait humain et mortel du personnage, même dans le nord.

Terminons la partie familiale avec sa descendance. Commençons par sa fille Áslaug, née de son union avec Sigurd... Essentiellement dans la Völsunga saga, la saga de Ragnar Loðbrok et le tháttr de Norna Gest, mais "Aslög" a droit à sa ballade dans les Îles Féroë. Le point commun de ces sources : elles sont tardives. La Völsunga saga est une compilation/harmonisation des chants du cycle de Sigurd et Brynhilde qui prend tout ce que le poète a pu glaner et retconne à tout va, et l'ajout de Àslaug est clairement là pour honorer le crossover initié par la saga de Ragnar Loðbrok, à laquelle on doit probablement l'invention du personnage. Les autres sources se contentent de reprendre ces deux sources majeures. Dans le Nibelungenlied, les poèmes eddiques plus anciens, la Þidrekssaga, pas de fille avec Sigurd/Siegfried hors mariage. En revanche, dans le Nibelungenlied, elle aura de son époux Gunther un fils légitime nommé Siegfried, tandis que Krimhilde et Siegfried réciproquent en nommant leur propre fils Gunther (la tradition scandinave Sigurd et Gudrun le nomment plutôt Sigmund, comme le père de Sigurd).

Parlons-en, de ce mariage. Les circonstances sont toujours grosso modo les mêmes : Siegfried la rencontre une première fois, ça se passe... plutôt bien, hein, on va dire (je reste flou car les sources scandinaves le sont aussi, suggérant la proximité, d'où l'existence d'Áslaug rendue possible), puis, bien plus tard, Siegfried revient en compagnie de son frère de sang Gunther pour l'aider à conquérir Brynhilde (en trichant). Brynhilde comprend qu'il y a eu entourloupe et rumine la trahison de Siegfried, au point de provoquer le meurtre de celui-ci. Un peu extrême, me direz-vous, et bien les poètes continentaux le pensaient aussi, puisqu'ils insistent sur un serment échangé entre Siegfried et Brynhilde lors de leur première rencontre, pour rendre son mariage avec Krimhilde encore plus impardonnable aux yeux de Brynhilde (parjure) et justifier sa cruauté. Mais ce serment n'existe pas partout, et souvent, Sigurd n'a rien juré. En revanche, dans l'épisode de son viol (j'en parle plus en détails ici), c'est le Nibelungenlied qui adoucit le crime en le rendant métaphorique (il lui dérobe sa ceinture de force...par la force), là où la Þidrekssaga, qui adapte la tradition continentale au goût scandinave, assume le crime pour ce qu'il est, frontalement. Néanmoins, il reste bel et bien cohérent avec la narration continentale puisque Sigurd lui vole alors explicitement sa virginité... Dans cette version, Siegfried n'a donc pas couché avec elle lors de leur première rencontre, et Áslaug ne pourrait donc pas exister.

Arthur Rackam "la querelle des reines". Intéressant de noter que Rakham représente Brynhild (clairement distinguée par son armure) comme brune et Gudrun comme blonde. C'est également ainsi que je vais les décrire pour des raisons qui sont les miennes, mais dans la tradition féringienne, c'est l'inverse ! L'Edda poétique décrit également Brynhilde comme blonde.

Une fois Siegfried mort, la cohérence relative des différentes version de Brynhilde éclate à nouveau. Elle a fait mettre à mort l'homme qu'elle aimait de manière atroce, a montré une grande cruauté envers sa rivale Krimhilde (les continentaux et les féringiens placent leur meurtre en forêt, mais on dépose ensuite le corps ensanglanté devant la porte de sa chambre, voire dans le lit de Krimhilde, quand les scandinaves vont jusqu'à faire assassiner le héros dans cette couche, pendant qu'il dort à côté de Gudrun/Krimhilde). Dans la ballade féringienne qui lui est dédiée, Brynhilde va jusqu'à dire : "comme elle l'a eu dans la vie, qu'elle l'ait ainsi dans la mort". C'est donc vraiment très personnel et très brutal. On entend même son rire dans le palais après ce meurtre. Mais ensuite ? Que faire d'un tel monstre ?

La tradition scandinave ne peut pas se contenter d'en rester à une vengeance cruelle, elle va faire se lamenter l'ancienne valkyrie et la faire se suicider en se jetant dans les flammes du bûcher funéraire de Sigurd, parce que malgré la trahison et les torts subis (et infligés !), vous comprenez, elle l'aime, jusque dans la mort, jusque dans l'au-delà, même (Helreið Brynhildar) ! C'est si beau que Wagner reprendra cette image mais, parce que c'était pas encore assez dramatique et badass, il fera de ce bûcher la source du brasier enflammant le Walhalla, causant le Ragnarök. Rien que ça.

La tradition continentale, elle... ne part pas du tout dans cette profusion dramatique. Brynhilde, une fois vengée, disparaît du tableau, tout simplement. On ne sait pas ce qui lui arrive, ni où elle part, on ne la mentionne plus ! Les textes se concentrent sur Krimhilde/Gudrun et sa propre vengeance, alors Brynhilde, osef apparemment. En tout cas ni lamentations, ni aveu d'amour malgré tout : elle a été bafouée, elle s'est vengée, point. Finalement, la version la moins surnaturelle, la plus humaine du personnage, est aussi la plus cruelle et la plus froide.

Dans son ouvrage The Legend of Brynhild, Andersson défend l'hypothèse qu'à l'origine, dans le nord, en tout cas, il existait d'abord un cycle de Brynhilde, qui intégra les épisodes concernant un héros moins important, Sigurd, avant que celui-ci ne finisse par prendre l'ascendant et devenir le protagoniste. Ce ne serait pas un cas isolé puisque dans l'Europe continentale du Moyen-Âge, Siegfried fut longtemps bien moins populaire que Dietrich, avant de finalement lui voler la vedette à la Renaissance. Quoi qu'il en soit, il est clair que Brynhilde est un personnage très apprécié des poètes germaniques qui ont tous voulu lui apporter leur touche, toujours dans l'optique de la rendre plus badass. Mais comme on l'a vu, il n'y a pas qu'une seule Brynhilde "authentique", une "vraie version". Les traditions sont en désaccords entre elles, et se contredisent parfois elles-mêmes, comme elles le font aussi pour Gudrun/Krimhilde, Sigurd/Siegfried, etc..

Et c'est normal : des siècles et des lieues séparent les auteurs, pour la plupart anonymes. Ils se référencent et repompent lorsque cela les arrange, inventent a leur guise... mais aucun n'est plus "officiel", aucun n'est la source d'origine. D'ailleurs, il ne faut pas croire que seules les sources les plus "nobles" auront su s'imposer et influencer notre vision moderne du personnage. Un exemple concret :

Brynhild táttur est la fameuse ballade des îles Féroé sur Brynhilde que j'ai déjà mentionnée et qui mélange allègrement, et pas toujours logiquement, les traditions scandinaves comme l'épreuve du mur de flammes,ou Sigurd qui doit couper sa cotte de maille (chez les Scandinaves pour la réveiller du sommeil dans lequel Ódin l'a plongée pour la punir) ET continentale (l'héroïne n'y est pas une valkyrie et n'a pas été punie par Odin... malgré la cotte de maille et le sommeil surnaturel... oui c'est un peu bancal, mais bon, hein, les détails...) Mais surtout, c'est cette source qui amalgame le mur de flammes avec la première rencontre entre Brynhilde et Sigurd, telle qu'on s'en souvient le plus aujourd'hui... alors que c'est la seule. Toutes les autres sources utilisant le mur de flammes en font l'épreuve de la seconde rencontre, épreuve que Sigurd remporte pour le compte de Gunnar. Je suis fasciné par le fait qu'une ballade danoise aura eu un impact si grand qu'elle aura durablement influencé notre mémoire, au dépend même des Eddas et de la Völsunga Saga.

C'est pourquoi dans le Projet Vineta j'ai voulu explorer des sources parfois plus obscures ou secondaires, avec un intérêt égal et les référencer, si possible. Cette diversité d'interprétations des héro(ïne)s légendaires germanique fait tout le sel de ces récits.

mercredi 9 novembre 2022

Bloquage et intimidation

Ces derniers mois, je suis bloqué. Presque paralysé (dans l'écriture, hein, mon dos va bien, merci pour lui). Plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte. Déjà la fatigue et le manque de temps dûs au boulot, mais surtout je suis arrivé au moment du récit où il me faut enfin m'attaquer au gros morceau de cette immense fresque, celui auquel tout le monde pense en entendant les noms Siegfried, Brynhild, Nibelungen... et ça, mine de rien, ça m'intimide.

Certes, j'ai déjà bien défriché le terrain, et j'ai également abattu pas mal de travail côté Dietrich, avec des classiques comme le Eckenlied ou Laurin. Mais ce sont là des classiques de connaisseurs. Là, avec les Nibelungen, on est sur un autre niveau. On parle des textes qui m'ont donné le goût de la matière de Germanie, et la pression de leur rendre justice est énorme. Pression que je me mets tout seul, d'ailleurs. Ce bloquage n'est pas sans rappeler celui qui m'a empêché si longtemps de démarrer le projet, pourtant je sais comment approcher mon sujet, désormais, ce n'est plus le problème. Malgré ce succès et les très nombreux chapitres déjà rédigés, je suis juste intimidé, comme Beowulf qui, s'étant avancé fièrement face au dragon, se prend une première salve de flammes qui consumme son bouclier en un instant. Soudain il "n'est plus en humeur de se vanter de ses exploits".

Tout ça pour dire que je dois m'attaquer au cœur de ce nœud légendaire et je ne fais pas le malin.

Je n'ai pour autant pas cessé ma prise de notes et mes lectures, même si je poste peu, je suis actif dans les coulisses. D'ailleurs, "prochainement" j'essaierai de finir un article de sources comparées sur le chapitre suivant sur mon programme d'écriture.

Pas d'abandon, donc, bien au contraire. Comme le disait si bien notre regretté John Hammond, ce n'est qu'un retard, c'est tout.

Là c'est moi fier comme un paon tenant mon carnet de notes, magnifiquement habillé par la couverture en cuir faite par l'incroyable Karoline Juzanx.


mardi 24 mai 2022

Les incohérences dans les sources : un exemple concret

J'ai souvent évoqué le problème des incohérences entre les sources, incohérences dont l'harmonisation ou explications sont au cœur de mon projet. Mais les sources sont parfois incohérentes avec elles-mêmes. Parfois il est évident que cela vient de l'amalgame de plusieurs sources précédentes, comme les confusion entre Nibelungen et Burgondes dans la Chanson des Nibelungen. Bon, bien que ce ne soit pas le sujet, je vais expliquer ça rapidement :

La Chanson... est divisée en deux parties. Dans la première, le peuple de Gunther, Hagen etc. sont les Burgondes, tandis que le peuple de nains qui se retrouvent au service de Sigfried sont les fameux Nibelungen... sauf que dans la seconde partie, les Nibelungen désignent maintenant les Burgondes. Cette version est d'ailleurs celle que partage la tradition scandinave puisque les Niflungar sont bien Gunnar, Högni etc. Le tardif Seyfrid à la Peau de Corne reprendra lui le choix du poète de la première partie de la Chanson... et ses Nyblingen sont les nains. Bref, c'est le bordel, merci les incohérences.

Mais bon, vous me direz, pinailler sur le nom d'un peuple ou d'un autre, ça ne change rien à l'intrigue et ne remet pas en cause les règles établies, alors osef. Certes, mais laissez-moi vous parler d'un moment de révélation qui m'arriva tandis que je regardais Ring of the Nibelungs, un téléfilm pas top, mais pas si infidèle que ça si on prend toutes les traditions en compte, mais par contre vachement fauché (mais ce cast improbable : Max von Sydow, Robert Pattinson dans son premier rôle, Götz Otto, Ralf Möller, Julian Sands !). Bref, je regarde le film et arrive la scène où Gunther, Giselher et Siegfried deviennent frères jurés, ou frère de sang comme on dit, puisqu'il faut mélanger son sang avec celui de son nouveau frère. C'est un point d'intrigue présent quasiment dans toutes les sources qui se penchent sur Siegfried et les Nibelungen/Burgondes. Gunther se taille la paume, geste débile mais classique du cinéma, et Siegfried fait pareil... et rien ne se passe.

Bah oui, il a une peau que le fer ne peut mordre.

Et là, j'avoue, j'ai bugué.


Le pire c'est que j'avais déjà remarqué ce problème avec la mort de Sigurd dans la tradition scandinave. En effet, dans la tradition continentale, Hagen doit d'abord découvrir l'emplacement du point faible de Siegfried, puis l'assassiner en l'embrochant précisément là où la feuille de tilleul a empêché sa peau d'être couverte du sang de dragon, justement pour respecter les règles établies par l'intrigue (son invulnérabilité). Dans la version scandinave, osef, on l'assassine dans son lit en le plantant de face, et bizarrement la peau de corne n'a aucun effet. C'est un peu gênant, tout de même, quand tout le récit met à ce point l'accent sur cette peau fabuleuse. Ahaa ! Je me suis cru malin, tiens. Et cela me confirma que je suivrais donc la tradition continentale, plus logique et respectueuse des rèèè.......

Ah merde, mais le rituel des frères jurés ne peux pas marcher non plus, en fait ! 

Et c'est un téléfilm pourri avec un dragon en CGI moche qui me met le nez dans mon caca. La honte.

LA HONTE.

C'était tellement évident, ça devrait sauter aux yeux à la lecture, et pourtant... Et quasiment toutes les sources sont coupables, car le déroulé des événements est toujours le même : le dragon d'abord, les Burgondes ensuite. On est coincé !

Et comme si cela ne suffisait pas, le film ne se contente pas de pointer du doigt l'incohérence, il la répare avec astuce et élégance ! En effet, Siegfried se coupe au niveau de son point faible, en révélant ainsi l'endroit à ses "frères" dignes de confiance (vous connaissez la chanson, Nibelungentreue, tout ça). C'est génial ! Non seulement le rituel peut avoir lieu, mais le récit n'a plus besoin de l'incroyable naïveté de Krimhilde pour obtenir l'information cruciale du point faible (cela dit, cela retire du coup le côté trahison perso de Hagen envers Krimhilde qui lui fait confiance, donc ça enlève un peu du drama et des motivations de vengeance de Krimhilde. Mais je pinaille, le meurtre de son mari et les manigances pour lui voler son héritage conjugal font déjà de bonnes motivations).

Bien joué, film pourri, bien joué.

Quant à moi, je vais essayer de rester proche des sources, tout en reconnaissant l'incohérence pour ce qu'elle est. Car après tout, ces erreurs sont partout dans les sources, elles font partie intégrante du matériau littéraire que je potasse, et il serait dommage de tout lisser en une seule version unique et "vraie". Tout comme certains chapitres laissent la part belle à plusieurs versions selon différents rapporteurs, il peut être intéressant de ne pas retirer toute aspérité, toute incohérence, afin d'éviter un récit trop propre, trop clinique, trop stérile.


Mais bien joué quand même, film pourri.